Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 9

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 5/16

Nicolas Horvath Ă  l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ la mi-2026, Nicolas Horvath nous accordait un second grand entretien oĂ¹ il nous dĂ©voilait les coulisses des concerts, des disques et des projets qui font ou dĂ©font une carrière, selon le grĂ© du vent. Après les quatre premiers Ă©pisodes – Ă  retrouver ici – et quelques chemins de traverse, nous revoici face Ă  l’artiste pour Ă©voquer l’art du choix, entre

  • dĂ©sirs personnels,
  • exigences des organisateurs et
  • inclinations du public…

 

5.
De l’art difficile de construire un rĂ©pertoire Ă  sa main

 

Nicolas, sans Ăªtre un rĂ©volutionnaire, il y a chez toi un cĂ´tĂ© expĂ©rimentateur : après avoir intĂ©grĂ© un quota de musique savante contemporaine, minimaliste mais pas que, tu as glissĂ© dans tes rĂ©citals très sĂ©rieux des morceaux adaptĂ©s de bandes originales de jeux vidĂ©os.
Oui, ces trois ingrĂ©dients dont j’aime Ă©picer mes rĂ©citals Ă  cĂ´tĂ© de chefs-d’œuvre bien connus sont complĂ©mentaires :

  • le contemporain disons non consonant,
  • le minimalisme Ă  proprement parler et
  • la musique de jeux vidĂ©o.

Je suis certain que cette diversité peut donner du souffle à un récital, à ceci près qu’un musicien ne peut pas passer en force. Alors, à l’usage, j’ai retenu la leçon et j’en ai tiré les conséquences. J’ai vu les réactions du public, et j’ai enlevé les compositeurs qui faisaient grincer des dents.

Parce qu’on n’impose pas de la musique aux mélomanes malgré eux…
On peut surprendre, j’aime mĂªme Ă  penser qu’on le doit. NĂ©anmoins, dans le cadre d’un concert, dĂ©plaire en sachant que tu vas dĂ©plaire est contreproductif, un peu stupide, très prĂ©tentieux et dangereux.

À ce point ?
Ben oui ! C’est contreproductif : tu vas hĂ©risser des auditeurs, quel intĂ©rĂªt ? C’est stupide : tu ne vas mĂªme pas te faire plaisir en jouant des pièces que tu aimes devant un auditoire hostile qui ne les applaudira pas. C’est prĂ©tentieux : proposer des dĂ©couvertes aux spectateurs, pourquoi pas, mais penser que tu peux leur imposer tes goĂ»ts parce que tu sais ce qu’il faut aimer, quel gĂ¢chis ! Et c’est dangereux car je ne suis pas le producteur de mes rĂ©citals. Je n’ai pas les moyens de louer des salles ou de me fabriquer une tournĂ©e – d’autant que, ça, c’est un mĂ©tier Ă  part entière et que je ne suis pas certain d’avoir les connaissances nĂ©cessaires voire l’envie de m’y coller… Par consĂ©quent, je dois compter sur l’invitation des organisateurs. Or, quand quelqu’un m’invite, je prĂ©fère qu’il soit satisfait, que le public soit content et, pas du tout accessoirement, que je sois rĂ©invitĂ©. Il n’y a pas de martingale pour cocher ces trois cases, mais il y a une condition pour Ăªtre susceptible de revenir : Ăªtre applaudi et aimĂ© du public.

 

« Je tĂ¢chais d’ouvrir une fenĂªtre »

 

Cette nécessité de « plaire au plus grand nombre » exige des sacrifices.
« Sacrifice » est peut-Ăªtre un peu exagĂ©rĂ© ! On parle de choix artistiques. MĂªme si certains font mal sur le moment, Ă  l’arrivĂ©e personne ne meurt dans d’atroces souffrances Ă  cause d’eux, pas mĂªme moi ! Pour autant, oui, comme je dois gagner ma vie, j’ai confrontĂ© mes convictions et mes engagements Ă  la rĂ©ception qu’ils ont rencontrĂ©e ; et, Ă  regret j’ai Ă©tĂ© amenĂ© Ă  retirer de mes set-lists des compositeurs que j’ai pourtant beaucoup jouĂ©s et que j’aurais aimĂ© continuer Ă  jouer rĂ©gulièrement.

Lesquels, par exemple ?
Typiquement, Elliott Carter. J’ai Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  interprĂ©ter CatĂ©naires par cÅ“ur, mais le public n’accrochait pas plus que ça. C’est pourtant une toccata très tonique et très spectaculaire, qui demande des mois de travail et exige une prĂ©cision sans faille, la moindre erreur Ă©tant fatale… Sauf que, Ă  l’arrivĂ©e, le public applaudissait poliment.

 

 

Ce qui équivaut presque à des huées dans un récital de piano…
VoilĂ . Et ça pouvait Ăªtre pire ! Quand je jouais Une page d’éphĂ©mĂ©ride de Pierre Boulez, je m’en rendais bien compte que le public s’en cognait.

Il faudra qu’on fasse un entretien autour de Boulez et Stockhausen pour que tu expliques pourquoi cette musique, si éloignée des canons de beauté de tant de mélomanes, te fascine.
Avec plaisir !

Cependant, pour le moment, revenons-en à ton évolution dans la construction de tes programmes de concert. On a l’impression que le chien fou s’est assagi :

  • moins de musique bizarre (Ă  l’aune d’un prĂ©lude de FrĂ©dĂ©ric Chopin),
  • suppression des quotas de compositeurs vivants,
  • rĂ©glages fins Ă  l’applaudimètre pour les tentatives non conventionnelles et, petit Ă  petit,
  • construction de rĂ©citals thĂ©matiques très spĂ©cifiques pour te permettre de jouer « autre chose ».

Tu as raison de parler d’évolution, car c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Ni d’une trahison de mes multiples amours et curiositĂ©s musicales, ni d’une rupture avec une certaine idĂ©e de la libertĂ© artistique, je dirais mĂªme : au contraire ! Dans ma manière de concevoir le dĂ©roulement d’un concert, il y a une mutation progressive. Je n’ai pas la sensation d’avoir Ă©tĂ© fouyoouyou Ă  mes dĂ©buts et, dĂ©sormais, dâ€™Ăªtre devenu grand et de ne plus donner que des rĂ©citals bien propres sur soi. Mes premiers rĂ©citals n’étaient pas insensĂ©s. Je ne cherchais pas Ă  choquer les auditeurs, je ne suis ni fou ni suicidaire ! Je tĂ¢chais simplement d’ouvrir en grand une fenĂªtre sur une musique que les spectateurs n’avaient peut-Ăªtre pas l’habitude d’écouter. Je voulais leur montrer que, en dĂ©pit de caractĂ©ristiques stylistiques très diffĂ©rentes, c’est toujours de musique qu’il s’agit. Certes, chemin faisant, j’ai dĂ» un peu en rabattre quant Ă  cette ambition. NĂ©anmoins, elle n’est pas Ă©teinte, et j’espère que les concerts de la saison 2025-2026 l’ont prouvĂ© !

 

« Je pressentais que le monde musical changeait »

 

Plutôt que de rupture dans ta façon de procéder, tu donnes l’impression que tout s’est passé de manière plutôt fluide, comme si tu avais réglé en douceur le curseur pianistique entre

  • dĂ©sirs,
  • intuitions et
  • principe de rĂ©alitĂ©.

Est-ce ainsi que tu as vécu la mutation artistique qui t’a permis d’explorer en concert le monde du jeu vidéo en sus du monde de la « musique classique », ou cette impression n’est-elle qu’une reconstitution a posteriori ?
Fondamentalement, je n’ai jamais pensé la musique comme un monolithe mais comme un art aux multiples facettes, et je me suis toujours refusé à n’en explorer qu’un aspect. En 2008, quand j’ai commencé, je jouais des musiques différentes, et je recevais plein de partitions que m’envoyaient des potes compositeurs. Souvent, je postais des vidéos sur YouTube avec deux objectifs : qu’ils gardent une trace de ce qui était souvent une première et parfois une dernière, et qu’ils constatent ce que leur travail donne en concert.

 

 

Comment caractériserais-tu ce dernier apport ?
Quand tu es compositeur et que tu entends un pianiste jouer ton Å“uvre, tu te rends compte de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas. Ça peut t’aider Ă  Ă©voluer en connectant mieux ta musique et l’instrument auquel tu la destines. Ă€ l’époque, dans mon rapport Ă  ce type de musique et dans mon dĂ©sir de l’insĂ©rer dans des programmes plus classiques, il y avait vraiment quelque chose de l’ordre de l’échange entre

  • Ă©criture,
  • interprĂ©tation et
  • concert.

Souvent, quand tu joues une pièce d’un compositeur vivant, le compositeur donne son avis sur l’interprétation ; rarement, l’interprète propose des petites modifications (ça dépend surtout de la renommée du compositeur !) ; mais, plus rarement encore, le compositeur prend le temps de réfléchir à l’inscription de sa musique dans un programme non spécialisé dans la musique contemporaine. Pour moi, les trois pôles gagnent à fonctionner ensemble – mais j’ai l’impression que je me suis encore éloigné de notre sujet…

Pas tant que ça, et puis il faut bien que je serve Ă  quelque chose, mĂªme si ceux qui me connaissent s’étonneront que ce « quelque chose » soit de te ramener dans le droit chemin ! En gros, la question pourrait Ăªtre : après près de vingt ans de pratique, comment construis-tu tes programmes quand tu dĂ©cides de limiter les parties « musique contemporaine hyper bizarre » mais que l’envie de jouer des musiques de jeu vidĂ©o te titille toujours très fort ?
C’est important d’insister sur cette dimension d’envie. MalgrĂ© des succès fous et des soirĂ©es XXL, je n’ai peut-Ăªtre pas la plus grande carrière de tous mes collègues, mais j’ai une carrière Ă  travers laquelle je joue ce que je veux. Tu ne peux pas savoir comme c’est bon ! Jusqu’à aujourd’hui, malgrĂ© des dĂ©ceptions et des bas, il faut bien l’admettre, mĂªme si ça n’est pas toujours facile, une carrière oĂ¹ j’ai la libertĂ© de jouer ce que je veux, ça me va, oh oui ! ça me va infiniment bien.

Ne m’as-tu pas dit que tu avais dĂ» arrĂªter de jouer certains compositeurs que tu chĂ©ris ?
Si, et ça n’a rien de contradictoire : je joue ce que je veux, pas tout ce que je veux. Je revendique de penser Ă  mon public en gĂ©nĂ©ral et aux organisateurs en particulier. Je joue du piano pour Ăªtre Ă©coutĂ© par des gens, pas pour me trouver gĂ©nial et n’en faire qu’à ma tĂªte. Une partie de mon travail consiste Ă  trouver des voies pour que coĂ¯ncident

  • mes inclinations,
  • celles des organisateurs et
  • la capacitĂ© des spectateurs Ă  s’enthousiasmer

– parce que, en réalité, j’en suis persuadé on va au concert pour en ressortir

  • enthousiaste,
  • Ă©bouriffĂ©, et
  • regonflĂ© pour la suite de sa vie ou, au moins, de sa semaine !

Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 12/12

Première de couverture

Certes, on imagine que Pierre RĂ©ach n’a pas attendu d’Ăªtre Ă©puisĂ© par des sĂ©ances d’enregistrement plus que denses pour claquer le dernier mouvement de la sonate dite « Hammerklavier » par laquelle il conclut son intĂ©grale Beethoven. N’empĂªche, mĂªme en la confiant de façon anticipĂ©e aux micros toujours aussi incroyablement parfaits d’Étienne Collard, il savait sans l’ombre d’un doute que l’ultime note de l’allegro parachèverait ce qui pourrait bien constituer son propre chef-d’Å“uvre discographique, par

  • ses dimensions,
  • son audace et
  • son ambition,

quoique d’autres disques comme l’Alkan, rĂ©cemment rééditĂ© [critique

mĂªme si c’est pas le mĂªme « re-ici » que le premier « re-ici », Ă©videmment, sinon il n’y aurait aucun intĂ©rĂªt Ă  Ă©crire plusieurs fois « re-ici »], contribuent Ă  le poser comme l’un des pianistes français les plus remarquables de notre Ă©poque, fĂ»t-il moins mĂ©diatisĂ© que tel interprète de Rameau ou telles stars Ă  deux tĂªtes avec des cheveux (trop de cheveux, ça, incontestablement).
Dès lors, admettons-le : pour Ă©couter ce trente-deuxième travail beethovĂ©nien de l’interprète, il faut commencer par prendre acte de la performance globale de celui que nous dĂ©couvrĂ®mes – tardivement – quelque cent mois avant d’Ă©crire ces lignes, alors qu’il Ă©tait accompagnateur DeLuxe dans un endroit presque aussi inattendu que le nom portĂ© par l’institution disparue en 2020 (critique ici). Cela Ă©tant posĂ©, nous pouvons nous concentrer sur la musique, sans contredire la contextualisation prĂ©cĂ©dente mais en se focalisant sur une question toute musicologique, ce qui n’Ă©tonnera point nos lecteurs coutumiers : en dehors du « une intĂ©grale de trente-deux sonates, c’est fouyouyou », ce mouvement de dingue, ça l’fait ?
La maison ne reculant devant aucun oxymoron, posons que la fin commence par un prĂ©lude mĂªlant

  • tonalitĂ©s tournoyantes,
  • registres crĂ©pitants de gauche Ă  droite du clavier Ă  marteaux,
  • tempi divers (du largo Ă  triple croches jusqu’Ă  un allegro risoluto), et
  • mesures insaisissables (de l’absence de mesure au 3/4 en passant par une battue Ă  quatre temps et en repassant par  un passage non strictement mesurĂ©).

L’Ă©criture mĂªle

  • suspensions,
  • fragmentation et
  • recherche ostensible d’un fil conducteur ou d’un dĂ©tonateur Ă  inspiration

que Pierre Réach nimbe dans

  • des nuances admirables de contrastes,
  • un art du toucher multiple que nous avons Ă  peine dĂ» mentionner un milliard de fois par le passĂ© mais le talent, l’exigence et la singularitĂ© de l’interprète ont leur part de responsabilitĂ© dans cette itĂ©ration, et
  • un sens du groove que la pochette du disque ne permet pas d’anticiper : l’art de
    • faire attendre la note juste le temps qu’il faut,
    • donner du peps au rebond de la quadruple croche, et de
    • saisir comme Ă  la volĂ©e l’agogique appropriĂ©e ou la rigueur mĂ©tronomique qui sied

nous saisissent Ă  nouveau avant de nous plonger dans l’hĂ©naurme fugue biscornue Ă  trois voix, annoncĂ©e « con alenne licenze ».

  • Les doigts tricotent,
  • la polyphonie se dĂ©ploie,
  • les idĂ©es fusent,
  • les modulations valsent. 

C’est

  • brillant mais chaleureux,
  • net mais excitant,
  • rigoureux mais sachant respirer

comme si, par moments, la partition et l’interprète se retournaient vers l’auditeur en lui disant : « Ça va ? T’es toujours avec moi ? Alors c’est r’parti ! »

 

 

Il y a

  • de la tonicitĂ© gracieuse,
  • de la fureur Ă©lĂ©gante et
  • de l’ambiguĂ¯tĂ© foisonnante

dans ce torrent submergeant

  • la forme,
  • la biensĂ©ance et
  • l’instrument

sous l’Å“il tour Ă  tour

  • vigilant,
  • amusĂ© ou
  • sĂ©vère

 du musicien. Les brisures de phrases, gĂ©niales (autour de 5’40), sont rendues avec une naĂ¯vetĂ© parfaite. Pour qui n’a jamais ouĂ¯ le mouvement, on croit vraiment Ă  des doigts qui trĂ©buchent ; qui le connaĂ®t redĂ©couvre ses sursauts avec le plaisir propre aux retrouvailles amicales. Le ressurgissement des

  • fortissimi,
  • sforzendi et
  • Ă©changes vigoureux entre registres

signale une nouvelle phase dans la discussion tripartite.

  • La fougue des redoutables trilles,
  • l’association entre pĂ©dalisation et prĂ©cision, et
  • la maĂ®trise des tuilages entre
    • atmosphères,
    • caractères et
    • tonalitĂ©s

prĂ©cipitent l’auditeur jusqu’Ă  l’arrĂªt brutal avant le dernier tiers. StoppĂ© en haut du grand huit, nous voilĂ  placĂ© devant

  • un silence inattendu,
  • un certain chaos tonal, et
  • le brusque retour Ă  un cantabile
    • « sempre dolce »,
    • « sempre legato » et
    • « una corda »

(en presque clair : super calme, surtout par rapport Ă  ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©). Toujours pianissimo, les secousses beethovĂ©niennes ne manquent pas de se remettre Ă  vibrer promptement donc Ă  secouer la carlingue, avec discrĂ©tion d’abord :

  • retour en Si bĂ©mol après le passage en RĂ©,
  • retour des trilles dĂ©clencheuses,
  • retour a tempo et accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit dissipant toute crainte d’extinction après un ritardando paisible en diable.

Et bientĂ´t, on y retourne franco :

  • octaves graves très marquĂ©es (et remarquablement pensĂ©es puis jouĂ©es par l’interprète : ces deux-en-deux improbables, quel mĂ©tier !),
  • crescendo vigoureux et
  • accents puissants

relancent le dĂ©bat entre les trois interlocuteurs. Pierre RĂ©ach, c’est dĂ©cidĂ©ment sa patte, parvient Ă  rassembler dans un bouquet final fascinant

  • exigence et libertĂ©,
  • voix de stentor et gazouillis champĂªtres,
  • caractĂ©risation et souffle donnant Ă  l’ensemble une cohĂ©rence tumultueuse.

Voici donc l’extraordinaire conclusion d’une aventure passionnante de bout en bout… Ă  suivre dans un livre que prĂ©pare l’interprète sur le corpus qu’il vient de claquer. Bien qu’il soit en cours d’Ă©criture, nous en guettons dĂ©jĂ  la sortie !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 5/11

Détail de la première de couverture

Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès

  • Ă  des vĂ©ritĂ©s crystal clear,
  • Ă  des perspectives permettant de construire du sens, ou
  • Ă  des visions en grande partie prĂ©fabriquĂ©es par un conditionnement prĂ©alable,

s’interroge David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) ? Pour le dĂ©terminer, l’anthropologue propose de dĂ©finir « une Ă©cologie de l’expĂ©rience visionnaire ». Ă€ l’en croire, les visions sont des phĂ©nomènes Ă  la fois

  • « subjectifs,
  • collectifs et
  • biologiques »

entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent

  • « effets pharmacologiques,
  • histoires biographiques,
  • rĂ©pertoires symboliques et
  • interactions sociales »…

ce qui implique, Ă  rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès Ă  des entitĂ©s existant en soi mais Ă  une iconographie fondĂ©e sur la suggestivitĂ© extĂ©rieure et le vĂ©cu intĂ©rieur. L’auteur s’intĂ©resse donc Ă  la construction du phĂ©nomène, autrement dit Ă  l’apprentissage de la vision. Dans les tĂ©moignages recueillis, il repère une dynamique mĂªlant, ainsi qu’il l’envisageait, maĂ¯eutique extĂ©rieure (un sachant t’amène Ă  comprendre en dĂ©cryptant) et maĂ¯eutique intĂ©rieure (Ă  force d’expĂ©riences et de conseils, je deviens Ă  mon tour davantage capable

  • d’attention,
  • de perception et
  • d’interprĂ©tation)…

ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement

  • par l’expĂ©rience vĂ©cue puis accumulĂ©e par le consommateur d’ayahuasca,
  • par les types de cĂ©rĂ©monies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsĂ©e,
  • par l’environnement et l’Ă©tat d’esprit de l’expĂ©rimentateur, et
  • par les Ă©changes fermement guidĂ©s via les groupes de parole, par exemple.

Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :

  • verticalitĂ© du sachant,
  • profondeur autobiographique de l’expĂ©rimentateur, et
  • horizontalitĂ© d’un retour entre pairs.

Lui synthĂ©tise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portĂ©e aux hallucinations

  • (conseils,
  • interdits,
  • interprĂ©tations par le sachant…) ;

et le non-dit qui tend Ă  mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expĂ©rience

  • (« rĂ©gimes d’autoritĂ©,
  • circulation des rĂ©cits,
  • Ă©preuves partagĂ©es et
  • ajustements collectifs des attentes »).

Dès lors, il appert Ă  petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni mĂªme un automatisme liĂ© Ă  la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend Ă  travers « une grande diversitĂ© de formes et de dynamiques ». Parallèlement Ă  cet apprentissage, l’expĂ©rimentateur dĂ©sapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en rĂ©alitĂ© un contexte très construit, notamment par

  • la situation gĂ©ographique de la dĂ©gustation (la jungle lointaine),
  • la temporalitĂ© du sirotage (la nuit), et
  • la scĂ©narisation de la cĂ©rĂ©monie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incomprĂ©hensibles Ă  l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent Ă  des entitĂ©s ici prĂ©sentes).

Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exĂ©gèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une dĂ©prise mentale (grĂ¢ce Ă  la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrĂ´le plus) mais une forme d’emprise mentale (en rĂ©alitĂ©, je contrĂ´le une large partie de mes visions parce que le maĂ®tre m’a conditionnĂ© pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrĂ´le plus mes perceptions mais qu’un autre les contrĂ´le pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur

  • le contenu de la vision,
  • la perception que j’en ai et
  • l’interprĂ©tation que je suis invitĂ© Ă  en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.

Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guĂ©risseurs – divers – impliquĂ©s dans de tels phĂ©nomènes ? C’est ce que nous dĂ©couvrirons au dĂ©but de la prochaine notule. Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 11/12

Première de couverture

Dix-huit minutes : c’est la durĂ©e de l’adagio sostenuto en fa dièse mineur de la vingt-neuvième sonate de Ludwig van Beethoven telle que l’interprète Pierre RĂ©ach.

  • Alfred Brendel l’exĂ©cutait en moins de 17′,
  • Emil Gilels en vingt minutes,
  • Glenn Gould en 21′ et
  • Grigory Sokolov frĂ´lait les 22’…

Tout est question de ressenti et de convictions sur l’art d’incarner un moment « appassionato e con molto sentimento » !

  • Retenue,
  • profondeur sonore,
  • Ă©tagement des voix (mĂ©lodie nette mais accompagnement non Ă©touffĂ©)

habitent les premières mesures.

  • Modulations,
  • trouvailles chromatiques et
  • plaisir du temps qui prend son temps

caractérisent le prélude. Puis

  • le balancement ternaire Ă  temps et Ă  contretemps,
  • l’exploration du registre suraigu et
  • la libertĂ© apparente d’un faux rubato (l’Ă©criture mĂªle ternaire et binaire pour donner l’illusion d’un passage laissĂ© Ă  la guise de l’interprète)

semblent envoler le mouvement vers un lyrisme presque chopinien. Tout cela est offert avec une dĂ©licatesse qui sait Ăªtre assez tendue pour esquiver toute tentation de mièvrerie ou tout risque de coquetterie mignarde. Une tension grince sous l’Ă©lĂ©gance, ce dont tĂ©moignent

  • les cahots harmoniques,
  • les mutations d’atmosphères entre aigus et ultragraves, tous deux confiĂ©s Ă  la main droite, et
  • le passage
    • du paisible 6/8 (six croches par mesure)
    • Ă  un 18/16 (dix-huit doubles par mesure) plus grondant puis, brièvement,
    • Ă  un 16/32 (seize triples par mesure) de guingois.

 

 

Ces signes dessinent une incapacitĂ© Ă  chasser le tourment malgrĂ© la sĂ©rĂ©nitĂ© que l’on aurait pu imaginer consubstantielle Ă  un tempo lent. Certes,

  • l’enrichissement de la polyphonie,
  • le retour Ă  un dĂ©bit plus modĂ©rĂ© et
  • les unissons

paraissent traduire un apaisement. Toutefois, cette illusion est rapidement contredite par

  • les modulations successives,
  • des sforzendi rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • l’instabilitĂ© narrative et
  • le surgissement des triples croches farandolant, et hop, sur le martèlement sourd de la senestre.

Pierre RĂ©ach excelle dans ces passages ambigus et tiraillĂ©s oĂ¹

  • son agilitĂ© digitale,
  • son sens de la phrase,
  • son art de la musicalitĂ©
    • (nuances,
    • toucher,
    • agogique,
    • respirations…) et
  • sa maĂ®trise intime de la langue beethovĂ©nienne

Ă©claboussent l’auditeur. Dans son interprĂ©tation, il y a

  • de la confidence,
  • de l’Ă©tonnement,
  • de la fraĂ®cheur mais aussi
  • manière de nostalgie abrasive,

comme si le pianiste essayait de retenir son propos sur la pointe des doigts moins pour mĂ©nager le suspense que pour donner son juste poids Ă  ce qu’il nous glisse Ă  l’esgourde. Dès lors,

  • suspensions,
  • rĂ©expositions de structures bien identifiĂ©es et
  • effets d’attente habilement rendus par le jeu avec le tempo exigĂ© par le compositeur

guident l’auditeur au long de ce bien Ă©trange mouvement vers une explosion qui

  • menace,
  • se profile mais
  • attendra en dĂ©finitive pour dĂ©flagrer.

Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Petits papiers – 22

Dans une salle paroissiale, le 6 aoĂ»t 2026. Cherchez l’erreur. Photo non truquĂ©e (pourquoi, fallait ?) : Bertrand Ferrier.

Le lecteur qui veut faire une pause, en ce jour Ferrier, le peut Ă  nouveau. Nous reprendrons prochainement la lecture du livre Ă©moustillant de David Dupuis, mais prĂ©fĂ©rons profiter de ce 15 aoĂ»t pour provoquer une nouvelle sĂ©ance de dĂ©coupures de presse. Ă€ commencer par un scoupe de l’homme qui jouait du piano avec sa bite alors que, selon plusieurs sources, le piano ne lui avait rien fait – certains ajoutent : « Au contraire. »

 

 

Diable ! La Russie mobiliserait des soldats ? C’est Ă©tonnant ? Pourquoi ça ? Pour que soient libĂ©rĂ©s des milliards Ă  destination d’un gouvernement corrompu jusqu’Ă  la moelle contre une promesse d’adhĂ©rer Ă  l’Union europĂ©enne ? Hum, pourquoi pas, en effet… Pendant ce temps, il s’en passe, des choses, dans le monde.

 

 

Il se passe surtout des drames. Hélas, ô combien hélas.

 

 

Et puis, y a des secrets. Par exemple, d’oĂ¹ vient l’argent, surtout pour des gens qui ne travaillent pas. C’est souvent ça, les secrets. Enfin, tant qu’il vient…

 

 

Tout cela n’obère pas les vraies questions qu’il faudrait oser affronter aujourd’hui, mĂªme si cela suppose de parler manière d’anglichme.

 

 

P.a.r e.x.e.m.p.l.e, j.e v.o.u.l.a.i.s v.o.i.r ce que donnerait une phrase avec plein de points au milieu, voir si ça ramenait des clics ou des subventions. Las, clairement, j’ai pas le level.e pour Ă©crire dans L’Équip.e. AĂ¯.e.

 

 

Cela n’Ă´te rien au charme des thĂ©rapies alternatives promues par Le Monde (26-27 juillet 2026, p. 16).

 

 

Aux championnats de France d’athlĂ©tisme, certains ont dĂ» mal comprendre les consignes pour que les filles en petite tenue ne soient pas « sexualisĂ©es ». Notez bien que j’ignore ce que signifie « ne pas sexualiser », dĂ©jĂ , des filles ainsi vĂªtues, ensuite, mais bon, j’ai rien ni contre, ni tout contre.

 

 

Heureusement, face aux alĂ©as de la vie en gĂ©nĂ©ral et Ă  ce qui m’attend en particulier, notre mĂ©decine est de plus en plus efficace. BientĂ´t, on pourrait voir un vaccin contre le Covid première gĂ©nĂ©ration empĂªcher d’avoir des gonocoques, et une pilule abortive

  • guĂ©rir du cancer du foie,
  • Ă©liminer des staphylocoques dorĂ©s et
  • ralentir la dyslexie des patients atteints du trouble de l’attention hyperactive.

L’avenir s’annonce radieux. HĂ¢te !

 

 

En attendant, rĂ©pĂ©tons sans dĂ©semparer que les moyens allouĂ©s par les gouvernements de Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe, dans tous les domaines, surtout ceux qui ne l’intĂ©ressent pas le moins du monde, sont TOUJOURS plus que suffisants (les moyens, pas les gouvernements, tsss, tsss). Le reste n’est que complotisme de comptoir de Master Poulet. Sans alcool, donc. Les pires.

 

 

La drogue et la fraude Ă©tant sous contrĂ´le dans notre beau pays, des faits fĂ¢cheux ne sauraient Ăªtre envisagĂ©s sans que l’on plaidĂ¢t un viol dans ‘enfance et la lĂ©gitime dĂ©fense parce que la victime traversait sur un passage-piĂ©tons, ce qui est devenu extrĂªmement rare (on comprend pourquoi). En tout cas, c’est mon espĂ©rance.

 

 

Pour nos lecteurs mauvais esprits, rappelons qu’il n’y a pas d’augmentation des prix, juste une sensation d’inflation. De mĂªme que la guerre, c’est la paix ; la libertĂ©, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force. Merci Ă  tous de le rappeler aux fauteurs de langage.

 

 

Alors, l’on me dira : « Mais que faire quand un crime, pardon, un acte, pourrait laisser entendre que certains problèmes peuvent survenir dans une France pourtant

  • apaisĂ©e,
  • rayonnante et
  • sublimeuse ? »

Eh bien, je rĂ©pondrai que, comme chacun, je danse la vie et j’aime, par exemple, quand un suspect dĂ©clare qu’il a commis un crime parce qu’Allah le lui a ordonnĂ©, puis qu’un ministre arrive pour dire qu’il faut Ăªtre « très prudent sur le mobile de cet acte violent ». Je l’imagine trier ses Ă©lĂ©ments de langage, exclure « les heures les plus sombres de notre Histoire nausĂ©abonde » pour en venir Ă  « l’acte isolĂ© d’un dĂ©sĂ©quilibré ». Ce serait presque amusant par le seul fait qu’il s’agit d’un running gag. Ça ne l’est pas, non, ça ne l’est pas du tout et, ce nonobstant, ça l’est presque. C’est mĂªme ça qui est dĂ©gueulasse.

 

 

Je vous propose de lire une rĂ©flexion assez concon Ă  prononcer quand tu fais de la perche et que tu ne veux pas qu’on te voie de dessous. Ă€ moins que… Ă€ moins que, si, remarque…
Si tu tiens Ă  ton sport bizarre, j’ai une soluce : mets un survĂªtement et un fichu ample par-dessus avec des adhĂ©sifs aux chevilles. Tu monteras moins haut, mais tu pourras justifier tes contreperformances par le male gaze. Ou alors, plus simple, fais de l’athlĂ© sans essayer de monter Ă  cinq mètres, tu t’habilles dĂ©cemment comme disaient nos grands-mères, et tu n’auras plus Ă  pousser des cris du cul. Du cÅ“ur, pardon, c’est Ă  s’y mĂ©prendre.

 

 

L’information selon Le Figaro, niveau d’indĂ©cence maximale.

 

 

Depuis le temps que Vladimir Poutine a perdu la guerre, le pouvoir et son combat contre le cancer, on se rĂ©jouit que la lutte contre les fake news persiste Ă  Ăªtre aussi peu crĂ©dible ou efficace, on ne sait plus !

 

 

Jean-Jacques G., mon philosophe prĂ©fĂ©rĂ©, dĂ©crivait ces moments de « conscience un peu sourde » oĂ¹ l’on n’est « pas très fier de soi ». Heureusement, certaine est plus cool avec ça et, après avoir entubĂ© ses derniers fanatiques avec son spectacle de merde (c’est elle qui le dit), affiche clairement son absence de dignitĂ©. C’est osĂ© mais ça en devient presque beau.

 

 

Quand le sous-titreur exprimer un tipeu son racimse. Ou Ăªtre aussi roumain (donc moins cher qu’un francophone d’origine) que le dealer, va savoir. Ou avoir oubliĂ© « suis », soit, mais c’Ă©tait moins rigolant dans cette dĂ©coupure de presse sous-titrĂ©e.

 

 

Pendant ce temps, dans le monde, des gens inventent de nouvelles activités qui valent la prison (pas en France, évidemment).

 

 

Ha,

  • les engrais contre la nature,
  • les cancĂ©rigènes contre la santĂ©,
  • l’eau pour inonder du maĂ¯s pourri au dĂ©triment de la prĂ©servation du bien commun,

ha ! Et le lobby de la FNSEA en prime…

 

 

Allez, pour terminer, saluons l’exigence des farceurs politiques comme ce cocu qui veut « intensifier la lutte contre la maltraitance animale »… en promouvant une loi d’il y a cinq ans rendue sciemment inapplicable parce que, avec ses petits copains, il a pĂ©tĂ© les moyens de l’action publique pour des causes vraiment importantes. Comme l’eĂ»t proposĂ© Redouane Harjane, « j’espère qu’il est mort, ce bouffon », ne serait-ce que par respect pour tous les animaux qu’il a laissĂ© maltraiter tout en jouant le kĂ©kĂ©.

 


Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 10/12

Première de couverture

La voici donc, la « grande sonate pour pianoforte » en Si bĂ©mol, cĂ©lèbre sous son nom de scène de « Hammerklavier ». 45′, 4 mouvements, une musique que le compositeur, alors sourd, n’entendra jamais que dans le confinement de son esprit en Ă©bullition : c’est le couronnement de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre RĂ©ach.
Le premier mouvement – un allegro Ă  deux temps – s’ouvre sur

  • un festival de nuances allant du piano au fortissimo soit de façon tuilĂ©e, soit par des changements soudains,
  • un crĂ©pitement des touchers, entre
    • immatĂ©riel et percutant,
    • staccato et legato,
    • uni dans la tonicitĂ© ou la douceur et diffĂ©renciĂ© pour clarifier les rĂ´les de chaque voix,
  • une farandole de tempi, entre
    • rigueur fière-Ă -bras,
    • ritardandi lĂ©chĂ©s et
    • suspensions des points d’orgue,
  • une valse des tonalitĂ©s,  basculant du Si bĂ©mol au Sol et retour en un tournemain,
  • une promenade sur l’ensemble des registres du clavier Ă  marteaux, et
  • un catalogue de rythmes,
    • ici martial,
    • çà complexe quand le binaire se teinte de ternaire,
    • lĂ  swinguant quand les contretemps dynamisent le discours.

Le tout est lustrĂ© par un musicien narrateur capable de se laisser surprendre donc de nous surprendre sans pour autant perdre le fil pourtant tortueux de son rĂ©cit. La bascule en Mi bĂ©mol, au mitan de l’allegro s’accompagne d’une fugue vite secouĂ©e

  • de nervositĂ©,
  • d’intranquillitĂ© et
  • d’une tension qui ne tarde guère Ă  la submerger et Ă  la faire sortir de son genre et de sa tonalitĂ©.

 

 

On est happé par

  • les froissements chromatiques,
  • les cahots rythmiques,
  • les ruptures d’atmosphère dialoguant avec les rĂ©investissements de leitmotifs, et
  • le va-et-vient des passages emportĂ©s ou suspendus que rythment les trilles ou effets de trilles tintant comme le grondement intĂ©rieur que la nettetĂ© d’une ligne mĂ©lodique ou d’un accord plaquĂ© ne peut qu’encadrer sans l’Ă©teindre.

Dans ce piano total, Pierre RĂ©ach efface sa virtuositĂ© derrière une assurance qui capte l’oreille et permet de se laisser emporter par un torrent

  • d’idĂ©es contradictoires,
  • de rugissements et
  • de savoureuses hĂ©sitations crĂ©atrices de suspense.

CuriositĂ© dans une sonate composĂ©e de trois mouvements d’environ un quart d’heure, surgit alors un scherzo de moins de trois minutes. Ce mouvement ternaire, siglĂ© « assai vivace », dĂ©borde

  • d’Ă©nergie,
  • d’envie et
  • de trouvailles
    • (plaisir du dĂ©sĂ©quilibre pointĂ©,
    • Ă©clatement du mineur avec ses triolets motoriques courant d’une main Ă  l’autre,
    • jaillissement du presto binaire qui marque le dĂ©but de la dĂ©mantibulation, et hop, du mouvement,
    • modulations rebelles,
    • ruptures narratives…)

jusqu’Ă  son Ă©trange fin sonnant comme un pied-de-nez au prĂ©visible qui sait si bien ensuquer nos existences sous prĂ©texte de les rendre douillettes. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 4/11

Détail de la première de couverture
  • Route dĂ©foncĂ©e,
  • pirogue,
  • sentier hostile et pas toujours net :

elle est dure, la voie qui mène Ă  l’ayahuasca, dont

  • les effets,
  • le fonctionnement social,
  • la marchandisation et
  • l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-Ăªtre personnel et collectif

sont l’objet de L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026). Car, après une première expĂ©rience au « centre Takawasi », David Dupuis a dĂ©cidĂ© de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dĂ©gustation de cette dĂ©coction repensĂ©e pour des EuropĂ©ens plus ou moins mal dans leur peau et leur tĂªte n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mĂªmes si le cadre gĂ©ographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans

  • consigne,
  • conseil ou
  • mise en scène (hormis la coiffe Ă  plumes du cĂ©rĂ©moniaire et le lieu excentrĂ© oĂ¹ se tient la dĂ©gustation),

le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits Ăªtres

  • phosphorescents »,
  • « insectoĂ¯des » et
  • « translucides »

lui apparaissent, le greffent puis s’Ă©vanouissent quand un autre participant se met Ă  crier et Ă  convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».

  • Une femme mystĂ©rieuse,
  • un dĂ©cor d’adolescence,
  • des violons puis
  • du rien.

Le lendemain, en dĂ©cryptant sa dĂ©marche, le cĂ©rĂ©moniaire se dĂ©fend de tout objectif de purification. Dans sa dĂ©marche, il ne s’agit que d’Ăªtre en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rĂ´le du guĂ©risseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptĂ©e Ă  Situlli ouvre davantage de possibles Ă  l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner Ă  boire la dĂ©coction Ă  vocation psychĂ©dĂ©lique, autant de manières de projeter sur ces sĂ©ances « une forme sensible suscitĂ©e par nos attentes », comme « une interface oĂ¹ l’altĂ©ritĂ© se configure Ă  partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquĂªteur qualifie d’expĂ©rience « visionnaire » au sens oĂ¹ se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite oĂ¹

  • perception,
  • imagination,
  • Ă©motion et
  • mĂ©moire

s’entrelacent dans un mĂªme mouvement d’Ă©laboration ».
Bien sĂ»r, le moment oĂ¹ le ressenti devient rĂ©cit, c’est-Ă -dire oĂ¹ il « transforme l’expĂ©rience en matĂ©riau », n’est pas seulement orientĂ©e selon le rĂ©cit prĂ©paratoire formulĂ© – ou non – par le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie. La bascule commuant le vĂ©cu en langage et en diĂ©gèse est ancrĂ©e dans les « rĂ©cits et rĂ©fĂ©rences » prĂ©alablement ingurgitĂ©s par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs rĂ©currents de l’expĂ©rience visionnaire » se dĂ©tachent.
Cette communautĂ© narrative est sans doute liĂ©e Ă  des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une mĂªme substance produit peu ou prou les mĂªmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure oĂ¹ la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisĂ©e de la mĂªme manière par tous les cĂ©rĂ©moniaires :

  • le taux peut varier,
  • la DMT peut Ăªtre mĂ©langĂ©e Ă  d’autres substances tirĂ©es d’autres plantes mĂ©dicinales, et
  • il n’est mĂªme pas Ă©vident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».

Ce qui dĂ©clencherait la vision serait moins l’ayahuasca spĂ©cifiquement que sa capacitĂ© Ă  susciter « un motif gĂ©nĂ©rĂ© par la dynamique propre des rĂ©seaux neuronaux », lesquels sont Ă  peu près les mĂªmes pour chaque humain – d’oĂ¹ la proximitĂ© des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans la peur des serpents, beaucoup d’expĂ©rimentateurs relatent avoir vu des serpents gĂ©nĂ©ralement terrifiants. Le recours Ă  des figures structurant notre imaginaire permet Ă  la fois de raconter l’irracontable… et de l’Ă©craser sur des schĂ©mas prĂ©dĂ©finis ou une iconographie Ă©tablie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestĂ©es sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mĂ©moire partagĂ©e de l’humanité » et connues comme des « archĂ©types transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’Ă©touffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entitĂ©s autonomes vĂ©ritablement rencontrĂ©es ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent dĂ©crites selon leur « apparence familière », qu’elle soit

  • « animale,
  • humaine ou
  • mythologique ».

Si l’hypothèse d’une schĂ©matisation liĂ©e Ă  l’impossibilitĂ© de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrĂ©es mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de rĂ©alitĂ© devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’Ă©viter une « assimilation fragile entre perception et rĂ©alité », en dĂ©pit de l’hybris que procure « l’impression d’accĂ©der Ă  un savoir irrĂ©ductible au langage et porteur de certitude intĂ©rieure » inĂ©branlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens Ă  partir de l’expĂ©rience visionnaire »… ce que nous examinerons dans une prochaine notule. Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 9/12

Première de couverture

Bizarre autant qu’Ă©trange, la vingt-deuxième sonate de Ludwig van Beethoven a parfois Ă©tĂ© accusĂ©e d’Ăªtre un travail rapide et bĂ¢clĂ© rendu au plus vite par le compositeur. On ne doute pas que Pierre RĂ©ach va tĂ¢cher de faire mentir cette rumeur frappant de quasi infamie ce diptyque qui s’ouvre sur un mouvement « in tempo d’un menuetto » en Fa.
Jouant avec diffĂ©rents registres du piano (graves, mĂ©diums, aigus), l’Å“uvre commence par mĂ¢chonner une petite ritournelle en profitant des hauteurs de sons pour la colorer diffĂ©remment Ă  chaque exposition. Succède Ă  cette sĂ©quence une pluie d’octaves en triolets et en mouvements contrariĂ©s. L’interprète veille Ă  y insuffler du groove avec

  • du staccato qui bondit,
  • une ligne aiguĂ« qui se dĂ©tache, renforçant l’efficacitĂ© de la basse, et
  • un respect justement scrupuleux des sforzendi souvent Ă  contretemps exigĂ©s par LvB.

Après

  • une modulation façon embardĂ©e,
  • un decrescendo et
  • des silences

qui prĂ©parent le retour en Fa et la rĂ©exposition du motif luminaire boostĂ© aux contretemps et aux appogiatures, la tempĂªte des octaves revient brièvement, puis le leitmotiv refait surface.

 

 

Tout se passe comme si le compositeur semblait moins chercher Ă  Ă©puiser les possibles de la cellule matricielle qu’Ă  explorer d’autres manières de la ronger jusqu’Ă  savourer sa substantifique moelle.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • triolets de doubles,
  • ornementation abondante
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants)

semblent s’amuser Ă  tordre l’idĂ©e mĂªme de menuet en rĂ©investissant la mesure Ă  trois temps d’une manière presque saugrenue, avec

  • ritendi,
  • rubato appuyĂ© sur un bref changement de tempo, et
  • distension de l’allant (passage de neuf Ă  six croches Ă  la mesure, ce qui donne l’illusion d’un ralentissement – en l’espèce, ralentissement du dĂ©bit, non de la battue)

pour clore une coda grave et rĂ©ussie. L’incarnation musicale de cette recherche crĂ©ative et des trouvailles de l’idole de Pierre RĂ©ach rend raison Ă  la fois d’un mouvement original et d’un musicien accompli.

 

 

Le second mouvement, un allegretto, est un duo, presque une pièce de thĂ©Ă¢tre oĂ¹ deux interlocuteurs, discutant Ă  bĂ¢tons rompus, passent leur temps Ă  se courir après. En ouverture de course, point de mĂ©lodie : surtout des sĂ©quences ancrĂ©es dans l’harmonie la plus simple (F et C7 essentiellement) parfois agrĂ©mentĂ©e d’un chromatisme de passage. C’est donc

  • l’Ă©nergie,
  • le jaillissement,
  • la frĂ©nĂ©sie maĂ®trisĂ©e (et vice et versa)

qui comptent.

  • Doigts lĂ©gers,
  • phrasĂ© soignĂ©,
  • accentuation pĂªchue,
  • pĂ©dalisation parfaite

dĂ©versent un torrent de dynamisme sur l’ensemble du clavier.

  • Des contretemps,
  • des Ă©changes musclĂ©s,
  • des nuances changeantes,
  • des modulations inventives

dopent la capacitĂ© beethovĂ©nienne Ă  dĂ©ployer l’idĂ©e originale en en rĂ©vĂ©lant plis et replis sans verser dans le bavardage.
Le rĂ©sultat claque. Cette exĂ©cution impressionnante d’une curiositĂ© beethovĂ©nienne rappelle Ă  nouveau l’extrĂªme donc passionnante diversitĂ© celĂ©e sous le terme unificateur de « sonates »… et augure du plus palpitant pour le petit menĂ© au bout, dans le grand tarot de l’intĂ©grale : la sonate « pour pianoforte », la cĂ©lĂ©brissime Hammerklavier, avec laquelle Pierre RĂ©ach a choisi de conclure son grand Å“uvre. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Chronique d’un succès pas annoncĂ©

Bertrand Ferrier et Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis (Paris 4), le 7 aoĂ»t 2026. Photo : MoĂ¯se ManoĂ«l-Florisse.

Ce n’Ă©tait pas gagnĂ©, Ă  supposer que quelque prise de risque artistique non subventionnĂ©e le fĂ»t.

  • Lui dit que ça le stressait, euphĂ©misme ;
  • moi, je pense que ça l’excitait, litote ;
  • les deux versions sont Ă©videmment complĂ©mentaires.

Alors que Jann Halexander jouait au festival d’Avignon, une proposition dĂ©baroule sur son tĂ©lĂ©phone. L’Ă©quipe du thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, prĂ©cieuse bizarrerie au cÅ“ur du Paris instagrammable, lui propose de relever un dĂ©fi : donner un rĂ©cital estival, alors que la vie culturelle locale revendique – avec une once de fiertĂ© snobistique qui sent le bronzage excessif et le rail de dĂ©but de soirĂ©e au bord du port – un Ă©lectrocardiogramme plat, et que chacun sait que TOUS les Parisiens baguenaudent par monts, vaux, vaches, cochons, etc.
L’initiative un peu fofolle a Ă©tĂ© assez investie par le zozo pour que la partie de ses fans dispersĂ©e par les mois chauds (enfin, encore plus chauds que les autres) soit remplacĂ©e par des primo-spectateurs. Avec plus de quarante spectateurs, le thĂ©Ă¢tre a donc affichĂ© complet pour ce one-shot piano-voix presque impromptu, tĂ©moignant du rayonnement « à bas bruit » d’un chanteur qui cultive

  • sa singularitĂ©,
  • son insaisissabilitĂ© et
  • son lien particulier avec un public qu’il rĂ©invente donc qui se rĂ©invente depuis plus de vingt ans.

L’ambiance Ă©tait caliente et, je l’avoue sans barguigner, sur scène, en version intimiste piano-voix, on s’est bien amusĂ©s. Ă€ la fois

  • pied-de-nez aux habitudes parigotes,
  • joie de pouvoir travailler mĂªme Ă  Paris en Ă©tĂ©,
  • plaisir de trouvailles et retrouvailles inattendues,

ce tour de chant, partagé entre

  • classiques de l’artiste (« À table », « C’Ă©tait Ă  Port-Gentil », « Un dimanche au Vieil-Baugé »),
  • raretĂ©s percutantes (« Fata Morgana ») ou dissonantes (« L’ombre mauve », qui a marquĂ© moult oreilles),
  • reprises (VĂ©ronique Pestel, Anne Sylvestre, LĂ©o FerrĂ© parlĂ©, lieu oblige, Paulette Jeanne RenĂ©e Michey dite Mick Micheyl) et
  • inĂ©dit (« Les prisonnières de la tour de Constance », tout fraĂ®chement enregistrĂ© par les micros de SĂ©bastyĂ©n Defiolle),

a percutĂ© les foufous venus l’applaudir. Le petit Nicolas (pas l’ordure Ă  talonnettes, hein) n’aurait pas dit mieux : c’Ă©tait rien chouette.

 

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 8/12

Première de couverture

Onzième sonate, troisième mouvement, mesure 1, ça tourne !
Va donc pour un menuetto, pris allant. Première section gracieuse : main droite frétillante avec rythmes pointés et appogiatures, main gauche légère dans ses croches et ses tenues. La seconde section fait apparaître une tension :

  • crescendo,
  • fortissimo,
  • sforzendo et
  • brusques changements d’atmosphère

indiquent que la suite risque de ne pas Ăªtre aussi paisible et uniforme que l’on pouvait imaginer. Le retour au premier motif ne dissipe donc pas la mĂ©fiance de l’auditeur. Pourtant, cet Ă©cart semble s’Ăªtre effacĂ© aussitĂ´t qu’apparu. MĂªme la section mineure qui enquille esquive la chape de mines graves planant souvent sur ce mode.
L’efficacitĂ© motorique de la main gauche, dont l’interprète prĂ©serve la lĂ©gèretĂ© mĂªme dans l’ultra grave, est plaisamment secouĂ©e par les accords puissamment accentuĂ©s de la main droite, qui permettent de charpenter la mesure et le discours par-delĂ  le flot de notes libĂ©rĂ© par la senestre. On goĂ»te aussi l’usage d’une pĂ©dale de sustain qui sait rajouter de la crème sans envaser la pĂ¢tisserie : elle donne

  • de l’ampleur au son,
  • de la profondeur Ă  l’harmonie,
  • du soyeux Ă  l’exĂ©cution

mais ne s’Ă©tale jamais assez pour flouter la rigueur du discours. Un da capo sans reprise (et hors section mineure, bien sĂ»r) fait l’effet d’une analepse permettant de revoir en accĂ©lĂ©rĂ© les Ă©pisodes d’un chemin tout Ă  fait coquet, qui tranche avec les deux premières Ă©tapes de la sonate. Cela est enlevĂ© avec une certaine prestance et une habiletĂ© tout aussi certaine, creusant une veine beethovĂ©nienne moins stricte et chafouine que celle qui rendait la première moitiĂ© de l’Å“uvre  aussi inquiĂ©tante qu’intrigante.

 

 

Un rondo allegretto Ă  deux temps, deux fois plus long que son prĂ©dĂ©cesseur, conclut l’affaire. Pierre RĂ©ach en fait crĂ©piter le charme, les arabesques aiguĂ«s se frottant aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es du tĂ©nor et aux crescendi (exigĂ©s par la partition) qui permettent de distinguer l’aguichant raffinement du mignon ennuyeux. Cependant, on retrouve fort vite des ingrĂ©dients typiques du premier mouvement, tels que

  • la fragmentation du propos,
  • la propension au chromatisme (et pas seulement dans les traits de triples croches),
  • les contrastes secouants et
  • l’inclination pour les arpèges brisĂ©s d’accords parfaits aux enchaĂ®nements simples revendiquĂ©s (F, C7, F, C7, F, etc.).

En alternant ces deux types de sĂ©quence (mĂ©lodie versus examen d’un matĂ©riau minimal ayant tendance Ă  se dĂ©liter), le compositeur crĂ©e une nouvelle tension qui, tour Ă  tour, se dissipe et sourd, bien aidĂ©e par la prĂ©cision du phrasĂ© çà, l’efficacitĂ© des octaves lĂ .

  • Modulations orageuses,
  • contrastes incessants et
  • exploration d’un large spectre de nuances et de registres

sont joliment mis en valeur par une interprĂ©tation qui, Ă  l’Ă©vidence, sait oĂ¹ elle va mais joue en permanence l’Ă©tonnĂ©e devant les secousses d’un rĂ©cit qu’il est difficile d’anticiper. Pour parvenir Ă  cette qualitĂ© d’exĂ©cution, il faut

  • du souffle,
  • des doigts et
  • un plaisir malicieux de conteur

prenant plaisir Ă  prendre Ă  contrepied son auditoire tout en le rattrapant par un motif bien identifiĂ© (qu’il peut d’ailleurs reprendre

  • en le morcelant,
  • en le tronquant ou
  • en le dĂ©formant)

jusqu’Ă  une conclusion astucieusement trop brève. Pierre RĂ©ach dĂ©montre une fois de plus qu’il est Ă  son affaire, nous prĂ©parant ainsi Ă  dĂ©couvrir avec impatience l’Ă©trange sonate opus 54 en Fa, emballĂ©e en deux mouvements et neuf minutes. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.