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Le blog de Bertrand Ferrier, page 9

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 6/12

Première de couverture

VoilĂ  donc la vingt-septième sonate pour piano de Ludwig van Beethoven (« donc » parce que l’on a racontĂ© des bribes de son abondant storytelling lors de la prĂ©cĂ©dente notule). Pour ouvrir le bal, un mouvement Ă  jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hĂ©site entre bondissements et Ă©lĂ©gance timide. L’auditeur se dĂ©lecte des Ă -coups

  • de nuances (sforzendi versus pianissimi),
  • de tempi (« in tempo » versus ralentis), et
  • de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).

Pierre RĂ©ach les rend savoureux par son goĂ»t pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tentĂ© par la mignonnitĂ©, et hop, ce qui serait fĂ¢cheux dans une sonate de LvB.

  • Des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • des contretemps et
  • des bariolages intensifs

semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration

  • se suspend Ă  nouveau,
  • menace de se dissoudre dans le silence puis
  • se cabre sous l’effet
    • de notes,
    • d’intervalles et
    • d’accords tous trois rĂ©pĂ©tĂ©s.

 

 

AussitĂ´t, la partition change son fusil d’Ă©paule et revient Ă  la lĂ©gèretĂ© et Ă  la fluiditĂ© ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculĂ©e, Ă  prĂ©sent par le retour du motif liminaire, presque fĂ©roce Ă  force de tonicitĂ©. Il faut

  • de la douceur,
  • du sens du surgissement et
  • de l’explosivitĂ©

pour raconter les mĂ©andres d’un mouvement volontiers

  • imprĂ©visible,
  • trouĂ©,
  • suspendu,
  • inflammable et
  • portĂ© par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflĂ© sotto voce.

Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».

  • MĂ©lodieux mais rĂ©solu,
  • lĂ©ger mais parcouru de tensions,
  • cohĂ©rent mais prompt Ă  virer casaque,

ce second épisode régale par son mélange

  • de grĂ¢ce,
  • de prĂ©cipitĂ© d’idĂ©es et
  • de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensĂ©s et rendus par l’interprète.

 

 

Le développement se nourrit

  • de modulations,
  • de facĂ©ties rythmiques et
  • d’itĂ©rations

qui ne lĂ¢chent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’Ă©tonner de la capacitĂ© du pianiste Ă  associer

  • rejet de l’univocitĂ©,
  • respect du texte,
  • intelligence musicale et, semble-t-il,
  • souci de garder une cohĂ©rence narrative Ă  travers les mutations brutales ou tuilĂ©es,

mais c’est tĂ¢che difficile. En effet, aussi Ă  l’aise dans

  • le soyeux,
  • le rugueux ou
  • l’Ă©toffe bien coupĂ©e de l’allant qui ne barguigne pas,

Pierre RĂ©ach signe ici une interprĂ©tation sĂ©duisante d’une sonate Ă©tonnante et entĂªtante. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 1/11

Détail de la première de couverture

De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’EuropĂ©ens dans ses rets.

  • Signe d’un malaise social grave et gĂ©nĂ©ralisĂ© ?
  • Expression presque extrĂªme d’un vide intĂ©rieur que seule peut remplir une expĂ©dition expĂ©rimentale ?
  • Objet marketing habilement dĂ©veloppĂ© par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
    • « sagesse ancestrale »,
    • « retour Ă  la vĂ©ritĂ© naturelle »,
    • « reconnexion avec un monde des esprits oubliĂ© fors l’Amazonie » ?
  • Ou manipulation mentale destinĂ©e Ă  des esprits faibles, un peu paumĂ©s, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contestĂ© par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, Ă©conomiquement et humainement ?

Avec L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil), David Dupuis propose

  • une expĂ©rience,
  • une enquĂªte et
  • une critique

visant Ă  cerner

  • les enjeux,
  • la rĂ©alitĂ© et
  • les limites

d’une anthropologie d’un phĂ©nomène au croisement entre

  • spiritualitĂ©,
  • psychologie et
  • recherche d’ailleurs forcĂ©ment au pluriel.

Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquĂªteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacrĂ© Ă  « la plante qui fait voir » et qu’il expĂ©rimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, prĂ©sident exĂ©cutif », l’on

  • « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
  • promeut des recherches « en mĂ©decines traditionnelles » et
  • vend, entre autres, des « retraites avec plantes maĂ®tresses » visant Ă  « guĂ©rir des blessures Ă©motionnelles et psychologiques » et Ă  « rĂ©aliser un travail d’introspection et de dĂ©veloppement personnel ».

 

 

Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alertĂ© au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques Ă  la validitĂ© thĂ©rapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger rĂ©el pour la santĂ© physique et mentale de ceux qui s’y prĂªtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son cĂ´tĂ©, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panĂ©gyrique monolithique en Ă©change de sa bonne volontĂ© devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout Ă  fait intĂ©ressant, pour dĂ©noncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit Ă  charge » tĂ©moignant d’une « unilatĂ©ralitĂ© grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dĂ©nigrement

  • systĂ©matique,
  • rationaliste,
  • positiviste,
  • progressiste et
  • laĂ¯ciste »,

fermez le ban. Pour lui, ce texte synthĂ©tise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du nĂ©o-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traĂ®trise rĂ©ciproques que pousse la question de l’ayahuasca.

  • MĂªme si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgitĂ© d’ayahuasca qu’il conviendrait pour complĂ©ter une cure,
  • mĂªme s’il a testĂ© – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines Ă  touristes fĂ©rus de « mĂ©decine traditionnelle », ce qui l’amènera Ă  interroger l’approche jusque-lĂ  très louangĂ©e du French doctor,
  • mĂªme s’il a assistĂ© – Jacques Mabit le lui a accordĂ© mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – Ă  des sĂ©ances de sirotage d’ayahuasca sans lui-mĂªme absorber le breuvage,

l’anthropologue commence par raconter comment il a vĂ©cu son expĂ©rimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquĂªtes de terrain ne semblant pas toujours avoir Ă©tĂ© linĂ©aires et l’auteur est Ă©tonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? VoilĂ  ce que nous dĂ©couvrirons dès la prochaine notule Ă  ce sujet. Ă€ suivre ou Ă  dĂ©couvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant

  • drogue,
  • soupçon de sectitude, et
  • polĂ©miques Ă©tatiques,

l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-Ăªtre satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste

  • des rencontres,
  • des Ă©motions,
  • des curiositĂ©s,
  • des brava et
  • des questions.

C’est pas si pire, je crois.)

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 5/12

D’abord, le storytelling. Triple, s’il-vous-plaĂ®t, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composĂ©e en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprĂªtons Ă  Ă©couter avec vous, succède aux « Adieux » et prĂ©cède les cinq tubes pianistiques qui clĂ´tureront un cycle qui n’en Ă©tait pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates Ă  Ăªtre dans cette tonalitĂ© ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (mĂªme s’il faut pour cela considĂ©rer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend Ă  jamais singulière aux esgourdes du mĂ©lomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation, Beethoven a stipulĂ© qu’il Ă©tait « fermement convaincu que chaque tonalitĂ© avait ses caractĂ©ristiques Ă©motionnelles propres » (on peut lire des Ă©crits sur la tonalitĂ© chez Beethoven par exemple ici).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalitĂ© Ă  n’avoir Ă©tĂ© utilisĂ©e qu’une fois dans le corpus ? Afin de rĂ©pondre Ă  vos questions pressantes et ne maĂ®trisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectuĂ© en personne un double dĂ©compte. Voyons pour commencer les tonalitĂ©s utilisĂ©es par LvB dans ses sonates pour piano.

  • Do m (5, 8, 32)
  • Do M 1 (3, 21)
  • Do# m (14)
  • RĂ© m (17)
  • RĂ© M (7, 15)
  • Mib M (4, 13, 18, 26)
  • Mi m (27)
  • Mi M (9, 30)
  • Fa m (1, 23)
  • Fa M (6, 22)
  • Fa# M (24)
  • Sol m (19)
  • Sol M (10, 20, 25)
  • Lab M (12, 31)
  • La M (2, 28)
  • Sib M (11, 29)

Voyons Ă  prĂ©sent le classement des tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es (les tonalitĂ©s sont rangĂ©es par frĂ©quence puis par ordre allant de Do Ă  Si – enfin, Ă  Si bĂ©mol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).

  1. Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
  2. Do m, 3 (5, 8, 32)
  3. Sol M, 3 (10, 20, 25)
  4. Do M, 2 (3, 21)
  5. RĂ© M, 2 (7, 15)
  6. Mi M, 2 (9, 30)
  7. Fa m, 2 (1, 23)
  8. Fa M, 2 (6, 22)
  9. Lab M, 2 (12, 31)
  10. La M 2 (2, 28)
  11. Sib M, 2 (11, 29)
  12. Do# m, 1 (14)
  13. RĂ© m, 1 (17)
  14. Mi m, 1 (27)
  15. Fa# M, 1 (24)
  16. Sol m, 1 (19)

Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert Ă  rien de savoir cela, mais il est des curiositĂ©s que l’on peut Ă©tancher presque facilement : voilĂ  qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalitĂ© mono-sollicitĂ©ee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intĂ©resse. Re-donc, oui, tout ce dĂ©veloppement sur la singularitĂ© tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est Ă©crit, hein…
Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-mĂ©trage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, Ă  qui elle est dĂ©diĂ©e, pour « une jeune actrice viennoise ». D’oĂ¹ la partition initiale entre le « combat entre la tĂªte et le cÅ“ur » et la « conversation avec la bien-aimĂ©e ». Les titres des deux Ă©pisodes ont depuis Ă©voluĂ©. Tout commence par un mouvement Ă  trois temps qu’il faut jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». HĂ©las, pour en savoir davantage, il faudra attendre la prochaine notule Ă  suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Utopie, 1er août 2026

Utopie du Paradis des edelweiss Ă  la tribune de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 1er aout 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

« Tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite ! » Ă©tait un leitmotiv de Redouane Harjane. Ce n’est pas complètement faux, sauf sur la ligne 13 du mĂ©tro parisien, ligne dont la capacitĂ© Ă  s’arrĂªter entre les stations est manière de slow life dont l’on se passerait volontiers.
Bref, aujourd’hui, le lecteur qui veut faire une pause le peut, ainsi qu’il le peut Ă  la mi-parcours de Quel petit vĂ©lo Ă  guidon chromĂ© au fond de la cour ?. Il peut mĂªme regarder une malinoise qui assiste Ă  la messe et s’Ă©tonne en dĂ©couvrant que les lectures lues ce jour ne sont pas les lectures du jour. Certes, c’est un peu technique mais, comme aujourd’hui on prend le temps, on devrait plus ou moins dĂ©crypter le message sans guère de difficultĂ©s.
Et, après, hop, une pièce dans l’bousin, et c’est r’parti !


Pour retrouver d’anciennes nouvelles (si) du monstre et d’autres, c’est ici.

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 4/12

Pierre RĂ©ach – IntgĂ©rale Beethoven, volume 4 – Première de couverture

Avec la sonate opus 27 n°1 en Mi bĂ©mol, Pierre RĂ©ach dĂ©gaine une sonate pas comme les autres. Il l’avait gardĂ©e sous le coude malgrĂ©, sans doute, la crainte de ne pas aller au bout de l’aventure qu’est l’enregistrement d’une intĂ©grale. L’andante de cette pièce indiquĂ©e comme Ă©tant « quasi una fantasia » est gorgĂ© de reprises, donc exige un sens de la narration particulier. Rien n’effraye l’interprète :

  • ni le chromatisme osĂ©,
  • ni les modulations saugrenues,
  • ni le cahot provoquĂ© par un allegro ternaire dans une nouvelle tonalitĂ©

dont le surgissement est presque imprĂ©visible, n’eussent Ă©tĂ© les signaux « de basse intensité » liĂ©s aux modulations Ă©tonnantes (et Ă  la proximitĂ© entre do mineur et Mi bĂ©mol, certes) qui Ă©voquent a posteriori l’existence d’une tension pouvant aller jusqu’Ă  la dĂ©chirure. Principalement, pourtant,

  • c’est lĂ©ger,
  • ça bondit,
  • ça jaillit.

Autrement dit,

  • la prĂ©cision,
  • l’exigence du texte et
  • le sens du phrasĂ©

 font presque tout.

 

 

  • Le toucher,
  • les variations d’intensitĂ© et
  • l’Ă©nergie vibrante du tempo

font le reste. Le retour (prĂ©parĂ©) Ă  la formule liminaire ouvre la voie au calme dont le charme paisible rend d’autant plus croustillant l’attaque du molto allegro e vivace Ă  trois temps qui enquille. Dans cette marmite qui semble bouillonner de l’intĂ©rieur sous l’apparence simple d’un duo,

  • mouvements parallèles ou contraires,
  • legato et staccato,
  • grondements et secousses

animent avec vigueur un discours tourné vers

  • l’itĂ©ration,
  • la mutation d’intensitĂ©s et bientĂ´t
  • les microdĂ©calages formant un dĂ©sĂ©quilibre plein d’allant.

En La bĂ©mol mais toujours Ă  trois temps, l’adagio con espressione affiche une gravitĂ© solennelle martelĂ©e par les octaves graves.

 

 

Pierre Réach lui donne

  • un soyeux qui s’abstient de mièvrerie
    • (accents,
    • nuances,
    • Ă©tagement lumineux des diffĂ©rentes voix),
  • une poĂ©sie qui sait s’Ă©lectriser
    • (variĂ©tĂ© des ornements,
    • pertinence de l’agogique,
    • Ă©lĂ©gance du trait de quadruples croches), et
  • une douceur qui s’habille de libertĂ©
    • (inventivitĂ© harmonique,
    • contretemps presque facĂ©tieux,
    • rubato final qui glisse vers le dernier mouvement).

L’ample allegro vivace qui conclut cette sonate kalĂ©idoscopique rĂ©ussit Ă  nouveau Ă  contraster par

  • son tempo,
  • sa mesure et
  • sa tonicitĂ© motorique voire explosive.

Jouant sur les différents

  • registres,
  • touchers et
  • effets d’Ă©cho

convoquĂ©s par la partition, l’interprète s’amuse

  • ici de la dentelle en doubles croches rigoureuses,
  • çà du pĂ©tillement du bariolage lĂ©ger,
  • lĂ  de la jubilation d’octaves tĂªtues.

 

 

Le compositeur associe

  • rĂ©pĂ©titions,
  • retournements et
  • foucades

pour diffuser une Ă©nergie qui circule d’une main Ă  l’autre et dont la diversitĂ© donne l’impression ou l’espĂ©rance, par-delĂ  les vagues musicales, de devoir Ăªtre inextinguible. Des moments de suspense font nĂ©anmoins respirer l’auditeur avant que

  • sforzendi,
  • dialogue et
  • cavalcade,

irrésistibles,

  • ne reviennent faire rutiler leur fougue,
  • ne se souviennent du calme initial puis
  • ne glissent vers la pyrotechnie finale incluant
    • quintuples croches et trilles (c’Ă©tait bien la peine d’Ă©crire un mouvement lent !),
    • doublement du tempo et
    • crescendo avec fortissimo Ă  l’arrivĂ©e.

La lecture de Pierre Réach rend à la fois

  • la vitalitĂ©,
  • les foucades et
  • l’originalitĂ© de la sonate.

VoilĂ  bien une astucieuse mise en bouche avant la sonate opus 90 en mi mineur qui conclut le premier disque de ce quatrième volume ! Ă€ suivre, donc…


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Jann Halexander chante, et il a bien raison

Affiche officielle – DĂ©tail

Ce 7 aoĂ»t, aux 19 h tintinnabulantes, j’accompagnerai Jann Halexander au piano (Ă  queue, s’il-vous-plaĂ®t) du thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, donc au cÅ“ur du Paris chic.
C’est un concert presque impromptu pour celui qui se dĂ©crit comme « le petit mouton noir et frisĂ© de la chanson française ». Entre

  • classiques de son rĂ©pertoire,
  • raretĂ©s du catalogue,
  • inĂ©dit (en l’espèce un GROS titre qu’il vient d’enregistrer sous la houlette de SĂ©bastyĂ©n Defiolle et qui devrait rejoindre ses hits incessamment), et
  • reprises de chansons puissantes,

le gars a décidé de fomenter au pied levé un récital

  • foufou,
  • audacieux et
  • roboratif,

dans une formule intimiste piano-voix qu’il n’a plus utilisĂ©e depuis long de temps, mais qui s’annonce parfaitement adaptĂ©e Ă  la salle du soir.

 

Un peu de Jann Halexander fugace en répétition le 26 juillet 2026 au studio Pianos International (Paris 8). Photo instantanée : Bertrand Ferrier.

 

Au programme, 1 h 15 de fredonneries joyeuses, entĂªtantes et envolantes avec du texte et de la musique dedans. Le tout est quasi offert pour 11 €, au frais de l’Ă©tĂ©. On peut rĂ©server ici.

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 3/12

Pierre RĂ©ach – IntgĂ©rale Beethoven, volume 4 – Première de couverture

Environ onze minutes : c’est la durĂ©e totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clĂ´turera l’intĂ©grale. Cela raconte pour partie la plasticitĂ© de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe Ă  cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro Ă  deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato. En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret oĂ¹ l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’Ă©couter pour savoir que non mais, admettons-le,

  • l’image très figĂ©e,
  • les signes archĂ©typaux choisis pour prĂ©senter le disque et
  • la typo peu engageante

peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblĂ©e, elle se rĂ©vèle

  • Ă©nergique,
  • Ă©lĂ©gante,
  • balancĂ©e.

Sans ostentation mais avec efficacité,

  • palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants,
    • triolets de doubles croches Ă  la main droite…) ;
  • swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
    • du binaire au ternaire,
    • de la double croche Ă  la triple,
    • des arpèges au silence…) ; et
  • s’articulent
    • legato,
    • staccato et
    • sforzendo, comme autant d’Ă©lĂ©ments d’un mĂªme langage aux multiples atours.

 

 

Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivĂ©e pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est

  • presque un french-cancan qui se dĂ©chaĂ®ne ;
  • une dĂ©licate cavalcade enfantine qui lui succède ;
  • un duel plus irritĂ© qui oppose dextre et senestre… et
  • une brusque suspension qui prĂ©cipite plus qu’elle ne mĂ©nage le bref passage en RĂ©.

Pierre Réach rend ces tournoiements aussi

  • palpitants que naturels,
  • surprenants que fluides,
  • Ă©vidents qu’inattendus.

Son Steinway fort bien rĂ©glĂ© dĂ©voile une mĂªme capacitĂ© Ă  faire musique sur l’ensemble des registres et des intensitĂ©s, permettant Ă  l’interprète de dĂ©clamer son texte avec

  • assurance,
  • allant et
  • finesse.

L’allegretto ternaire qui enquille Ă©tonne d’emblĂ©e par sa tonalitĂ© de La bĂ©mol, dont le contraste avec le Fa prĂ©cĂ©dent suscite l’Ă©tonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des tĂ©nèbres avant que le piano n’en rĂ©vèle les diaprures bigarrĂ©es et presque fantasques en Ă©tendant le domaine du son dans l’aigu.

 

 

Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.

  • La tonalitĂ© de RĂ© bĂ©mol,
  • la solennitĂ© de l’oscillation rythmique,
  • les cahots
    • (variĂ©tĂ© des attaques,
    • silences interrogatifs,
    • ruptures de motifs) puis
  • le retour au motif et Ă  la tonalitĂ© liminaires

s’attachent – et parviennent – Ă  emporter l’auditeur dans une Ă©coute sans cesse en Ă©veil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec

  • une lĂ©gèretĂ© Ă©moustillante,
  • un sens du groove joliment manifestĂ© par des accents bien sentis, et
  • un art du dialogue polyphonique Ă©clairĂ© par des doigts d’une apprĂ©ciable agilitĂ©.

 

 

Guilleret, il court, il court, le furet que semble Ăªtre devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apportĂ©

  • au toucher,
  • au phrasĂ© et
  • Ă  la pĂ©dalisation osĂ©e par petites touches

contribue Ă  rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine, si l’on apprĂ©cie davantage la pĂ©tillance de la musique ou la frustration de sa brièvetĂ©, ce qui est un compliment rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Hommage Ă  Marie-Paule Belle (et Ă  la Sacem) – 4

Quand la SACEM oublie comment s’Ă©crit Marie-Paule Belle (capture d’Ă©cran).


J’ai toujours payĂ© mon dĂ» Ă  la SACEM, aussi exorbitant voire dĂ©bile soit-il. J’ai toujours demandĂ© – parfois de façon trrrrès insistante – aux organisateurs qui m’invitaient pour ploum-ploumer de dĂ©clarer non pas mon travail mais, le cas Ă©chĂ©ant, le travail des autres que je recousais. Il m’est arrivĂ© que cette attitude me supprime des dates. No regret. Enfin, si, regret, mais un peu de dignitĂ© quand mĂªme.
En revanche, parfois, je reconnais que, devant l’arnaque qu’est cette sociĂ©tĂ© (dĂ©jĂ ) tant elle pompe aux artistes pour se rĂ©munĂ©rer et son irrespect des auteurs au profit des patrons et administrateurs, mon cĂ´tĂ© syndicaliste « on dĂ©fend les collègues qui ont rĂ©ussi » faiblit. TĂ©moin cet extrait d’une passionnante confession filmĂ©e d’Isabelle Mayereau, Ă  retrouver ici pour l’Ă©cran joint. Deux fautes d’orthographe dans une vidĂ©o que tu produis sur une nana qui – si, Marie-Paule Belle, c’est pas rien – a dĂ» te rapporter des centaines de milliers : pas de doute, c’est un dĂ©tail, mais il en dit long sur le respect des artistes.

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 2/12

Pierre RĂ©ach – IntĂ©grale Beethoven, volume 4 – Première de couverture

Malin comme un singe, Pierre Réach entame le quatrième volume de son intégrale avec une sonate qui, pardon pour elle, ne paye guère de mine.

  • Sans titre infusĂ© par un Ă©diteur en quĂªte de sexytude (ce n’Ă©tait que la troisième de Louis de BĂ©tove, comme stipuleraient les dĂ©biles qui, encore aujourd’hui, Ă©voquent avec dĂ©votion Jean-SĂ©bastien Bach),
  • sans rĂ©putation grandiloquente,
  • sans originalitĂ© formelle,

l’Å“uvre claque pourtant deux premiers mouvements originaux et punchy. Ses deux derniers Ă©pisodes seront-ils Ă  la hauteur ? (Bah, je sais, mais, parfois, le teasing est joyeusement lĂ©ger, parfois, c’est moyen et, pour cette notule, je l’admets, tout laisse Ă  supputer que l’on Ă©tait dans la mauvaise moyenne.)
Le troisième mouvement, allegro, est un scherzo oĂ¹ la lĂ©gèretĂ© du toucher de Pierre RĂ©ach fait merveille. Dans une posture tonale indĂ©cise, la tune ose

  • le pĂ©tillement,
  • l’irritation et mĂªme
  • la fureur.

 

 

Le trio double l’Ă©nergie ternaire, la mesure Ă  3/4 passant officieusement Ă  9/8. En presque clair : y a toujours trois temps, mais y a trois croches par temps au lieu de deux dans la logique du 3/4, ce qui veut dire que les saucisses s’agitent plus et le swing tinte davantage.

  • L’aisance digitale de l’interprète,
  • son sens de la respiration,
  • son art de l’articulation,
  • sa science de la pĂ©dalisation

saisissent l’esgourde de l’Ă©coutant et ne la lĂ¢chent plus. Le grondement de la coda conduit Ă  un allegro assai toujours ternaire (en 6/8, cette fois). Pierre RĂ©ach l’attaque avec une forme d’Ă©briĂ©tĂ© – lui que nous n’avons jamais connu que sobre – tant

  • ses accords volent sur le clavier,
  • ses doubles croches s’amusent,
  • ses nuances Ă©clairent avec un naturel confondant,
  • ses contrastes semblent sourdre du texte et non de la volontĂ© de l’interprète.

 

 

Sans doute Ă  force de frĂ©quenter une Å“uvre sourd-il non pas une familiaritĂ© mais une forme de libertĂ© intĂ©rieure qui donne de l’air Ă  la poussière, de l’aisance au respect, du naturel aux foucades du compositeur.

On est saisi par la fluidité que trouve Pierre Réach dans le tortueux.

  • Il ne suave pas le rugueux, il le rend perceptible.
  • Il ne lisse pas le rocailleux, il astuce un chemin.
  • Il n’aplanit pas le pentu, il le rend dĂ©sirable.

Il y a

  • du naturel dans sa restitution,
  • du vivant dans cette exĂ©cution,
  • de l’envie dans cette restitution.

Loin d’une proposition engoncĂ©e dans une idĂ©e componctueuse de l’IntĂ©grale Des Sonates De Beethoven,

  • ça va de l’avant,
  • ça a de l’allant, bref,
  • ça groove et on headbangue volontiers sur ces octaves qui pulsent (Ă  notre Ă©chelle, headbanguer est un compliment physique adressĂ© Ă  l’interprète et, Ă©ventuellement, au compositeur).

Une proposition

  • virtuose,
  • musicale et
  • pensĂ©e

qui donne hĂ¢te de vous retrouver pour raconter la sonate opus 10 n°2. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Hommage à Marie-Paule Belle – 3

Le 4 janvier 2024, au thĂ©Ă¢tre de Passy. Photo : Rozenn Douerin.

Avant d’aller Ă©couter MPB et d’en rendre compte alors, je me souviens de ma colère quand Marie-Paule Belle, comme Anne Sylvestre, avait fini par Ăªtre recouverte de consensualisme. L’idĂ©e : MPB Ă©tait la chanteuse des LGBTQIA+, des militants pro-euthanasie, etc. Alors que, juste, la nana exprimait son ressenti, son vĂ©cu, mais ne cherchait point Ă  Ăªtre Ă  la remorque des machins qui font que nul ne peut contester ton tĂ©moignage car telle est la doxa qu’il sied d’exprimer.
Des journalistes soumis peuvent tenter d’Ă©craser une artiste sous la chape de gnangnantise qui leur vaudront un satisfecit du big boss, quelques artistes savent Ă©chapper Ă  ces compressions. AllĂ©luia, sÅ“ur Marie-Paule Ă©tait de ceux-lĂ .


Marie-Paule Belle au thĂ©Ă¢tre de Passy, 4 janvier 2024 -2/2

La première mi-temps contĂ©e ici s’achevait sur une bonne nouvelle : si, depuis Guy BĂ©art en gĂ©nĂ©ral et la mort de l’aimĂ©e en particulier, il n’y a dĂ©finitivement plus d’après Ă  Saint-Germain des PrĂ©s, il y fait beau temps comme Ă  Saint-RaphaĂ«l. Se poursuivait ainsi la dĂ©claration posthume d’amour Ă  Françoise Mallet-Joris, racontĂ©e par ailleurs – prĂ©cise la chanteuse avec son humour consubstantiel, rien que ça – dans « un livre sorti huit jours avant la fermeture des librairies pour le confinement, donc qui a connu un immense succès ». Marie-Paule Belle y met une belle Ă©nergie, avec talon qui claque et modulations qui passent bien. C’est que son rĂ©cital revendique de raconter son histoire Ă  sa façon. Histoires d’amours humaines, donc, d’amitiĂ©s artistiques et d’influences, l’artiste se revendiquant de Jacques Brel et Barbara.
L’illustre « Une petite cantate » rappelant son excellent spectacle autour de la dame Soulages. La pĂ©dale est gĂ©nĂ©reuse, comme pour garder un zeste de prudence dans les mutations harmoniques de la chanson, mais l’on apprĂ©cie la fragilitĂ© assumĂ©e de la voix, qui sonne juste et vrai. Subtilement, la chanteuse embraye sur « La petite Ă©criture grise », pilier de son rĂ©pertoire Ă©voquant l’effacement donc le souvenir – on pense Ă  l’autre effacement (lui, dans un bel archipel, sĂ»r’ment)  Ă©voquĂ© dans le « Duvet gris » d’Isabelle Mayereau, dont elle a racontĂ© l’origine dans un entretien wow. Mais assez d’Ă©motion contenue, il est temps de rire ou presque.
Pour cela, Marie-Paule Belle propose de concilier la mode du slam et son amour de la chanson rĂ©aliste « à la Berthe Sylva ». InspirĂ©e par une conversation tĂ©lĂ©phonique un soir de grande fatigue, Isabelle Mayereau lui a donc cousu un texte expliquant que l’on fait comme on peut, tant pis si « on peut peu ». Pas de « Nous nous plĂ»mes » pour embrayer, bien qu’on n’s’y plĂ»t plus, mais « Les p’tits patelins », cavalcade rendant hommage aux chefs-lieux de canton et Ă  ce qu’il s’y passe quand on s’y amuse, ce qui ne doit pas Ăªtre si frĂ©quent, surtout Ă  – ne nous brouillons avec personne, les invitations Ă  chanter en province (pardon, dans les territoires) sont si rares de nos jours !
En miroir, se dresse un extrait gĂ©ographique et mental du dernier disque, « Pays natal » oĂ¹ « le mot maison, lĂ -bas, rime avec prison / et les voisins en sont les gardiens », issu d’un texte inĂ©dit de Françoise Mallet-Joris.

 

 

As de l’agencement d’une set-list, la chanteuse revient Ă  la chanson rĂ©aliste drĂ´le dont elle a su faire une partie de son succès avec, dĂ©vastatrice « La biaiseuse ». Cette fois, pas d’interaction dans la salle avec l’ouvrier plisseur de passage qui va s’Ă©tablir bien vite avec elle : une version plus sobre et très rĂ©ussie cependant. C’est l’occasion pour l’artiste de se souvenir de tous ces endroits oĂ¹, comme Serge Lama qu’elle invoque, elle est allĂ©e biaiser pendant que d’autres plissaient debout, avec une spĂ©ciale dĂ©dicace pour Longwy, une ville oĂ¹, lors des galas, « les vieilles amenaient leur tricot » car « elles pensaient que c’Ă©tait une veillĂ©e ».
Après avoir partagĂ© sa vision du public, Marie-Paule Belle expose ce temps oĂ¹ elle Ă©tait public, contrainte, avec Françoise Mallet-Joris, Ă  assister Ă  des dĂ©monstrations circassiennes aussi gĂªnantes que pitoyables, voire « très pathĂ©tiques et très touchantes ». Françoise Mallet-Joris « rĂ©pondant Ă  toutes les questions que je me pose », ainsi qu’elle expliquait jadis pour lancer « Mais oĂ¹ est-ce qu’on les enterre ? », ces souvenirs affligĂ©s ont rĂ©vĂ©lĂ© que « ces gens-là » (bisou Ă  toi, Jacques) vivent « d’un peu amour et de café » mĂªme les soirs oĂ¹ « on applaudit Ă  peine ». Histoire de secouer l’affliction habitant cette chanson devant la nullitĂ© honnĂªte et ravageuse de certains, et devant l’absence sans appel de FMJ, MPB enquille avec « Les amis de monsieur », un tube de Harry Fragson.

 

 

Après une chanson quasi fĂ©ministe dont Barbara floutait le plus joli mot de la chanson, une chanson carrĂ©ment pas fĂ©ministe sur une femme au foyer. « Les petits dieux de la maison » travaillent la veine intimiste qui est aussi un champ d’exploration prisĂ©e par la musicienne. On y goĂ»te notamment un piano Ă  la fois

  • maĂ®trisĂ©,
  • sans fioriture et
  • juste.

Marie-Paule Belle joue (toujours) bien, d’autant qu’elle Ă©vite l’extravagance, fixant le piano dans un rĂ´le de partenaire prĂ©cieux qui n’est pas lĂ  pour mettre en valeur celle qui chante et s’accompagne. Les gourmands de performances plus virtuoses pourront toujours Ă©couter Dans mon piano noir de Romain Didier et singulièrement son arrangement extravagant de « Et maintenant ».

 

 

Versant souriant de la disparition, « Mais oĂ¹ est-ce qu’on les enterre ? » claque alors comme la juste question qu’elle est. Si depuis tonton Georges, est dĂ©finitivement admis que les morts sont tous de braves types, n’oublions pas tous les trĂ©passĂ©s qui Ă©taient, eux, des sales types ou juste ces gens que l’on pourrait appeler des « ha, nan ! », comme ce que l’on pense quand on les aperçoit, fĂ»t-ce quand nous nous regardons dans notre miroir. Le nouveau retournement d’ambiance intervient avec le toujours bouleversant tube de Barbara, « Dis, quand reviendras-tu ? ». Comme l’on s’approche hĂ©las sensiblement de la fin du spectacle, Marie-Paule Belle incite le public Ă  prendre toute sa place au refrain – pas forcĂ©ment ce que nous prĂ©fĂ©rons : chanter ensemble est une joie que nous revendiquons, mais quand il y a Marie-Paule au piano, c’est pas le mĂªme saucisson, on prĂ©fère Ă©couter Marie-Paule, quitte Ă  fredonner en arrière-fond, Ă©videmment.
Voici venu le temps des remerciements en forme de gĂ©nĂ©rique (on apprend Ă  cette occasion que Jacques Rouveyrollis, complice coutumier de la chanteuse, est l’auteur des Ă©clairages qui l’ont accompagnĂ©e – fonctionnels, mais, probablement contraints par un budget spĂ©cifique limitĂ©, pas Ă  la hauteur de cette lĂ©gende des thĂ©Ă¢tres). Certes, ils peuvent paraĂ®tre un peu plus qu’un peu trop gĂ©nĂ©reux. Par exemple, que des cĂ©lĂ©britĂ©s soient remerciĂ©es pour avoir radinĂ© leur fraise me chiffonne : les p’tites gens qui ont payĂ© leur place n’ont, euphĂ©misme, pas moins d’importance pour le spectacle que ces privilĂ©giĂ©s. Reste que la longueur de l’action de grĂ¢ces tĂ©moigne de l’Ă©motion de l’artiste, et exprimer ainsi sa vibration en se tournant vers les autres est une manière Ă©mouvante de parler de ce dont on ne parle pas :

  • le temps qui passe et ne se rattrape pas,
  • la maladie qui grommelle,
  • la mort qui gratte Ă  la porte et
  • l’idĂ©e taboue que c’est peut-Ăªtre une dernière fois que nous partageons en direct ce qu’Anne Sylvestre aurait presque appelĂ© « la tendresse effarante qui va de nous Ă  l’artiste ».

 

 

Pour se remettre du balabala, rien de mieux que la chanson pour toujours prĂ©cĂ©dĂ©e d’un : « Alors, pour ceux qui ne sont venus que pour celle-lĂ … » Donc, près d’un demi-siècle après l’avoir créée, Marie-Paule Belle n’est toujours pas et ne sera jamais « La Parisienne », bien qu’elle le soit pour l’Ă©ternitĂ© et, probablement, un chouĂ¯a au-delĂ . En tout cas, elle ne l’est pas ce « soir entre mille » qu’Ă©voque la chanson-titre du dernier disque (dĂ©sormais disponible en vinyle, trait d’union bobo entre modernitĂ© et tradition s’il en est), sur des paroles de Françoise Mallet-Joris. L’Ă©motion est trop forte pour l’artiste, cette fois, qui mĂ©lange un peu les crayons de cette nouvelle trousse avant d’annoncer : « Je vais reprendre. » MalgrĂ© l’antisèche ou Ă  cause d’elle, la peinture de « Vive le sport » est elle aussi un peu fraĂ®che, mais qu’importe ? On est heureux que l’artiste dĂ©cide de ne pas terminer sur du golden hit afin de privilĂ©gier

  • le rĂ©cent,
  • le vivant,
  • le fringant.

Oui, l’on aurait parfois aimĂ© Ăªtre bousculĂ© par la dĂ©couverte de titres rarement voire jamais chantĂ©s sur scène. Difficile de ne pas comprendre qu’entre

  • les titres obligatoires,
  • ceux du dernier disque un rien obligĂ©s aussi et
  • ceux qui rĂ©sonnent Ă  l’oreille de l’artiste,

impossible de glisser des surprises ! Après tout, retrouver cette lĂ©gende de la chanson intelligente, drĂ´le, persistante, diverse, joliment dĂ©nudĂ©e dans l’option piano-voix, ce n’est pas une surprise, non, c’est pire : de la joie que l’on se promettait et qui est nĂ©anmoins advenue.