
Ă€ la mi-2026, Nicolas Horvath nous accordait un second grand entretien oĂ¹ il nous dĂ©voilait les coulisses des concerts, des disques et des projets qui font ou dĂ©font une carrière, selon le grĂ© du vent. Après les quatre premiers Ă©pisodes – Ă retrouver ici – et quelques chemins de traverse, nous revoici face Ă l’artiste pour Ă©voquer l’art du choix, entre
- désirs personnels,
- exigences des organisateurs et
- inclinations du public…
5.
De l’art difficile de construire un rĂ©pertoire Ă sa main
Nicolas, sans Ăªtre un rĂ©volutionnaire, il y a chez toi un cĂ´tĂ© expĂ©rimentateur : après avoir intĂ©grĂ© un quota de musique savante contemporaine, minimaliste mais pas que, tu as glissĂ© dans tes rĂ©citals très sĂ©rieux des morceaux adaptĂ©s de bandes originales de jeux vidĂ©os.
Oui, ces trois ingrĂ©dients dont j’aime Ă©picer mes rĂ©citals Ă cĂ´tĂ© de chefs-d’œuvre bien connus sont complĂ©mentaires :
- le contemporain disons non consonant,
- le minimalisme Ă proprement parler et
- la musique de jeux vidéo.
Je suis certain que cette diversité peut donner du souffle à un récital, à ceci près qu’un musicien ne peut pas passer en force. Alors, à l’usage, j’ai retenu la leçon et j’en ai tiré les conséquences. J’ai vu les réactions du public, et j’ai enlevé les compositeurs qui faisaient grincer des dents.
Parce qu’on n’impose pas de la musique aux mélomanes malgré eux…
On peut surprendre, j’aime mĂªme Ă penser qu’on le doit. NĂ©anmoins, dans le cadre d’un concert, dĂ©plaire en sachant que tu vas dĂ©plaire est contreproductif, un peu stupide, très prĂ©tentieux et dangereux.
À ce point ?
Ben oui ! C’est contreproductif : tu vas hĂ©risser des auditeurs, quel intĂ©rĂªt ? C’est stupide : tu ne vas mĂªme pas te faire plaisir en jouant des pièces que tu aimes devant un auditoire hostile qui ne les applaudira pas. C’est prĂ©tentieux : proposer des dĂ©couvertes aux spectateurs, pourquoi pas, mais penser que tu peux leur imposer tes goĂ»ts parce que tu sais ce qu’il faut aimer, quel gĂ¢chis ! Et c’est dangereux car je ne suis pas le producteur de mes rĂ©citals. Je n’ai pas les moyens de louer des salles ou de me fabriquer une tournĂ©e – d’autant que, ça, c’est un mĂ©tier Ă part entière et que je ne suis pas certain d’avoir les connaissances nĂ©cessaires voire l’envie de m’y coller… Par consĂ©quent, je dois compter sur l’invitation des organisateurs. Or, quand quelqu’un m’invite, je prĂ©fère qu’il soit satisfait, que le public soit content et, pas du tout accessoirement, que je sois rĂ©invitĂ©. Il n’y a pas de martingale pour cocher ces trois cases, mais il y a une condition pour Ăªtre susceptible de revenir : Ăªtre applaudi et aimĂ© du public.
« Je tĂ¢chais d’ouvrir une fenĂªtre »
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Cette nécessité de « plaire au plus grand nombre » exige des sacrifices.
« Sacrifice » est peut-Ăªtre un peu exagĂ©rĂ© ! On parle de choix artistiques. MĂªme si certains font mal sur le moment, Ă l’arrivĂ©e personne ne meurt dans d’atroces souffrances Ă cause d’eux, pas mĂªme moi ! Pour autant, oui, comme je dois gagner ma vie, j’ai confrontĂ© mes convictions et mes engagements Ă la rĂ©ception qu’ils ont rencontrĂ©e ; et, Ă regret j’ai Ă©tĂ© amenĂ© Ă retirer de mes set-lists des compositeurs que j’ai pourtant beaucoup jouĂ©s et que j’aurais aimĂ© continuer Ă jouer rĂ©gulièrement.
Lesquels, par exemple ?
Typiquement, Elliott Carter. J’ai Ă©tĂ© l’un des premiers Ă interprĂ©ter CatĂ©naires par cÅ“ur, mais le public n’accrochait pas plus que ça. C’est pourtant une toccata très tonique et très spectaculaire, qui demande des mois de travail et exige une prĂ©cision sans faille, la moindre erreur Ă©tant fatale… Sauf que, Ă l’arrivĂ©e, le public applaudissait poliment.
Ce qui équivaut presque à des huées dans un récital de piano…
VoilĂ . Et ça pouvait Ăªtre pire ! Quand je jouais Une page d’éphĂ©mĂ©ride de Pierre Boulez, je m’en rendais bien compte que le public s’en cognait.
Il faudra qu’on fasse un entretien autour de Boulez et Stockhausen pour que tu expliques pourquoi cette musique, si éloignée des canons de beauté de tant de mélomanes, te fascine.
Avec plaisir !
Cependant, pour le moment, revenons-en à ton évolution dans la construction de tes programmes de concert. On a l’impression que le chien fou s’est assagi :
- moins de musique bizarre (à l’aune d’un prélude de Frédéric Chopin),
- suppression des quotas de compositeurs vivants,
- réglages fins à l’applaudimètre pour les tentatives non conventionnelles et, petit à petit,
- construction de récitals thématiques très spécifiques pour te permettre de jouer « autre chose ».
Tu as raison de parler d’évolution, car c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Ni d’une trahison de mes multiples amours et curiositĂ©s musicales, ni d’une rupture avec une certaine idĂ©e de la libertĂ© artistique, je dirais mĂªme : au contraire ! Dans ma manière de concevoir le dĂ©roulement d’un concert, il y a une mutation progressive. Je n’ai pas la sensation d’avoir Ă©tĂ© fouyoouyou Ă mes dĂ©buts et, dĂ©sormais, dâ€™Ăªtre devenu grand et de ne plus donner que des rĂ©citals bien propres sur soi. Mes premiers rĂ©citals n’étaient pas insensĂ©s. Je ne cherchais pas Ă choquer les auditeurs, je ne suis ni fou ni suicidaire ! Je tĂ¢chais simplement d’ouvrir en grand une fenĂªtre sur une musique que les spectateurs n’avaient peut-Ăªtre pas l’habitude d’écouter. Je voulais leur montrer que, en dĂ©pit de caractĂ©ristiques stylistiques très diffĂ©rentes, c’est toujours de musique qu’il s’agit. Certes, chemin faisant, j’ai dĂ» un peu en rabattre quant Ă cette ambition. NĂ©anmoins, elle n’est pas Ă©teinte, et j’espère que les concerts de la saison 2025-2026 l’ont prouvĂ© !
« Je pressentais que le monde musical changeait »
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Plutôt que de rupture dans ta façon de procéder, tu donnes l’impression que tout s’est passé de manière plutôt fluide, comme si tu avais réglé en douceur le curseur pianistique entre
- désirs,
- intuitions et
- principe de réalité.
Est-ce ainsi que tu as vécu la mutation artistique qui t’a permis d’explorer en concert le monde du jeu vidéo en sus du monde de la « musique classique », ou cette impression n’est-elle qu’une reconstitution a posteriori ?
Fondamentalement, je n’ai jamais pensé la musique comme un monolithe mais comme un art aux multiples facettes, et je me suis toujours refusé à n’en explorer qu’un aspect. En 2008, quand j’ai commencé, je jouais des musiques différentes, et je recevais plein de partitions que m’envoyaient des potes compositeurs. Souvent, je postais des vidéos sur YouTube avec deux objectifs : qu’ils gardent une trace de ce qui était souvent une première et parfois une dernière, et qu’ils constatent ce que leur travail donne en concert.
Comment caractériserais-tu ce dernier apport ?
Quand tu es compositeur et que tu entends un pianiste jouer ton Å“uvre, tu te rends compte de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas. Ça peut t’aider Ă Ă©voluer en connectant mieux ta musique et l’instrument auquel tu la destines. Ă€ l’époque, dans mon rapport Ă ce type de musique et dans mon dĂ©sir de l’insĂ©rer dans des programmes plus classiques, il y avait vraiment quelque chose de l’ordre de l’échange entre
- écriture,
- interprétation et
- concert.
Souvent, quand tu joues une pièce d’un compositeur vivant, le compositeur donne son avis sur l’interprétation ; rarement, l’interprète propose des petites modifications (ça dépend surtout de la renommée du compositeur !) ; mais, plus rarement encore, le compositeur prend le temps de réfléchir à l’inscription de sa musique dans un programme non spécialisé dans la musique contemporaine. Pour moi, les trois pôles gagnent à fonctionner ensemble – mais j’ai l’impression que je me suis encore éloigné de notre sujet…
Pas tant que ça, et puis il faut bien que je serve Ă quelque chose, mĂªme si ceux qui me connaissent s’étonneront que ce « quelque chose » soit de te ramener dans le droit chemin ! En gros, la question pourrait Ăªtre : après près de vingt ans de pratique, comment construis-tu tes programmes quand tu dĂ©cides de limiter les parties « musique contemporaine hyper bizarre » mais que l’envie de jouer des musiques de jeu vidĂ©o te titille toujours très fort ?
C’est important d’insister sur cette dimension d’envie. MalgrĂ© des succès fous et des soirĂ©es XXL, je n’ai peut-Ăªtre pas la plus grande carrière de tous mes collègues, mais j’ai une carrière Ă travers laquelle je joue ce que je veux. Tu ne peux pas savoir comme c’est bon ! Jusqu’à aujourd’hui, malgrĂ© des dĂ©ceptions et des bas, il faut bien l’admettre, mĂªme si ça n’est pas toujours facile, une carrière oĂ¹ j’ai la libertĂ© de jouer ce que je veux, ça me va, oh oui ! ça me va infiniment bien.
Ne m’as-tu pas dit que tu avais dĂ» arrĂªter de jouer certains compositeurs que tu chĂ©ris ?
Si, et ça n’a rien de contradictoire : je joue ce que je veux, pas tout ce que je veux. Je revendique de penser Ă mon public en gĂ©nĂ©ral et aux organisateurs en particulier. Je joue du piano pour Ăªtre Ă©coutĂ© par des gens, pas pour me trouver gĂ©nial et n’en faire qu’à ma tĂªte. Une partie de mon travail consiste Ă trouver des voies pour que coĂ¯ncident
- mes inclinations,
- celles des organisateurs et
- la capacité des spectateurs à s’enthousiasmer
– parce que, en réalité, j’en suis persuadé on va au concert pour en ressortir
- enthousiaste,
- ébouriffé, et
- regonflé pour la suite de sa vie ou, au moins, de sa semaine !
Ă€ suivre !


















