
Dernier disque du dernier volume de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven, c’est parti !
Voici la onzième sonate, l’opus 22, une tĂ©tralogie en Si bĂ©mol qui se dĂ©capsule sur un allegro con brio. C’est un LvB tout feu tout flamme qui embrase le clavier. De mĂ©lodie, guère, mais des accords parfaits
- martelés,
- égrenés,
- arpégés,
- émiettés,
qu’ils relèvent de la tonalitĂ© principale ou de ses mutations (bientĂ´t, le Fa se substitue au Si bĂ©mol). Dans cette atmosphère plus martiale que poĂ©tique, la musicalitĂ© se niche dans la variĂ©tĂ©
- d’attaques,
- de nuances et
- de phrasés.
Elle interroge aussi la capacitĂ© de l’interprète Ă faire sienne une esthĂ©tique de l’Ă©miettement, les vagues de notes s’Ă©puisant vite sur la grève de l’inspiration, forçant le compositeur Ă presque mettre en scène ces flux et reflux de la crĂ©ativitĂ©, entre
- jaillissements soudains,
- brisures et
- introspection préparant le prochain geyser de doubles croches.
Pierre RĂ©ach opte pour la reprise – il l’Ă©vite parfois. Ici, le replay a du sens en cela qu’il valorise Ă la fois
- la compacité du propos,
- sa multiplicité contrastée et
- l’Ă©cart entre le dynamisme de l’Ă©noncĂ© et le caractère très tenu de l’inspiration mĂ©lodique.
En rĂ©alitĂ©, Beethoven se moque bien d’Ă©crire un earworm. Il semble beaucoup plus soucieux d’en dĂ©coudre avec manière d’Ă©nergie intĂ©rieure, dĂ©vorante et dĂ©bordante, qui donne l’impression de lui Ă©chapper aussi bien quand elle sort de la sonate pour envahir le clavier que quand elle se rĂ©tracte et ouvre la voie
- au silence,
- au pianissimo (ah! cet art du decrescendo !) ou
- Ă ce minimalisme harmonique que sont l’unisson et ses octaves.
Donc
- ça gronde,
- ça monte,
- ça jaillit,
- ça module,
- ça court d’arpèges brisĂ©s en basses entĂªtĂ©es
jusqu’Ă Ă©puisement du carburant brĂ»lĂ© dans une dernière salve de gammes Ă©noncĂ©es avec force octaves et sforzendi.
L’adagio con molt’ espressione qui suit est forcĂ©ment d’une autre eau.
- Tempo apaisé,
- balancement ternaire rythmé par les accords simples de la main gauche (entre Eb et Bb7/D sur les quatre premières mesures : rien de secouant !),
- structure nette distinguant le lead Ă dextre et le ploum-ploum Ă senestre,
tout paraĂ®t calme et enfin propice Ă la mĂ©lodie. Pourtant, le compositeur s’y soustrait en dĂ©construisant cette attente par
- un chromatisme envahissant,
- une ornementation abondante qui peine à masquer un certain piétinement, et
- un recours aux accords parfaits égrenés fort banalement.
Bref, rien de mignard. Pas d’air Ă siffloter. Pas d’envolĂ©e immĂ©diatement saisissante. Pas de lyrisme pour faire frissonner l’auditeur. Beethoven ne renie pas le procĂ©dĂ© qu’il a mis en place dans le premier mouvement : interroger des motifs minimaux
- (un accord,
- un rythme,
- une microcellule de quelques notes)
comme pour gratter le vernis et dĂ©couvrir ce qui se cache derrière. Ă€ l’interprète d’habiller ce vide plein de sons. Pierre RĂ©ach l’aurĂ©ole
- d’une pĂ©dalisation maĂ®trisĂ©e,
- d’un toucher rĂ©solument pluriel et
- d’une palette de nuances diaprant la sobriĂ©tĂ© en la parant de reflets inattendus et saisissants.
Chemin faisant,
- d’audacieuses modulations parfois brutales (ainsi du surgissement inattendu du Sol et de son dĂ©zingage immĂ©diat autour de 3’10),
- la surexploitation du chromatisme, ainsi que
- la propension
- Ă l’Ă©puisement des motifs,
- Ă l’itĂ©ration de segments ou de formules reconnaissables, et
- à leur déguisement sous des chapelets de triples croches
sertissent la recherche dans un écrin riche de sa pauvreté. De quoi nourrir la curiosité pour les deux derniers mouvements que nous découvrirons dans une prochaine notule. À suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là .


