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Le blog de Bertrand Ferrier, page 5

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 11/16

Transformer un best-seller en se concentrant sur sa musique et en prĂ©cipitant ladite musique sur un simple clavier : curieusement, cela ne se fait pas en un tournemain. Aujourd’hui, Nicolas Horvath, pianiste virtuose Ă  la libertĂ© irrĂ©ductible, nous explique comment il s’est conformĂ© aux contraintes industrielles du jeu vidĂ©o… en conservant son autonomie artistique.


11.
Assassin’s Creed à la Philharmonie, un dĂ©fi hors-norme

Dans le précédent épisode, nous avons évoqué la difficulté de monter des projets musicaux avec des personnes morales ou physiques dont les logiques sont en partie similaires donc en partie différentes. Dans cet entretien, le but n’est pas de raconter dans le détail les guerres picrocholines ou mondiales qui ont accompagné l’accouchement du bébé musical qu’Ubisoft et toi avez conçu ; il n’en reste pas moins que ton concert à la Philharmonie, ce 23 juin 2026, présentera, d’une certaine manière, ce que tu as pu tirer de mieux de tes envies artistiques, tes convictions musicales… et les exigences d’Ubisoft.
Soyons clairs :

  • Ubisoft et moi n’avons jamais Ă©tĂ© Ă  couteaux tirĂ©s,
  • l’ambiance n’était pas dĂ©lĂ©tère (loin de là !), et
  • les nĂ©gociations – je parle ici des nĂ©gos artistiques – se sont passĂ©es le plus souvent en douceur,

d’autant que le directeur musical de l’éditeur est un Canadien délicieux et ultra compétent.

Sur un projet au long cours (à l’oral, c’est un bizarre oxymoron, le « long cours », mais bon), il vaut mieux…
En effet, nous avons travaillé longtemps ensemble. Dis-toi bien que, si nous avions dû nous fighter à tout bout de champ, moi, je ne l’aurai pas supporté et l’éditeur n’aurait pas hésité à reprendre ses billes. Heureusement, nous sommes des adultes qui, certes,

  • ne parlent pas toujours exactement la mĂªme langue esthĂ©tique,
  • n’ont pas toujours exactement les mĂªmes intuitions artistiques,
  • n’ont Ă©videmment pas le mĂªme rapport au piano et Ă  ses spĂ©cificitĂ©s

mais, quand le fil se tend, nous ne nous roulons pas par terre et ne tapons pas un caprice. ObstinĂ©ment, dans notre for intĂ©rieur, nous avons, chevillĂ©e au corps, la conviction que nous travaillons pour un mĂªme objectif. Avec des nuances, oui, mais un musicien n’a-t-il pas besoin de nuances ?

 

« J’étais le gendre idéal »

 

Jolie punchline, mister Diplomate ! Mais trĂªve de poĂ©sie : le fait que tu Ă©tais pur de tout piratage a-t-il jouĂ© tant que ça dans cette rĂ©ussite que symbolise le concert qui se profile le 23 juin ?
Ç’a beaucoup jouĂ©, incontestablement. Il faut bien avoir conscience que la nĂ©gociation est asymĂ©trique. Ils ont les droits, je les sollicite. On n’est pas au mĂªme niveau. Cependant, au-delĂ  de l’absence de piratage qui renforçait ma frĂ©quentabilitĂ©, pour ainsi dire, jouait, en faveur de ma crĂ©dibilitĂ©, le fait que j’avais dĂ©jĂ  bossĂ© avec d’autres studios et d’autres gros labels dans des projets sinon voisins, du moins avec de grandes similaritĂ©s. En outre, j’ai aussi eu l’impression dâ€™Ăªtre respectĂ© parce que je n’étais pas le pianoteux YouTube de base. J’ai des arguments.

  • La Philharmonie, j’y ai jouĂ© plusieurs fois depuis plus de dix ans.
  • J’ai obtenu de jolis prix internationaux de piano.
  • Des disques dans des labels importants, j’en ai publiĂ© des dizaines.
  • J’ai un agent dont le travail plaide aussi pour moi.

Je ne t’assène pas ça pour me vanter, mais il faut avoir conscience que ces éléments donnent de la cohérence à mon projet : donner

  • une assise savante,
  • une reconnaissance officielle,
  • une dignitĂ© nouvelle

Ă  cette musique. Et ça, Ubisoft a eu l’intelligence ou la luciditĂ© d’y Ăªtre sensible.

 

 

Tu dois donc une fière chandelle à certains hurluberlus de YouTube jouant des tubes de jeux vidéo pour « faire du clic ». À l’opposé de ce tout-venant, parfois à gros succès, tu n’étais pas un pianiste desperate et techniquement limité qui cherchait à jouer un répertoire facile et attrape-gogo.
Dit comme ça, c’est un chouĂ¯a caricatural ! En tout cas, je ne me suis jamais perçu ainsi, et je crois que mes interlocuteurs ont bien senti que nous n’étions pas dans ce cas de figure. Nous avions mutuellement de quoi nous apporter. La nĂ©gociation Ă©tait asymĂ©trique, mais l’idĂ©e que chacun pouvait apporter quelque chose Ă  l’autre s’est petit Ă  petit imposĂ©e. Il faut vraiment voir l’histoire comme un rĂ©seau entre, notamment, la Philharmonie de Paris, le label, l’éditeur… et Nicolas Horvath, un mec qui

  • a des millions d’écoutes sur Spotify,
  • a enregistrĂ© des intĂ©grales prestigieuses,
  • a travaillĂ© avec des maĂ®tres de la musique contemporaine,
  • a su convaincre les pontes du Studio Ghibli,
  • a le souci constant de faire dĂ©couvrir des rĂ©pertoires pianistiques peu frĂ©quentĂ©s MAIS joue aussi Chopin et Liszt, et qui, on aura compris que c’était une condition sine qua non,
  • n’a jamais tentĂ© le moindre passage en force.

Tu étais le gendre idéal pour Ubisoft, un éditeur qui souffre depuis de nombreuses années (et c’est pas fini).
Pile poil ! Je cochais, je crois, toutes les cases. Peut-Ăªtre mĂªme plus qu’ils ne l’espĂ©raient. Encore fallait-il le dĂ©montrer pour entamer les nĂ©gociations, puis Ăªtre Ă  la hauteur du stĂ©rĂ©otype que j’assumais pour finaliser le travail.

Comment le projet s’est-il fixé à la Philharmonie ?
En 2022 ou 2023, j’ai rencontrĂ© le nouveau directeur artistique – programmateur, Édouard FourĂ© Caul-Futy, co-directeur du dĂ©partement Concerts et spectacles. Je lui avais soumis une proposition intitulĂ©e « Nuit de la pop culture », sur le modèle de la nuit Philip Glass en 2016 ou la nuit minimaliste en 2018, Ă  une diffĂ©rence près : l’objectif Ă©tait de prendre un nouveau public par la main. Ce nouveau public, c’est celui qui blinde, par exemple, les concerts de Joe Hisaishi ; et c’est celui vers lequel lorgne ouvertement la Philharmonie en s’ouvrant de plus en plus Ă  une musique qui est moins habituellement programmĂ©e dans une salle de concerts classiques. Pour moi, il est important dâ€™Ăªtre force de proposition et d’accompagner les mouvements qui me semblent intĂ©ressants.

 

« Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que je l’aime »

 

Ce que tu avais déjà fait avec les compositrices…
Oui, mais à ma manière, c’est-à-dire sans jouer sur la dimension sexuée du projet. Ça, je m’en fous et ça a plutôt tendance à me mettre en colère.

Tu as quand mĂªme – on en a parlĂ© – créé une sĂ©rie sur les compositrices.
Je l’assume volontiers, mĂªme si, pour moi, c’était une sĂ©rie autour de la dĂ©couverte de rĂ©pertoires oubliĂ©s.

Mais Naxos t’a dit : pourquoi pas, à condition que ce soit un répertoire écrit par des femmes.
Et alors ? J’ai pensé : pourquoi pas ? Sur le fond, j’enrage quand on ne voit, si je puis dire, que le sexe des compositeurs. Donc j’ai pris mes dispositions.

Lesquelles ?
Par exemple, pour Montgerout et Billon de Joy, j’ai volontairement omis leur prénom sur la première de couverture. Je voulais jouer de la grande musique pensée pour les salons – parfois effacée parce que les dix-huitième et dix-neuvième siècles étaient politiquement instables et la musique de salon était politiquement située –, et aujourd’hui tristement ignorée. Je n’ai jamais eu l’ambition calamiteuse de brandir un calicot sur le droit des femmes, ce qui aurait effacé le talent des compositrices sous une rhétorique victimisante assez anachronique (et, à mon avis, pas très pertinente pour les deux cas que j’ai cités). Oui, des compositrices talentueuses ont été sous-cotées, mais d’excellents compositeurs aussi. Jouer un répertoire rare qu’il me semble intéressant de tirer de l’oubli, avec plaisir ; jouer les redresseurs de tort forcément à côté de la plaque, non merci.

 

 

Ta défense de la pop culture est de cette eau-là.
Parfaitement ! Je ne veux pas jouer la BO d’Assassin’s Creed au nom

  • de l’accessibilitĂ© de la musique pour opposer grand rĂ©pertoire et musique plus lĂ©gère,
  • de l’ouverture Ă  un autre public pour stigmatiser les tĂªtes chenues qui sont censĂ©es Ăªtre les seuls spectateurs des concerts classiques (ceux qui disent ça vont-ils seulement aux concerts de la Philharmonie, parfois ?), ou
  • d’un dĂ©poussiĂ©rage du rĂ©pertoire dont il faudrait Ă´ter toutes les vieilleries ennuyeuses pour mettre des trucs plus courts et qui « parlent » aux « gens ».

Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que j’aime ça et parce que c’est bien fait. Si, en plus,

  • ça intimide moins certains spectateurs et les incite Ă  entrer dans des antres qu’il n’aurait jamais investir,
  • ça permet d’allĂ©cher des gens qui ne frĂ©quentent pas les salles de concerts classiques, et
  • c’est l’occasion d’interpeler les curieux parce qu’un mec rĂ©putĂ© pour ses interprĂ©tations de Liszt ou de Chopin s’y colle,

extra, gĂ©nial, youpi. Mais, ça, c’est la cerise ; le gĂ¢teau est ailleurs.


Ă€ suivre !

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 10/11

Détail de la première de couverture

GuĂ©rir, disent-ils. Les EuropĂ©ens qui se rendent Ă  Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guĂ©rir. Ils croient ou espèrent que la dĂ©coction va accomplir ce dont

  • ni les distractions mondaines,
  • ni la mĂ©decine occidentale,
  • ni la psychologie et ses grilles d’analyse

n’ont rĂ©ussi Ă  les dĂ©barrasser. Mais « comment caractĂ©riser l’efficacitĂ© visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) ?
Le premier postulat qui prĂ©side Ă  la dĂ©marche consistant Ă  se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idĂ©e qu’existent « des prĂ©sences perçues comme guĂ©risseuses ». Loin de n’Ăªtre que des « images », elles sont « des figures dotĂ©es d’intention ». GrĂ¢ce Ă  leur capacitĂ© Ă  agir, dĂ©signĂ©e avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expĂ©rimentateurs Ă  « rĂ©ordonner leur histoire et leur identité » de manière Ă  juguler d’Ă©ventuelles « conduites rĂ©currentes vĂ©cues comme incontrĂ´lables », par exemple liĂ©es Ă  une addiction Ă  l’alcool, aux stupĂ©fiants, Ă  la consommation pornographique, Ă  l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurĂ©e » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une Ă©conomie morale ». Le trio associant

  • pĂ©chĂ©,
  • examen de conscience et
  • repentir

n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guĂ©rir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expĂ©rience de « diffraction de soi » (division de son identitĂ© en plusieurs parties) entraĂ®nant une « reconfiguration narrative » car « les symptĂ´mes sont progressivement dissociĂ©s du moi et attribuĂ©s Ă  des entitĂ©s relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me dĂ©tourne du droit chemin, je suis agi par une entitĂ©. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuĂ©e entre plusieurs instances ».
Afin de guĂ©rir, c’est-Ă -dire de me libĂ©rer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nĂ©cessaire » avec ces entitĂ©s. Dès lors, l’ayahuasca a vocation Ă  modifier la perception et la comprĂ©hension que j’ai de mon comportement, mais aussi Ă  me permettre, grĂ¢ce Ă  cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » Ă  celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expĂ©rience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre Ă  « affronter les entitĂ©s malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessĂ©. La dĂ©marche doit s’accompagner d’un « engagement Ă©thique quotidien » qui contribuera Ă  « limiter l’emprise des entitĂ©s malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entitĂ©s, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maĂ®trisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de mĂ©diation » pour se connecter avec l’invisible grĂ¢ce Ă  un verbe codifiĂ©. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très prĂ©sente Ă  Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en Ă©tant tour Ă  tour

  • une « mère protectrice »,
  • une « enseignante sĂ©vère » et
  • une « figure mutine ».

David Dupuis souligne que la multiplicitĂ© des rĂ´les attribuĂ©s Ă  la plante n’est pas incohĂ©rence mais « signe d’une agentivitĂ© souple » qui s’adapte aux besoins spĂ©cifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue Ă  reconfigurer le rapport du sujet

  • Ă  soi,
  • aux autres et
  • au monde,

jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guĂ©rir, c’est apprendre Ă  vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde Ă©tant considĂ©rĂ© comme « peuplĂ© d’exigences relationnelles », soit « un tissu

  • d’Ăªtres,
  • de signes et
  • de forces ».

Lorsque l’expĂ©rimentateur quitte le lieu oĂ¹ il a sirotĂ© de l’ayahuasca, il est initiĂ©… mais pas forcĂ©ment mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongĂ©e, Ă  l’issue de son sĂ©jour, dans un Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© très inquiĂ©tant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu Ăªtre bousculĂ©s sĂ©vèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation Ă  la vie sociale voire Ă  la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractĂ©riser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mĂªlent en rĂ©alitĂ© plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalitĂ© vĂ©gĂ©tale » de la nature en gĂ©nĂ©ral et de l’ayahuasca en particulier ne reprĂ©sente qu’un aspect d’un « rĂ©gime ontologique » plus large rassemblant dans une communautĂ©

  • « d’intentions,
  • d’affects et
  • de points de vue »,

qu’ils soient humains ou non-humains

  • (animaux,
  • plantes,
  • esprits,
  • lieux).

L’auteur conclut Ă  une hybriditĂ© des modes de pensĂ©e. Cohabitent « les rĂ©gimes

  • naturaliste,
  • animiste,
  • analogiste et
  • totĂ©mique »,

vouĂ©s Ă  s’hybrider dans une cosmogonie oĂ¹ le monde est « peuplĂ©

  • de forces agissantes,
  • d’intentions perçues et
  • de signes Ă  interprĂ©ter ».

Des entitĂ©s invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous Ăªtre extĂ©rieures ou nous avoir infiltrĂ©s.

  • « L’Ă©preuve visionnaire »,
  • le « cadre rituel » et
  • la discursivitĂ© du maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie

encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :

  • un pĂ´le naturaliste, admettant que notre Ă©tat de santĂ© a des causes physiologiques et psychologiques ;
  • un pĂ´le animiste, postulant « l’intentionnalitĂ© d’entitĂ©s non-humaines » ; et
  • un pĂ´le analogiste, « fondĂ© sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».

David Dupuis y voit une « ontologie chimĂ©rique » au sens oĂ¹ le rĂ©sultat de cette conception amène Ă  la « cohabitation d’Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogènes » (principe de la chimère) dans un mĂªme « corps ontologique ». Il insiste sur la complexitĂ© du phĂ©nomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhĂ©sion et suspension ». Je peux ne pas croire aux dĂ©mons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas oĂ¹Â Â». Il n’y a pas d’opposition, mais

  • un entre-deux,
  • une « plasticité »,
  • une hĂ©sitation qui n’est pas dĂ©fectueuse, au contraire !

Elle est susceptible de participer Ă  ma capacitĂ© Ă  habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guĂ©rira peut-Ăªtre pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intĂ©rieurs, normal : la dĂ©gustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas Ă  « substituer un monde Ă  un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expĂ©rimentateur. Dans un espace oĂ¹, en dĂ©pit de l’Ă©tiquette de « pays riche » habitĂ© par des « privilĂ©giĂ©s », nombre de nos concitoyens sont bousculĂ©s par

  • la vie qu’il faut bien vivre,
  • la pression sociale et
  • des politiques Ă©tatiques dĂ©lĂ©tères,

sans doute cela peut-il Ăªtre considĂ©rĂ© comme une sorte de guĂ©rison – instable, incomplète, peut-Ăªtre mĂªme risquĂ©e, mais une sorte de guĂ©rison, pose l’auteur – ou, Ă  dĂ©faut de rĂ©conciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une rĂ©adaptation visant Ă  rendre l’existence moins insupportable. MĂªme si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaĂ®tre que l’on a connu pire projet.


Ă€ suivre !

Anne Queffélec et Gaspard Dehaene jouent à l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 2/2

Gaspard Dehaene Ă  l’Orangerie d’Auteuil (Paris 16), le 4 septembre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Face Ă  l’avant-dernière sonate de Ludwig van Beethoven interprĂ©tĂ©e par Anne QueffĂ©lec, Gaspard Dehaene dĂ©gaine une compil’ de pièces plus ou moins connues. La complĂ©mentaritĂ© entre un bloc tripartite et un patchwork dix-neuvièmiste mais pas que est patente. L’absence de blabla pour commencer contribue Ă  notre joie.
De Florent Schmitt, l’interprète choisit le premier numĂ©ro de l’opus 5, « En rĂªvant ». Toujours inspirĂ©s Ă  l’idĂ©e de parasiter la musique, nos voisins de derrière Ă  l’audition aussi limitĂ©e que la politesse, lĂ¢chent de bruyants : « Ah oui, ça, c’est joli ! » Nonobstant le fait que, leur avis, je m’en balaye la rate d’une aile de mouche (comme il est sain que d’autres se moquent de l’avis ici prĂ©sentĂ©, Ă  ceci près que je ne l’impose point aux autres durant le concert), ces gredins n’ont pas tort.

  • Harmonies gracieuses,
  • Ă©lan rythmique gommant tout risque de kitsch nunuche,
  • libertĂ© très juste dans l’Ă©noncĂ© du texte

sonnent Ă  merveille sous les doigts du musicien, en dĂ©pit d’une acoustique rĂ©solument inadaptĂ©e Ă  l’exercice du rĂ©cital de piano, surtout quand on est au fond de cette salle des fĂªtes DeLuxe, plutĂ´t rĂ©amĂ©nagĂ©e pour des rĂ©ceptions d’huiles de grosses boĂ®tes, avec

  • champagne sans alcool,
  • verrines au tofu bio et
  • toasts de zimbala sĂ©chĂ© Ă  la main.

En quelques notes, on est saisi ; en trois minutes, on est conquis. Dans le catalogue d’une Mel Bonis trop souvent rĂ©duite Ă  son statut de femme alors que nombre de ses nombreuses (si) compositions sont excellentes et pas que parce que « jouer des femmes (sic), c’est bien », Gaspard Dehaene pioche le troublant « Au crĂ©puscule ». On y entend

  • des Ă©lĂ©ments (liquiditĂ© des notes),
  • des formes (rondeur du son),
  • des vibrations (intensitĂ©
    • des guirlandes,
    • des crescendi,
    • des accents) et
  • de l’art diĂ©gĂ©tique – presque poĂ©tique – transformant le legato en un fil rouge narratif dĂ©roulant cinquante nuances d’un grisĂ© chatoyant.

L’aisance technique et la finesse musicale de l’interprète Ă©claboussent dans les « Jeux d’eau » de Maurice Ravel, dĂ©jĂ  ouĂ¯s il y a un an sous ses petites saucisses, lors d’un concert Ă  deux pianos racontĂ© ici pour la partie ravĂ©lienne, lĂ  pour le dĂ©but du rĂ©cital.

  • Aigus ruisselants,
  • tension palpitante entre l’unitĂ© de l’Å“uvre et la diffĂ©renciation des registres,
  • association sĂ©duisante entre la virtuositĂ© imitatrice liĂ©e au titre programmatique et la musicalitĂ© transcendant l’Ă©vocation attendue

éclaboussent les portugaises. Il y a

  • de la vigueur dans la vitesse,
  • du miroitement dans les cascades harmoniques,
  • du mystère dans les passages plus retenus voire plus intimes bref, carrĂ©ment
  • de la magie dans cette exĂ©cution lumineuse, limpide et comme coulant de source d’une pièce pĂ©rilleuse devenue iconique du rĂ©pertoire de Gaspard Dehaene.

Sans que l’on ne comprenne pourquoi (cela viendra plus tard), le magicien interrompt le cours annoncĂ© de sa set-list pour y insĂ©rer « Signets » de Betsy Jolas. Ce tribute est censĂ© prolonger la pièce prĂ©cĂ©dente car il rend hommage, nous explique l’interprète, Ă  Maurice Ravel. Il casse surtout le bel Ă©lan créé depuis que l’artiste a pris possession du clavier car il est accompagnĂ© d’une notice technique parlĂ©e, genre musical envahissant dont nous avons eu l’occasion de dire tantĂ´t ce que nous pensions. NĂ©anmoins, le musicien tient Ă  expliquer qu’il aime jouer « Signets » car la partition convoque un autre Gaspard, celui de la nuit ; et il s’amuse de l’annĂ©e de composition (1987), qui se trouve aussi Ăªtre celle de sa naissance, l’insolent jeunot. Passant l’habit de prof ou de guide, il joue divers mini-extraits de Ravel

  • (« Ondine » pour les trilles,
  • « Le gibet » pour son si bĂ©mol,
  • « Scarbo » pour ses notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • la « Pavane pour une infante dĂ©funte » et la « Sonatine » pour une citation ambivalente)

que Betsy Jolas va sampler. MĂªme s’il n’est pas toujours inutile d’Ăªtre bousculĂ©, cette parenthèse pĂ©dagogique fracture le plaisir et l’intĂ©rĂªt que nous Ă©prouvions pour les soli de l’interprète.

  • L’habile agencement des pièces,
  • l’onirisme protĂ©iforme qui en Ă©manait,
  • la capacitĂ© du pianiste Ă  en faire rĂ©sonner
    • l’Ă©vidence,
    • la profondeur et
    • les charmes jusqu’Ă  nous faire complètement oublier la virtuositĂ© exigĂ©e

sont dissipĂ©s. Est-ce la peur d’insĂ©rer de la musique rĂ©cente qui a suscitĂ© cette microconfĂ©rence ? Au lieu d’Ă©clairer l’auditeur, celle-ci gĂ¢che beaucoup de ce qui suit : dĂ©sormais, il s’agit d’Ăªtre un bon Ă©lève et de bien repĂ©rer ce que le maĂ®tre a dit qu’il fallait repĂ©rer. Ce n’est pas ma vision du concert.
Sans cours magistral, je n’aurais Ă©videmment pas rattachĂ© tel passage Ă  tel original ravĂ©lien (le causeur reconnaĂ®t que, mĂªme avec le sous-titre, certains samples ne sont pas reconnaissables Ă  l’Ă©coute), mais j’aurais peut-Ăªtre eu la surprise voire la fiertĂ© d’en capter un – et, surtout, j’aurais profitĂ© de la musique sans la confondre avec un exercice scolaire. Au lieu de quoi, le didactisme et mĂªme le simple usage de la parole en lieu et place de la musique, mĂªme très bien tenus par l’intervenant comme ce fut le cas cette fois-ci,

  • verticalisent le concert (le musicien n’est plus l’artiste, il devient le sachant ; le spectateur est renvoyĂ© Ă  son statut d’ignare),
  • dĂ©centrent l’intĂ©rĂªt de l’auditeur, et
  • fragmentent l’Ă©coute en rompant la continuitĂ© du show.

Surtout que, au fond de la salle, grĂ¢ce Ă  une sono toute pourrie, on n’entend que des bribes de ce que raconte l’artiste sur son estrade… NĂ©anmoins, nous tentons de nous reconcentrer et entrons avec lui dans « Signets » sur la pointe des petons. Une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements se percutent alors sous une forme quasi rhapsodique.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • accords,
  • brisures,
  • jaillissements,
  • pianissimi cherchant leur chemin,
  • piano
    • martelant,
    • rĂ©verbĂ©rant,
    • ouvrant large le son des ultragraves aux suraigus,
  • confrontation tumultueuse des
    • durĂ©es,
    • rythmes et
    • suspensions

nous paraissent nĂ©anmoins trop Ă©sotĂ©riques – peut-Ăªtre parce que, depuis le laĂ¯us de Gaspard, nous essayons de comprendre au lieu de ressentir. Dans le public, une personne n’y rĂ©siste pas et fait un malaise. Pendant l’interruption qui s’ensuit,

  • on boit,
  • on mange en couple des Haribo et, surtout,
  • on s’en va, notamment les familles mais pas que.

Comme pour recoller les morceaux, Gaspard Dehaene dĂ©gaine sa spĂ©ciale : la première « Valse-caprice » de Gabriel FaurĂ©. Parfait pour saisir l’auditeur grĂ¢ce, en particulier,

  • Ă  la vigueur des temps et contretemps,
  • Ă  l’efficacitĂ© titillante des aigus qui courent,
  • Ă  l’allure dĂ©cidĂ©e des accords qui rebondissent, et
  • au vertige des doigts qui s’affolent puis s’apaisent.

Gaspard Dehaene est chez lui dans

  • ces tournoiements tourmentĂ©s,
  • ces tourbillons prompts Ă  s’inachever, et
  • ces contradictions Ă©lectrisantes.

Le triomphe qui salue cette sucrerie dĂ©licieusement acidulĂ©e par son talent tĂ©moigne de l’enthousiasme que l’artiste

  • sait,
  • peut et
  • ne manque pas de

dĂ©chaĂ®ner chez ses auditeurs… sans mode d’emploi, notez bien !

 

Dans l’Orangerie d’Auteuil, le 4 septembre 2026, dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

La partie en duo est tronquĂ©e : exit le « Bien sonore, dĂ©cidé » de Jean-Pierre Leguay que l’on attendait avec impatience. On imagine alors que c’est la raison pour laquelle Gaspard Dehaene a insĂ©rĂ© du Jolas dans ses soli : on conserve la durĂ©e annoncĂ©e et une petite dose de musique rĂ©cente. Au programme, ne restent donc plus que le « LebensstĂ¼rme » op. 144 de Franz Schubert et sa petite douzaine de minutes – adieu, le bel Ă©quilibre de trois parties de vingt minutes que nous Ă©voquions en dĂ©but de compte-rendu !
Anne QueffĂ©lec essaye Ă  nouveau de donner une confĂ©rence sur ce qui suit, mais les « On n’entend rien » des gĂ¢teux qui nous entourent (on entendait mal, pas rien) la convainquent de s’asseoir Ă  la gauche de son jeune confrère sans insister. D’emblĂ©e, on est sĂ©duit par l’Ă©vidence du duo. On goĂ»te

  • l’Ă©quilibre des registres,
  • la synchronicitĂ© des notes et des silences, ainsi que
  • l’adĂ©quation (similaritĂ© ou complĂ©mentaritĂ©) des intentions.

Enfin, soyons honnĂªte : quand j’Ă©cris « on goĂ»te », je dois prĂ©ciser que ce « on » n’est pas gĂ©nĂ©ral. D’autres que nous trouvent des occupations pour assassiner Chronos sinon tuer le temps. La vieille devant nous passera son temps Ă  converser sur WhatsApp (« je sais pas si je pourais passĂ© demain »), et l’antiquitĂ© derrière nous semblera rĂ©pĂ©ter son concours pour devenir renne du père NoĂ«l en faisant tinter ses bracelets comme clochettes sous la neige (croix rouge, comme dirait la jurĂ©e Georgina Dufoix).
Heureusement protĂ©gĂ©s de cette conne et de cette connasse, les artistes dĂ©ploient un Schubert comme on l’aime dans ses grandes fresques : rĂ©solument tĂªtu et cyclothymique. Ils

  • nuancent,
  • caractĂ©risent et
  • Ă©clairent

un scĂ©nario prompt Ă  se cabrer. On croit percevoir l’envie des musiciens de jouer ensemble Ă  travers

  • une impressionnante variĂ©tĂ© de dynamiques et de couleurs,
  • une Ă©coute entre les deux artistes qui rend la houle de la partition d’autant plus implacable et impactante, et
  • un concentrĂ© d’Ă©motions marquĂ© par
    • des ressassements,
    • des explosions et
    • des rĂ©tractations

figurant, suppute-t-on, les systoles et diastoles plus ou moins cohĂ©rents de l’homme Ă©prouvant les « tourments de la vie », titre de l’Å“uvre. Une variation mĂ©lancolique et ternaire paraĂ®t, un temps, apaiser le propos, mais la braise est ardente et le feu couve. De premières escarbilles laissent deviner que calme n’est pas sĂ©rĂ©nitĂ©. Dans cette veine schubertienne, le sang est toujours trouble. Point d’univocitĂ©.

  • La multiplicitĂ© des formes d’attaque,
  • la capacitĂ© Ă  tourner casaque Ă  tout moment pour passer de la tendresse Ă  la vĂ©nĂ©ritude et vice versa, et
  • la formidable Ă©nergie que dĂ©gagent Anne QueffĂ©lec et Gaspard Dehaene dans les flammèches de la dĂ©licatesse comme dans l’incendie du cÅ“ur qui
    • se tord,
    • se serre ou
    • menace d’Ă©clater

sĂ©duisent et Ă©meuvent tour Ă  tour. En bis, les complices envoient, « en hommage aux serres d’Auteuil », le « Jardin féérique » de Ma mère l’oye de Maurice Ravel. Cette fois, Anne QueffĂ©lec se place Ă  la droite de Gaspard Dehaene.
Avant de reprendre la vraie vie, on s’y repaĂ®t

  • d’harmonies envoĂ»tantes,
  • d’une lenteur hypnotique,
  • de l’Ă©lĂ©gance
    • du toucher,
    • des arpèges,
    • des glissendi et
    • des accords solennels,
  • du scintillement des aigus ainsi que
  • de la profondeur des graves.

Ainsi que le chantait Alain Souchon, musicologue-philosophe rĂ©solument hostile aux supĂ©rettes qui pourraient attirer des gueux près de son donjon d’ultrariche jouant les artistes de gauche,

Si tout est moyen,
Si la vie est un film de rien,
Ce passag’-lĂ  Ă©tait vraiment bien,
Ce passage’-lĂ  Ă©tait bien.

BientĂ´t, au loin, on entend monter l’exultation en forme d’Ă©ructation des admirateurs du Paris-Saint-Germain qatari. Le club mène 1-0. Nous serons trop loin pour entendre le silence qui suivra la dĂ©faite face Ă  Monaco 1-2. Mais

  • musique,
  • bruit et
  • silence,

sera-ce pas un résumé de la vie, bien que le troisième ingrédient, le plus long à la fin, soit aussi le plus rare sur le chemin ?

Anne QueffĂ©lec et Gaspard Dehaene jouent Ă  l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 1/2

Florilège de l’affiche du festival

Concert de reprise après la pause estivale pour l’auditeur qui griffonne ces lignes, Ă  l’occasion du deuxième rĂ©cital proposĂ© pour le festival des « Solistes Ă  l’Orangerie d’Auteuil ». A priori, un rĂ©cital provoquant (deux solistes qui finissent par jouer ensemble restent-ils des solistes ?) mais bien ordonnĂ© dans cette grande salle des fĂªtes plantĂ©e dans un dĂ©cor chic du seizième arrondissement parisien, entre le Molitor et le parc des Princes :

  • 20′ de solo pour Anne QueffĂ©lec,
  • 20′ de solo de Gaspard Dehaene,
  • 20′ de quatre mains pour les deux zozos, Ă  commencer par le mouvement très rare et très percussif de Jean-Pierre Leguay intitulĂ© « Bien sonore, dĂ©cidé ».

La rĂ©alitĂ© s’est rĂ©vĂ©lĂ©e moins rigoureuse que prĂ©vue. C’est parfois le charme du live, mais pas toujours. En tĂ©moigne cette première partie de 20′ ajoutĂ©e au programme, oscillant entre retards, annonces insistantes et discours miteux, indigne d’un Ă©vĂ©nement organisĂ© par Ars mobilis qui se prĂ©sente comme spĂ©cialiste de l’organisation de concert et de management.
Mais il y a les organisateurs et les organisĂ©s ! Quoique bien placĂ© Ă  l’origine, nous dĂ©cidons de fuir les bracelets cliquetant des rombières de l’arrondissement et nous rĂ©fugions au dernier rang des chaises. NaĂ¯vetĂ© fatale : devant nous, des dames Ă  bracelet tintinnabulant et Ă  portable très souvent allumĂ© ; derrière nous, une rangĂ©e de chaises est ajoutĂ©e, et nous nous trouvons affublĂ© d’une vieillasse Ă  bracelet bringuebalant assortie d’un vieux sourd avec qui elle Ă©change comme s’ils Ă©taient seuls – nous y reviendrons. Erreur fatale, en sus de la naĂ¯vetĂ© : avec ou sans micro, les discours (prĂ©cisant bien « toutes et tous », au cas oĂ¹ une fĂ©ministe dĂ©bile, ce n’est pas toujours un plĂ©onasme, se serait glissĂ©e dans la salle) sont peu audibles, ce qui permet aux vieux de se dĂ©fouler en criant : « On n’entend rien », de sorte que, effectivement, cette fois, on n’entend rien, alors que s’ils avaient bien fermĂ© leurs mouilles, on aurait devinĂ© quelques bribes.
Ces dĂ©tails sont le signe d’une organisation

  • Ă  l’accueil peu aimable (comme aurait chantĂ© naguère Allain Leprest, en fric, en frac, en froc, en peau de bĂ©bĂ© phoque, combien ça coĂ»te, un sourire, un « bienvenue », un « par ici messieursdames » gracieux ?),
  • Ă  la pingrerie regrettable (vendre des programmes cinq euros, aucune dignitĂ© !),
  • aux attitudes pour le moins malhabiles – nombre de personnes Ă¢gĂ©es fières d’arborer un badge sont surtout prĂ©occupĂ©es par l’idĂ©e de fournir des questionnaires de sondage alla Élie Semoun aux spectateurs non invitĂ©s par la mairie d’arrondissement qui a achetĂ© le concert pour ses administrĂ©s – et
  • au sens de l’Ă©conomie assez foufou pour avoir apparemment omis de faire appel Ă  des techniciens de mĂ©tier (scène curieusement sous-Ă©clairĂ©e, sonorisation Ă©hontĂ©ment sous-dimensionnĂ©e).

Dans un tel cadre, et mĂªme si les cafouillages amateuristes peuvent avoir un cĂ´tĂ© exotique, c’est entre regrettable et attristant. Et, oui, il faut l’Ă©crire mĂªme si nous prĂ©fĂ©rons louer que rafaler, car avant le concert, c’est dĂ©jĂ  le concert. Au lieu de la tranquillitĂ© d’esprit qui nous permet de nous prĂ©parer Ă 

  • kiffer,
  • admirer et
  • nous envoler,

surtout nous envoler, nous voilĂ  bousculĂ©, malmenĂ©, malaisĂ© (et hop, mais sans « b » dans le nĂ©ologisme, merci) par un mĂ©li-mĂ©lo aussi dĂ©concentrant qu’irritant.
Quand Anne QueffĂ©lec est enfin autorisĂ©e Ă  accĂ©der Ă  la scène, on dĂ©couvre avec consternation – presque horreur – qu’elle aussi cède Ă  la mode des notices et modes d’emploi que de plus en plus de pianistes (dont certains pour qui nous avons respect et affection) se croient obligĂ©s d’infliger aux spectateurs. Il y a du mĂ©pris, dans cette attitude, et une absence de confiance dans le potentiel de sĂ©duction de ce qu’ils vont jouer. De grĂ¢ce, amis interprètes, si vous pensez que vous avez des lumières Ă  apporter aux auditeurs, Ă©ditez un programme pour que lise celui qui veut ; et laissez-nous vibrer Ă  la musique sans subir un minicours de musicologie appliquĂ©e. MĂªme si ce cours est intĂ©ressant et pas trop long, c’est un cours. Je viens au concert pour tressailler, jarnicoton, pas pour que l’on m’explique

  • quand,
  • pourquoi et
  • comment je dois me sentir tout flougoudou dans le tricot de corps que je porte sous mon gilet de flanelle.

J’ai pu me renseigner avant sur les Å“uvres si je prĂ©fère une aide Ă  l’Ă©coute, j’ai mĂªme pu les Ă©couter si je souhaite prĂ©parer mon oreille, maintenant, je suis assis, place Ă  la musique. Au fond, croyez-vous Ă  la beautĂ© de ce que vous allez jouer, ou pensez-vous, façon art conceptuel, qu’il faut un narratif pour se goberger des notes qui arrivent ? Dans le second cas, ne jouez pas cette pièce, optez pour une autre.
Personne ne vient au concert pour comprendre ce qu’il y a de beau dans un morceau, ou pourquoi ce qu’il y a de moche est beau. Si on kiffe, on kiffe, et c’est aussi fort que de kiffer parce que l’on nous a dit ce que nous devions kiffer. Non, c’est plus fort. Ça veut dire que la musique s’est passĂ©e de mots. De science. D’historicitĂ©. Les clefs d’Ă©coute, donnez-les dans un programme ou faites une miniconfĂ©rence avant le show, comme en proposaient jadis le ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es ou Pleyel, avant que l’État n’y interdise la musique des mĂ©chants bourgeois blancs ; mais, le concert venu, laissez-nous face Ă  la musique, nous nous dĂ©patouillerons.
D’autant que, ce jour, du discours de la pianiste, on n’entend que des bribes donc des banalitĂ©s du type « c’est tout Beethoven en vingt minutes » ou « il a marquĂ© qu’il avait achevĂ© l’Å“uvre Ă  NoĂ«l », autant de rĂ©vĂ©lations dont, Ă  ce moment prĂ©cis oĂ¹ j’attends que dĂ©bute la trente-et-unième sonate (et non la trentième comme l’annonçait, fautif, le site du festival), je me tampiponne le bibobĂ©chon d’une force presque surnaturelle voire obscène.
Le premier mouvement, « moderato cantabile molto espressivo » s’Ă©lance enfin Ă  20 h 20 (nos voisins usant du cellulaire, l’heure nous est moins connue qu’imposĂ©e). Soudain, un vent de fraĂ®cheur Ă©lectrise la salle.

  • SimplicitĂ©,
  • lĂ©gèretĂ© et
  • retenue

dialoguent avec

  • dextĂ©ritĂ©,
  • tension et
  • puissance narrative d’une agogique supĂ©rieurement maĂ®trisĂ©e.

Derrière nous, les commentaires de spécialistes niveau Tryphon fusent dès les premières mesures :

 

– Tu as Ă©teint ton tĂ©lĂ©phone ?
– J’entends pas ce que tu me dis !
– Tu as Ă©teint ton tĂ©lĂ©phone ?
– Non, c’est pas le mien !
– Mais Ă©coute-moi, je te demande si TU AS ÉTEINT TON TÉLÉPHONE !
– Ben ça m’Ă©tonnerait que ce soit mon tĂ©lĂ©phone, je crois que je l’ai Ă©teint.

 

Nous essayons de nous focaliser sur la musique, mais l’acoustique de la salle est catastrophique. Au fond le son paraĂ®t

  • Ă©triquĂ©,
  • Ă©touffĂ© et
  • chichiteux

laissant supposer, vu le pedigree de l’artiste, que le lieu n’est pas adaptĂ© pour accueillir autant de public pour un rĂ©cital de piano. Parallèlement aux problèmes techniques et aux ennuis de voisinage, nous croyons percevoir le prĂ©cieux refus de la pianiste de dramatiser (elle dĂ©fend un Beethoven rĂ©solument positif malgrĂ© les Ă©preuves de la vie) grĂ¢ce Ă 

  • un toucher aĂ©rien,
  • une pĂ©dalisation sobre et
  • un sens de la respiration judicieux.

Cette volontĂ© de surligner la force de vie d’un compositeur sur le couchant peut parfois faire regretter une certaine tendance Ă  la monochromie. Sans doute vaut-il mieux y voir un choix stylistique qui – pardon, la conversation des ancĂªtres placĂ©s derrière nous a repris.

 

– Je crois que j’ai pas Ă©teint mon tĂ©lĂ©phone.
– Mais c’est ce que je t’ai demandĂ© tout Ă  l’heure !
– Non, il n’a pas sonnĂ© mais je crois que je l’ai pas Ă©teint.
– Alors Ă©teins-le !
– Je sais pas oĂ¹ je l’ai mis…
– Tiens, le voilĂ .
– Ah… Ben non, je l’avais pas Ă©teint. Heureusement, personne ne m’a appelĂ©.

 

Mamie secoue ses bracelets. Mamie aussi. Mamie les imite. Pierre Henry aurait adoré ce concert, mais il est trop tard. En silence, les enfants qui ne dorment pas jouent avec leur cellulaire. Un spectateur fait tomber sa béquille pour la seconde fois.
NĂ©anmoins, Anne QueffĂ©lec est habilitĂ©e Ă  attaquer le deuxième mouvement, le microscopique allegro molto (2′ sur une vingtaine). Elle donne une sensation

  • de vivacitĂ© grĂ¢ce Ă  sa tonicitĂ© plus qu’Ă  une vitesse exagĂ©rĂ©e,
  • d’Ă©nergie grĂ¢ce aux phrasĂ©s, et
  • d’amplitude grĂ¢ce Ă  une palette de nuances volontiers tournĂ©e vers les diffĂ©rents piani.

C’est

  • plus soignĂ© qu’Ă©bouriffant,
  • plus lĂ©chĂ© que bousculant, et
  • plus Ă©lĂ©gant que pĂ©tulant.

Aussi, si l’on aime Ă  ouĂ¯r un Beethoven intenable racontant

  • ses furies,
  • ses passions et
  • ses joies (obtenues ou considĂ©rĂ©es comme Ă  jamais inaccessibles),

est-on libre de regretter cette maĂ®trise impressionnante que l’on jugera froide, ou de frissonner en entendant en direct une patte aussi affirmĂ©e et une version aussi propre d’un Beethoven dĂ©lestĂ© des excès dont d’autres interprètes l’affublent parfois. Les deux sentiments ne nous semblent d’ailleurs pas si incompatibles.
Le troisième mouvement alterne Ă  deux reprises un « adagio ma non troppo » et une « fuga ». Anne QueffĂ©lec façonne un prĂ©lude incroyablement recueilli, comme en quĂªte de l’Ă©tincelle qui lancera le bal, et elle le fait avec

  • une main gauche habilement prĂ©cise,
  • une main droite dĂ©licieusement nette pour Ă©viter le pathos susceptible d’ensuquer la mĂ©lodie quand elle Ă©merge, et
  • un Ă©quilibre remarquable entre accompagnement et lead.

La première fugue brille par

  • sa rĂ©gularitĂ© (consubstantielle au dĂ©fi),
  • la clartĂ© de sa polyphonie et
  • le souci de nuancer l’exercice – qu’est toujours la fugue, contrairement au raisin, prompt Ă  se faire vain – pour en tirer de la musique.

En dĂ©pit du respect dĂ» aux monstres quasi sacrĂ©s de la dimension d’Anne QueffĂ©lec, nous reconnaissons que nous restons Ă  la porte de cette proposition que nous trouvons

  • trop joliment troussĂ©e,
  • peut-Ăªtre trop polie,
  • certainement trop sage Ă  notre goĂ»t.

Cette lĂ©gère distance ne doit pas masquer notre ravissement devant des adagios si bien touchĂ©s qu’ils sont profondĂ©ment Ă©mouvants. La seconde fugue confirme une lecture de la mĂªme eau :

  • très construite,
  • très cohĂ©rente,
  • très intelligemment pensĂ©e,

Ă  mĂªme

  • d’impressionner (celui qui ne serait pas impressionnĂ© devrait sans doute consulter un ORL ou solliciter un scanner cĂ©rĂ©bral),
  • de sĂ©duire par sa respectabilitĂ©, ou
  • de laisser de marbre devant ce qui serait alors perçu comme un manque d’incarnation et d’ambiguĂ¯tĂ©.

Ce soir, nous devons l’Ă©crire, nous Ă©tions plus marmorĂ©ens qu’Ă©moustillĂ©s. L’honnĂªtetĂ© nous oblige aussi Ă  reconnaĂ®tre que, derrière nous, les anciens au portable – dont l’un vit pour partie la surditĂ© d’un Beethoven finissant – sont emballĂ©s et, dès la dernière note, avant mĂªme le silence qui suit et prĂ©cède les applauses, annoncent leur verdict :

 

– C’est beau !
– Oh oui, ça, c’est de la musique.
– Heureusement que j’ai Ă©teint mon portable ! Je te le reproche pas, mais tu aurais pu m’y faire penser.

 


Ă€ suivre.

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 10/16

Nicolas Horvath Ă  la Philharmonie de Paris, le 17 mai 2019. Photo : Bertrand Ferrier.

L’artiste, comme l’humain lambda que nous sommes et qu’il est parfois, c’est un type qui fait des choix. En revanche, c’est aussi un type qui raconte rarement les choix qu’il n’a pas faits, qu’il n’aurait pas dĂ» faire, qu’il a faits mais qu’il a parfois regrettĂ©s. Officiellement, dans sa vie, tout va bien, tout es super et, comme le chantait François BĂ©ranger, « tout l’monde s’aime, on frapp’ dans les mains ». Dans cet Ă©pisode de notre entretien au long cours, Nicolas Horvath

  • dissout ces mensonges,
  • dĂ©crypte le storytelling et
  • raconte en insider
    • l’ambition,
    • les doutes et
    • les joies d’un pianiste virtuose Ă  l’assaut de la montagne Ubisoft.

10.
Le travail en équipe, une chorégraphie musicale

Nicolas, dans le précédent épisode, tu as commencé de nous exposer le making of ton concert autour de la BO d’Assassin’s Creed, notamment en nous expliquant que tu voulais tout faire dans les règles, ce qui rend les progrès lents et parfois impossibles. Dans ta carrière de concertiste et de musicien de studio, tu avais déjà expérimenté ces problèmes consubstantiels aux pulsions créatives. Partant, tu avais conscience que, pour le projet Assassin’s Creed, l’exigence qui t’animait pouvait te conduire à une nouvelle déception – car, et tu le revendiques, ton parcours artistique est assez créatif pour associer une longue liste d’impasses ou de catastrophes à une longue liste de succès voire de triomphes.
C’est exact. Et je précise que je n’ai pas honte de tenter des aventures qui virent au fiasco, soit parce qu’elles tournent court en termes de tournée, soit parce qu’elles finissent en eau de boudin alors qu’un travail considérable avait déjà été engagé. Non, je n’ai pas honte de ces échecs et, si j’étais un peu provocateur, j’ajouterais : au contraire !

Ce n’est pas de la provocation, si ? D’une part, celui qui n’échoue jamais n’a jamais rien tenté ; d’autre part, selon le fameux proverbe horticole, « celui qui ne se plante pas ne pousse jamais »…
Complètement d’accord. Quand tu essayes des choses très différentes et que, par conséquent, tu sors de ta routine, du prévisible, du bien balisé, oui, tu peux te planter ou on peut te planter. L’idéal est d’arriver à trouver un équilibre entre les projets stimulants qui n’arrivent pas à bon port et les projets excitants qui finissent bien.

 

« Parfois, les éditeurs ont envie de mettre des coups de boule »

 

Ricet Barrier chantait :

J’suis un’ cigale et, quand je chante,
Dès qu’j’ai mill’ ball’, j’marche au foie gras.
Mais quand j’suis pauvre, l’foie gras r’présente
Mon hareng saur pendant un mois
,

rappelant que, dans la plupart des cas, un artiste doit savoir accepter les moments d’exultation orgasmique « quand ça marche » et les moments de dĂ©pression carabinĂ©e, « quand ça marche pas » – mĂªme si les premiers sont en gĂ©nĂ©ral plus faciles Ă  accepter que les seconds.
Je ne suis pas un fanfaron. Quand ça galère, je ne te cache pas que ce n’est pas facile tous les jours. NĂ©anmoins, dans ces moments down, j’essaye de me rappeler que cela correspond Ă  ma vision de la vie d’artiste. De la libertĂ© de l’artiste, aussi. Je ne supporterais pas de remĂ¢cher toujours la mĂªme soupe tellement servie et resservie qu’elle en aurait perdu sa sapiditĂ©. Je veux aller de l’avant, tenter, oser, abandonner ma zone de confort si j’imagine que ça en vaut le coup, inventer et crĂ©er, quitte Ă  me prendre des portes voire des murs !

Nous Ă©voquons les difficultĂ©s mais pour Assassin’s Creed, tu es allĂ© Ă  dame parce que tu es tĂªtu, bien introduit (si j’puis dire), reconnu pour ton travail dans ce domaine… et grĂ¢ce Ă  ce qui peut passer pour un dĂ©tail : tu n’as jamais postĂ© tes transcriptions non officielles sur YouTube.
Oui. C’est aussi grĂ¢ce Ă  cela que nous avons rĂ©ussi Ă  convaincre et l’éditeur, et le label. Parce que c’est comme jouer du piano debout : c’est peut-Ăªtre un dĂ©tail pour vous mais, pour eux, ça veut dire beaucoup.

 

 

Certains pirates expliquent, avec plus ou moins de bonne foi, qu’ils veulent « rendre hommage ».
Certes, so what ? MĂªme s’ils sont sincères, leur excuse est daubĂ©e puisque la musique ne leur appartient pas et, par consĂ©quent, ils ne peuvent pas en disposer Ă  leur guise ! C’est frustrant, car tu n’es pas en capacitĂ© de faire ce que tu voudrais et que tu estimes gĂ©nial, mais c’est aussi plus juste et plus fructueux Ă  long terme. Regarde, toi, tu tiens un blog culturel. Si on te piquait un article pour le transformer en podcast Bertrand Ferrier sans ton autorisation, tu n’aurais pas envie de mettre un coup de boule au type qui fait ça ?

Carrément, mais en plus sale que ça.
Ça t’est arrivé ?

Oui, sur un autre site bien plus en vue que le mien, j’ai retrouvĂ© des photos que j’ai prises et publiĂ©es sur mon site, et elles avaient Ă©tĂ© mises en ligne sans autorisation, sans crĂ©dit et sans vergogne…
Ben c’est pareil pour les éditeurs. Ils ont envie de mettre des coups de boule. Alors si, après, les mecs viennent, mielleux, dire : « Au fait, je peux utiliser la musique dont vous avez les droits ? », ben devine leur réponse…

 

« Certains incompétents t’envoient des parpaings sous couvert d’ingénuité »

 

Cette fois, ç’a mis du temps mais c’est passé.
Oui ! Le temps m’a parfois paru très long, car c’est toujours plus long quand tu fais les choses dans les règles. NĂ©anmoins, Ă  l’arrivĂ©e, mĂªme si ce n’était pas la première fois que nous parvenions Ă  un tel exploit, ça n’en reste pas moins

  • une grande joie,
  • une sacrĂ©e fiertĂ©, et
  • un vrai plaisir de travailler en Ă©quipe.

Un pianiste est un solitaire qui travaille en équipe ?
Ă€ l’évidence, surtout quand il entre dans un projet qui dĂ©passe sa petite personne. Par exemple, pour le prochain album de Mortiis, je prĂ©pare un bonus track, Ă  savoir la transcription d’une chanson de ce projet metal. J’ai envoyĂ© la bande Ă  HĂ¥vard Ellefsen. Il a trouvĂ© ça super… mais il m’a demandĂ© de supprimer des trucs. J’aurais pu lui dire : « Attends, coco, t’es mignon, j’ai bien bossĂ©, j’ai payĂ© mon accordeur avant d’enregistrer, si ça te plaĂ®t pas, je l’édite de mon cĂ´tĂ© et ciao ! »

 

 

Tu y as pensé ?
Oui et non. Bien sĂ»r que tu es déçu quand quelqu’un pour qui tu as bossĂ© Ă©met  des rĂ©serves. Pas besoin dâ€™Ăªtre artiste pour Ă©prouver de tels pincements au cÅ“ur ! Le fameux « Moi, j’aurais pas fait comme ça » ou « J’aime bien Ă  part », ça TUE ! Sauf qu’une collaboration, c’est une danse Ă  plusieurs. Et ça n’est pas rare que tu te retrouves avec une dizaine de personnes Ă  circonvenir, dont certains ont lĂ©gitimitĂ© Ă  s’exprimer quand d’autres sont Ă  la fois incompĂ©tents musicalement et intellectuellement, disons, rudimentaires, ce qui ne les empĂªche pas de donner leur avis… parfois avec d’autant plus d’assurance que, comme ils n’y connaissent RIEN en musique, ils se sentent autorisĂ©s Ă  te balancer des parpaings sous couvert d’ingĂ©nuitĂ©.

Pour effacer l’hypothèse de ces « parpaings ingĂ©nus », dans le trailer du concert Assassin’s Creed, mignon tout plein, l’équipe du projet se couvre de compliments et d’admiration mutuelle. J’imagine que, mĂªme si l’ambiance Ă©tait bonne et l’envie d’aboutir commune, la nĂ©gociation entre juristes, directeur artistique, transcripteurs, grouillots gravitant autour des dĂ©cideurs et, accessoirement, interprète, n’a pas Ă©tĂ© un long fleuve tranquille !
Pas toujours.

Racontons ça dans un prochain épisode.
HĂ¢te !


Ă€ suivre !

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 9/11

Détail de la première de couverture

SecouĂ© par les polĂ©miques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) qu’il dĂ©cide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquĂªte de terrain. Il cherche Ă  vĂ©rifier si, oui ou non, les EuropĂ©ens venant aux AmĂ©riques pour goĂ»ter le breuvage sont des gens fragiles fascinĂ©s par un gourou ou s’ils conservent leur capacitĂ© de rĂ©flĂ©chir, autrement dit leur autonomie.
La rĂ©ponse, Ă©videmment, ne pourra Ăªtre binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se rĂ©vèle assez Ă©clairant. Cet expĂ©rimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, prĂ©fère parler de pèlerin – aspire Ă  tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une prĂ©sence (…) dont il s’agira d’Ă©prouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une dĂ©marche de catalogage personnel de diverses formes de mĂ©decines traditionnelles. Il se dĂ©finit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thĂ©rapeute Ă©nergĂ©tique ». Or, le voici confrontĂ© au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisĂ© au dĂ©but de cette traversĂ©e. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entitĂ© parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placĂ© dans une position d’enquĂªteur ». Il connaĂ®t la vĂ©ritĂ©, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vĂ©ritĂ© susceptible d’Ăªtre Ă©prouvĂ©e par le corps ». Si la dĂ©marche est intellectuelle, elle passe par une « dĂ©lĂ©gation de l’interprĂ©tation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autoritĂ© de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacitĂ© proprement apocalyptique de la plante. En rĂ©alitĂ©, l’oscillation est biaisĂ©e : pour accĂ©der Ă  la plante, je dois passer par le maĂ®tre. Son diagnostic est donc dĂ©jĂ  une manière de travailler la suggestibilitĂ©, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire Ă  l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fĂ»t-ce avec Ă©tonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment oĂ¹ une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnĂ©e.
Il y a quelque chose d’Ă©tonnant dans le dĂ©placement de la dĂ©marche intellectuelle de l’expĂ©rimentateur : le diagnostic dĂ©livrĂ© par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit Ăªtre vĂ©rifiĂ© par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et dĂ©lirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de prĂ©-valider des « vĂ©ritĂ©s extĂ©rieures » sous prĂ©texte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroĂ®t la capacitĂ© d’adhĂ©sion d’un adepte Ă  un processus qui, sans cela, risquerait de paraĂ®tre lĂ©ger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expĂ©rimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargĂ©s de « fonder la validitĂ© de la vĂ©rification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère Ă  une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structurĂ© par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me rĂ©vèlent la vĂ©ritĂ©. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de lĂ  ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas dotĂ© d’un « bureau des constatations mĂ©dicales » chargĂ© de vĂ©rifier la rĂ©alitĂ© de guĂ©risons miraculeuses ?
Ce nonobstant, par-delĂ  les similitudes (consommation d’une dĂ©coction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guĂ©rison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanĂ©e du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilitĂ© de l’expĂ©rience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dĂ©pend pas que de ma volontĂ©) participe Ă  la singularitĂ© de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une dĂ©marche de soin.
Cette reproductibilitĂ© n’est pas sans danger. Peu Ă  peu, elle conduit souvent l’expĂ©rimentateur Ă  « une adhĂ©sion grandissante Ă  la lecture qui lui a Ă©tĂ© proposĂ©e ». Sans qu’il s’en rende compte, le dĂ©gustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vĂ©rifie l’hypothèse qui devient vĂ©ritĂ©, validant l’aura du maĂ®tre et confortant le siroteur dans la justesse de sa dĂ©marche psychĂ©dĂ©lique. Un tel mĂ©canisme est facilitĂ© par le recours Ă  un idiolecte Ă  la fois spĂ©cifique (« énergie », « dĂ©mon », « infestation »…) et flou. La plasticitĂ© des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue Ă  dĂ©velopper une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, Ă  en croire David Dupuis, le principe d’adhĂ©sion flottante, ce « rĂ©gime d’engagement rĂ©versible et d’ouverture interprĂ©tative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-Ă -dire de rejeter la binaritĂ© du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas Ă  tous les coups. Certains participants Ă  ces expĂ©riences se rĂ©voltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’aurĂ©olant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocitĂ© du cadre interprĂ©tatif et un dispositif perçu comme saturĂ© et vertical ». C’est la preuve plutĂ´t rĂ©confortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En consĂ©quence, l’anthropologue pose que, entre adhĂ©sion bĂ©ate et rejet dĂ©finitif, la plupart des expĂ©rimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant Ă©voluer pour chacun des testeurs. De surcroĂ®t, au-delĂ  de la capacitĂ© de l’officiant Ă 

  • emporter l’adhĂ©sion,
  • arracher la conviction et
  • conforter son client dans son aventure exotique,

la libertĂ© de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guĂ©rir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon Ă©tat avant/après. HĂ©las, cette objectivitĂ© est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guĂ©rison peut toujours Ăªtre expliquĂ©e (adhĂ©sion limitĂ©e Ă  la dĂ©marche, ancrage profond de l’infestation nĂ©cessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliquĂ© de dĂ©duire d’un mal-Ăªtre persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot mĂªme de « guĂ©rison » est compliquĂ© Ă  cerner. GuĂ©rir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’Ăªtre guĂ©ri ? Autant de questions que nous examinerons dans une prochaine notule.


Ă€ suivre !

Petits papiers – 24

Un peu de musique de circonstance en ce mois d’aoĂ»t (capture d’Ă©cran).

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. Ă€ commencer par le nerf de la guerre – des guerres, en fait : la rĂ©clamade de la thune. LĂ , on ne parle pas d’un euro pour acheter un Coco Boer au kiosque de la presse, entendons-nous bien. On parle de beaucoup, beaucoup de thunasse.

 

 

Encore plus, surtout quand on est une pourriture corrompue qui doit nourrir ses affidés pour éviter de passer par la case « élections », donc « éjection » (sans « d », restons corrects pour le moment, tsss, tsss).

 

 

Face Ă  ces basses exigences matĂ©rielles, remettons-nous-en Ă  la dĂ©tection de talent, au-delĂ  de la fille Debbouze. C’est tellement chouette de dĂ©couvrir par hasard des gens douĂ©s…

 

 

… mais c’est vrai que, pour Ă©prouver une joie pleine et profonde, y a pas grand-chose de mieux que la thune.

 

 

Cela Ă©tant, ce plaisir peut avoir des inconvĂ©nients. Par exemple, si tu as un goĂ»t de crotte sur le bout de ta langue, peut-Ăªtre as-tu laissĂ© cet organe traĂ®ner dans des entre-fesses peu propres. Ça rapporte, mais faut aimer s’adonner Ă  l’anulingus.

 

 

Bon, brassons plus large, voulez-vous ? Pour ceux que l’argent dĂ©goĂ»te, je peux leur proposer l’or.

 

 

Enfin, l’or façon sportif français.

 

 

En effet, le sportif français est un truc assez spĂ©cial, du genre qui peut « se rassurer » en Ă©tant « frustrĂ© et sans solution ». C’est pas facile, mais c’est un mĂ©tier, faut savoir Ă  quoi l’on aspire.

 

 

Dans le genre mĂ©tier compliquĂ©, commentateur d’Ă©clipse solaire, c’est bien aussi.

– Alors, lĂ , on voit qu’il fait moins jour qu’avant…
– Tout Ă  fait, Charles-Hubert, tout Ă  fait. DĂ©cidĂ©ment, rien ne vous Ă©chappe ! Comme diraient les spĂ©cialistes : la luminositĂ© est moindre, c’est-Ă -dire qu’on voit moins clair qu’avant car l’obscuritĂ© est lĂ©gèrement plus intense. Du reste, c’est pour cela que l’homme a inventĂ© les lampadaires. Oh, vous ai-je narrĂ© la folle histoire des becs Ă  gaz ?
– Oui, trois fois en une demi-heure, mais des tĂ©lĂ©spectateurs viennent peut-Ăªtre de nous rejoindre, enfin, alors rĂ©pĂ©tez-la. De toute façon, j’ai plus rien Ă  dire.

 

 

Sinon, petit-fils de, sans vergogne ni dignitĂ©, ç’a l’air pas mal comme job.

 

 

Flic anti-immigration, c’est attirant, aussi – Ă  condition d’accepter que, par la suite, personne ne veuille te serrer la pogne, Ă©videmment.

 

 

En revanche, j’aimerais pas du tout Ăªtre une madame. En tout cas, pas la meilleure madame selon Le Figaro. Apparemment, si t’acceptes ce rĂ´le, t’as plus le droit d’avoir un cerveau. C’est couillon, Ă  cause que ça peut servir.

 

 

Si, un cerveau, ça peut servir. Par exemple, ça permet de s’inspirer des autres pour progresser. Corentin Moutet, pratiquant de tennis, m’a ainsi permis de rĂ©flĂ©chir Ă  quitter le taf en plein topobriefing juste en lĂ¢chant : « DĂ©solĂ©, les gars, je vous aime bien, vraiment, sauf toi et toi, bien sĂ»r, mais, lĂ , faut que que je file Ă©couter mon corps. La musicalitĂ© de ma personne me manque trop. »

 

 

Ce nonobstant et toutefois, attention ! Qui dit sportif professionnel français, dit seringue, à en croire cette formulation éclairante.

 

 

Allez, foin de suce-pince ! Je crois que je vais tout faire pour décrocher un poste de grand reporter au Figaro. Ça permet

  • de soulever des questions de fond,
  • d’approfondir des problĂ©matiques sociĂ©tales et
  • d’Ă©clairer diffĂ©remment notre vision du monde grĂ¢ce Ă  des enquĂªtes
    • fouillĂ©es,
    • audacieuses et
    • joliment torchĂ©es.

Pour un torchon, ça s’impose.

 

 

Ou alors… Oui, attendez, j’ai mieux. Sous-titreur du français vers le français, ç’a l’air sympa aussi. Argh, tout est Ă  refaire.

 

 

Ou conseiller constitutionnel. C’est ça, complice du lobby FNSEA des empoisonneurs. Pas super ragoĂ»tant, mais faut voir les avantages en contrepartie, hein.

 

 

Ou journaliste sportif, pour Ă©crire n’importe comment n’importe quoi sur n’importe quoi. Quand on aime le nouveau thĂ©Ă¢tre, c’est sexy.

 

 

Ou directeur de thĂ©Ă¢tre, un travail oĂ¹ tu interdis des sĂ©ances aux Blancs puis tu t’offusques du racisme. C’est osĂ© mais fringant.

 

 

Pourtant, sportif français, dĂ©cidĂ©ment, je n’en peux mais, ça m’attire. Ça n’a pas l’air super, super fatigant, et t’es quand mĂªme payĂ©. Tentant.

 

 

En revanche, je pourrais pas faire juge des enfants. J’aime pas me trimballer en brassière et montrer mon nombril quand je bosse. Aussi incroyable que cela semble, il doit me rester un peu de dignitĂ©. Dommage !

 

 

Peut-Ăªtre astronaute, alors. Mais astronaute français. Du genre qui fait rĂ©sonner dans l’hyperespace les annonces de la SNCF pour justifier qu’il s’y est pris comme un manche et que, Ă  part coĂ»ter une blinde aux contribuables, il ne sert Ă  rien.

 

 

D’ailleurs, quand t’es astronaute français et que tu t’es ridiculisĂ©, tu emploies les mĂªmes Ă©lĂ©ments de langage que sportif français. Hasard ou rĂ©alitĂ© scientifique ?

 

 

Donc astronaute, sportif ou sous-titreur, je retiens. C’est vrai que sous-titreur, ça donne l’occasion de mettre le dois oĂ¹ ça fait mal.

 

 

Bref, difficile de trancher. Mieux vaut fermer le ban avec des questions-clefs qui honorent le grand journalisme français,

 

 

qui osent les enquĂªtes-publicitĂ©s les plus saisissantes,

 

 

qui rappellent Ă  leurs lecteurs que l’essentiel, c’est le fric, la thune, la caillasse, la moulaga…

 

 

… ou, Ă  la rigueur, les cheveux d’anus.

 

 

Le monde est beau, le futur est gĂ©nial et nous, ben, nous, on fait ce que l’on peut. Ă€ suivre !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 9/16

Philip Glass accompagnĂ© par Anthony Roth Costanzo Ă  l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
  • Inventer de nouvelles formules de concert (performance de 24 h non-stop, enchaĂ®nement de deux concerts complètement diffĂ©rents…),
  • dĂ©fricher de nouveaux rĂ©pertoires (metal+ classique, bandes-son de jeux vidĂ©o…),
  • construire une carrière atypique mais toujours en renouvellement :

tels sont les dĂ©fis que se lance chaque jour Nicolas Horvath. Il nous plonge dans le making of comme si nous manigancions avec lui ses diffĂ©rents exploits…


9.
Ce qui se cache derrière les projets foufous d’un pianiste

Nicolas, tu es un virtuose patenté, un explorateur de répertoires mais aussi un performeur – tu as par exemple donné des concerts de 24 h… Ce 14 juin 2026, tu ajoutes un nouvel épisode à ta saga en donnant deux concerts à la suite dans la prestigieuse salle Gaveau. Raconte-nous comment a germé cette idée presque saugrenue…
C’est très simple.

Ça alors ! Quelle surprise !
Pourquoi ?

Bah, en gĂ©nĂ©ral, tu commences la conversation en disant « alors, ce projet date d’il y a trrrrrrès longtemps », puis tu dĂ©voiles combien c’était compliquĂ© de ouf pour le mettre en Å“uvre. Dès lors, que tu dises : « C’est très simple », excuse-moi mais je trouve ça presque choquant !
Haha, mais c’est pas ma faute, cette fois, c’était très simple. Le spectacle Féérique Satie est programmé à 17 h. Comme la production a loué la salle pour l’après-midi, il y avait un créneau de disponible avant. Mon agent me propose d’en profiter pour donner l’intégrale des études de Philip Glass. Je lui dis oui et non. Oui, j’adore l’idée de donner deux concerts mais, non, pas l’intégrale des études.

Pourquoi ?
Pour deux raisons : d’une part, j’ai dĂ©jĂ  donnĂ© le cycle dans de belles salles, Ă  Paris mais pas que, et je m’en serais voulu de tirer sur la corde alors qu’il y a tant d’autres choses Ă  faire ! D’autre part, que Philip me pardonne, mĂªme si je suis certain que, au fond de lui, il est d’accord avec moi, je trouve les vingt Ă©tudes inĂ©galement gĂ©niales. Pour Ăªtre franc, les dix premières le sont absolument ; les dix dernières sont moins denses, moins cohĂ©rentes aussi.

Sans doute parce que le concept n’est pas le mĂªme entre les deux parties…
En effet ! Les dix premières sont vraiment pensĂ©es comme un cycle ; les dix suivantes sont composĂ©es au fil de l’eau. Sur la première partie, on sent la vision d’ensemble. Il y a un grand Ă©lan qui aboutit dans la dixième Ă©tude – un feu d’artifice impressionnant.

 

 

Tu as pensé à mélanger les études pour voir si l’ensemble fonctionnerait mieux ?
Non mais… HĂ©, pourquoi pas ? Je vais y rĂ©flĂ©chir. C’est tentant, mĂªme s’il faudrait veiller Ă  ne pas briser la cohĂ©rence du premier volet, ou alors en inventer une autre… En tout cas, sur le moment, je n’avais pas envie de redonner une intĂ©grale. Alors, je me suis dit que je pourrais jouer les dix premières et, après l’entracte, interprĂ©ter une Å“uvre que je n’ai jamais jouĂ©e : la rĂ©duction pour violon et piano du concerto pour violon. Ça tombait bien, puisque j’avais rencontrĂ© le violoniste Yuri Revich peu avant, et que ça s’était super bien passĂ©.

Pourquoi le concerto pour violon – donc une pièce écrite pour orchestre et violon, pas pour piano – t’attirait-il ?
Hum, comme tu le sais, je connais pas mal le catalogue du compositeur ; j’ai arpentĂ© de long en large toutes les pages pianistiques ; or, j’estime que ce concerto, c’est la quintessence de Philip Glass. Il me fait regretter de nâ€™Ăªtre que pianiste. J’aimerais Ăªtre violoniste rien que pour jouer cette Å“uvre ! VoilĂ  des annĂ©es que je tanne l’entourage du compositeur pour qu’ils m’autorisent Ă  la transformer en concerto pour piano, carrĂ©ment. Jusqu’à prĂ©sent, ils m’ont refusĂ© cet honneur. C’est leur droit puisque les droits, justement, leur appartiennent… mais je ne dĂ©sespère pas qu’ils changent d’avis !

Qu’est-ce qui te plaît particulièrement ?
Les harmonies. Elles sont incroyables. Et la tension qui parcourt l’œuvre, aussi. Glass l’a composĂ©e pour rendre hommage Ă  son père dĂ©funt mais sans y glisser une once de mĂ©lo, uniquement de la tension.

 

« J’aime jouer les transcriptions de BO de jeux vidéo »

 

Si tu survis Ă  ces deux concerts du 14 juin, tu pourras te tĂ©lĂ©porter au 23 juin, Ă  la Philharmonie (après Cortot et Gaveau, ça ressemble Ă  un strike…), oĂ¹ tu vas concrĂ©tiser une aventure musicale, certes, mais aussi juridique, technique, collective et cependant intime.
On peut le dire, ce n’est pas du tout exagéré !

À cette occasion, tu joueras des transcriptions de la bande originale de plusieurs épisodes d’Assassin’s Creed. On pourrait croire que, pour un virtuose, jouer des musiques de jeu vidéo, c’est une récréation et une facilité. La vérité est assez éloignée de cette supputation…
Le 23 juin est le résultat d’un projet au long cours. Au trrrrès long cours.

Je te retrouve ! Si tu m’avais encore dit : « C’est très simple », on aurait arrĂªtĂ© l’interviouve pour que tu puisses appeler les secours en urgence…
En réalité, ç’a commencé assez simplement : je suis fan du jeu. D’une manière générale, fut un temps (concrètement jusqu’à la Wii et la PS3, mes dernières consoles), je jouais beaucoup aux jeux vidéo.

 

 

On parle de 2007, un temps que les moins de vingt ans peuvent Ă  peine connaĂ®tre ! Qu’est-ce qui t’a poussĂ© Ă  arrĂªter ?
Le temps, d’abord. C’est très chronophage, de jouer, et je n’avais plus la disponibilité nécessaire, tant d’un point de vue planning que d’un point de vue mental. Aujourd’hui, s’ajoute le fait que j’ai un jeune enfant. Dans la mesure du possible, j’essaye de le préserver des écrans et de ne pas lui donner l’exemple d’un père game addict.

Tu as néanmoins gardé un goût pour la musique qui accompagne l’image animée.
Pour le jeu vidĂ©o, mĂªme si je ne suis plus pratiquant, et pour la musique, bien sĂ»r, d’autant que ma tournĂ©e Joe Hisaishi / Studio Ghibli a Ă©tĂ© un hĂ©naurme succès. Ă€ une Ă©poque, tout le monde avait un p’tit peu peur du classique. Beaucoup de concerts peinaient Ă  Ăªtre rentables. Avec Joe Hisaishi, on blindait Ă  chaque date. Rends-toi compte : Ă  Lyon, on a fait sept fois la salle Molière, et elle Ă©tait pleine Ă  craquer. Ça reprĂ©sente quelque chose comme 4200 places vendues. Qui dit mieux ?

Tu ne t’en es pas tenu au Studio Ghibli.
Non, j’avais aussi monté un programme Tim Burton. La négociation était simplifiée par le fait que j’avais joué avec Dany Elfman ; et mon agent était le tourneur du concert Tim Burton. Ça aide aussi !

 

« L’alignement des planètes ne suffit pas toujours »

 

Admettons-le : tu es attaché à ce type de répertoire. Mais quand, comment et pourquoi Assassin’s Creed ?
L’idée a émergé pour trois raisons qu’on a évoquées, plus une quatrième.

  • J’aime Assassin’s Creed,
  • j’aime les musiques qui l’accompagnent,
  • j’aime jouer des transcriptions de BO

(je jouerai d’ailleurs un concert Vladimir Costa le 17 décembre à Cortot mais, si j’en parle maintenant, je sens que tu vas me dire que je perds le fil…

Tu as raison dâ€™Ăªtre prudent.
… donc je n’en parle pas), et

  • il se trouve que mon agent est aussi le tourneur d’Assassin’s Creed en version symphonique.

 

 

Ça s’annonçait bien.
Oui, mais l’alignement des planètes ne suffit pas toujours ! Les concerts Candle Light ont mis le nez dans le rĂ©pertoire d’Assassin’s Creed. Ils ont montĂ© un projet sur la BO, qui a Ă©tĂ© un four et a vite disparu. Donc il a fallu recrĂ©er un climat de confiance avec Ubisoft. D’autant que, disons les choses tout rond, pour l’éditeur des jeux vidĂ©o, mĂªme si tu joues cent dates et que c’est blindĂ©, Ă  leur Ă©chelle ça va pas leur rapporter bĂ©zef ! Ils peuvent perdre gros en termes d’image sans gagner gros en termes de business. Dès lors, un mec, mĂªme avec un bon pedigree, qui leur dit : « Je voudrais faire une tournĂ©e avec les transcriptions de votre sĂ©rie », ça n’entre pas dans leurs prioritĂ©s.

MĂªme si beaucoup de pianistes, amateurs ou non, piochent dans le rĂ©pertoire du jeu vidĂ©o sans demander l’autorisation et sans payer un kopeck…
Tu as raison, il y a beaucoup, beaucoup de monde qui publie des enregistrements de transcriptions sauvages sur YouTube. Ils pourraient tous Ăªtre poursuivis car c’est complètement interdit.

Sauf que YouTube est souvent une zone de non-droit.
Exact ! RĂ©sultat, les Ă©diteurs n’attaquent pas systĂ©matiquement, mais ils gardent un Å“il sur ce qui se fait. Ça leur permet d’avoir un aperçu des attentes du public. Ils voient ce qui marche et ce qui ne marche pas.

 

« J’ai affronté une alternative complexe »

 

C’est peut-Ăªtre aussi pour ça qu’ils laissent faire…
Peut-Ăªtre. Mais ils ne sont pas inactifs pour autant : les gars qui jouent leurs transcriptions illĂ©gales sur YouTube sont blacklistĂ©s. MĂªme s’ils ont des millions de followers et pourraient donc vendre des centaines de milliers de disques, ils n’ont pas le droit de jouer leurs transcriptions sur scène ou sur disque. Alors, oui, ils deviennent cĂ©lèbres, ils touchent sans doute quelques milliers de dollars grĂ¢ce Ă  leur nombre de vues considĂ©rable ; en revanche, ils ne peuvent pas pleinement exploiter cette notoriĂ©tĂ© pour dĂ©velopper leur carrière.

Dans ce contexte, quelle conduite as-tu choisi de tenir ?
En quelque sorte, j’ai affronté une alternative complexe, quasiment un dilemme :

  • sortir des transcriptions sur YouTube, espĂ©rer pĂ©ter les compteurs et attirer les projecteurs sur moi, mais cela Ă©quivalait Ă  renoncer Ă  tout espoir de travailler avec Ubisoft ; ou
  • Ă©viter ce type de piratage et nĂ©gocier patiemment avec ceux qui dĂ©tiennent les droits, afin de donner une existence et une reconnaissance officielles Ă  cette musique… quitte Ă  tout perdre si, pour une raison ou une autre, l’éditeur se braquait ou « oubliait » de me rĂ©pondre.

Comme je ne voulais pas faire les choses à la barbare, mon choix s’est vite porté sur l’hypothèse la plus sûre… mais aussi la plus risquée !


Ă€ suivre…

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 8/11

Détail de la première de couverture

Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, mĂªme ce qui devrait nous protĂ©ger du danger.

  • Les armes, c’est dangereux.
  • La police, c’est dangereux.
  • Les religions et autres spiritualitĂ©s, c’est dangereux.

Parce que les religieux dĂ©testent les mĂ©crĂ©ants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrĂ©es hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point Ă  la modĂ©ration.
Depuis une cinquantaine d’annĂ©es, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la dĂ©monstration en partant Ă  la conquĂªte du marchĂ© occidental, notamment amĂ©ricain. Son expansionnisme a transformĂ© les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’YsĂ© Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accĂ©lĂ©rĂ©e a entraĂ®nĂ© sa cohorte de dĂ©rives.

  • DĂ©tournement d’argent,
  • enrichissement personnel,
  • obsession commerciale,
  • violences sexuelles,
  • rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
  • terrorisme de masse

marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux dĂ©phasĂ©s, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa sĂ©rie sur « L’hindouisme Ă  l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’Ă©pisode sur « La ruĂ©e vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 aoĂ»t 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivitĂ© croissante de l’ayahuasca ait inquiĂ©tĂ© les braves autoritĂ©s hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026). En revanche, l’objet de cette inquiĂ©tude peine Ă  Ăªtre nommĂ©. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvĂ©s morts, mutilĂ©s, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prĂ©texte pour associer

  • « nĂ©ochamanisme »,
  • « manipulation de la conscience » et
  • « emprise mentale ».

Ayant lui-mĂªme naviguĂ© dans ces eaux troubles, l’auteur s’Ă©tonne d’un traitement Ă  ce point approximatif. A-t-il Ă©tĂ© victime d’un « lavage de cerveau » administrĂ© par un « mouvement sectaire » ? Il rĂ©fute sans hĂ©sitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il rĂ©vèle sa faible « validitĂ© empirique ». Son succès est liĂ© Ă  sa faiblesse : comme il n’est fondĂ© sur aucune analyse solide, il peut Ăªtre appliquĂ© Ă  un tas de situations, notamment Ă  un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phĂ©nomènes Ă  examiner que des Ă©vĂ©nements utilisĂ©s pour prouver l’applicabilitĂ© du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dĂ©nonciateur recourt Ă  la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnĂ©rable, exposĂ© Ă  une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme

  • clos,
  • opaque et
  • potentiellement coercitif ».

Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisĂ© par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’Ă©taye ? Qu’importe ! La rhĂ©torique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dĂ©nonçant sans relĂ¢che le « danger diffus » qu’elle relève dans les activitĂ©s situĂ©es « aux marges du religieux et du thĂ©rapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idĂ©e que les pratiques thĂ©rapeutico-religieuses peuvent prĂ©senter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraĂ®ner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quĂªte et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractĂ©risĂ©es et comprises si peu spĂ©cifiquement.
En France, la plante elle-mĂªme est classĂ©e comme stupĂ©fiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dĂ©nonçant des « sectes europĂ©ennes usant de la substance pour parvenir Ă  ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerositĂ© de l’association entre

  • stupĂ©fiants,
  • prĂ©sence d’une autoritĂ© charismatique,
  • isolement social et
  • cadre interprĂ©tatif fermĂ©.

Dans ces cas prĂ©cis, l’ayahuaca, substance très dĂ©sorientante – euphĂ©misme – Ă  en croire le tĂ©moignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques

  • relationnelles,
  • symboliques et
  • institutionnelles »

en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la raretĂ© ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. Ă€ l’inverse,

  • les soupçons psychologiques,
  • les dĂ©nonciations toxicologiques et
  • les avertissements sociaux

disent quelque chose du rapport politique Ă  la libertĂ© des citoyens. Tout se passe comme si la plante Ă©tait moins la cause de l’Ă©moi national que l’effrayante aspiration Ă  une autre vĂ©ritĂ© (forcĂ©ment fausse, au moins en partie, comme toutes ses consÅ“urs) que La Pravda Ă©tatique. Au reste, l’aspiration Ă  une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grĂ¢ce Ă  ce cadre Ă  la France qui se hĂ©risse Ă  cause de ce prĂ©texte mystique. Juridiquement, psychĂ©dĂ©lique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.


Ă€ suivre !

Fruits de la vigne – Los frailes 2024

Photo : Bertrand Ferrier

VoilĂ  long de temps que nous n’avions chroniquĂ© quelque boutanche, et voici qu’une main bien aimable nous offre de dĂ©couvrir un vin espagnol, en l’espèce un monocĂ©page honorant le mourvèdre (« monastell » en castillan, ce qui a pu inspirer le joli marketing de l’Ă©tiquette, appuyĂ© par le fait que « la vinification est effectuĂ©e dans les anciens pressoirs des moines » : en Å“nologie, le storytelling est dĂ©sormais essentiel). Jadis producteurs de vin en vrac, les vignerons responsables du breuvage tentent une montĂ©e en gamme qui s’affiche Ă  Paris autour de dix euros – hors frais de cochon, on peut le trouver sur Internet Ă  moins de neuf euros la quille.
La tisane post-monacale assume une treizaine de degrĂ©s, et sa robe ne joue pas les mijaurĂ©es, ce qui nous permet d’employer un terme qui se fait rare, hĂ©las. Dans le chaud de l’Ă©tĂ©, elle assume

  • une teinte lĂ©gèrement griotte,
  • un velours clair et
  • une texture aĂ©rĂ©e.

Son nez n’est (haha) pas simple Ă  caractĂ©riser. On y dĂ©cèle

  • une prĂ©dominance de sucre,
  • une pincĂ©e de notes boisĂ©es, type bois de senteur, et
  • une pointe oscillant entre Ă©pices (cannelle ?) et fruits confits.

Sa bouche est ambiguĂ«. Selon l’estime dans laquelle on la tient, on la pourra bombarder comme

  • concentrĂ©e ou unidimensionnelle,
  • agrĂ©ablement directe ou manquant de profondeur,
  • Ă©quilibrĂ©e ou peu Ă©baubissante en dĂ©pit d’une pointe d’amertume bienvenue.

En rĂ©alitĂ©, il s’agit d’un vin très doux et fort agrĂ©able pour peu que l’on ne le confronte pas Ă  des mets trop toniques qui risqueraient d’Ă©touffer ses qualitĂ©s au lieu de les Ă©toffer, et hop. En bref, profitons de sa simplicitĂ© sans chichi dans un monde oĂ¹, souvent, « on a le cÅ“ur trop vieux pour penser un enfant » (Rainer Maria Rilke, Vergers, in : Mon beau navire, Ă´ ma mĂ©moire. Un siècle de poĂ©sie française (Gallimard, 1911-2011), Gallimard, « PoĂ©sie », 2011, p. 161).