
Certes, on imagine que Pierre RĂ©ach n’a pas attendu d’Ăªtre Ă©puisĂ© par des sĂ©ances d’enregistrement plus que denses pour claquer le dernier mouvement de la sonate dite « Hammerklavier » par laquelle il conclut son intĂ©grale Beethoven. N’empĂªche, mĂªme en la confiant de façon anticipĂ©e aux micros toujours aussi incroyablement parfaits d’Étienne Collard, il savait sans l’ombre d’un doute que l’ultime note de l’allegro parachèverait ce qui pourrait bien constituer son propre chef-d’Å“uvre discographique, par
- ses dimensions,
- son audace et
- son ambition,
quoique d’autres disques comme l’Alkan, rĂ©cemment rééditĂ© [critique
mĂªme si c’est pas le mĂªme « re-ici » que le premier « re-ici », Ă©videmment, sinon il n’y aurait aucun intĂ©rĂªt Ă Ă©crire plusieurs fois « re-ici »], contribuent Ă le poser comme l’un des pianistes français les plus remarquables de notre Ă©poque, fĂ»t-il moins mĂ©diatisĂ© que tel interprète de Rameau ou telles stars Ă deux tĂªtes avec des cheveux (trop de cheveux, ça, incontestablement).
Dès lors, admettons-le : pour Ă©couter ce trente-deuxième travail beethovĂ©nien de l’interprète, il faut commencer par prendre acte de la performance globale de celui que nous dĂ©couvrĂ®mes – tardivement – quelque cent mois avant d’Ă©crire ces lignes, alors qu’il Ă©tait accompagnateur DeLuxe dans un endroit presque aussi inattendu que le nom portĂ© par l’institution disparue en 2020 (critique ici). Cela Ă©tant posĂ©, nous pouvons nous concentrer sur la musique, sans contredire la contextualisation prĂ©cĂ©dente mais en se focalisant sur une question toute musicologique, ce qui n’Ă©tonnera point nos lecteurs coutumiers : en dehors du « une intĂ©grale de trente-deux sonates, c’est fouyouyou », ce mouvement de dingue, ça l’fait ?
La maison ne reculant devant aucun oxymoron, posons que la fin commence par un prĂ©lude mĂªlant
- tonalités tournoyantes,
- registres crépitants de gauche à droite du clavier à marteaux,
- tempi divers (du largo Ă triple croches jusqu’Ă un allegro risoluto), et
- mesures insaisissables (de l’absence de mesure au 3/4 en passant par une battue Ă quatre temps et en repassant par un passage non strictement mesurĂ©).
L’Ă©criture mĂªle
- suspensions,
- fragmentation et
- recherche ostensible d’un fil conducteur ou d’un dĂ©tonateur Ă inspiration
que Pierre Réach nimbe dans
- des nuances admirables de contrastes,
- un art du toucher multiple que nous avons Ă peine dĂ» mentionner un milliard de fois par le passĂ© mais le talent, l’exigence et la singularitĂ© de l’interprète ont leur part de responsabilitĂ© dans cette itĂ©ration, et
- un sens du groove que la pochette du disque ne permet pas d’anticiper : l’art de
- faire attendre la note juste le temps qu’il faut,
- donner du peps au rebond de la quadruple croche, et de
- saisir comme Ă la volĂ©e l’agogique appropriĂ©e ou la rigueur mĂ©tronomique qui sied
nous saisissent Ă nouveau avant de nous plonger dans l’hĂ©naurme fugue biscornue Ă trois voix, annoncĂ©e « con alenne licenze ».
- Les doigts tricotent,
- la polyphonie se déploie,
- les idées fusent,
- les modulations valsent.Â
C’est
- brillant mais chaleureux,
- net mais excitant,
- rigoureux mais sachant respirer
comme si, par moments, la partition et l’interprète se retournaient vers l’auditeur en lui disant : « Ça va ? T’es toujours avec moi ? Alors c’est r’parti ! »
Il y a
- de la tonicité gracieuse,
- de la fureur élégante et
- de l’ambiguĂ¯tĂ© foisonnante
dans ce torrent submergeant
- la forme,
- la bienséance et
- l’instrument
sous l’Å“il tour Ă tour
- vigilant,
- amusé ou
- sévère
 du musicien. Les brisures de phrases, gĂ©niales (autour de 5’40), sont rendues avec une naĂ¯vetĂ© parfaite. Pour qui n’a jamais ouĂ¯ le mouvement, on croit vraiment Ă des doigts qui trĂ©buchent ; qui le connaĂ®t redĂ©couvre ses sursauts avec le plaisir propre aux retrouvailles amicales. Le ressurgissement des
- fortissimi,
- sforzendi et
- échanges vigoureux entre registres
signale une nouvelle phase dans la discussion tripartite.
- La fougue des redoutables trilles,
- l’association entre pĂ©dalisation et prĂ©cision, et
- la maîtrise des tuilages entre
- atmosphères,
- caractères et
- tonalités
prĂ©cipitent l’auditeur jusqu’Ă l’arrĂªt brutal avant le dernier tiers. StoppĂ© en haut du grand huit, nous voilĂ placĂ© devant
- un silence inattendu,
- un certain chaos tonal, et
- le brusque retour Ă un cantabile
- « sempre dolce »,
- « sempre legato » et
- « una corda »
(en presque clair : super calme, surtout par rapport Ă ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©). Toujours pianissimo, les secousses beethovĂ©niennes ne manquent pas de se remettre Ă vibrer promptement donc Ă secouer la carlingue, avec discrĂ©tion d’abord :
- retour en Si bémol après le passage en Ré,
- retour des trilles déclencheuses,
- retour a tempo et accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit dissipant toute crainte d’extinction après un ritardando paisible en diable.
Et bientĂ´t, on y retourne franco :
- octaves graves très marquĂ©es (et remarquablement pensĂ©es puis jouĂ©es par l’interprète : ces deux-en-deux improbables, quel mĂ©tier !),
- crescendo vigoureux et
- accents puissants
relancent le dĂ©bat entre les trois interlocuteurs. Pierre RĂ©ach, c’est dĂ©cidĂ©ment sa patte, parvient Ă rassembler dans un bouquet final fascinant
- exigence et liberté,
- voix de stentor et gazouillis champĂªtres,
- caractĂ©risation et souffle donnant Ă l’ensemble une cohĂ©rence tumultueuse.
Voici donc l’extraordinaire conclusion d’une aventure passionnante de bout en bout… Ă suivre dans un livre que prĂ©pare l’interprète sur le corpus qu’il vient de claquer. Bien qu’il soit en cours d’Ă©criture, nous en guettons dĂ©jĂ la sortie !
Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là .


















