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Nicolas Horvath, le 2 avril 2025 à la salle Gaveau (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

À deux grands pas des Champs-Élysées, ce jeudi soir, il y avait quelque chose dans l’air, quelque chose de bizarre, bien que Bruno Retailleau n’eût pas envoyé ses pandores.

  • Les filles de tout âge étaient
    • minijupées sur bas résille,
    • piercées,
    • tatouées,
    • autant courtes que de noir vêtues ;
  • les garçons avaient des airs de Hagrid, arborant fièrement
    • cheveux longs,
    • barbouze à la Gary Cantrell pour les plus vénérables et
    • T-shirts célébrant le Hellfest ou citant Agalloch ;
  • les patients évadés d’un mouroir Orpea étaient quasi inexistants (ce n’était clairement pas le lieu où se planquer, ils eussent été repérés direct) ; et,
  • rareté suprême, la salle Gaveau est quasi blindée de l’orchestre aux balcons.

De retour d’une tournée aux États-Unis, Alcest a investi ce qui fut longtemps un temple de la musique classique avant de diversifier ses activités, incluant des interviouves de donneurs de leçons bien notés par la doxa en place – faut bien vivre, ma brave dame… Pour son nouveau projet, le groupe, spécialiste du blackgaze (un genre de metal plutôt orienté sur la tristesse que sur la pétillance, je synthétise) et fort de ses nombreux albums ou passages au Hellfest, s’est associé à son opposé, j’ai nommé le sieur Nicolas Horvath. Bien qu’il ait lui aussi produit et propulsé dans des salles obscures un maximum de décibels bien noirs, l’hurluberlu, familier de nos lecteurs depuis sa participation pailletée à l’intégrale des Études de Philip Glass en alternance avec le compositeur, est surtout connu en tant que pianiste tout ce qu’il y a de sérieux. Oh, certes, le monsieur au brushing toujours impeccable est farfelu.

  • Il adore donner des concerts-fleuves, en plein air ou dans des salles de prestige ;
  • sans pour autant renoncer au répertoire canonique, il raffole de partager ses découvertes musicales, contemporaines ou passées ; et
  • il se passionne pour la musique de l’écran, notamment celle des jeux vidéo, dont il est un transcripteur et un interprète recherchés (le zozo qui jouera le 23 juin 2026, sur un piano Gaveau de la fin des années 1920, la musique d’Assassin’s Creed à la Philharmonie, est quasi le pianiste officiel d’Ubisoft).

Néanmoins, c’est aussi

  • une référence vénérée pour ses intégrales Glass et Satie,
  • un artiste toujours en studio pour différentes maisons de disque dont Naxos, et
  • un interprète capable de se fader en concert tous les Klavierstücke de Karlheinz Stockhausen.

La jointure avec Alcest s’articule autour de cette polymorphie de la musique selon le sain Nicolas… mais ne se présente pas d’emblée telle quelle. En effet, le concert commence par vingt minutes de musique classique où

  • Glass,
  • Satie,
  • Hisaishi et
  • Chopin

semblent dialoguer. Intimement convaincu de la justesse du geste artistique qu’il pose (il a bien raison), l’interprète fait litière de toute virtuosité

  • échevelée,
  • extravagante ou
  • pyrotechnique.

À travers des œuvres qu’il a dû jouer au moins un milliard de fois, il construit une relation au public qui ne s’embarrasse pas de m’as-tu-vuisme. Il n’éprouve nul besoin

  • de se mettre en avant (il est déjà sur scène),
  • de montrer les muscles digitaux (on les voit) ou
  • de s’autogoberger de cascades techniques à tire-larigot (c’est un musicien, pas un acrobate circassien).

Nulle sensation de devoir

  • prouver,
  • convaincre,
  • séduire.

L’artiste semble s’abandonner à la musique à qui il a accordé sa confiance – confiance dans

  • l’hypnotisme de la répétition,
  • l’exploitation des différents registres de l’instrument, et
  • l’efficience de la mystérieuse émergence mélodique à travers le bariolage.

Voilà ce qui, peut-être, en sus de son originalité, constitue sa patte : cette capacité à donner l’impression qu’il n’y a que la musique qui compte, comme si

  • la technique,
  • le travail et
  • l’exigence du vertige virtuose

avaient disparu. Pourtant, à bien y écouter, l’on comprend que

  • cette apparente matité,
  • cette évidence tranquille,
  • cette balayette jetant à terre la nécessité de se pavaner, souvent consubstantielle à la performance classique,

sont musique et non posture. En témoigne la maîtrise

  • du toucher,
  • de l’équilibre et
  • de la construction du son pour la salle de concert (par exemple par le travail sur la pédalisation).

Le public, bien qu’il ne soit pas venu pour cela, ne s’y trompe pas et applaudit chaleureusement le résultat. Ce nonobstant, et hop, nul n’en peut mais : les cœurs se mettent à battre vraiment la chamade quand il devient évident que, d’un instant à l’autre, le trio constitué par Stéphane Paut (Neige) avec Pierre Corson (Zero) et Élise Aranguren va surgir sur la scène. Comme c’est un bon cliffhanger, on n’a qu’à couper ici et se retrouver bientôt pour la suite de cette recension !


Retrouvez les précédentes chroniques autour du travail de Nicolas Horvath…

  • Disques
    • Carl Czerny : ici ;
    • Karl August Hermann : ici ;
    • The Tapes years : épisodes 1 et 2 ;
    • Claude Debussy : ici ;
    • Brillon de Jouy : ici ;
    • Alvin Lucier : ici ;
    • Hélène de Montgeroult : épisodes 1, 2 et 3 ;
    • Morteza Shirkoohi : ici ;
    • Dennis Johnson : ici ;
    • Hans Otte : ici ;
    • John Cage : ici ;
    • Germaine Taillerre, volume 1 : épisodes 1 et 2 ;
    • Melaine Dalibert : ici ;
    • Tom Johnson : ici ;
    • Les nocturnes secrets de Chopin, volume 1 : épisodes 1, 2, 3 et 4.
  • Concerts
  • Entretien : ici.