Blog

Le blog de Bertrand Ferrier, page 9

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 3/11

Détail de la première de couverture

Souvent cantonnées

  • Ă  l’austĂ©ritĂ©,
  • Ă  l’ennui ou
  • au flonflon des Ă©vidences sinon des camemberts en plastique,

certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parentĂ© avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menĂ©s, ils rendent

  • signifiant l’insignifiant,
  • intĂ©ressant le banal et
  • ample l’Ă©triquĂ©.

David Dupuis semble animĂ© par cette conviction puisque, avec L’Épreuve de l’invisible (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026), il aspire Ă  transformer un phĂ©nomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand mĂªme – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunĂ©ment se promener le long d’un chemin. Pour lui, le dĂ©sir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agrĂ©able (ce qui la rend sans doute plus dĂ©sirable pour ses adeptes, dans la mesure oĂ¹ elle exclut le plaisir coupable – forcĂ©ment coupable – du stupĂ©fiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dĂ©gueulasse) est le rĂ©sultat d’une « construction issue de l’entrecroisement

  • d’imaginaires globaux,
  • de dynamiques marchandes et
  • de transmissions locales » mais biaisĂ©es pour Ăªtre davantage marchandisables.

Dans l’imaginaire des participants Ă  la cĂ©rĂ©monie,

  • la consommation d’un hallucinogène serait une rĂ©demption face au mĂ©chant Occident,
  • l’usage de la plante une rĂ©ponse aux thĂ©rapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guĂ©rir, et
  • le recours Ă  l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – mĂªme dans un monde rĂ©putĂ© patriarcal – qui aurait dĂ©sertĂ© notre sociĂ©tĂ© europĂ©enne.

En tĂ©moigne le groupe de parole qui suit la soirĂ©e d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dĂ©gueulasse. David Dupuis y dĂ©cèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le dĂ©sordre de la veille » contrĂ´lĂ©e par le French doctor qui prĂ©side l’entreprise thĂ©rapeutique et construit « une grammaire interprĂ©tative d’inspiration psychologique » oĂ¹ « la vision est convertie en symptĂ´me puis en levier thĂ©rapeutique ». L’anthropologue veille Ă  rappeler que « le corps vulnĂ©rable [des participants] devient aussi le lieu oĂ¹ se rĂ©flĂ©chit le corps social ». Dans son rĂ©cit, flotte voire pèse sur le rĂ©cit le soupçon fomenté a posteriori que ces expĂ©riences stupĂ©fiantes participent Ă  un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entitĂ© malĂ©fique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-Ăªtre pas unique, elle peut très bien Ăªtre le fruit de plusieurs mal-Ăªtres et d’une collectivitĂ© radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise Ă  lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestĂ©s par le Mauvais (terme gĂ©nĂ©rique choisi par mes soins et non employĂ© dans l’ouvrage afin de synthĂ©tiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les

  • entitĂ©s malveillantes,
  • carrĂ©ment dĂ©mons, ou
  • consĂ©quences d’actes de sorcellerie diligentĂ©s par autrui.

Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions

  • alimentaires,
  • sexuelles et
  • relationnelles »

s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps Ă©nergĂ©tique ». Très peu Ă  grailler. Rien Ă  faire. Juste Ă  Ăªtre. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place Ă  l’improvisation. Les groupes de parole relatĂ©s par David Dupuis tĂ©moignent, selon le point de vue, d’une police de la pensĂ©e ou du souci des participants
de bien

  • parler,
  • interprĂ©ter,
  • se comporter physiquement et verbalement,

c’est-Ă -dire de faire tout « les mains tendues vers le maĂ®tre », eĂ»t chantĂ© le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traitĂ© de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intĂ©rieur s’oppose le Bon mystĂ©rieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant Ă  un mode de fonctionnement qui nous Ă©chappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les

  • instructions,
  • suggestions et
  • sous-entendus du maĂ®tre de cĂ©ans.

Par consĂ©quent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censĂ©e nous connecter Ă  l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca rĂ©vèle ou ce que l’on nous apprend Ă  voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend Ă  voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupĂ©fiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionnĂ©, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-Ăªtre parce que David Dupuis n’a pas totalement succombĂ© Ă  son emprise. Peut-Ăªtre aussi parce que l’insolent a dĂ©cidĂ© de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprĂªte Ă  faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 7/12

Première de couverture

Dernier disque du dernier volume de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven, c’est parti !
Voici la onzième sonate, l’opus 22, une tĂ©tralogie en Si bĂ©mol qui se dĂ©capsule sur un allegro con brio. C’est un LvB tout feu tout flamme qui embrase le clavier. De mĂ©lodie, guère, mais des accords parfaits

  • martelĂ©s,
  • Ă©grenĂ©s,
  • arpĂ©gĂ©s,
  • Ă©miettĂ©s,

qu’ils relèvent de la tonalitĂ© principale ou de ses mutations (bientĂ´t, le Fa se substitue au Si bĂ©mol). Dans cette atmosphère plus martiale que poĂ©tique, la musicalitĂ© se niche dans la variĂ©tĂ©

  • d’attaques,
  • de nuances et
  • de phrasĂ©s.

Elle interroge aussi la capacitĂ© de l’interprète Ă  faire sienne une esthĂ©tique de l’Ă©miettement, les vagues de notes s’Ă©puisant vite sur la grève de l’inspiration, forçant le compositeur Ă  presque mettre en scène ces flux et reflux de la crĂ©ativitĂ©, entre

  • jaillissements soudains,
  • brisures et
  • introspection prĂ©parant le prochain geyser de doubles croches.

 

 

Pierre RĂ©ach opte pour la reprise – il l’Ă©vite parfois. Ici, le replay a du sens en cela qu’il valorise Ă  la fois

  • la compacitĂ© du propos,
  • sa multiplicitĂ© contrastĂ©e et
  • l’Ă©cart entre le dynamisme de l’Ă©noncĂ© et le caractère très tenu de l’inspiration mĂ©lodique.

En rĂ©alitĂ©, Beethoven se moque bien d’Ă©crire un earworm. Il semble beaucoup plus soucieux d’en dĂ©coudre avec manière d’Ă©nergie intĂ©rieure, dĂ©vorante et dĂ©bordante, qui donne l’impression de lui Ă©chapper aussi bien quand elle sort de la sonate pour envahir le clavier que quand elle se rĂ©tracte et ouvre la voie

  • au silence,
  • au pianissimo (ah! cet art du decrescendo !) ou
  • Ă  ce minimalisme harmonique que sont l’unisson et ses octaves.

Donc

  • ça gronde,
  • ça monte,
  • ça jaillit,
  • ça module,
  • ça court d’arpèges brisĂ©s en basses entĂªtĂ©es

jusqu’Ă  Ă©puisement du carburant brĂ»lĂ© dans une dernière salve de gammes Ă©noncĂ©es avec force octaves et sforzendi.

 

 

L’adagio con molt’ espressione qui suit est forcĂ©ment d’une autre eau.

  • Tempo apaisĂ©,
  • balancement ternaire rythmĂ© par les accords simples de la main gauche (entre Eb et Bb7/D sur les quatre premières mesures : rien de secouant !),
  • structure nette distinguant le lead Ă  dextre et le ploum-ploum Ă  senestre,

tout paraĂ®t calme et enfin propice Ă  la mĂ©lodie. Pourtant, le compositeur s’y soustrait en dĂ©construisant cette attente par

  • un chromatisme envahissant,
  • une ornementation abondante qui peine Ă  masquer un certain piĂ©tinement, et
  • un recours aux accords parfaits Ă©grenĂ©s fort banalement.

Bref, rien de mignard. Pas d’air Ă  siffloter. Pas d’envolĂ©e immĂ©diatement saisissante. Pas de lyrisme pour faire frissonner l’auditeur. Beethoven ne renie pas le procĂ©dĂ© qu’il a mis en place dans le premier mouvement : interroger des motifs minimaux

  • (un accord,
  • un rythme,
  • une microcellule de quelques notes)

comme pour gratter le vernis et dĂ©couvrir ce qui se cache derrière. Ă€ l’interprète d’habiller ce vide plein de sons. Pierre RĂ©ach l’aurĂ©ole

  • d’une pĂ©dalisation maĂ®trisĂ©e,
  • d’un toucher rĂ©solument pluriel et
  • d’une palette de nuances diaprant la sobriĂ©tĂ© en la parant de reflets inattendus et saisissants.

Chemin faisant,

  • d’audacieuses modulations parfois brutales (ainsi du surgissement inattendu du Sol et de son dĂ©zingage immĂ©diat autour de 3’10),
  • la surexploitation du chromatisme, ainsi que
  • la propension
    • Ă  l’Ă©puisement des motifs,
    • Ă  l’itĂ©ration de segments ou de formules reconnaissables, et
    • Ă  leur dĂ©guisement sous des chapelets de triples croches

sertissent la recherche dans un écrin riche de sa pauvreté. De quoi nourrir la curiosité pour les deux derniers mouvements que nous découvrirons dans une prochaine notule. À suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 2/11

Détail de la première de couverture

Attention, on est parti pour une première sĂ©ance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle pĂ©ruvienne. Le rĂ´le du chaman-prĂªtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, Ă©voquĂ© dans le post prĂ©cĂ©dent et qui, dans la cabane destinĂ©e Ă  la cĂ©rĂ©monie, est surplombĂ© par des icĂ´nes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prĂªtre catholique dĂ©diĂ© Ă  Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prĂªtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont prĂ©sents. Des règles sont Ă©dictĂ©es, plus ou moins sous forme de conseils, comme

  • vomir dans les seaux prĂ©vus Ă  cet effet,
  • ne pas communiquer avec les petits camarades,
  • « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
  • demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.

(On synthĂ©tise, mais il faut bien : on en est Ă  la page 11 et ceci est dĂ©jĂ  la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a

  • de l’encens,
  • du sel,
  • de l’eau bĂ©nite et
  • des gestes qui se rĂ©pètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».

Des chants s’Ă©lèvent. Le maĂ®tre

  • s’oint,
  • souffle du tabac et
  • invite les intĂ©ressĂ©s Ă  siroter « le breuvage »,

lui-mĂªme finissant par ingurgiter une bolĂ©e Ă  son tour pendant que « son Ă©pouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumĂ©es ». Ensuite,

  • noir et silence,
  • chants et tabac,
  • eau de Cologne et mĂ©lopĂ©es.

Disparition du temps, raconte Ă©galement l’auteur. NausĂ©e. Hallucinations bigarrĂ©es. Fragments. SpĂ©cularitĂ© de la pensĂ©e qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournĂ©e d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sÅ“ur. Lui apparaissent

  • des visages familiers,
  • un serpent,
  • des « yeux insondables » et
  • une « fatigue tranquille ».

Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les Ă©changes se traduisent par une expĂ©rience « qui s’Ă©tait tissĂ©e d’un langage commun » (page 28, il Ă©voquera des synchronicitĂ©s « tissĂ©es de rencontres », page 103, plus fort, « d’une vĂ©ritable Ă©cologie de l’expĂ©rience [« coconstruite »] oĂ¹ se tressent cadres culturels, relations sociales, Ă©tats affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volontĂ© de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier  chapitre joue les dĂ©friseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tĂ´t ». On se retrouve avec l’auteur Ă  Tarapoto. On dĂ©couvre son intĂ©rĂªt pour une « expĂ©rience visionnaire » qui serait « travaillĂ©e par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiquĂ© par un scientifique occidental). Ă€ Takiwasi,

  • « le mĂ©dical,
  • le religieux et
  • le rituel

ne sont pas cloisonnĂ©s ». C’est aussi ce qui attire des EuropĂ©ens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supĂ©rieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisĂ©e, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe Ă  une « économie contemporaine du salut oĂ¹

  • la guĂ©rison,
  • la quĂªte spirituelle,
  • l’engagement Ă©cologique et
  • la formation professionnelle

s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au PĂ©rou,

  • une psychothĂ©rapeute quasi quinqua toujours en vie malgrĂ© cinq accidents,
  • un cadre trentenaire lassĂ© de ses « états dĂ©pressifs »,
  • une mĂªme pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.

Plusieurs expriment leurs dĂ©sillusions tant mĂ©dicales que psychothĂ©rapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » portĂ© par « un intĂ©rĂªt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et lĂ .

  • Éthique (« les peuples premiers ont prĂ©servĂ© la forĂªt amazonienne »),
  • politique (« nous, on a tout dĂ©truit, en Europe ») et
  • mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)

se mĂªlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur dĂ©signe comme celui des « mobilitĂ©s spirituelles ». Au cÅ“ur de cette curiositĂ© attisĂ©e avec opiniĂ¢tretĂ© par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui Ă©rige les sociĂ©tĂ©s autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme mĂ©diatrices d’un savoir thĂ©rapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coĂ¯ncider avec son dĂ©sir. Le mythe du bon sauvage connectĂ© Ă  la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grĂ¢ce Ă  une tisane qui secoue dĂ©voile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rĂªver « se guĂ©rir » mais aussi « rĂ©parer une civilisation jugĂ©e dĂ©voyĂ©e » grĂ¢ce Ă  l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianitĂ©, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers Ă©tiquetĂ©s « pèlerins ». Dans leur diversitĂ©, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de prĂ©sence, un lieu oĂ¹ quelque chose peut

  • se manifester,
  • rĂ©pondre ou
  • se dĂ©rober ».

De mĂªme, l’ayahuasca peine Ă  trouver une Ă©pithète, « hallucinogène » ou « psychĂ©dĂ©lique » Ă©tant peu valorisĂ©s, euphĂ©misme. En consĂ©quence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » oĂ¹ elle est perçue « non seulement comme guĂ©risseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 6/12

Première de couverture

VoilĂ  donc la vingt-septième sonate pour piano de Ludwig van Beethoven (« donc » parce que l’on a racontĂ© des bribes de son abondant storytelling lors de la prĂ©cĂ©dente notule). Pour ouvrir le bal, un mouvement Ă  jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hĂ©site entre bondissements et Ă©lĂ©gance timide. L’auditeur se dĂ©lecte des Ă -coups

  • de nuances (sforzendi versus pianissimi),
  • de tempi (« in tempo » versus ralentis), et
  • de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).

Pierre RĂ©ach les rend savoureux par son goĂ»t pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tentĂ© par la mignonnitĂ©, et hop, ce qui serait fĂ¢cheux dans une sonate de LvB.

  • Des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • des contretemps et
  • des bariolages intensifs

semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration

  • se suspend Ă  nouveau,
  • menace de se dissoudre dans le silence puis
  • se cabre sous l’effet
    • de notes,
    • d’intervalles et
    • d’accords tous trois rĂ©pĂ©tĂ©s.

 

 

AussitĂ´t, la partition change son fusil d’Ă©paule et revient Ă  la lĂ©gèretĂ© et Ă  la fluiditĂ© ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculĂ©e, Ă  prĂ©sent par le retour du motif liminaire, presque fĂ©roce Ă  force de tonicitĂ©. Il faut

  • de la douceur,
  • du sens du surgissement et
  • de l’explosivitĂ©

pour raconter les mĂ©andres d’un mouvement volontiers

  • imprĂ©visible,
  • trouĂ©,
  • suspendu,
  • inflammable et
  • portĂ© par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflĂ© sotto voce.

Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».

  • MĂ©lodieux mais rĂ©solu,
  • lĂ©ger mais parcouru de tensions,
  • cohĂ©rent mais prompt Ă  virer casaque,

ce second épisode régale par son mélange

  • de grĂ¢ce,
  • de prĂ©cipitĂ© d’idĂ©es et
  • de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensĂ©s et rendus par l’interprète.

 

 

Le développement se nourrit

  • de modulations,
  • de facĂ©ties rythmiques et
  • d’itĂ©rations

qui ne lĂ¢chent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’Ă©tonner de la capacitĂ© du pianiste Ă  associer

  • rejet de l’univocitĂ©,
  • respect du texte,
  • intelligence musicale et, semble-t-il,
  • souci de garder une cohĂ©rence narrative Ă  travers les mutations brutales ou tuilĂ©es,

mais c’est tĂ¢che difficile. En effet, aussi Ă  l’aise dans

  • le soyeux,
  • le rugueux ou
  • l’Ă©toffe bien coupĂ©e de l’allant qui ne barguigne pas,

Pierre RĂ©ach signe ici une interprĂ©tation sĂ©duisante d’une sonate Ă©tonnante et entĂªtante. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 1/11

Détail de la première de couverture

De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’EuropĂ©ens dans ses rets.

  • Signe d’un malaise social grave et gĂ©nĂ©ralisĂ© ?
  • Expression presque extrĂªme d’un vide intĂ©rieur que seule peut remplir une expĂ©dition expĂ©rimentale ?
  • Objet marketing habilement dĂ©veloppĂ© par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
    • « sagesse ancestrale »,
    • « retour Ă  la vĂ©ritĂ© naturelle »,
    • « reconnexion avec un monde des esprits oubliĂ© fors l’Amazonie » ?
  • Ou manipulation mentale destinĂ©e Ă  des esprits faibles, un peu paumĂ©s, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contestĂ© par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, Ă©conomiquement et humainement ?

Avec L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil), David Dupuis propose

  • une expĂ©rience,
  • une enquĂªte et
  • une critique

visant Ă  cerner

  • les enjeux,
  • la rĂ©alitĂ© et
  • les limites

d’une anthropologie d’un phĂ©nomène au croisement entre

  • spiritualitĂ©,
  • psychologie et
  • recherche d’ailleurs forcĂ©ment au pluriel.

Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquĂªteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacrĂ© Ă  « la plante qui fait voir » et qu’il expĂ©rimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, prĂ©sident exĂ©cutif », l’on

  • « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
  • promeut des recherches « en mĂ©decines traditionnelles » et
  • vend, entre autres, des « retraites avec plantes maĂ®tresses » visant Ă  « guĂ©rir des blessures Ă©motionnelles et psychologiques » et Ă  « rĂ©aliser un travail d’introspection et de dĂ©veloppement personnel ».

 

 

Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alertĂ© au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques Ă  la validitĂ© thĂ©rapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger rĂ©el pour la santĂ© physique et mentale de ceux qui s’y prĂªtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son cĂ´tĂ©, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panĂ©gyrique monolithique en Ă©change de sa bonne volontĂ© devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout Ă  fait intĂ©ressant, pour dĂ©noncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit Ă  charge » tĂ©moignant d’une « unilatĂ©ralitĂ© grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dĂ©nigrement

  • systĂ©matique,
  • rationaliste,
  • positiviste,
  • progressiste et
  • laĂ¯ciste »,

fermez le ban. Pour lui, ce texte synthĂ©tise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du nĂ©o-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traĂ®trise rĂ©ciproques que pousse la question de l’ayahuasca.

  • MĂªme si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgitĂ© d’ayahuasca qu’il conviendrait pour complĂ©ter une cure,
  • mĂªme s’il a testĂ© – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines Ă  touristes fĂ©rus de « mĂ©decine traditionnelle », ce qui l’amènera Ă  interroger l’approche jusque-lĂ  très louangĂ©e du French doctor,
  • mĂªme s’il a assistĂ© – Jacques Mabit le lui a accordĂ© mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – Ă  des sĂ©ances de sirotage d’ayahuasca sans lui-mĂªme absorber le breuvage,

l’anthropologue commence par raconter comment il a vĂ©cu son expĂ©rimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquĂªtes de terrain ne semblant pas toujours avoir Ă©tĂ© linĂ©aires et l’auteur est Ă©tonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? VoilĂ  ce que nous dĂ©couvrirons dès la prochaine notule Ă  ce sujet. Ă€ suivre ou Ă  dĂ©couvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant

  • drogue,
  • soupçon de sectitude, et
  • polĂ©miques Ă©tatiques,

l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-Ăªtre satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste

  • des rencontres,
  • des Ă©motions,
  • des curiositĂ©s,
  • des brava et
  • des questions.

C’est pas si pire, je crois.)

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 5/12

D’abord, le storytelling. Triple, s’il-vous-plaĂ®t, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composĂ©e en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprĂªtons Ă  Ă©couter avec vous, succède aux « Adieux » et prĂ©cède les cinq tubes pianistiques qui clĂ´tureront un cycle qui n’en Ă©tait pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates Ă  Ăªtre dans cette tonalitĂ© ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (mĂªme s’il faut pour cela considĂ©rer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend Ă  jamais singulière aux esgourdes du mĂ©lomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation, Beethoven a stipulĂ© qu’il Ă©tait « fermement convaincu que chaque tonalitĂ© avait ses caractĂ©ristiques Ă©motionnelles propres » (on peut lire des Ă©crits sur la tonalitĂ© chez Beethoven par exemple ici).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalitĂ© Ă  n’avoir Ă©tĂ© utilisĂ©e qu’une fois dans le corpus ? Afin de rĂ©pondre Ă  vos questions pressantes et ne maĂ®trisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectuĂ© en personne un double dĂ©compte. Voyons pour commencer les tonalitĂ©s utilisĂ©es par LvB dans ses sonates pour piano.

  • Do m (5, 8, 32)
  • Do M 1 (3, 21)
  • Do# m (14)
  • RĂ© m (17)
  • RĂ© M (7, 15)
  • Mib M (4, 13, 18, 26)
  • Mi m (27)
  • Mi M (9, 30)
  • Fa m (1, 23)
  • Fa M (6, 22)
  • Fa# M (24)
  • Sol m (19)
  • Sol M (10, 20, 25)
  • Lab M (12, 31)
  • La M (2, 28)
  • Sib M (11, 29)

Voyons Ă  prĂ©sent le classement des tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es (les tonalitĂ©s sont rangĂ©es par frĂ©quence puis par ordre allant de Do Ă  Si – enfin, Ă  Si bĂ©mol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).

  1. Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
  2. Do m, 3 (5, 8, 32)
  3. Sol M, 3 (10, 20, 25)
  4. Do M, 2 (3, 21)
  5. RĂ© M, 2 (7, 15)
  6. Mi M, 2 (9, 30)
  7. Fa m, 2 (1, 23)
  8. Fa M, 2 (6, 22)
  9. Lab M, 2 (12, 31)
  10. La M 2 (2, 28)
  11. Sib M, 2 (11, 29)
  12. Do# m, 1 (14)
  13. RĂ© m, 1 (17)
  14. Mi m, 1 (27)
  15. Fa# M, 1 (24)
  16. Sol m, 1 (19)

Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert Ă  rien de savoir cela, mais il est des curiositĂ©s que l’on peut Ă©tancher presque facilement : voilĂ  qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalitĂ© mono-sollicitĂ©ee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intĂ©resse. Re-donc, oui, tout ce dĂ©veloppement sur la singularitĂ© tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est Ă©crit, hein…
Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-mĂ©trage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, Ă  qui elle est dĂ©diĂ©e, pour « une jeune actrice viennoise ». D’oĂ¹ la partition initiale entre le « combat entre la tĂªte et le cÅ“ur » et la « conversation avec la bien-aimĂ©e ». Les titres des deux Ă©pisodes ont depuis Ă©voluĂ©. Tout commence par un mouvement Ă  trois temps qu’il faut jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». HĂ©las, pour en savoir davantage, il faudra attendre la prochaine notule Ă  suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Utopie, 1er août 2026

Utopie du Paradis des edelweiss Ă  la tribune de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 1er aout 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

« Tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite ! » Ă©tait un leitmotiv de Redouane Harjane. Ce n’est pas complètement faux, sauf sur la ligne 13 du mĂ©tro parisien, ligne dont la capacitĂ© Ă  s’arrĂªter entre les stations est manière de slow life dont l’on se passerait volontiers.
Bref, aujourd’hui, le lecteur qui veut faire une pause le peut, ainsi qu’il le peut Ă  la mi-parcours de Quel petit vĂ©lo Ă  guidon chromĂ© au fond de la cour ?. Il peut mĂªme regarder une malinoise qui assiste Ă  la messe et s’Ă©tonne en dĂ©couvrant que les lectures lues ce jour ne sont pas les lectures du jour. Certes, c’est un peu technique mais, comme aujourd’hui on prend le temps, on devrait plus ou moins dĂ©crypter le message sans guère de difficultĂ©s.
Et, après, hop, une pièce dans l’bousin, et c’est r’parti !


Pour retrouver d’anciennes nouvelles (si) du monstre et d’autres, c’est ici.

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 4/12

Pierre RĂ©ach – IntgĂ©rale Beethoven, volume 4 – Première de couverture

Avec la sonate opus 27 n°1 en Mi bĂ©mol, Pierre RĂ©ach dĂ©gaine une sonate pas comme les autres. Il l’avait gardĂ©e sous le coude malgrĂ©, sans doute, la crainte de ne pas aller au bout de l’aventure qu’est l’enregistrement d’une intĂ©grale. L’andante de cette pièce indiquĂ©e comme Ă©tant « quasi una fantasia » est gorgĂ© de reprises, donc exige un sens de la narration particulier. Rien n’effraye l’interprète :

  • ni le chromatisme osĂ©,
  • ni les modulations saugrenues,
  • ni le cahot provoquĂ© par un allegro ternaire dans une nouvelle tonalitĂ©

dont le surgissement est presque imprĂ©visible, n’eussent Ă©tĂ© les signaux « de basse intensité » liĂ©s aux modulations Ă©tonnantes (et Ă  la proximitĂ© entre do mineur et Mi bĂ©mol, certes) qui Ă©voquent a posteriori l’existence d’une tension pouvant aller jusqu’Ă  la dĂ©chirure. Principalement, pourtant,

  • c’est lĂ©ger,
  • ça bondit,
  • ça jaillit.

Autrement dit,

  • la prĂ©cision,
  • l’exigence du texte et
  • le sens du phrasĂ©

 font presque tout.

 

 

  • Le toucher,
  • les variations d’intensitĂ© et
  • l’Ă©nergie vibrante du tempo

font le reste. Le retour (prĂ©parĂ©) Ă  la formule liminaire ouvre la voie au calme dont le charme paisible rend d’autant plus croustillant l’attaque du molto allegro e vivace Ă  trois temps qui enquille. Dans cette marmite qui semble bouillonner de l’intĂ©rieur sous l’apparence simple d’un duo,

  • mouvements parallèles ou contraires,
  • legato et staccato,
  • grondements et secousses

animent avec vigueur un discours tourné vers

  • l’itĂ©ration,
  • la mutation d’intensitĂ©s et bientĂ´t
  • les microdĂ©calages formant un dĂ©sĂ©quilibre plein d’allant.

En La bĂ©mol mais toujours Ă  trois temps, l’adagio con espressione affiche une gravitĂ© solennelle martelĂ©e par les octaves graves.

 

 

Pierre Réach lui donne

  • un soyeux qui s’abstient de mièvrerie
    • (accents,
    • nuances,
    • Ă©tagement lumineux des diffĂ©rentes voix),
  • une poĂ©sie qui sait s’Ă©lectriser
    • (variĂ©tĂ© des ornements,
    • pertinence de l’agogique,
    • Ă©lĂ©gance du trait de quadruples croches), et
  • une douceur qui s’habille de libertĂ©
    • (inventivitĂ© harmonique,
    • contretemps presque facĂ©tieux,
    • rubato final qui glisse vers le dernier mouvement).

L’ample allegro vivace qui conclut cette sonate kalĂ©idoscopique rĂ©ussit Ă  nouveau Ă  contraster par

  • son tempo,
  • sa mesure et
  • sa tonicitĂ© motorique voire explosive.

Jouant sur les différents

  • registres,
  • touchers et
  • effets d’Ă©cho

convoquĂ©s par la partition, l’interprète s’amuse

  • ici de la dentelle en doubles croches rigoureuses,
  • çà du pĂ©tillement du bariolage lĂ©ger,
  • lĂ  de la jubilation d’octaves tĂªtues.

 

 

Le compositeur associe

  • rĂ©pĂ©titions,
  • retournements et
  • foucades

pour diffuser une Ă©nergie qui circule d’une main Ă  l’autre et dont la diversitĂ© donne l’impression ou l’espĂ©rance, par-delĂ  les vagues musicales, de devoir Ăªtre inextinguible. Des moments de suspense font nĂ©anmoins respirer l’auditeur avant que

  • sforzendi,
  • dialogue et
  • cavalcade,

irrésistibles,

  • ne reviennent faire rutiler leur fougue,
  • ne se souviennent du calme initial puis
  • ne glissent vers la pyrotechnie finale incluant
    • quintuples croches et trilles (c’Ă©tait bien la peine d’Ă©crire un mouvement lent !),
    • doublement du tempo et
    • crescendo avec fortissimo Ă  l’arrivĂ©e.

La lecture de Pierre Réach rend à la fois

  • la vitalitĂ©,
  • les foucades et
  • l’originalitĂ© de la sonate.

VoilĂ  bien une astucieuse mise en bouche avant la sonate opus 90 en mi mineur qui conclut le premier disque de ce quatrième volume ! Ă€ suivre, donc…


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Jann Halexander chante, et il a bien raison

Affiche officielle – DĂ©tail

Ce 7 aoĂ»t, aux 19 h tintinnabulantes, j’accompagnerai Jann Halexander au piano (Ă  queue, s’il-vous-plaĂ®t) du thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, donc au cÅ“ur du Paris chic.
C’est un concert presque impromptu pour celui qui se dĂ©crit comme « le petit mouton noir et frisĂ© de la chanson française ». Entre

  • classiques de son rĂ©pertoire,
  • raretĂ©s du catalogue,
  • inĂ©dit (en l’espèce un GROS titre qu’il vient d’enregistrer sous la houlette de SĂ©bastyĂ©n Defiolle et qui devrait rejoindre ses hits incessamment), et
  • reprises de chansons puissantes,

le gars a décidé de fomenter au pied levé un récital

  • foufou,
  • audacieux et
  • roboratif,

dans une formule intimiste piano-voix qu’il n’a plus utilisĂ©e depuis long de temps, mais qui s’annonce parfaitement adaptĂ©e Ă  la salle du soir.

 

Un peu de Jann Halexander fugace en répétition le 26 juillet 2026 au studio Pianos International (Paris 8). Photo instantanée : Bertrand Ferrier.

 

Au programme, 1 h 15 de fredonneries joyeuses, entĂªtantes et envolantes avec du texte et de la musique dedans. Le tout est quasi offert pour 11 €, au frais de l’Ă©tĂ©. On peut rĂ©server ici.

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 3/12

Pierre RĂ©ach – IntgĂ©rale Beethoven, volume 4 – Première de couverture

Environ onze minutes : c’est la durĂ©e totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clĂ´turera l’intĂ©grale. Cela raconte pour partie la plasticitĂ© de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe Ă  cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro Ă  deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato. En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret oĂ¹ l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’Ă©couter pour savoir que non mais, admettons-le,

  • l’image très figĂ©e,
  • les signes archĂ©typaux choisis pour prĂ©senter le disque et
  • la typo peu engageante

peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblĂ©e, elle se rĂ©vèle

  • Ă©nergique,
  • Ă©lĂ©gante,
  • balancĂ©e.

Sans ostentation mais avec efficacité,

  • palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants,
    • triolets de doubles croches Ă  la main droite…) ;
  • swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
    • du binaire au ternaire,
    • de la double croche Ă  la triple,
    • des arpèges au silence…) ; et
  • s’articulent
    • legato,
    • staccato et
    • sforzendo, comme autant d’Ă©lĂ©ments d’un mĂªme langage aux multiples atours.

 

 

Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivĂ©e pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est

  • presque un french-cancan qui se dĂ©chaĂ®ne ;
  • une dĂ©licate cavalcade enfantine qui lui succède ;
  • un duel plus irritĂ© qui oppose dextre et senestre… et
  • une brusque suspension qui prĂ©cipite plus qu’elle ne mĂ©nage le bref passage en RĂ©.

Pierre Réach rend ces tournoiements aussi

  • palpitants que naturels,
  • surprenants que fluides,
  • Ă©vidents qu’inattendus.

Son Steinway fort bien rĂ©glĂ© dĂ©voile une mĂªme capacitĂ© Ă  faire musique sur l’ensemble des registres et des intensitĂ©s, permettant Ă  l’interprète de dĂ©clamer son texte avec

  • assurance,
  • allant et
  • finesse.

L’allegretto ternaire qui enquille Ă©tonne d’emblĂ©e par sa tonalitĂ© de La bĂ©mol, dont le contraste avec le Fa prĂ©cĂ©dent suscite l’Ă©tonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des tĂ©nèbres avant que le piano n’en rĂ©vèle les diaprures bigarrĂ©es et presque fantasques en Ă©tendant le domaine du son dans l’aigu.

 

 

Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.

  • La tonalitĂ© de RĂ© bĂ©mol,
  • la solennitĂ© de l’oscillation rythmique,
  • les cahots
    • (variĂ©tĂ© des attaques,
    • silences interrogatifs,
    • ruptures de motifs) puis
  • le retour au motif et Ă  la tonalitĂ© liminaires

s’attachent – et parviennent – Ă  emporter l’auditeur dans une Ă©coute sans cesse en Ă©veil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec

  • une lĂ©gèretĂ© Ă©moustillante,
  • un sens du groove joliment manifestĂ© par des accents bien sentis, et
  • un art du dialogue polyphonique Ă©clairĂ© par des doigts d’une apprĂ©ciable agilitĂ©.

 

 

Guilleret, il court, il court, le furet que semble Ăªtre devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apportĂ©

  • au toucher,
  • au phrasĂ© et
  • Ă  la pĂ©dalisation osĂ©e par petites touches

contribue Ă  rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine, si l’on apprĂ©cie davantage la pĂ©tillance de la musique ou la frustration de sa brièvetĂ©, ce qui est un compliment rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.