« Le Con de minuit », Thibault Raisse (Denoël, 2024)
Voilà un livre passionnant où tous les personnages, narrateur inclus, sont profondément antipathiques. Le Con de minuit (270 p., 20 €) est
- une ode à la transformation des modulations de fréquence en business,
- une madeleine de Proust amère pour les Anciens qui ont connu
- Doc et Romano,
- Difool et même Michèle Riond,
- Catherine Pelletier, Maurice et Caroline Blanche ; mais c’est surtout
- une biographie de Gérard Cousin, qui a longtemps été utilisé gratuitement comme le crétin utile de la libre antenne chapeautée par Franck Bargine dit Max.
En somme, c’est une illustration d’une grande violence du capitalisme au second degré : premier degré, on broie les gens ; second degré, on utilise les gens parce qu’ils sont broyés. Sur ce plan, l’enquête empathique de Thibault Raisse est magistrale. L’affaire prend sa source dans les libres antennes où, sur le principe (dans la réalité, tout est évidemment truqué), n’importe qui pouvait appeler pour raconter n’importe quoi. Comme dans la vie, à la radio, certains locuteurs sont sincèrement très cons mais, comme le résume l’auteur dans la punchline centrale de la p. 53,
il y a peut-être mieux à faire que de s’en débarrasser.
Avant même l’avènement écrasant de l’homo comicus entendu comme l’homme communautaire consensuel, la connerie appert être un minerai ultra valorisable.
- Le con donne l’impression au con qu’il est lui-même pas si con par rapport au con désigné comme con ;
- il évite d’engager des gens moins cons qui pourraient exiger, pas si cons, d’être payés voire, les dingues, d’être payés décemment eu égard à ce qu’ils rapportent ; et
- il permet au con de se défouler sur un autre con avec l’impunité qui sied aux cons, le VPN insultant d’aujourd’hui étant précédé par le lâchage téléphonique d’antan.
Parmi les cons que Fun Radio markette, Gérard Cousin apparaît rapidement comme le plus bankable.
- Il se croit poète,
- il a des saillies (« T’es sûr de ce que t’inventes ? », 62), et
- il est répulsif à souhait – c’est un alcoolo.
À la fête du fric qu’est la FM mi-1990, il est l’invité idéal d’autant que gratuit. Le voici convié au dîner de cons que revendique d’être une certaine « libre antenne » où, en réalité, « tout est truqué » (103). Les saillies du con de minuit rythment chaque chapitre (« Le mieux, pour voyager, c’est Tahiti, voire la Belgique ») à mesure que sa brandisation l’amène à avoir droit à ses débats à l’antenne (sans jamais de contrat autre que léonin). Max,l’animateur vedette également DJ, l’amène dans certaines de ses virées, l’envoyant même à à Cannes pour un choc décevant « du Krug et de la Kro » (82). Des auditeurs le traquent. Des femmes perdues le draguent. Des auditeurs structurellement malveillants lui proposent leur aide.
Par bonheur pour le grand capital, le con se stabilise dans le lumpen proletariat quand une grosse, faute de meilleure offre, accepte de substituer à travers lui l’homme idéal à l’homme acceptable (112), ce qui est un bon résumé de la vie dans pas mal de sphères sociales. Bah, Michel Leiris écrivait itou :
La femme avec laquelle je vis est le vivant reproche d’avoir su viser trop bas et d’avoir pu me contenter.
Hélas, le problème des cons qui ne savent pas qu’ils sont cons, c’est qu’ils prennent les cons pour des cons. Ainsi, ils peuvent envoyer le con de minuit à New York (aux frais de la major qui produit une merde avec un lézard), quitte à constater qu’on dirait que l’envoyé spécial « a passé le week-end au Campanile de Cergy ». Logique, le con n’est pas un fake, il n’en est pas capable ; c’est l’intelligent, qui est un fake, lui qui, structurellement, est con mais a appris à le dissimuler. En revanche, le con attire les cons convaincus d’être moins cons que lui, demeurassent-ils de simples « ambitieux amputés du désir de réussir » (155), selon la jolie formule du biographe. C’est la merveille du capitalisme : quand tu patauges dans ta mélasse, tu peux te sentir mieux en y enfonçant la tête de l’autre . Toi, tu pataugeras toujours dans la mélasse, mais tu auras au moins le kif de te sentir moins con que le con qui, in fine, te vaut largement.
Voilà ce que raconte Thibault Raisse : dans ce monde d’illusions et de faiseurs de fric pas toujours habiles, ténue est la distinction ontologique entre les vedettes officielles et ces « gens de peu » qui retournent dans le noir quand s’éteint le signal « On air » (159). Confirmée par le biographe, la réalité de la médiocrité humaine confirme toutefois une dichotomie peu contestable. Les gens de peu restent
- ceux qui, sans le savoir, squattent le même centre d’hébergement que leur père biologique (175) ;
- ceux que l’on jette parce qu’ils s’écrient « Heil Hitler » à l’antenne sans comprendre le qui du quoi (194) ; et
- ceux qu’on laisse pourrir d’une « néoplasie pulmonaire avec métastases osseuses » (225) parce que, après avoir été des idiots utiles, ils sont juste devenus des inutiles.
Les gens de bien refusent les interviouves, ce qui se comprend, et restent de bonnes personnes comme pas mal de dégueulasses. Dans cette perspective, le livre de Thibault Raisse se révèle être une formidable illustration du capitalisme dans ce qu’il a de plus
- agressif,
- effarant et
- compromettant.
Le résultat est triste et puissant. Notamment parce que l’on ne saura jamais s’il fait jour à New York quand il est 18 heures à Paris et qu’il pleut.