
Qu’est-ce qu’une bonne transcription ? Qu’est-ce qu’un bon programme de rĂ©cital de piano classique ? Dans un monde prompt Ă la binaritĂ©, Nicolas Horvath pousse le curseur plus loin pour nous faire entrer dans la tĂªte, les tourments et les accomplissements d’un virtuose qui, près de vingt ans après ses dĂ©buts, veut toujours se situer Ă la croisĂ©e des chemins, prĂ©fĂ©rant les possibles des carrefours aux tunnels dans lesquels l’habitude et la paresse nous ensuquent parfois.
12.
La musique de jeu vidĂ©o, un courant d’air pour les tĂªtes chenues
Nicolas, tu nous as expliquĂ© comment tu avais rĂ©ussi Ă articuler ton dĂ©sir de jouer la BO d’Assassin’s Creed, l’envie de la Philharmonie de faire entrer cette musique au rĂ©pertoire et le souhait d’Ubisoft d’accompagner cette ouverture… mais Ă ses conditions et selon son calendrier. Cependant, nous n’avons pas encore abordĂ© l’essentiel : la musique elle-mĂªme. Comment s’est dĂ©roulĂ©e la transcription et selon quels critères ?
Ç’a Ă©voluĂ©. Ă€ l’origine, je devais me charger de la transcription. Je croyais mĂªme que j’avais Ă©tĂ© retenu pour ma manière de transcrire.
Une manière plus « augmentative » que littérale ?
Oui, si tu veux, bien que, pour moi, il n’y ait pas d’opposition.
Pourtant, tes transcriptions sont rarement littĂ©rales. Elles ajoutent souvent une forme de brio orchestral au thème original…
Tu oublies que, dans « transcription pour piano », il y a « pour piano ». Par conséquent, oui, j’essaye de traduire pour le piano la musique écrite pour d’autres instruments ; et, re-oui, c’est vrai que le piano a son propre langage, surtout quand on a beaucoup fréquenté des transcripteurs de la trempe d’un Liszt ou d’un Rachmaninov. Chacun son style : souvent, les transcriptions des musiciens japonais penchent davantage vers une grande sobriété, épicée çà et là d’un p’tit côté jazzy.
Si je te vois venir, une grande paraphrase virtuose sur les thèmes de « Black Flag » n’était pas la bienvenue…
Disons que, en travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte qu’il fallait expliciter, comprendre et faire coĂ¯ncider les inclinations de chacun, Ă savoir
- Ubisoft,
- la Philharmonie et
- Harmonia mundi
avec qui la Philharmonie a dĂ©veloppĂ© une collaboration de longue haleine, notamment Ă travers la collection « Stradivarius ». Feindre que nous Ă©tions d’accord sur tout parce que ce mensonge Ă©vite un temps les tensions ou les dĂ©ceptions, c’était le meilleur moyen d’aller au crash ou au clash – en l’espèce, c’était la mĂªme chose !
« Donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent »
Quelle a été la posture de la Philharmonie, justement ?
Une posture que je qualifierai de volontariste et de proactive.
Rien que ça !
Par exemple, ils ont tenu Ă ce que l’on enregistre sur place et m’ont laissĂ© choisir dans les collections du musĂ©e le piano qui me semblait le mieux convenir pour le projet. D’emblĂ©e mais aussi au fil du temps j’ai senti de leur part un fort dĂ©sir de faire aboutir ce projet. Donc j’étais agrĂ©ablement surpris, et on a commencĂ© Ă travailler en bonne intelligence. Puis Ubisoft a diligentĂ© une Ă©tude de marchĂ©. Leur objectif Ă©tait d’élargir au maximum le public potentiel et de comprendre comment optimiser la monĂ©tisation du projet, ce qui est intelligible. MĂªme si on feint parfois de l’oublier, la musique, ça coĂ»te de l’argent ; par consĂ©quent, il faut que ça en rapporte.
Quels ont été les résultats ?
Quand l’étude a Ă©tĂ© rendue, ses conclusions Ă©taient sans appel : il fallait faire simple. Les transcriptions virtuoses risquaient de dĂ©cevoir leur cible car trop compliquĂ©es pour une oreille non avertie et pas assez collĂ©es Ă l’original.
Comment as-tu réagi quand le couperet est tombé ?
J’étais assez ambivalent. D’un cĂ´tĂ©, je ne partageais pas cette conviction. Ă€ titre personnel, j’Ă©tais déçu ; et je m’imaginais que c’Ă©tait une forme de mĂ©pris pour les fans de jeu vidĂ©o, supposĂ©ment trop bornĂ©s ou bĂªtes pour une vraie « classicisation » de leurs musiques prĂ©fĂ©rĂ©es. Oui, de ce cĂ´tĂ©-ci, la dĂ©cision d’Ubisoft me frustrait. De l’autre, j’avais depuis longtemps admis que je n’aurais pas le final cut, dans ce projet. Ubisoft est l’éditeur, point. La boĂ®te dĂ©tient les droits. Elle seule peut indiquer la direction Ă suivre. Par le simple fait que je m’étais engagĂ© et investi dans ce projet, j’avais acceptĂ© cette hiĂ©rarchie. Partant, je ne pouvais que prendre acte du choix Ă la fois esthĂ©tique et commercial qu’ils avaient pris.
Et ce, mĂªme si le rĂ©sultat de transcriptions très sages peut Ăªtre dĂ©cevant pour ceux qui dĂ©couvriraient cette musique sans l’associer Ă des moments d’intenses Ă©motions prĂ©alables… RĂ©vĂ©rence parler, l’économie de moyens peut, surtout sur une heure d’écoute, donner l’impression d’une certaine platitude – voilĂ , le mot est lĂ¢chĂ©.
Je suis d’accord avec toi, c’est le risque… mais c’est leur choix. Pour ma part, j’essaye de garder mon cap.
Lequel ? De l’extérieur, tu sembles plutôt brouiller les pistes en jouant, entres autres,
- du Chopin inconnu,
- des musiques de jeux vidéo,
- des chorals de Bach,
- de la musique d’aujourd’hui,
- des transcriptions de musique ancienne de Germaine Tailleferre,
- du metal…
Je pourrais te dire que, mon cap, c’est d’Ă©couter mon cÅ“ur, bien que cela semble gentillet. Toutefois, il y a de ça. Une envie de libertĂ©. D’assumer certaines contraintes dès lors que celles-ci s’inscrivent dans une recherche de libertĂ©. De toute façon, des contraintes, dans une vie de musicien comme dans une vie d’homme, tu en as toujours. J’ai l’impression qu’elles sont plus faciles Ă accepter ou Ă supporter si elles sont les consĂ©quences de tes choix. Et puis, il y a autre chose. Plus le temps passe, plus je m’aperçois que mes passions d’adolescent ressortent presque malgrĂ© moi. Tout se passe comme si j’avais digĂ©rĂ© des coups de cÅ“ur et des modèles musicaux, je les avais adaptĂ©s Ă ma personnalitĂ© et Ă mon savoir-faire, et j’essayais de les rĂ©gurgiter alla Nicolas Horvath.
Un peu alla Franz Liszt ?
Haha, toutes proportions gardĂ©es, hein, car, ça va, que personne ne s’inquiète, je sais que je ne suis pas du tout Franz Liszt. En revanche, clairement, c’est l’un des modèles qui comptent le plus pour moi.
Pourquoi ?
Le mec
- inventait ses rĂ©citals oĂ¹ il attirait les grandes foules parce qu’il jouait les grands classiques,
- faisait découvrir ce qui deviendra des piliers du répertoire (à son époque,
- personne ne jouait les sonates de Beethoven !
- personne ne jouait les Ländler de Schubert !
- personne ne jouait les Ă©tudes de Chopin – d’ailleurs, quand il en jouait en Italie, les gens se levaient pour l’engueuler en disant qu’ils n’étaient pas venus pour Ă©tudier !), et il
- embrasait le public par des transcriptions pyrotechniques sur des airs d’opéra que, souvent, les gens connaissaient.
Ă€ l’époque, l’opĂ©ra, c’était le cinĂ©ma d’aujourd’hui, avec ses blockbusters et ses « films d’auteur », car il y avait beaucoup de petites maisons d’opĂ©ra… C’est dingue, de repenser à ça, quand on voit oĂ¹ on en est, aujourd’hui ! RĂ©sultat, je me retrouve complètement dans ce triple devoir lisztien : le devoir
- de se nourrir du répertoire et de le faire vivre,
- de révéler aux mélomanes une musique qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre, et le devoir
- de rendre les gens heureux par le partage de la musique.
Je veux donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent. Et je pense que l’on peut kiffer avec des tas de musiques diffĂ©rentes.
Le « kif », quelque nom qu’on lui donne, ce n’est pas l’obsession de tous les interprètes de musique savante…
Si, j’en suis convaincu, mais peut-Ăªtre ne le disent-ils pas de la sorte. Quand tu arrives sur scène, tu es forcĂ©ment lĂ pour kiffer et faire kiffer. Les deux vont de pair. Tu ne peux pas kiffer au piano si les gens s’ennuient ou dĂ©crochent. Jouer, seulement jouer ou bien jouer, ça n’est pas le but. Et c’est pour ça que j’aime bien parler sur scène.
AĂ¯e.
Je sais que tu n’aimes pas ça, et je sais aussi que je parle trop.
Tu commences souvent tes speechs en disant que tu ne vas pas trop parler, surtout si, Colombo que tu es, ta femme est dans la salle.
Bah, qu’elle soit lĂ ou pas, j’essaye de me contrĂ´ler ! Mais c’est vrai que j’ai envie, un, de donner des clefs d’écoute et, deux, de communiquer ma passion. De convaincre les sceptiques qu’ils vont aimer, mĂªme s’ils ne connaissent pas voire mĂªme s’ils pensent que la musique de jeux vidĂ©o, c’est forcĂ©ment de la daube, par exemple. J’aime quand j’embarque une salle par-delĂ les habitudes et les stĂ©rĂ©otypes. J’aime tellement ça !
« Les stéréotypes se craquellent »
En jouant de la musique de jeux vidéo, tu prolonges un double désir que tu as chevillé au corps : d’une part, attirer vers le concert de piano des gamers qui, pour beaucoup, en sont éloignés, et, d’autre part, ouvrir les non-gamers à une musique qu’ils n’iraient pas spontanément écouter.
Il y a de ça dans ma dĂ©marche, mĂªme si, prĂ©sentĂ©e de la sorte, la recette ressemble Ă une martingale magique donc Ă un pĂ©chĂ© de naĂ¯vetĂ© ! Toutefois, je sens que quelque chose de cet ordre flotte dans l’air. Aujourd’hui, en concert, le label 1001 notes m’incite Ă jouer mes transcriptions – officielles – de metal et de jeux vidĂ©o en plus d’œuvres rares de Debussy ou de versions ignorĂ©es des nocturnes de Chopin.
Cela peut attirer mais cela peut aussi désarçonner voire désinciter certains à venir.
Soit, mais on ne devrait pas jouer de musique sans prendre un risque. Quel qu’il soit. Jouer Beethoven dans une société que l’on prétend abrutie et oublieuse de la musique classique, c’est prendre un risque.
Ce nonobstant, jouer Beethoven Ă Cortot ou Ă Gaveau, c’est prendre un risque très contrĂ´lĂ© !
Voilà pourquoi le risque peut prendre d’autres formes. Regarde, quand j’ai inauguré la maison-musée Debussy, à Bichain, le 30 mai [2026], j’avais peur car le programme détonait : il y avait du Debussy, bien sûr, du Chopin, du Glass, du Satie…
… jusque-là , tout va bien…
… mais aussi les transcriptions de Julie Lamontagne tirĂ©es d’Assassin’s Creed, des minimalistes que je dĂ©fends depuis mes dĂ©buts comme Morteeza Shirkoohi ou Melaine Dalibert, le gĂ©nĂ©rique de Tokyo Ghoul, de la musique d’aujourd’hui avec deux pièces de Denis Levaillant, des transcriptions du groupe de metal Alcest, etc. [NDLR : on peut retrouver le programme complet ici]. Bon, quand je me mets au piano, je constate que les quarante spectateurs qui remplissent la salle sont plutĂ´t, disons, des tĂªtes chenues, et je me dis : « J’ai peut-Ăªtre poussĂ© le bouchon trop loin ! » Ben pas du tout. J’étais stupide de penser ça. Il faut que je lutte aussi contre mes stĂ©rĂ©otypes ! Ă€ l’arrivĂ©e, l’auditoire Ă©tait ravi.
Comment analyses-tu ce ravissement ?
J’y devine le reflet de la pluralité de notre société. Certains stéréotypes se craquellent.
- L’idée que le public amateur de musique classique est fermé à tout ce qui n’est pas Mozart-Beethoven-Chopin s’effrite.
- L’idĂ©e que le succès d’un interprète ne vient qu’en ressassant les mĂªmes chevaux de bataille du rĂ©pertoire vacille.
- L’idĂ©e qu’un rĂ©cital doit Ăªtre monothĂ©matique et uniquement ficelĂ© autour de vieilles recettes, aussi passionnantes soient-elles Ă cuisiner au piano ou Ă Ă©couter dans un fauteuil, ç’a du plomb dans l’aile.
Je suis vraiment très optimiste sur l’intĂ©rĂªt et la viabilitĂ© d’une dĂ©marche engagĂ©e. J’insiste : il ne s’agit pas de renverser la table en bannissant les pièces canoniques du rĂ©pertoire ! Toutefois, mĂ©tisser nos set-lists, offrir un petit courant d’air frais aux curieux, surprendre certains spectateurs avec une musique « contemporaine mais bien quand mĂªme », ça fait du bien Ă tout le monde !
T’es-tu rendu compte que, chemin faisant, nous n’avons presque pas parlé des partitions que tu comptes jouer le 23 juin à la Philharmonie ?
Ah, mince ! C’est vrai…
Qu’importe : je crois que le sujet du prochain épisode est tout trouvé !
Ă€ suivre…





























































