
- Route défoncée,
- pirogue,
- sentier hostile et pas toujours net :
elle est dure, la voie qui mène Ă l’ayahuasca, dont
- les effets,
- le fonctionnement social,
- la marchandisation et
- l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-Ăªtre personnel et collectif
sont l’objet de L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026). Car, après une première expĂ©rience au « centre Takawasi », David Dupuis a dĂ©cidĂ© de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dĂ©gustation de cette dĂ©coction repensĂ©e pour des EuropĂ©ens plus ou moins mal dans leur peau et leur tĂªte n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mĂªmes si le cadre gĂ©ographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans
- consigne,
- conseil ou
- mise en scène (hormis la coiffe Ă plumes du cĂ©rĂ©moniaire et le lieu excentrĂ© oĂ¹ se tient la dĂ©gustation),
le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits Ăªtres
- phosphorescents »,
- « insectoĂ¯des » et
- « translucides »
lui apparaissent, le greffent puis s’Ă©vanouissent quand un autre participant se met Ă crier et Ă convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».
- Une femme mystérieuse,
- un dĂ©cor d’adolescence,
- des violons puis
- du rien.
Le lendemain, en dĂ©cryptant sa dĂ©marche, le cĂ©rĂ©moniaire se dĂ©fend de tout objectif de purification. Dans sa dĂ©marche, il ne s’agit que d’Ăªtre en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rĂ´le du guĂ©risseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptĂ©e Ă Situlli ouvre davantage de possibles Ă l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner Ă boire la dĂ©coction Ă vocation psychĂ©dĂ©lique, autant de manières de projeter sur ces sĂ©ances « une forme sensible suscitĂ©e par nos attentes », comme « une interface oĂ¹ l’altĂ©ritĂ© se configure Ă partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquĂªteur qualifie d’expĂ©rience « visionnaire » au sens oĂ¹ se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite oĂ¹
- perception,
- imagination,
- émotion et
- mémoire
s’entrelacent dans un mĂªme mouvement d’Ă©laboration ».
Bien sĂ»r, le moment oĂ¹ le ressenti devient rĂ©cit, c’est-Ă -dire oĂ¹ il « transforme l’expĂ©rience en matĂ©riau », n’est pas seulement orientĂ©e selon le rĂ©cit prĂ©paratoire formulĂ© – ou non – par le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie. La bascule commuant le vĂ©cu en langage et en diĂ©gèse est ancrĂ©e dans les « rĂ©cits et rĂ©fĂ©rences » prĂ©alablement ingurgitĂ©s par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs rĂ©currents de l’expĂ©rience visionnaire » se dĂ©tachent.
Cette communautĂ© narrative est sans doute liĂ©e Ă des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une mĂªme substance produit peu ou prou les mĂªmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure oĂ¹ la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisĂ©e de la mĂªme manière par tous les cĂ©rĂ©moniaires :
- le taux peut varier,
- la DMT peut Ăªtre mĂ©langĂ©e Ă d’autres substances tirĂ©es d’autres plantes mĂ©dicinales, et
- il n’est mĂªme pas Ă©vident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».
Ce qui dĂ©clencherait la vision serait moins l’ayahuasca spĂ©cifiquement que sa capacitĂ© Ă susciter « un motif gĂ©nĂ©rĂ© par la dynamique propre des rĂ©seaux neuronaux », lesquels sont Ă peu près les mĂªmes pour chaque humain – d’oĂ¹ la proximitĂ© des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans la peur des serpents, beaucoup d’expĂ©rimentateurs relatent avoir vu des serpents gĂ©nĂ©ralement terrifiants. Le recours Ă des figures structurant notre imaginaire permet Ă la fois de raconter l’irracontable… et de l’Ă©craser sur des schĂ©mas prĂ©dĂ©finis ou une iconographie Ă©tablie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestĂ©es sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mĂ©moire partagĂ©e de l’humanité » et connues comme des « archĂ©types transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’Ă©touffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entitĂ©s autonomes vĂ©ritablement rencontrĂ©es ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent dĂ©crites selon leur « apparence familière », qu’elle soit
- « animale,
- humaine ou
- mythologique ».
Si l’hypothèse d’une schĂ©matisation liĂ©e Ă l’impossibilitĂ© de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrĂ©es mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de rĂ©alitĂ© devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’Ă©viter une « assimilation fragile entre perception et rĂ©alité », en dĂ©pit de l’hybris que procure « l’impression d’accĂ©der Ă un savoir irrĂ©ductible au langage et porteur de certitude intĂ©rieure » inĂ©branlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens Ă partir de l’expĂ©rience visionnaire »… ce que nous examinerons dans une prochaine notule. Ă€ suivre !
