Marie-Paule Belle, le 4 janvier 2024, au thĂ©Ă¢tre de Passy (Paris 16). Photo : Rozenn Douerin.
Il y avait ce concert de sa tournĂ©e autour de Barbara. Dans mon souvenir dĂ©sormais lointain, c’Ă©tait dans manière de salle de fĂªte de banlieue, mais peut-Ăªtre Ă©tait-ce juste dans un thĂ©Ă¢tre au-delĂ du pĂ©riphĂ©rique, ce qui choque le Parisien (qui n’est pas plus Parisien que la chanteuse, ayant lui-mĂªme fleuri et vĂ©cu de l’autre cĂ´tĂ© de la Frontière). Un concert oĂ¹ je viens sans enthousiasme : Marie-Paule Belle qui s’abaisse Ă des covers alors que la scène française regorge de propositions grotesques de « reprises de Barbara », quel dommage !
MĂªme si tu admires Barbara (ou parce que tu l’admires), tu viens vraiment parce que c’est Marie-Paule Belle. Puis tu sors du concert et tu te dis : « La vache ! Dire que j’ai failli louper ça parce que je suis intĂ©griste et snob ! » De cela, il ne reste que des souvenirs vibrants mais plus ou moins enfouis. En revanche, du dernier concert oĂ¹ l’on a applaudi la nouvelle morte, restent quelques notes Ă©crites – Ă commencer par celles initialement publiĂ©es ici – et tout ce qui ne s’Ă©crit pas. Hommage, donc.
RĂ©servĂ© depuis mai 2023 après avoir rĂ©servĂ© bien avant, ça ne change rien ! Ce 4 janvier 2024, voilĂ neuf ans presque jour pour jour que nous n’avions vu, de nos yeux vu, Marie-Paule Belle en vrai , depuis cette soirĂ©e de janvier 2015 Ă la Nouvelle Ăˆve . Les invitĂ©es du chobiz qui ont le malheur de nous jouxter peuvent bien essayer de nous toucher l’Ă©paule – dĂ©jĂ , fais gaffe, c’est propre, ça, c’est moche mais c’est Ă moi – pour nous intimer – nous intimer, les folles – d’applaudir moins fort, Ă part risquer un applaudissement avec leur tĂªte entre nos mains et un « t’as qu’Ă Ă©couter le CD studio, en plus, chuis sĂ»r, tu l’as reçu gratos, arrive juste pour le coquetèle, foutriquette », aucune chance de modĂ©rer
notre enthousiasme,
notre joie et
notre impatience.
Un prĂ©cĂ©dent rendez-vous avait Ă©tĂ© reportĂ© pour des « raisons de santé » restĂ©es pudiquement sous silence, mĂªme si certains mĂ©dias ont rĂ©vĂ©lĂ© que la dame souffrait d’une rĂ©cidive d’un cancer du sein l’obligeant Ă subir des traitements redoutables.
L’attente,
le soulagement et
la joie
Ă©taient donc en trouple, ce jeudi 4 janvier, pour la première de la sĂ©rie de dix reprĂ©sentations reprogrammĂ©e au thĂ©Ă¢tre de Passy. Dans la salle,
des vedettes du temps jadis (Anny Duperey, Serge Lama, Isabelle Mayereau…),
des semi-vedettes (Alex Vizorek, Eva Darlan…) et
des anonymes.
Parmi les derniers nommĂ©s, essentiellement des tĂªtes chenues que cĂ´toient quelques rares personnes moins antiques, dont une partie ressortit fièrement de la communautĂ© homosexuelle. Sur scène, un piano d’oĂ¹ Ă©merge une rose (« je suis sĂ»re qu’elle est en plastique », souffle derrière nous une permanentĂ©e d’un ton de connaisseuse, ratĂ©). La chanteuse lance son spectacle avec « J’ai les clefs », parolĂ©e – et hop – par Pierre Jolivet et Françoise Mallet-Joris. L’esprit facĂ©tieux de la fredonnerie n’empĂªche pas l’Ă©motion de poindre dans les applaudissements nourris : la voix n’est peut-Ăªtre pas encore chauffĂ©e, l’artiste paraĂ®t peut-Ăªtre un brin fatiguĂ©e, mais peu importe !
La présence,
la personnalité et
la proximitĂ© – idĂ©ale pour le rĂ©pertoire – facilitĂ©e par le piano-voix que Marie-Paule Belle maĂ®trise si bien
rayonnent au point que la musicienne demande grĂ¢ce en soufflant, amusĂ©e : « Si vous commencez Ă applaudir comme Ă la fin… » Puis elle annonce
le contexte (« il y a onze mois et un jour que j’attends ce moment-là  »),
l’enjeu (« je fĂªte mes 54 ans de scène ») et
le projet : parcourir les épisodes précédents.
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De son premier disque (affirme-t-elle : c’est inexact puisqu’elle vient de mettre sur les plateformes Mon premier album , oĂ¹ les chansons « rĂ©alistes » sur les filles de joie se taillent la part du lion – on y dĂ©couvrira notamment « Émilienne » , croquignolesque Ă souhait – mais sans la chanson en question), elle extrait ce qui fut longtemps un de ses chevaux de bataille, « L’Ă¢me Ă la vague » , oĂ¹ le public a plaisir Ă murmurer les parophonies du refrain (« J’ai l’Ă¢me Ă la vague / J’ai l’Ă¢me qui vogue / Avide, elle drague / C’est comme une drogue »). L’artiste veut-elle dĂ©miner toute complaisance dans la nostalgie ? AussitĂ´t, « Amour allergie » , sorti du dernier album, rappelle que, « quand on est amoureuse, ça pose certains problèmes ». Le fil rouge commence Ă apparaĂ®tre : l’amour, forcĂ©ment, donc le voyage, l’un et l’autre ne faisant qu’un. Par consĂ©quent, la chanteuse emprunte le « Trans Europ Express » ou la version rĂªvĂ©e du train bleu grĂ¢ce auquel on partirait loin, sollicitant avec mĂ©tier la participation d’un public qui n’attend que ça.
Chansons nouvelles, chansons d’antan, la problĂ©matique est connue des chanteurs qui durent . Anne Sylvestre l’a vĂ©cue, qui refusait farouchement de revenir Ă ses chansons Ă guitare du dĂ©but. Le dĂ©fi de Marie-Paule Belle semble d’Ăªtre de dispatcher dans sa set-list trois types de chansons dont les caractĂ©ristiques se chevauchent parfois :
les anciennes,
les neuves et
les tubesques.
Voici donc venu le temps, finement pensĂ©, de « Wolfgang et moi » . Passage obligĂ© d’un rĂ©cital de MPB, cette chanson est prĂ©sentĂ©e comme un hommage Ă la sÅ“ur de WAM qui, en rĂ©clamant ses royalties , devient « la première fĂ©ministe ». L’humour sauve cette prĂ©sentation de la tarte Ă la crème tendant Ă rĂ©duire la valeur des artistes du beau sexe Ă l’aune de leur « fĂ©minisme ». Anne Sylvestre est un bon exemple de cette tendance assez salissante, elle qui a connu un regain de popularitĂ© quand les mĂ©dias ont dĂ©cidĂ© de ne la considĂ©rer que comme une militante de l’Ă©galitĂ© entre les genres, ce qui revient Ă regarder son Å“uvre par le trou de la meurtrière alors qu’une grande fenĂªtre, juste Ă cĂ´tĂ©, permet d’embrasser son travail d’un coup d’Å“il autrement plus juste et enthousiasmant. Ce soir-lĂ ,
l’urgence,
l’attente et
la pression qu’elles engendrent
font chalouper les paroles du premier couplet mozartien. Cela rappelle aux plus fervents bellomanes que cette bĂªte de scène est aussi un Ăªtre vivant , et ça fait du bien de le savoir ! Ici, rien d’automatique, mĂªme si « Wolfgang et moi » colle Ă la peau de l’artiste. Marie-Paule Belle ne rĂ©cite pas sa chanson, elle l’interprète avec cÅ“ur. Si un cahot de concentration ou de mĂ©moire peut rĂ©veiller le voyageur, il personnalise aussi le trajet et humanise l’artiste impressionnant qui se produit sur scène. En plus, ça rassure le petit chanteur qui se morfond en rentrant chez lui après qu’il a bafouillĂ© ou carrĂ©ment avalĂ© un couplet quand il Ă©tait derrière son micro : merci, Marie-Paule !
L’enthousiasme suscitĂ© par le tube ne retombe pas avec le classique suivant, le vintage et toujours poignant « Quand nous serons amis » , oĂ¹ l’artisane continue de dĂ©montrer le mĂ©tier en usant des multiples manières de recevoir les applaudissements parmi lesquels on peut citer, en sus de l’habitude qui est un mĂ©tier,
le sirotage modeste d’un verre d’eau,
l’attente patiente devant le clavier puis le pivotage face public,
le petit sourire qui remet un coin dans le juke-box ,
plus tard la position debout avec son bonus qu’est le salut,
la sortie de scène et l’attente du bon tempo pour revenir, etc.
L’amour – ici dĂ©diĂ© Ă Serge Lama – bat aussi dans « Celui » (en gros, celui qui ne m’a pas parlĂ© d’amour m’a plus donnĂ© que celui qui m’a aimĂ© mais mal), chanson gnangnan mais Ă laquelle tient l’artiste. Elle l’a intĂ©grĂ©e dans maints tours de chant, y compris dans la sĂ©rie de chansons interprĂ©tĂ©es sur YT au piano blanc pendant le confinement. Or, c’est pas mal que, en glissant des chansons variĂ©es dont certaines risquent de moins emballer a priori l’auditeur, l’artiste oblige ses fans Ă la suivre dans son parcours tel qu’elle le perçoit, le conçoit et le vit, pas juste lĂ oĂ¹ ils prĂ©fèrent la retrouver. Après tout, la diversitĂ© d’un rĂ©pertoire contribue Ă sa profondeur, par-delĂ les inclinations particulières de chacun.
D’autant que, finaude et rouĂ©e , Marie-Paule Belle est soucieuse de contraster ses titres afin de ne pas perdre les bellophiles, quelles que soient leurs prĂ©fĂ©rences. Aussi enchaĂ®ne-t-elle avec une chanson dont elle disait ailleurs que Michel Grisolia et elle-mĂªme l’avaient Ă©crite quand ils Ă©taient ados. « Cinquante ans après, confie-t-elle le soir mĂªme, je la trouve d’actualitĂ© car c’est une chanson sur les curĂ©s, l’Église, tout ça ! » L’anticatholicisme est un topos de la chanson française. Évidemment et heureusement, nul ne s’en formalise, mĂªme si on attendrait les courageux sur les terrains d’autres religions encore plus strictes – si, si, c’est possible – quant au rĂ´le dĂ©volu aux moukères…
« L’Å“uf » fait un effet bÅ“uf et se frotte avec bonheur au contraste qui arrive avec la chanson habillant un texte d’Isabelle Mayereau. « Beaux jours Ă Saint-Germain » ouvre le dernier disque et, avec les modulations attendues, Ă©voque un moment (celui de la rencontre avec Françoise Mallet-Joris) autant qu’un lieu perdu – d’oĂ¹, peut-Ăªtre, les cinq premières notes qui semblent sampler « Auprès de mon arbre » de Georges Brassens, oĂ¹ lĂ aussi le parolier se souvenait avec nostalgie d’un moment et d’un lieu disparus…
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… et pour la suite du concert, il faudra aller au prochain post sur le sujet, a priori le 10 janvier [dĂ©sormais le 27 juillet] !