
Bizarre autant qu’Ă©trange, la vingt-deuxième sonate de Ludwig van Beethoven a parfois Ă©tĂ© accusĂ©e d’Ăªtre un travail rapide et bĂ¢clĂ© rendu au plus vite par le compositeur. On ne doute pas que Pierre RĂ©ach va tĂ¢cher de faire mentir cette rumeur frappant de quasi infamie ce diptyque qui s’ouvre sur un mouvement « in tempo d’un menuetto » en Fa.
Jouant avec diffĂ©rents registres du piano (graves, mĂ©diums, aigus), l’Å“uvre commence par mĂ¢chonner une petite ritournelle en profitant des hauteurs de sons pour la colorer diffĂ©remment Ă chaque exposition. Succède Ă cette sĂ©quence une pluie d’octaves en triolets et en mouvements contrariĂ©s. L’interprète veille Ă y insuffler du groove avec
- du staccato qui bondit,
- une ligne aiguĂ« qui se dĂ©tache, renforçant l’efficacitĂ© de la basse, et
- un respect justement scrupuleux des sforzendi souvent à contretemps exigés par LvB.
Après
- une modulation façon embardée,
- un decrescendo et
- des silences
qui prĂ©parent le retour en Fa et la rĂ©exposition du motif luminaire boostĂ© aux contretemps et aux appogiatures, la tempĂªte des octaves revient brièvement, puis le leitmotiv refait surface.
Tout se passe comme si le compositeur semblait moins chercher Ă Ă©puiser les possibles de la cellule matricielle qu’Ă explorer d’autres manières de la ronger jusqu’Ă savourer sa substantifique moelle.
- Notes répétées,
- triolets de doubles,
- ornementation abondante
- (appogiatures,
- trilles,
- mordants)
semblent s’amuser Ă tordre l’idĂ©e mĂªme de menuet en rĂ©investissant la mesure Ă trois temps d’une manière presque saugrenue, avec
- ritendi,
- rubato appuyé sur un bref changement de tempo, et
- distension de l’allant (passage de neuf Ă six croches Ă la mesure, ce qui donne l’illusion d’un ralentissement – en l’espèce, ralentissement du dĂ©bit, non de la battue)
pour clore une coda grave et rĂ©ussie. L’incarnation musicale de cette recherche crĂ©ative et des trouvailles de l’idole de Pierre RĂ©ach rend raison Ă la fois d’un mouvement original et d’un musicien accompli.
Le second mouvement, un allegretto, est un duo, presque une pièce de thĂ©Ă¢tre oĂ¹ deux interlocuteurs, discutant Ă bĂ¢tons rompus, passent leur temps Ă se courir après. En ouverture de course, point de mĂ©lodie : surtout des sĂ©quences ancrĂ©es dans l’harmonie la plus simple (F et C7 essentiellement) parfois agrĂ©mentĂ©e d’un chromatisme de passage. C’est donc
- l’Ă©nergie,
- le jaillissement,
- la frénésie maîtrisée (et vice et versa)
qui comptent.
- Doigts légers,
- phrasé soigné,
- accentuation pĂªchue,
- pédalisation parfaite
dĂ©versent un torrent de dynamisme sur l’ensemble du clavier.
- Des contretemps,
- des échanges musclés,
- des nuances changeantes,
- des modulations inventives
dopent la capacitĂ© beethovĂ©nienne Ă dĂ©ployer l’idĂ©e originale en en rĂ©vĂ©lant plis et replis sans verser dans le bavardage.
Le rĂ©sultat claque. Cette exĂ©cution impressionnante d’une curiositĂ© beethovĂ©nienne rappelle Ă nouveau l’extrĂªme donc passionnante diversitĂ© celĂ©e sous le terme unificateur de « sonates »… et augure du plus palpitant pour le petit menĂ© au bout, dans le grand tarot de l’intĂ©grale : la sonate « pour pianoforte », la cĂ©lĂ©brissime Hammerklavier, avec laquelle Pierre RĂ©ach a choisi de conclure son grand Å“uvre. Ă€ suivre !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là .

