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Le blog de Bertrand Ferrier, page 9

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 9/12

Première de couverture

Bizarre autant qu’Ă©trange, la vingt-deuxième sonate de Ludwig van Beethoven a parfois Ă©tĂ© accusĂ©e d’Ăªtre un travail rapide et bĂ¢clĂ© rendu au plus vite par le compositeur. On ne doute pas que Pierre RĂ©ach va tĂ¢cher de faire mentir cette rumeur frappant de quasi infamie ce diptyque qui s’ouvre sur un mouvement « in tempo d’un menuetto » en Fa.
Jouant avec diffĂ©rents registres du piano (graves, mĂ©diums, aigus), l’Å“uvre commence par mĂ¢chonner une petite ritournelle en profitant des hauteurs de sons pour la colorer diffĂ©remment Ă  chaque exposition. Succède Ă  cette sĂ©quence une pluie d’octaves en triolets et en mouvements contrariĂ©s. L’interprète veille Ă  y insuffler du groove avec

  • du staccato qui bondit,
  • une ligne aiguĂ« qui se dĂ©tache, renforçant l’efficacitĂ© de la basse, et
  • un respect justement scrupuleux des sforzendi souvent Ă  contretemps exigĂ©s par LvB.

Après

  • une modulation façon embardĂ©e,
  • un decrescendo et
  • des silences

qui prĂ©parent le retour en Fa et la rĂ©exposition du motif luminaire boostĂ© aux contretemps et aux appogiatures, la tempĂªte des octaves revient brièvement, puis le leitmotiv refait surface.

 

 

Tout se passe comme si le compositeur semblait moins chercher Ă  Ă©puiser les possibles de la cellule matricielle qu’Ă  explorer d’autres manières de la ronger jusqu’Ă  savourer sa substantifique moelle.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • triolets de doubles,
  • ornementation abondante
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants)

semblent s’amuser Ă  tordre l’idĂ©e mĂªme de menuet en rĂ©investissant la mesure Ă  trois temps d’une manière presque saugrenue, avec

  • ritendi,
  • rubato appuyĂ© sur un bref changement de tempo, et
  • distension de l’allant (passage de neuf Ă  six croches Ă  la mesure, ce qui donne l’illusion d’un ralentissement – en l’espèce, ralentissement du dĂ©bit, non de la battue)

pour clore une coda grave et rĂ©ussie. L’incarnation musicale de cette recherche crĂ©ative et des trouvailles de l’idole de Pierre RĂ©ach rend raison Ă  la fois d’un mouvement original et d’un musicien accompli.

 

 

Le second mouvement, un allegretto, est un duo, presque une pièce de thĂ©Ă¢tre oĂ¹ deux interlocuteurs, discutant Ă  bĂ¢tons rompus, passent leur temps Ă  se courir après. En ouverture de course, point de mĂ©lodie : surtout des sĂ©quences ancrĂ©es dans l’harmonie la plus simple (F et C7 essentiellement) parfois agrĂ©mentĂ©e d’un chromatisme de passage. C’est donc

  • l’Ă©nergie,
  • le jaillissement,
  • la frĂ©nĂ©sie maĂ®trisĂ©e (et vice et versa)

qui comptent.

  • Doigts lĂ©gers,
  • phrasĂ© soignĂ©,
  • accentuation pĂªchue,
  • pĂ©dalisation parfaite

dĂ©versent un torrent de dynamisme sur l’ensemble du clavier.

  • Des contretemps,
  • des Ă©changes musclĂ©s,
  • des nuances changeantes,
  • des modulations inventives

dopent la capacitĂ© beethovĂ©nienne Ă  dĂ©ployer l’idĂ©e originale en en rĂ©vĂ©lant plis et replis sans verser dans le bavardage.
Le rĂ©sultat claque. Cette exĂ©cution impressionnante d’une curiositĂ© beethovĂ©nienne rappelle Ă  nouveau l’extrĂªme donc passionnante diversitĂ© celĂ©e sous le terme unificateur de « sonates »… et augure du plus palpitant pour le petit menĂ© au bout, dans le grand tarot de l’intĂ©grale : la sonate « pour pianoforte », la cĂ©lĂ©brissime Hammerklavier, avec laquelle Pierre RĂ©ach a choisi de conclure son grand Å“uvre. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Chronique d’un succès pas annoncĂ©

Bertrand Ferrier et Jann Halexander au thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis (Paris 4), le 7 aoĂ»t 2026. Photo : MoĂ¯se ManoĂ«l-Florisse.

Ce n’Ă©tait pas gagnĂ©, Ă  supposer que quelque prise de risque artistique non subventionnĂ©e le fĂ»t.

  • Lui dit que ça le stressait, euphĂ©misme ;
  • moi, je pense que ça l’excitait, litote ;
  • les deux versions sont Ă©videmment complĂ©mentaires.

Alors que Jann Halexander jouait au festival d’Avignon, une proposition dĂ©baroule sur son tĂ©lĂ©phone. L’Ă©quipe du thĂ©Ă¢tre de l’Ă®le Saint-Louis, prĂ©cieuse bizarrerie au cÅ“ur du Paris instagrammable, lui propose de relever un dĂ©fi : donner un rĂ©cital estival, alors que la vie culturelle locale revendique – avec une once de fiertĂ© snobistique qui sent le bronzage excessif et le rail de dĂ©but de soirĂ©e au bord du port – un Ă©lectrocardiogramme plat, et que chacun sait que TOUS les Parisiens baguenaudent par monts, vaux, vaches, cochons, etc.
L’initiative un peu fofolle a Ă©tĂ© assez investie par le zozo pour que la partie de ses fans dispersĂ©e par les mois chauds (enfin, encore plus chauds que les autres) soit remplacĂ©e par des primo-spectateurs. Avec plus de quarante spectateurs, le thĂ©Ă¢tre a donc affichĂ© complet pour ce one-shot piano-voix presque impromptu, tĂ©moignant du rayonnement « à bas bruit » d’un chanteur qui cultive

  • sa singularitĂ©,
  • son insaisissabilitĂ© et
  • son lien particulier avec un public qu’il rĂ©invente donc qui se rĂ©invente depuis plus de vingt ans.

L’ambiance Ă©tait caliente et, je l’avoue sans barguigner, sur scène, en version intimiste piano-voix, on s’est bien amusĂ©s. Ă€ la fois

  • pied-de-nez aux habitudes parigotes,
  • joie de pouvoir travailler mĂªme Ă  Paris en Ă©tĂ©,
  • plaisir de trouvailles et retrouvailles inattendues,

ce tour de chant, partagé entre

  • classiques de l’artiste (« À table », « C’Ă©tait Ă  Port-Gentil », « Un dimanche au Vieil-Baugé »),
  • raretĂ©s percutantes (« Fata Morgana ») ou dissonantes (« L’ombre mauve », qui a marquĂ© moult oreilles),
  • reprises (VĂ©ronique Pestel, Anne Sylvestre, LĂ©o FerrĂ© parlĂ©, lieu oblige, Paulette Jeanne RenĂ©e Michey dite Mick Micheyl) et
  • inĂ©dit (« Les prisonnières de la tour de Constance », tout fraĂ®chement enregistrĂ© par les micros de SĂ©bastyĂ©n Defiolle),

a percutĂ© les foufous venus l’applaudir. Le petit Nicolas (pas l’ordure Ă  talonnettes, hein) n’aurait pas dit mieux : c’Ă©tait rien chouette.

 

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 8/12

Première de couverture

Onzième sonate, troisième mouvement, mesure 1, ça tourne !
Va donc pour un menuetto, pris allant. Première section gracieuse : main droite frétillante avec rythmes pointés et appogiatures, main gauche légère dans ses croches et ses tenues. La seconde section fait apparaître une tension :

  • crescendo,
  • fortissimo,
  • sforzendo et
  • brusques changements d’atmosphère

indiquent que la suite risque de ne pas Ăªtre aussi paisible et uniforme que l’on pouvait imaginer. Le retour au premier motif ne dissipe donc pas la mĂ©fiance de l’auditeur. Pourtant, cet Ă©cart semble s’Ăªtre effacĂ© aussitĂ´t qu’apparu. MĂªme la section mineure qui enquille esquive la chape de mines graves planant souvent sur ce mode.
L’efficacitĂ© motorique de la main gauche, dont l’interprète prĂ©serve la lĂ©gèretĂ© mĂªme dans l’ultra grave, est plaisamment secouĂ©e par les accords puissamment accentuĂ©s de la main droite, qui permettent de charpenter la mesure et le discours par-delĂ  le flot de notes libĂ©rĂ© par la senestre. On goĂ»te aussi l’usage d’une pĂ©dale de sustain qui sait rajouter de la crème sans envaser la pĂ¢tisserie : elle donne

  • de l’ampleur au son,
  • de la profondeur Ă  l’harmonie,
  • du soyeux Ă  l’exĂ©cution

mais ne s’Ă©tale jamais assez pour flouter la rigueur du discours. Un da capo sans reprise (et hors section mineure, bien sĂ»r) fait l’effet d’une analepse permettant de revoir en accĂ©lĂ©rĂ© les Ă©pisodes d’un chemin tout Ă  fait coquet, qui tranche avec les deux premières Ă©tapes de la sonate. Cela est enlevĂ© avec une certaine prestance et une habiletĂ© tout aussi certaine, creusant une veine beethovĂ©nienne moins stricte et chafouine que celle qui rendait la première moitiĂ© de l’Å“uvre  aussi inquiĂ©tante qu’intrigante.

 

 

Un rondo allegretto Ă  deux temps, deux fois plus long que son prĂ©dĂ©cesseur, conclut l’affaire. Pierre RĂ©ach en fait crĂ©piter le charme, les arabesques aiguĂ«s se frottant aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es du tĂ©nor et aux crescendi (exigĂ©s par la partition) qui permettent de distinguer l’aguichant raffinement du mignon ennuyeux. Cependant, on retrouve fort vite des ingrĂ©dients typiques du premier mouvement, tels que

  • la fragmentation du propos,
  • la propension au chromatisme (et pas seulement dans les traits de triples croches),
  • les contrastes secouants et
  • l’inclination pour les arpèges brisĂ©s d’accords parfaits aux enchaĂ®nements simples revendiquĂ©s (F, C7, F, C7, F, etc.).

En alternant ces deux types de sĂ©quence (mĂ©lodie versus examen d’un matĂ©riau minimal ayant tendance Ă  se dĂ©liter), le compositeur crĂ©e une nouvelle tension qui, tour Ă  tour, se dissipe et sourd, bien aidĂ©e par la prĂ©cision du phrasĂ© çà, l’efficacitĂ© des octaves lĂ .

  • Modulations orageuses,
  • contrastes incessants et
  • exploration d’un large spectre de nuances et de registres

sont joliment mis en valeur par une interprĂ©tation qui, Ă  l’Ă©vidence, sait oĂ¹ elle va mais joue en permanence l’Ă©tonnĂ©e devant les secousses d’un rĂ©cit qu’il est difficile d’anticiper. Pour parvenir Ă  cette qualitĂ© d’exĂ©cution, il faut

  • du souffle,
  • des doigts et
  • un plaisir malicieux de conteur

prenant plaisir Ă  prendre Ă  contrepied son auditoire tout en le rattrapant par un motif bien identifiĂ© (qu’il peut d’ailleurs reprendre

  • en le morcelant,
  • en le tronquant ou
  • en le dĂ©formant)

jusqu’Ă  une conclusion astucieusement trop brève. Pierre RĂ©ach dĂ©montre une fois de plus qu’il est Ă  son affaire, nous prĂ©parant ainsi Ă  dĂ©couvrir avec impatience l’Ă©trange sonate opus 54 en Fa, emballĂ©e en deux mouvements et neuf minutes. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 3/11

Détail de la première de couverture

Souvent cantonnées

  • Ă  l’austĂ©ritĂ©,
  • Ă  l’ennui ou
  • au flonflon des Ă©vidences sinon des camemberts en plastique,

certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parentĂ© avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menĂ©s, ils rendent

  • signifiant l’insignifiant,
  • intĂ©ressant le banal et
  • ample l’Ă©triquĂ©.

David Dupuis semble animĂ© par cette conviction puisque, avec L’Épreuve de l’invisible (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026), il aspire Ă  transformer un phĂ©nomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand mĂªme – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunĂ©ment se promener le long d’un chemin. Pour lui, le dĂ©sir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agrĂ©able (ce qui la rend sans doute plus dĂ©sirable pour ses adeptes, dans la mesure oĂ¹ elle exclut le plaisir coupable – forcĂ©ment coupable – du stupĂ©fiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dĂ©gueulasse) est le rĂ©sultat d’une « construction issue de l’entrecroisement

  • d’imaginaires globaux,
  • de dynamiques marchandes et
  • de transmissions locales » mais biaisĂ©es pour Ăªtre davantage marchandisables.

Dans l’imaginaire des participants Ă  la cĂ©rĂ©monie,

  • la consommation d’un hallucinogène serait une rĂ©demption face au mĂ©chant Occident,
  • l’usage de la plante une rĂ©ponse aux thĂ©rapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guĂ©rir, et
  • le recours Ă  l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – mĂªme dans un monde rĂ©putĂ© patriarcal – qui aurait dĂ©sertĂ© notre sociĂ©tĂ© europĂ©enne.

En tĂ©moigne le groupe de parole qui suit la soirĂ©e d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dĂ©gueulasse. David Dupuis y dĂ©cèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le dĂ©sordre de la veille » contrĂ´lĂ©e par le French doctor qui prĂ©side l’entreprise thĂ©rapeutique et construit « une grammaire interprĂ©tative d’inspiration psychologique » oĂ¹ « la vision est convertie en symptĂ´me puis en levier thĂ©rapeutique ». L’anthropologue veille Ă  rappeler que « le corps vulnĂ©rable [des participants] devient aussi le lieu oĂ¹ se rĂ©flĂ©chit le corps social ». Dans son rĂ©cit, flotte voire pèse sur le rĂ©cit le soupçon fomenté a posteriori que ces expĂ©riences stupĂ©fiantes participent Ă  un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entitĂ© malĂ©fique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-Ăªtre pas unique, elle peut très bien Ăªtre le fruit de plusieurs mal-Ăªtres et d’une collectivitĂ© radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise Ă  lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestĂ©s par le Mauvais (terme gĂ©nĂ©rique choisi par mes soins et non employĂ© dans l’ouvrage afin de synthĂ©tiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les

  • entitĂ©s malveillantes,
  • carrĂ©ment dĂ©mons, ou
  • consĂ©quences d’actes de sorcellerie diligentĂ©s par autrui.

Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions

  • alimentaires,
  • sexuelles et
  • relationnelles »

s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps Ă©nergĂ©tique ». Très peu Ă  grailler. Rien Ă  faire. Juste Ă  Ăªtre. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place Ă  l’improvisation. Les groupes de parole relatĂ©s par David Dupuis tĂ©moignent, selon le point de vue, d’une police de la pensĂ©e ou du souci des participants
de bien

  • parler,
  • interprĂ©ter,
  • se comporter physiquement et verbalement,

c’est-Ă -dire de faire tout « les mains tendues vers le maĂ®tre », eĂ»t chantĂ© le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traitĂ© de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intĂ©rieur s’oppose le Bon mystĂ©rieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant Ă  un mode de fonctionnement qui nous Ă©chappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les

  • instructions,
  • suggestions et
  • sous-entendus du maĂ®tre de cĂ©ans.

Par consĂ©quent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censĂ©e nous connecter Ă  l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca rĂ©vèle ou ce que l’on nous apprend Ă  voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend Ă  voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupĂ©fiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionnĂ©, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-Ăªtre parce que David Dupuis n’a pas totalement succombĂ© Ă  son emprise. Peut-Ăªtre aussi parce que l’insolent a dĂ©cidĂ© de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprĂªte Ă  faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 7/12

Première de couverture

Dernier disque du dernier volume de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven, c’est parti !
Voici la onzième sonate, l’opus 22, une tĂ©tralogie en Si bĂ©mol qui se dĂ©capsule sur un allegro con brio. C’est un LvB tout feu tout flamme qui embrase le clavier. De mĂ©lodie, guère, mais des accords parfaits

  • martelĂ©s,
  • Ă©grenĂ©s,
  • arpĂ©gĂ©s,
  • Ă©miettĂ©s,

qu’ils relèvent de la tonalitĂ© principale ou de ses mutations (bientĂ´t, le Fa se substitue au Si bĂ©mol). Dans cette atmosphère plus martiale que poĂ©tique, la musicalitĂ© se niche dans la variĂ©tĂ©

  • d’attaques,
  • de nuances et
  • de phrasĂ©s.

Elle interroge aussi la capacitĂ© de l’interprète Ă  faire sienne une esthĂ©tique de l’Ă©miettement, les vagues de notes s’Ă©puisant vite sur la grève de l’inspiration, forçant le compositeur Ă  presque mettre en scène ces flux et reflux de la crĂ©ativitĂ©, entre

  • jaillissements soudains,
  • brisures et
  • introspection prĂ©parant le prochain geyser de doubles croches.

 

 

Pierre RĂ©ach opte pour la reprise – il l’Ă©vite parfois. Ici, le replay a du sens en cela qu’il valorise Ă  la fois

  • la compacitĂ© du propos,
  • sa multiplicitĂ© contrastĂ©e et
  • l’Ă©cart entre le dynamisme de l’Ă©noncĂ© et le caractère très tenu de l’inspiration mĂ©lodique.

En rĂ©alitĂ©, Beethoven se moque bien d’Ă©crire un earworm. Il semble beaucoup plus soucieux d’en dĂ©coudre avec manière d’Ă©nergie intĂ©rieure, dĂ©vorante et dĂ©bordante, qui donne l’impression de lui Ă©chapper aussi bien quand elle sort de la sonate pour envahir le clavier que quand elle se rĂ©tracte et ouvre la voie

  • au silence,
  • au pianissimo (ah! cet art du decrescendo !) ou
  • Ă  ce minimalisme harmonique que sont l’unisson et ses octaves.

Donc

  • ça gronde,
  • ça monte,
  • ça jaillit,
  • ça module,
  • ça court d’arpèges brisĂ©s en basses entĂªtĂ©es

jusqu’Ă  Ă©puisement du carburant brĂ»lĂ© dans une dernière salve de gammes Ă©noncĂ©es avec force octaves et sforzendi.

 

 

L’adagio con molt’ espressione qui suit est forcĂ©ment d’une autre eau.

  • Tempo apaisĂ©,
  • balancement ternaire rythmĂ© par les accords simples de la main gauche (entre Eb et Bb7/D sur les quatre premières mesures : rien de secouant !),
  • structure nette distinguant le lead Ă  dextre et le ploum-ploum Ă  senestre,

tout paraĂ®t calme et enfin propice Ă  la mĂ©lodie. Pourtant, le compositeur s’y soustrait en dĂ©construisant cette attente par

  • un chromatisme envahissant,
  • une ornementation abondante qui peine Ă  masquer un certain piĂ©tinement, et
  • un recours aux accords parfaits Ă©grenĂ©s fort banalement.

Bref, rien de mignard. Pas d’air Ă  siffloter. Pas d’envolĂ©e immĂ©diatement saisissante. Pas de lyrisme pour faire frissonner l’auditeur. Beethoven ne renie pas le procĂ©dĂ© qu’il a mis en place dans le premier mouvement : interroger des motifs minimaux

  • (un accord,
  • un rythme,
  • une microcellule de quelques notes)

comme pour gratter le vernis et dĂ©couvrir ce qui se cache derrière. Ă€ l’interprète d’habiller ce vide plein de sons. Pierre RĂ©ach l’aurĂ©ole

  • d’une pĂ©dalisation maĂ®trisĂ©e,
  • d’un toucher rĂ©solument pluriel et
  • d’une palette de nuances diaprant la sobriĂ©tĂ© en la parant de reflets inattendus et saisissants.

Chemin faisant,

  • d’audacieuses modulations parfois brutales (ainsi du surgissement inattendu du Sol et de son dĂ©zingage immĂ©diat autour de 3’10),
  • la surexploitation du chromatisme, ainsi que
  • la propension
    • Ă  l’Ă©puisement des motifs,
    • Ă  l’itĂ©ration de segments ou de formules reconnaissables, et
    • Ă  leur dĂ©guisement sous des chapelets de triples croches

sertissent la recherche dans un écrin riche de sa pauvreté. De quoi nourrir la curiosité pour les deux derniers mouvements que nous découvrirons dans une prochaine notule. À suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 2/11

Détail de la première de couverture

Attention, on est parti pour une première sĂ©ance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle pĂ©ruvienne. Le rĂ´le du chaman-prĂªtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, Ă©voquĂ© dans le post prĂ©cĂ©dent et qui, dans la cabane destinĂ©e Ă  la cĂ©rĂ©monie, est surplombĂ© par des icĂ´nes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prĂªtre catholique dĂ©diĂ© Ă  Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prĂªtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont prĂ©sents. Des règles sont Ă©dictĂ©es, plus ou moins sous forme de conseils, comme

  • vomir dans les seaux prĂ©vus Ă  cet effet,
  • ne pas communiquer avec les petits camarades,
  • « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
  • demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.

(On synthĂ©tise, mais il faut bien : on en est Ă  la page 11 et ceci est dĂ©jĂ  la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a

  • de l’encens,
  • du sel,
  • de l’eau bĂ©nite et
  • des gestes qui se rĂ©pètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».

Des chants s’Ă©lèvent. Le maĂ®tre

  • s’oint,
  • souffle du tabac et
  • invite les intĂ©ressĂ©s Ă  siroter « le breuvage »,

lui-mĂªme finissant par ingurgiter une bolĂ©e Ă  son tour pendant que « son Ă©pouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumĂ©es ». Ensuite,

  • noir et silence,
  • chants et tabac,
  • eau de Cologne et mĂ©lopĂ©es.

Disparition du temps, raconte Ă©galement l’auteur. NausĂ©e. Hallucinations bigarrĂ©es. Fragments. SpĂ©cularitĂ© de la pensĂ©e qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournĂ©e d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sÅ“ur. Lui apparaissent

  • des visages familiers,
  • un serpent,
  • des « yeux insondables » et
  • une « fatigue tranquille ».

Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les Ă©changes se traduisent par une expĂ©rience « qui s’Ă©tait tissĂ©e d’un langage commun » (page 28, il Ă©voquera des synchronicitĂ©s « tissĂ©es de rencontres », page 103, plus fort, « d’une vĂ©ritable Ă©cologie de l’expĂ©rience [« coconstruite »] oĂ¹ se tressent cadres culturels, relations sociales, Ă©tats affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volontĂ© de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier  chapitre joue les dĂ©friseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tĂ´t ». On se retrouve avec l’auteur Ă  Tarapoto. On dĂ©couvre son intĂ©rĂªt pour une « expĂ©rience visionnaire » qui serait « travaillĂ©e par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiquĂ© par un scientifique occidental). Ă€ Takiwasi,

  • « le mĂ©dical,
  • le religieux et
  • le rituel

ne sont pas cloisonnĂ©s ». C’est aussi ce qui attire des EuropĂ©ens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supĂ©rieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisĂ©e, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe Ă  une « économie contemporaine du salut oĂ¹

  • la guĂ©rison,
  • la quĂªte spirituelle,
  • l’engagement Ă©cologique et
  • la formation professionnelle

s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au PĂ©rou,

  • une psychothĂ©rapeute quasi quinqua toujours en vie malgrĂ© cinq accidents,
  • un cadre trentenaire lassĂ© de ses « états dĂ©pressifs »,
  • une mĂªme pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.

Plusieurs expriment leurs dĂ©sillusions tant mĂ©dicales que psychothĂ©rapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » portĂ© par « un intĂ©rĂªt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et lĂ .

  • Éthique (« les peuples premiers ont prĂ©servĂ© la forĂªt amazonienne »),
  • politique (« nous, on a tout dĂ©truit, en Europe ») et
  • mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)

se mĂªlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur dĂ©signe comme celui des « mobilitĂ©s spirituelles ». Au cÅ“ur de cette curiositĂ© attisĂ©e avec opiniĂ¢tretĂ© par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui Ă©rige les sociĂ©tĂ©s autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme mĂ©diatrices d’un savoir thĂ©rapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coĂ¯ncider avec son dĂ©sir. Le mythe du bon sauvage connectĂ© Ă  la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grĂ¢ce Ă  une tisane qui secoue dĂ©voile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rĂªver « se guĂ©rir » mais aussi « rĂ©parer une civilisation jugĂ©e dĂ©voyĂ©e » grĂ¢ce Ă  l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianitĂ©, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers Ă©tiquetĂ©s « pèlerins ». Dans leur diversitĂ©, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de prĂ©sence, un lieu oĂ¹ quelque chose peut

  • se manifester,
  • rĂ©pondre ou
  • se dĂ©rober ».

De mĂªme, l’ayahuasca peine Ă  trouver une Ă©pithète, « hallucinogène » ou « psychĂ©dĂ©lique » Ă©tant peu valorisĂ©s, euphĂ©misme. En consĂ©quence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » oĂ¹ elle est perçue « non seulement comme guĂ©risseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 6/12

Première de couverture

VoilĂ  donc la vingt-septième sonate pour piano de Ludwig van Beethoven (« donc » parce que l’on a racontĂ© des bribes de son abondant storytelling lors de la prĂ©cĂ©dente notule). Pour ouvrir le bal, un mouvement Ă  jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hĂ©site entre bondissements et Ă©lĂ©gance timide. L’auditeur se dĂ©lecte des Ă -coups

  • de nuances (sforzendi versus pianissimi),
  • de tempi (« in tempo » versus ralentis), et
  • de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).

Pierre RĂ©ach les rend savoureux par son goĂ»t pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tentĂ© par la mignonnitĂ©, et hop, ce qui serait fĂ¢cheux dans une sonate de LvB.

  • Des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • des contretemps et
  • des bariolages intensifs

semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration

  • se suspend Ă  nouveau,
  • menace de se dissoudre dans le silence puis
  • se cabre sous l’effet
    • de notes,
    • d’intervalles et
    • d’accords tous trois rĂ©pĂ©tĂ©s.

 

 

AussitĂ´t, la partition change son fusil d’Ă©paule et revient Ă  la lĂ©gèretĂ© et Ă  la fluiditĂ© ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculĂ©e, Ă  prĂ©sent par le retour du motif liminaire, presque fĂ©roce Ă  force de tonicitĂ©. Il faut

  • de la douceur,
  • du sens du surgissement et
  • de l’explosivitĂ©

pour raconter les mĂ©andres d’un mouvement volontiers

  • imprĂ©visible,
  • trouĂ©,
  • suspendu,
  • inflammable et
  • portĂ© par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflĂ© sotto voce.

Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».

  • MĂ©lodieux mais rĂ©solu,
  • lĂ©ger mais parcouru de tensions,
  • cohĂ©rent mais prompt Ă  virer casaque,

ce second épisode régale par son mélange

  • de grĂ¢ce,
  • de prĂ©cipitĂ© d’idĂ©es et
  • de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensĂ©s et rendus par l’interprète.

 

 

Le développement se nourrit

  • de modulations,
  • de facĂ©ties rythmiques et
  • d’itĂ©rations

qui ne lĂ¢chent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’Ă©tonner de la capacitĂ© du pianiste Ă  associer

  • rejet de l’univocitĂ©,
  • respect du texte,
  • intelligence musicale et, semble-t-il,
  • souci de garder une cohĂ©rence narrative Ă  travers les mutations brutales ou tuilĂ©es,

mais c’est tĂ¢che difficile. En effet, aussi Ă  l’aise dans

  • le soyeux,
  • le rugueux ou
  • l’Ă©toffe bien coupĂ©e de l’allant qui ne barguigne pas,

Pierre RĂ©ach signe ici une interprĂ©tation sĂ©duisante d’une sonate Ă©tonnante et entĂªtante. Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 1/11

Détail de la première de couverture

De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’EuropĂ©ens dans ses rets.

  • Signe d’un malaise social grave et gĂ©nĂ©ralisĂ© ?
  • Expression presque extrĂªme d’un vide intĂ©rieur que seule peut remplir une expĂ©dition expĂ©rimentale ?
  • Objet marketing habilement dĂ©veloppĂ© par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
    • « sagesse ancestrale »,
    • « retour Ă  la vĂ©ritĂ© naturelle »,
    • « reconnexion avec un monde des esprits oubliĂ© fors l’Amazonie » ?
  • Ou manipulation mentale destinĂ©e Ă  des esprits faibles, un peu paumĂ©s, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contestĂ© par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, Ă©conomiquement et humainement ?

Avec L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil), David Dupuis propose

  • une expĂ©rience,
  • une enquĂªte et
  • une critique

visant Ă  cerner

  • les enjeux,
  • la rĂ©alitĂ© et
  • les limites

d’une anthropologie d’un phĂ©nomène au croisement entre

  • spiritualitĂ©,
  • psychologie et
  • recherche d’ailleurs forcĂ©ment au pluriel.

Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquĂªteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacrĂ© Ă  « la plante qui fait voir » et qu’il expĂ©rimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, prĂ©sident exĂ©cutif », l’on

  • « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
  • promeut des recherches « en mĂ©decines traditionnelles » et
  • vend, entre autres, des « retraites avec plantes maĂ®tresses » visant Ă  « guĂ©rir des blessures Ă©motionnelles et psychologiques » et Ă  « rĂ©aliser un travail d’introspection et de dĂ©veloppement personnel ».

 

 

Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alertĂ© au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques Ă  la validitĂ© thĂ©rapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger rĂ©el pour la santĂ© physique et mentale de ceux qui s’y prĂªtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son cĂ´tĂ©, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panĂ©gyrique monolithique en Ă©change de sa bonne volontĂ© devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout Ă  fait intĂ©ressant, pour dĂ©noncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit Ă  charge » tĂ©moignant d’une « unilatĂ©ralitĂ© grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dĂ©nigrement

  • systĂ©matique,
  • rationaliste,
  • positiviste,
  • progressiste et
  • laĂ¯ciste »,

fermez le ban. Pour lui, ce texte synthĂ©tise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du nĂ©o-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traĂ®trise rĂ©ciproques que pousse la question de l’ayahuasca.

  • MĂªme si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgitĂ© d’ayahuasca qu’il conviendrait pour complĂ©ter une cure,
  • mĂªme s’il a testĂ© – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines Ă  touristes fĂ©rus de « mĂ©decine traditionnelle », ce qui l’amènera Ă  interroger l’approche jusque-lĂ  très louangĂ©e du French doctor,
  • mĂªme s’il a assistĂ© – Jacques Mabit le lui a accordĂ© mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – Ă  des sĂ©ances de sirotage d’ayahuasca sans lui-mĂªme absorber le breuvage,

l’anthropologue commence par raconter comment il a vĂ©cu son expĂ©rimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquĂªtes de terrain ne semblant pas toujours avoir Ă©tĂ© linĂ©aires et l’auteur est Ă©tonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? VoilĂ  ce que nous dĂ©couvrirons dès la prochaine notule Ă  ce sujet. Ă€ suivre ou Ă  dĂ©couvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant

  • drogue,
  • soupçon de sectitude, et
  • polĂ©miques Ă©tatiques,

l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-Ăªtre satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste

  • des rencontres,
  • des Ă©motions,
  • des curiositĂ©s,
  • des brava et
  • des questions.

C’est pas si pire, je crois.)

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 5/12

D’abord, le storytelling. Triple, s’il-vous-plaĂ®t, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composĂ©e en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprĂªtons Ă  Ă©couter avec vous, succède aux « Adieux » et prĂ©cède les cinq tubes pianistiques qui clĂ´tureront un cycle qui n’en Ă©tait pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates Ă  Ăªtre dans cette tonalitĂ© ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (mĂªme s’il faut pour cela considĂ©rer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend Ă  jamais singulière aux esgourdes du mĂ©lomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation, Beethoven a stipulĂ© qu’il Ă©tait « fermement convaincu que chaque tonalitĂ© avait ses caractĂ©ristiques Ă©motionnelles propres » (on peut lire des Ă©crits sur la tonalitĂ© chez Beethoven par exemple ici).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalitĂ© Ă  n’avoir Ă©tĂ© utilisĂ©e qu’une fois dans le corpus ? Afin de rĂ©pondre Ă  vos questions pressantes et ne maĂ®trisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectuĂ© en personne un double dĂ©compte. Voyons pour commencer les tonalitĂ©s utilisĂ©es par LvB dans ses sonates pour piano.

  • Do m (5, 8, 32)
  • Do M 1 (3, 21)
  • Do# m (14)
  • RĂ© m (17)
  • RĂ© M (7, 15)
  • Mib M (4, 13, 18, 26)
  • Mi m (27)
  • Mi M (9, 30)
  • Fa m (1, 23)
  • Fa M (6, 22)
  • Fa# M (24)
  • Sol m (19)
  • Sol M (10, 20, 25)
  • Lab M (12, 31)
  • La M (2, 28)
  • Sib M (11, 29)

Voyons Ă  prĂ©sent le classement des tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es (les tonalitĂ©s sont rangĂ©es par frĂ©quence puis par ordre allant de Do Ă  Si – enfin, Ă  Si bĂ©mol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).

  1. Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
  2. Do m, 3 (5, 8, 32)
  3. Sol M, 3 (10, 20, 25)
  4. Do M, 2 (3, 21)
  5. RĂ© M, 2 (7, 15)
  6. Mi M, 2 (9, 30)
  7. Fa m, 2 (1, 23)
  8. Fa M, 2 (6, 22)
  9. Lab M, 2 (12, 31)
  10. La M 2 (2, 28)
  11. Sib M, 2 (11, 29)
  12. Do# m, 1 (14)
  13. RĂ© m, 1 (17)
  14. Mi m, 1 (27)
  15. Fa# M, 1 (24)
  16. Sol m, 1 (19)

Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert Ă  rien de savoir cela, mais il est des curiositĂ©s que l’on peut Ă©tancher presque facilement : voilĂ  qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalitĂ© mono-sollicitĂ©ee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intĂ©resse. Re-donc, oui, tout ce dĂ©veloppement sur la singularitĂ© tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est Ă©crit, hein…
Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-mĂ©trage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, Ă  qui elle est dĂ©diĂ©e, pour « une jeune actrice viennoise ». D’oĂ¹ la partition initiale entre le « combat entre la tĂªte et le cÅ“ur » et la « conversation avec la bien-aimĂ©e ». Les titres des deux Ă©pisodes ont depuis Ă©voluĂ©. Tout commence par un mouvement Ă  trois temps qu’il faut jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». HĂ©las, pour en savoir davantage, il faudra attendre la prochaine notule Ă  suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Utopie, 1er août 2026

Utopie du Paradis des edelweiss Ă  la tribune de l’Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), le 1er aout 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

« Tout va trop vite, c’est dingue, tout va trop vite ! » Ă©tait un leitmotiv de Redouane Harjane. Ce n’est pas complètement faux, sauf sur la ligne 13 du mĂ©tro parisien, ligne dont la capacitĂ© Ă  s’arrĂªter entre les stations est manière de slow life dont l’on se passerait volontiers.
Bref, aujourd’hui, le lecteur qui veut faire une pause le peut, ainsi qu’il le peut Ă  la mi-parcours de Quel petit vĂ©lo Ă  guidon chromĂ© au fond de la cour ?. Il peut mĂªme regarder une malinoise qui assiste Ă  la messe et s’Ă©tonne en dĂ©couvrant que les lectures lues ce jour ne sont pas les lectures du jour. Certes, c’est un peu technique mais, comme aujourd’hui on prend le temps, on devrait plus ou moins dĂ©crypter le message sans guère de difficultĂ©s.
Et, après, hop, une pièce dans l’bousin, et c’est r’parti !


Pour retrouver d’anciennes nouvelles (si) du monstre et d’autres, c’est ici.