
C’est un livre emmenĂ© au off d’Avignon pour agiter les mĂ©ninges entre
- tractage,
- happening et
- représentation.
Une enquĂªte aux frontières de plusieurs sujets captivants :
- l’usage occidental des stupĂ©fiants,
- les questions
- d’exotisme,
- d’authenticitĂ©,
- de décolonisation,
- de marchandisation de l’autre,
- la problématique des « thérapies alternatives » et des limites de la médecine,
- la diversité des états de conscience,
- l’emprise – sectaire ou non – de gourous charismatiques
- les dérives de ceux qui affirment lutter contre ce phénomène, voire
- le rĂ´le de l’anthropologie et de l’anthropologue dans la construction d’un regard sur la sociĂ©tĂ© française et dite « autochtone », etc.
dont nous avons commencĂ© la lecture publique sur ce site le 5 aoĂ»t 2026. Voici dĂ©sormais rassemblĂ©s en un post les onze Ă©pisodes de cette traversĂ©e trouble mais souvent fort stimulante (haha), racontĂ©e par David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026).
1.
Les préliminaires
De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’EuropĂ©ens dans ses rets.
- Signe d’un malaise social grave et gĂ©nĂ©ralisĂ© ?
- Expression presque extrĂªme d’un vide intĂ©rieur que seule peut remplir une expĂ©dition expĂ©rimentale ?
- Objet marketing habilement dĂ©veloppĂ© par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
- « sagesse ancestrale »,
- « retour à la vérité naturelle »,
- « reconnexion avec un monde des esprits oubliĂ© fors l’Amazonie » ?
- Ou manipulation mentale destinĂ©e Ă des esprits faibles, un peu paumĂ©s, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contestĂ© par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, Ă©conomiquement et humainement ?
Avec son livre, David Dupuis propose
- une expérience,
- une enquĂªte et
- une critique
visant Ă cerner
- les enjeux,
- la réalité et
- les limites
d’une anthropologie d’un phĂ©nomène au croisement entre
- spiritualité,
- psychologie et
- recherche d’ailleurs forcĂ©ment au pluriel.
Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquĂªteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacrĂ© à « la plante qui fait voir » et qu’il expĂ©rimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, prĂ©sident exĂ©cutif », l’on
- « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
- promeut des recherches « en médecines traditionnelles » et
- vend, entre autres, des « retraites avec plantes maĂ®tresses » visant à « guĂ©rir des blessures Ă©motionnelles et psychologiques » et à « rĂ©aliser un travail d’introspection et de dĂ©veloppement personnel ».
Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alertĂ© au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques Ă la validitĂ© thĂ©rapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger rĂ©el pour la santĂ© physique et mentale de ceux qui s’y prĂªtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son cĂ´tĂ©, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panĂ©gyrique monolithique en Ă©change de sa bonne volontĂ© devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout Ă fait intĂ©ressant, pour dĂ©noncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit Ă charge » tĂ©moignant d’une « unilatĂ©ralitĂ© grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dĂ©nigrement
- systématique,
- rationaliste,
- positiviste,
- progressiste et
- laĂ¯ciste »,
fermez le ban. Pour lui, ce texte synthĂ©tise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du nĂ©o-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traĂ®trise rĂ©ciproques que pousse la question de l’ayahuasca.
- MĂªme si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgitĂ© d’ayahuasca qu’il conviendrait pour complĂ©ter une cure,
- mĂªme s’il a testĂ© – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines Ă touristes fĂ©rus de « mĂ©decine traditionnelle », ce qui l’amènera Ă interroger l’approche jusque-lĂ très louangĂ©e du French doctor,
- mĂªme s’il a assistĂ© – Jacques Mabit le lui a accordĂ© mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – Ă des sĂ©ances de sirotage d’ayahuasca sans lui-mĂªme absorber le breuvage,
l’anthropologue commence par raconter comment il a vĂ©cu son expĂ©rimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquĂªtes de terrain ne semblant pas toujours avoir Ă©tĂ© linĂ©aires et l’auteur est Ă©tonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? VoilĂ ce que nous dĂ©couvrirons dès la prochaine notule Ă ce sujet. Ă€ suivre ou Ă dĂ©couvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant
- drogue,
- soupçon de sectitude, et
- polémiques étatiques,
l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-Ăªtre satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste
- des rencontres,
- des émotions,
- des curiosités,
- des brava et
- des questions.
C’est pas si pire, je crois.)
*
2.
La dégustation
Attention, on est parti pour une première sĂ©ance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle pĂ©ruvienne. Le rĂ´le du chaman-prĂªtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, Ă©voquĂ© dans le post prĂ©cĂ©dent et qui, dans la cabane destinĂ©e Ă la cĂ©rĂ©monie, est surplombĂ© par des icĂ´nes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prĂªtre catholique dĂ©diĂ© Ă Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prĂªtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont prĂ©sents. Des règles sont Ă©dictĂ©es, plus ou moins sous forme de conseils, comme
- vomir dans les seaux prévus à cet effet,
- ne pas communiquer avec les petits camarades,
- « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
- demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.
(On synthĂ©tise, mais il faut bien : on en est Ă la page 11 et ceci est dĂ©jĂ la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a
- de l’encens,
- du sel,
- de l’eau bĂ©nite et
- des gestes qui se répètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».
Des chants s’Ă©lèvent. Le maĂ®tre
- s’oint,
- souffle du tabac et
- invite les intéressés à siroter « le breuvage »,
lui-mĂªme finissant par ingurgiter une bolĂ©e Ă son tour pendant que « son Ă©pouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumĂ©es ». Ensuite,
- noir et silence,
- chants et tabac,
- eau de Cologne et mélopées.
Disparition du temps, raconte Ă©galement l’auteur. NausĂ©e. Hallucinations bigarrĂ©es. Fragments. SpĂ©cularitĂ© de la pensĂ©e qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournĂ©e d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sÅ“ur. Lui apparaissent
- des visages familiers,
- un serpent,
- des « yeux insondables » et
- une « fatigue tranquille ».
Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les Ă©changes se traduisent par une expĂ©rience « qui s’Ă©tait tissĂ©e d’un langage commun » (page 28, il Ă©voquera des synchronicitĂ©s « tissĂ©es de rencontres », page 103, plus fort, « d’une vĂ©ritable Ă©cologie de l’expĂ©rience [« coconstruite »] oĂ¹ se tressent cadres culturels, relations sociales, Ă©tats affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volontĂ© de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier chapitre joue les dĂ©friseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tĂ´t ». On se retrouve avec l’auteur Ă Tarapoto. On dĂ©couvre son intĂ©rĂªt pour une « expĂ©rience visionnaire » qui serait « travaillĂ©e par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiquĂ© par un scientifique occidental). Ă€ Takiwasi,
- « le médical,
- le religieux et
- le rituel
ne sont pas cloisonnĂ©s ». C’est aussi ce qui attire des EuropĂ©ens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supĂ©rieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisĂ©e, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe Ă une « économie contemporaine du salut oĂ¹
- la guérison,
- la quĂªte spirituelle,
- l’engagement Ă©cologique et
- la formation professionnelle
s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au PĂ©rou,
- une psychothérapeute quasi quinqua toujours en vie malgré cinq accidents,
- un cadre trentenaire lassé de ses « états dépressifs »,
- une mĂªme pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.
Plusieurs expriment leurs dĂ©sillusions tant mĂ©dicales que psychothĂ©rapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » portĂ© par « un intĂ©rĂªt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et lĂ .
- Éthique (« les peuples premiers ont prĂ©servĂ© la forĂªt amazonienne »),
- politique (« nous, on a tout détruit, en Europe ») et
- mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)
se mĂªlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur dĂ©signe comme celui des « mobilitĂ©s spirituelles ». Au cÅ“ur de cette curiositĂ© attisĂ©e avec opiniĂ¢tretĂ© par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui Ă©rige les sociĂ©tĂ©s autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme mĂ©diatrices d’un savoir thĂ©rapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coĂ¯ncider avec son dĂ©sir. Le mythe du bon sauvage connectĂ© Ă la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grĂ¢ce Ă une tisane qui secoue dĂ©voile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rĂªver « se guĂ©rir » mais aussi « rĂ©parer une civilisation jugĂ©e dĂ©voyĂ©e » grĂ¢ce Ă l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianitĂ©, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers Ă©tiquetĂ©s « pèlerins ». Dans leur diversitĂ©, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de prĂ©sence, un lieu oĂ¹ quelque chose peut
- se manifester,
- répondre ou
- se dérober ».
De mĂªme, l’ayahuasca peine Ă trouver une Ă©pithète, « hallucinogène » ou « psychĂ©dĂ©lique » Ă©tant peu valorisĂ©s, euphĂ©misme. En consĂ©quence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » oĂ¹ elle est perçue « non seulement comme guĂ©risseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». Le cĂ©lèbre philosophe de l’anthropologie sociĂ©tale ne chantait-il pas :
il y a des ombres dans « je t’aime », pas que de l’amour, pas que ça ?
*
3.
L’induction
Souvent cantonnées
- Ă l’austĂ©ritĂ©,
- Ă l’ennui ou
- au flonflon des évidences sinon des camemberts en plastique,
certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parentĂ© avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menĂ©s, ils rendent
- signifiant l’insignifiant,
- intéressant le banal et
- ample l’Ă©triquĂ©.
David Dupuis semble animĂ© par cette conviction puisqu’il aspire Ă transformer un phĂ©nomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand mĂªme – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunĂ©ment se promener le long d’un chemin. Pour lui, le dĂ©sir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agrĂ©able (ce qui la rend sans doute plus dĂ©sirable pour ses adeptes, dans la mesure oĂ¹ elle exclut le plaisir coupable – forcĂ©ment coupable – du stupĂ©fiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dĂ©gueulasse) est le rĂ©sultat d’une « construction issue de l’entrecroisement
- d’imaginaires globaux,
- de dynamiques marchandes et
- de transmissions locales » mais biaisĂ©es pour Ăªtre davantage marchandisables.
Dans l’imaginaire des participants Ă la cĂ©rĂ©monie,
- la consommation d’un hallucinogène serait une rĂ©demption face au mĂ©chant Occident,
- l’usage de la plante une rĂ©ponse aux thĂ©rapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guĂ©rir, et
- le recours Ă l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – mĂªme dans un monde rĂ©putĂ© patriarcal – qui aurait dĂ©sertĂ© notre sociĂ©tĂ© europĂ©enne.
En tĂ©moigne le groupe de parole qui suit la soirĂ©e d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dĂ©gueulasse. David Dupuis y dĂ©cèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le dĂ©sordre de la veille » contrĂ´lĂ©e par le French doctor qui prĂ©side l’entreprise thĂ©rapeutique et construit « une grammaire interprĂ©tative d’inspiration psychologique » oĂ¹ « la vision est convertie en symptĂ´me puis en levier thĂ©rapeutique ». L’anthropologue veille Ă rappeler que « le corps vulnĂ©rable [des participants] devient aussi le lieu oĂ¹ se rĂ©flĂ©chit le corps social ». Dans son rĂ©cit, flotte voire pèse sur le rĂ©cit le soupçon fomenté a posteriori que ces expĂ©riences stupĂ©fiantes participent Ă un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entitĂ© malĂ©fique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-Ăªtre pas unique, elle peut très bien Ăªtre le fruit de plusieurs mal-Ăªtres et d’une collectivitĂ© radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise Ă lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestĂ©s par le Mauvais (terme gĂ©nĂ©rique choisi par mes soins et non employĂ© dans l’ouvrage afin de synthĂ©tiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les
- entités malveillantes,
- carrément démons, ou
- consĂ©quences d’actes de sorcellerie diligentĂ©s par autrui.
Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions
- alimentaires,
- sexuelles et
- relationnelles »
s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps Ă©nergĂ©tique ». Très peu Ă grailler. Rien Ă faire. Juste Ă Ăªtre. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place Ă l’improvisation. Les groupes de parole relatĂ©s par David Dupuis tĂ©moignent, selon le point de vue, d’une police de la pensĂ©e ou du souci des participants de bien
- parler,
- interpréter,
- se comporter physiquement et verbalement,
c’est-Ă -dire de faire tout « les mains tendues vers le maĂ®tre », eĂ»t chantĂ© le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traitĂ© de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intĂ©rieur s’oppose le Bon mystĂ©rieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant Ă un mode de fonctionnement qui nous Ă©chappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les
- instructions,
- suggestions et
- sous-entendus du maître de céans.
Par consĂ©quent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censĂ©e nous connecter Ă l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca rĂ©vèle ou ce que l’on nous apprend Ă voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend Ă voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupĂ©fiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionnĂ©, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-Ăªtre parce que David Dupuis n’a pas totalement succombĂ© Ă son emprise. Peut-Ăªtre aussi parce que l’insolent a dĂ©cidĂ© de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprĂªte Ă faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?
*
4.
La narration
- Route défoncée,
- pirogue,
- sentier hostile et pas toujours net :
elle est dure, la voie qui mène Ă l’ayahuasca, dont
- les effets,
- le fonctionnement social,
- la marchandisation et
- l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-Ăªtre personnel et collectif
sont l’objet du livre de David Dupuis. Car, après une première expĂ©rience au « centre Takawasi », l’auteur a dĂ©cidĂ© de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dĂ©gustation de cette dĂ©coction repensĂ©e pour des EuropĂ©ens plus ou moins mal dans leur peau et leur tĂªte n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mĂªmes si le cadre gĂ©ographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans
- consigne,
- conseil ou
- mise en scène (hormis la coiffe Ă plumes du cĂ©rĂ©moniaire et le lieu excentrĂ© oĂ¹ se tient la dĂ©gustation),
le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits Ăªtres
- phosphorescents »,
- « insectoĂ¯des » et
- « translucides »
lui apparaissent, le greffent puis s’Ă©vanouissent quand un autre participant se met Ă crier et Ă convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».
- Une femme mystérieuse,
- un dĂ©cor d’adolescence,
- des violons puis
- du rien.
Le lendemain, en dĂ©cryptant sa dĂ©marche, le cĂ©rĂ©moniaire se dĂ©fend de tout objectif de purification. Dans sa dĂ©marche, il ne s’agit que d’Ăªtre en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rĂ´le du guĂ©risseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptĂ©e Ă Situlli ouvre davantage de possibles Ă l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner Ă boire la dĂ©coction Ă vocation psychĂ©dĂ©lique, autant de manières de projeter sur ces sĂ©ances « une forme sensible suscitĂ©e par nos attentes », comme « une interface oĂ¹ l’altĂ©ritĂ© se configure Ă partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquĂªteur qualifie d’expĂ©rience « visionnaire » au sens oĂ¹ se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite oĂ¹
- perception,
- imagination,
- émotion et
- mémoire
s’entrelacent dans un mĂªme mouvement d’Ă©laboration ».
Bien sĂ»r, le moment oĂ¹ le ressenti devient rĂ©cit, c’est-Ă -dire oĂ¹ il « transforme l’expĂ©rience en matĂ©riau », n’est pas seulement orientĂ©e selon le rĂ©cit prĂ©paratoire formulĂ© – ou non – par le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie. La bascule commuant le vĂ©cu en langage et en diĂ©gèse est ancrĂ©e dans les « rĂ©cits et rĂ©fĂ©rences » prĂ©alablement ingurgitĂ©s par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs rĂ©currents de l’expĂ©rience visionnaire » se dĂ©tachent.
Cette communautĂ© narrative est sans doute liĂ©e Ă des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une mĂªme substance produit peu ou prou les mĂªmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure oĂ¹ la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisĂ©e de la mĂªme manière par tous les cĂ©rĂ©moniaires :
- le taux peut varier,
- la DMT peut Ăªtre mĂ©langĂ©e Ă d’autres substances tirĂ©es d’autres plantes mĂ©dicinales, et
- il n’est mĂªme pas Ă©vident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».
Ce qui dĂ©clencherait la vision serait moins l’ayahuasca spĂ©cifiquement que sa capacitĂ© Ă susciter « un motif gĂ©nĂ©rĂ© par la dynamique propre des rĂ©seaux neuronaux », lesquels sont Ă peu près les mĂªmes pour chaque humain – d’oĂ¹ la proximitĂ© des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans la peur des serpents, beaucoup d’expĂ©rimentateurs relatent avoir vu des serpents gĂ©nĂ©ralement terrifiants. Le recours Ă des figures structurant notre imaginaire permet Ă la fois de raconter l’irracontable… et de l’Ă©craser sur des schĂ©mas prĂ©dĂ©finis ou une iconographie Ă©tablie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestĂ©es sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mĂ©moire partagĂ©e de l’humanité » et connues comme des « archĂ©types transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’Ă©touffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entitĂ©s autonomes vĂ©ritablement rencontrĂ©es ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent dĂ©crites selon leur « apparence familière », qu’elle soit
- « animale,
- humaine ou
- mythologique ».
Si l’hypothèse d’une schĂ©matisation liĂ©e Ă l’impossibilitĂ© de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrĂ©es mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de rĂ©alitĂ© devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’Ă©viter une « assimilation fragile entre perception et rĂ©alité », en dĂ©pit de l’hybris que procure « l’impression d’accĂ©der Ă un savoir irrĂ©ductible au langage et porteur de certitude intĂ©rieure » inĂ©branlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens Ă partir de l’expĂ©rience visionnaire »… ce que nous examinerons dans l’Ă©pisode cinquième.
*
5.
La socialisation
Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès
- à des vérités crystal clear,
- Ă des perspectives permettant de construire du sens, ou
- à des visions en grande partie préfabriquées par un conditionnement préalable,
s’interroge David Dupuis dans son livre ? Pour le dĂ©terminer, l’anthropologue propose de dĂ©finir « une Ă©cologie de l’expĂ©rience visionnaire ». Ă€ l’en croire, les visions sont des phĂ©nomènes Ă la fois
- « subjectifs,
- collectifs et
- biologiques »
entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent
- « effets pharmacologiques,
- histoires biographiques,
- répertoires symboliques et
- interactions sociales »…
ce qui implique, Ă rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès Ă des entitĂ©s existant en soi mais Ă une iconographie fondĂ©e sur la suggestivitĂ© extĂ©rieure et le vĂ©cu intĂ©rieur. L’auteur s’intĂ©resse donc Ă la construction du phĂ©nomène, autrement dit Ă l’apprentissage de la vision. Dans les tĂ©moignages recueillis, il repère une dynamique mĂªlant, ainsi qu’il l’envisageait, maĂ¯eutique extĂ©rieure (un sachant t’amène Ă comprendre en dĂ©cryptant) et maĂ¯eutique intĂ©rieure (Ă force d’expĂ©riences et de conseils, je deviens Ă mon tour davantage capable
- d’attention,
- de perception et
- d’interprĂ©tation)…
ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement
- par l’expĂ©rience vĂ©cue puis accumulĂ©e par le consommateur d’ayahuasca,
- par les types de cĂ©rĂ©monies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsĂ©e,
- par l’environnement et l’Ă©tat d’esprit de l’expĂ©rimentateur, et
- par les échanges fermement guidés via les groupes de parole, par exemple.
Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :
- verticalité du sachant,
- profondeur autobiographique de l’expĂ©rimentateur, et
- horizontalitĂ© d’un retour entre pairs.
Lui synthĂ©tise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portĂ©e aux hallucinations
- (conseils,
- interdits,
- interprĂ©tations par le sachant…) ;
et le non-dit qui tend Ă mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expĂ©rience
- (« rĂ©gimes d’autoritĂ©,
- circulation des récits,
- épreuves partagées et
- ajustements collectifs des attentes »).
Dès lors, il appert Ă petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni mĂªme un automatisme liĂ© Ă la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend Ă travers « une grande diversitĂ© de formes et de dynamiques ». Parallèlement Ă cet apprentissage, l’expĂ©rimentateur dĂ©sapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en rĂ©alitĂ© un contexte très construit, notamment par
- la situation géographique de la dégustation (la jungle lointaine),
- la temporalité du sirotage (la nuit), et
- la scĂ©narisation de la cĂ©rĂ©monie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incomprĂ©hensibles Ă l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent Ă des entitĂ©s ici prĂ©sentes).
Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exĂ©gèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une dĂ©prise mentale (grĂ¢ce Ă la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrĂ´le plus) mais une forme d’emprise mentale (en rĂ©alitĂ©, je contrĂ´le une large partie de mes visions parce que le maĂ®tre m’a conditionnĂ© pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrĂ´le plus mes perceptions mais qu’un autre les contrĂ´le pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur
- le contenu de la vision,
- la perception que j’en ai et
- l’interprĂ©tation que je suis invitĂ© Ă en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.
Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guĂ©risseurs – divers – impliquĂ©s dans de tels phĂ©nomènes ? C’est ce que nous dĂ©couvrirons au dĂ©but du prochain Ă©pisode.
*
6.
Les interférences
Ă€ l’ère de la science sinon triomphante du moins tonitruante, le soin reste un domaine oĂ¹ les croyances restent presque aussi importantes que les savoirs. Loin de s’effacer, le rĂ´le des non-mĂ©decins dans la mentalitĂ© et les pratiques occidentales paraĂ®t mĂªme s’imposer, de façon
- alternative (selon mes humeurs ou mes souffrances, pour guérir, je choisis parfois la médecine, parfois la non-médecine),
- cumulative (j’engage un magnĂ©tiseur pour compenser les brĂ»lures occasionnĂ©es par ma radiothĂ©rapie) ou
- oppositionnelle (je suis contre tout ce qui n’est pas officiellement validĂ© par la science, donc pour tout ce qui l’est, vaccins expĂ©rimentaux compris, ou je suis contre tout ce qui relève de la mĂ©decine officielle et des thĂ©rapeutiques chimiques).
Ă€ travers le cas spĂ©cifique de la consommation par des EuropĂ©ens de l’ayahuasca dans la jungle amazonienne, David Dupuis analyse la complĂ©mentaritĂ© des rĂ´les thĂ©rapeutiques entre
- la science (le directeur du premier centre oĂ¹ il ingurgite la plante est un docteur français),
- la croyance (l’ayahuasca va me rĂ©vĂ©ler des vĂ©ritĂ©s qui m’aideront Ă guĂ©rir en me connectant Ă des entitĂ©s invisibles chargĂ©es de me reconnecter Ă moi-mĂªme) et
- les pratiques des guérisseurs.
Ainsi souligne-t-il le rĂ´le des « officiants » lors des cĂ©rĂ©monies au cours desquelles est ingĂ©rĂ©e la dĂ©coction hallucinogène. Il les dĂ©crit comme les « leviers de transformation de l’expĂ©rience visionnaire » actionnĂ©s via
- un chant,
- une posture,
- un souffle,
- une aspersion,
- un geste ou, Ă l’inverse,
- une immobilité, un silence, etc.
En soi, nihil novi sub sole : comme dans toute cĂ©rĂ©monie, le chamanisme amazonien intègre des « élĂ©ments sensoriels » dans ses « pratiques rituelles ». Ceux-ci « font passer l’expĂ©rience du registre du chaos sensoriel Ă celui d’une scène intelligible ». Comme on l’a vu dans le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode, l’interaction entre la plante et celui qui la consomme n’est jamais pure : elle est
- préparée,
- organisée et
- débriefée
par un maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie chargĂ©, parfois Ă la demande, parfois Ă l’insu de l’expĂ©rimentateur, de crĂ©er les conditions d’une « homogĂ©nĂ©isation progressive » des hallucinations. NĂ©anmoins, l’anthropologue va plus loin. Pour lui, la « socialisation visionnaire » (le cadre qui me permet d’accĂ©der Ă la consommation de la plante et Ă faire signifier, au moins partiellement, ses consĂ©quences) est partie prenante de la « fabrication du visible », autrement dit Ă la « production phĂ©nomĂ©nologique de ce qui apparaĂ®t ». La vision n’Ă©merge pas uniquement grĂ¢ce Ă l’absorption d’une molĂ©cule. Les mĂ©canismes que dĂ©clenche cette consommation « prennent forme dans un tissu d’engagements perceptifs et relationnels » et s’organisent autour de « l’infĂ©rence active » (id est de notre tendance Ă anticiper ce qui va advenir en imaginant le plus probable).
En l’espèce, les interfĂ©rences sensorielles des « officiants » contribuent Ă l’interprĂ©tation de l’hallucination voire l’inflĂ©chissent ou la suscitent. Un souffle chaud pourra confirmer la prĂ©sence d’une entitĂ© bienveillante ; une aspersion pourra me dĂ©barrasser d’un dĂ©mon en me rassurant ; etc. Si beaucoup de rĂ©cits des consommateurs d’ayahuasca se ressemblent lors des groupes de parole qui suivent l’ingestion du produit, c’est certes que l’imagination des participants a Ă©tĂ© formatĂ©e par un cadre culturel et pĂ©dagogique peu ou prou similaire, mais c’est aussi que le cadre de l’expĂ©rimentation est identique pour tous. De sorte que
- les règles fixées aux consommateurs,
- la mise en scène de la consommation et
- le comportement du maître de cérémonie et de ses assistants
construisent l’hallucination permise par la drogue. Le rituel, explique l’auteur,
agit en modelant les prĂ©dictions perceptives, rĂ©duisant l’incertitude sensorielle et guidant l’expĂ©rience vers certaines configurations stabilisĂ©es.
Ce que je perçois – et pas seulement quand j’hallucine – est toujours le rĂ©sultat d’une interaction tant est patent « le caractère profondĂ©ment hypersocial de la cognition humaine ». Quand agit la DMT, la subjectivitĂ© de celui qui hallucine est polluĂ©e, parasitĂ©e, contaminĂ©e donc guidĂ©e par l’ensemble de ce qu’il vit, ce qu’on lui a dit, ce Ă quoi il a Ă©tĂ© invitĂ© de prĂªter attention, la manière dont se comporte l’officiant, etc. Dès lors, il n’est pas nĂ©cessaire ni mĂªme utile de croire aux dĂ©mons pour en voir un si l’on se retrouve « immergĂ© dans un environnement saturĂ© d’indices perceptifs et affectifs qui rendent leur prĂ©sence
- plausible,
- tangible et
- investissable ».
Par consĂ©quent, constate David Dupuis, raconter l’ayahuasca exige de dĂ©crypter une « grammaire de l’expĂ©rience visionnaire » pour rendre raison d’un « entrelacement de dynamiques » :
- l’effet de la plante,
- le cadre du rituel et
- les dispositifs d’interprĂ©tation.
L’analyse est d’autant plus intĂ©ressante qu’elle fait Ă©cho Ă de nombreuses situations du quotidien dont, Dieu soit louĂ©, la drogue n’est pas forcĂ©ment prĂ©sente. Cependant, le dĂ©cryptage de l’anthropologue ne se limite pas Ă nous aider Ă prendre conscience de la manière dont nous construisons notre perception du rĂ©el et du possible en fonction de nos interactions. Il met aussi en Ă©vidence le danger que reprĂ©sente la capacitĂ© – essentiellement insidieuse – des guĂ©risseurs-officiants Ă guider des consommateurs, fragilisĂ©s par une situation de dĂ©tresse plus ou moins grande, dans des rĂ©flexions qui peuvent bouleverser leur existence.
La perspective qu’existent et se dĂ©veloppent ce que l’on appelle volontiers, ne serait-ce que parce que c’est encore plus flou que vague, des situations d’emprise mentale n’a pas Ă©chappĂ© aux autoritĂ©s françaises, qui poursuivent depuis charmante lurette l’ayahuasca de leur zèle hostile, obstinĂ© et pas toujours bien argumentĂ©. Nous le dĂ©crypterons dès le prochain Ă©pisode.
*
7.
Les accusations
Cher lecteur, combien de fois devrons-nous te le rappeler ? La drogue, c’est mal. Si tu en vends, Ă la rigueur, l’État peut le tolĂ©rer puisque ça lui permet d’Ă©viter d’investir dans les quartiers les plus pauvres en laissant ruisseler sur les clampins abandonnĂ©s quelques gouttelettes du fleuve de cash ainsi gĂ©nĂ©rĂ© – Jean-Pierre Colombiès l’a montrĂ© ce tout tantĂ´t dans l’indispensable Face obscure de la police (Max Milo, 2026). En plus, après, il peut faire son kĂ©kĂ© en envoyant la CRS 8 jouer son sketch devant les camĂ©ras obsĂ©quieuses afin de saisir deux sachets de beuh vides pour montrer que l’État reconquiert le terrain et n’a perdu aucun territoire de la RĂ©publique. Alors, s’il-te-plaĂ®t, lecteur, suis nos conseils : si tu consommes, il te faut
- faire attention Ă ne pas laisser traĂ®ner tes sachets de coke sur la table d’une confĂ©rence de presse,
- bien se nettoyer sous les naseaux mais pas trop souvent car ça finit par se remarquer, et
- disposer d’une paire de Rayban bleu foncĂ© pour les lendemains des jours oĂ¹ tu t’es pĂ©tĂ© les pupilles.
Faute de quoi, plus Hannibal que lecteur, tu rejoindrais le rang des « bourgeois des centre-villes qui financent les narcotrafiquants » selon l’analyse d’un immonde personnage fier d’emmerder les cons qui l’ont Ă©lu s’ils ne souhaitent point, les gueux, contribuer Ă la fortune de ses copains des labos, et est surtout cĂ©lèbre pour
- laisser traĂ®ner ses sachets de coke sur la table d’une confĂ©rence de presse,
- se nettoyer si souvent sous les naseaux que ça a fini par se remarquer, et
- disposer d’une paire de Rayban bleu foncĂ© pour les lendemains des jours oĂ¹ il s’est pĂ©tĂ© les pupilles.
Aussi, se demander de quoi la consommation de l’ayahuasca par les Occidentaux est-elle le symptĂ´me, ainsi que nous le faisons en dĂ©ambulant Ă travers L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) de David Dupuis, exige-t-il de rappeler que, selon l’article 221-5-6 du code pĂ©nal, mis Ă jour le 26 janvier 2022,
est puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende le fait pour une personne d’avoir consommĂ© volontairement, de façon illicite ou manifestement excessive, des substances psychoactives
si elle profite du fait d’Ăªtre high pour commettre un homicide. Sans aller jusqu’Ă ces extrĂ©mitĂ©s, l’article L3421-1 du Code de la santĂ© publique, tel que valable jusqu’en janvier 2029, stipule que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classĂ©es comme stupĂ©fiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 € d’amende ».
Quand, en 2012, l’auteur revient en France après son voyage d’Ă©tude oĂ¹ il a consommĂ© force dĂ©coctions d’ayahuasca pour les besoin de sa cause, il compte « ouvrir un espace de mise Ă distance pour rĂ©flĂ©chir aux matĂ©riaux accumulĂ©s », autrement dit faire un break et laisser reposer tout ça. Pour aider sa rĂ©flexion Ă s’organiser, il coorganise un « atelier » Ă l’EHESS pour « crĂ©er un espace de discussion sur les reconfigurations contemporaines du statut social de ce breuvage », parce qu’un travail universitaire sans style ampoulĂ©, c’est comme une villĂ©giature d’Epstein sans mineure ou une expo au musĂ©e de Tokyo sans foutage de gueule : no way.
AussitĂ´t, ça rue dans les brancards. ConfirmĂ© puis annulĂ© puis rĂ©tabli, l’atelier rencontre un succès tendu, entre « vigilance soupçonneuse » et « dĂ©sir clandestin » de tester le produit dans l’Hexagone. AmusĂ© par le dĂ©sir, Ă©tonnĂ© par le soupçon, David Dupuis dĂ©cide de s’intĂ©resser au second nÅ“ud qu’il n’a pas encore explorĂ© dans son Ă©tude – le premier a Ă©tĂ© grandement abordĂ©. Cette partie de l’Ă©tude interroge donc ce que la vigilance devant l’ayahusca, dont l’Ă©tendue et les spĂ©cificitĂ©s des usages est peu Ă©tayĂ©e sociologiquement voire scientifiquement, dit des peurs et des prĂ©jugĂ©s des autoritĂ©s françaises.
Nous avons Ă©voquĂ© ici (voir p. 47) la dĂ©nonciation des « pratiques chamaniques » dans le rapport 2005 de la Miviludes. En 2009, signale l’auteur, la mission gouvernementale va plus loin pour dĂ©noncer « le nĂ©o-chamanisme et ses dĂ©rives » (voir ici pp. 30 sqq). Nous sommes donc allĂ© feuilleter nous-mĂªme le cÅ“ur du rapport pour en relever les Ă©lĂ©ments principaux relatifs Ă notre sujet.
L’ayahuasca, mentionnĂ©e 47 fois dans le document, est qualifiĂ©e de « substance dangereuse », au cĂ´tĂ© de l’iboga. On rappelle que cette « dĂ©coction de plantes originaires d’AmĂ©rique du Sud », aussi appelĂ©e yagĂ©, est « classé » (au masculin, alors que les pratiquants tendent Ă fĂ©miniser le produit) sur la liste des stupĂ©fiants depuis le 3 mai 2005 comme l’iboga deux ans plus tard, mais contrairement au datura ou, dans une certaine mesure, Ă la « sauge des devins ». L’institution dĂ©nonce une « utilisation dĂ©voyĂ©e de l’ayahuasca (…), hors du cadre religieux », y voyant « un nouveau phĂ©nomène de l’internationalisation des pratiques sectaires utilisant des produits hallucinogènes ».
En effet, la mission s’appuie sur des tĂ©moignages posant que la plante peut entraĂ®ner notamment
- une « déstabilisation mentale »,
- des « modifications de comportement avec les proches » voire une « rupture avec la famille et le milieu social », et
- un « abandon des projets de vie » pour privilĂ©gier la « plongĂ©e dans le labyrinthe de l’inconscient », ce qui serait logique puisque « tous ces centres, Ă©coles, instituts et autres universitĂ©s Ă vocation commerciale (…) militent pour un changement de paradigme », bouleversant « les paradigmes du sujet », selon un certain Guy Rouquet.
Que, dans une logique de prĂ©vention, la Miviludes s’inquiète des risques liĂ©s Ă la consommation de drogues, d’un point de vue
- physique,
- mental ou
- social,
n’a rien d’Ă©berluant. Cependant, David Dupuis se demande comment l’institution, en l’absence de chiffres ou d’enquĂªtes de terrain (le rapport compile surtout quelques tĂ©moignages Ă charge),
- définit,
- perçoit et
- cerne
le phĂ©nomène. La Miviludes ne rĂ©pondra pas Ă la sollicitation de l’anthropologue, qui se tournera vers une « association nationale » qu’il ne nomme pas. LĂ encore,
- hostilité,
- absence de chiffres et
- acceptation puis refus de participer à un débat universitaire
le convainquent que l’Ă©tude du phĂ©nomène – pourtant reconnu intuitivement comme non nĂ©gligeable – se rĂ©duit Ă une binaritĂ© stĂ©rile qui exige que celui qui prend la parole soit « pour ou contre, adhère ou dĂ©nonce ». Les craintes Ă©tatiques et associatives semblent se cristalliser sur un postulat : la plante hallucinogène, absorbĂ©e par un individu fragilisĂ© ou structurellement fragile (qui d’autre en absorberait ?), permettrait Ă un gourou de mettre le dĂ©gustateur dans un Ă©tat d’emprise mentale voire de pratiquer sur lui un lavage de cerveau. Mais que se cache-t-il sous ces deux syntagmes ? C’est ce que nous Ă©voquerons dans le prochain Ă©pisode.
*
8.
Le danger
Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, mĂªme ce qui devrait nous protĂ©ger du danger.
- Les armes, c’est dangereux.
- La police, c’est dangereux.
- Les religions et autres spiritualitĂ©s, c’est dangereux.
Parce que les religieux dĂ©testent les mĂ©crĂ©ants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrĂ©es hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point Ă la modĂ©ration.
Depuis une cinquantaine d’annĂ©es, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la dĂ©monstration en partant Ă la conquĂªte du marchĂ© occidental, notamment amĂ©ricain. Son expansionnisme a transformĂ© les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’YsĂ© Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accĂ©lĂ©rĂ©e a entraĂ®nĂ© sa cohorte de dĂ©rives.
- DĂ©tournement d’argent,
- enrichissement personnel,
- obsession commerciale,
- violences sexuelles,
- rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
- terrorisme de masse
marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux dĂ©phasĂ©s, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa sĂ©rie sur « L’hindouisme Ă l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’Ă©pisode sur « La ruĂ©e vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 aoĂ»t 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivitĂ© croissante de l’ayahuasca ait inquiĂ©tĂ© les braves autoritĂ©s hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans son livre passionnant. (Oui, j’ai essayĂ© « dans son passionnant livre », mais c’Ă©tait pire. Pour ceux qui aiment la kaamelott, ça tutoyait la blanche sauce…) En revanche, l’objet de cette inquiĂ©tude peine Ă Ăªtre nommĂ©. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvĂ©s morts, mutilĂ©s, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prĂ©texte pour associer
- « néochamanisme »,
- « manipulation de la conscience » et
- « emprise mentale ».
Ayant lui-mĂªme naviguĂ© dans ces eaux troubles, l’auteur s’Ă©tonne d’un traitement Ă ce point approximatif. A-t-il Ă©tĂ© victime d’un « lavage de cerveau » administrĂ© par un « mouvement sectaire » ? Il rĂ©fute sans hĂ©sitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il rĂ©vèle sa faible « validitĂ© empirique ». Son succès est liĂ© Ă sa faiblesse : comme il n’est fondĂ© sur aucune analyse solide, il peut Ăªtre appliquĂ© Ă un tas de situations, notamment Ă un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phĂ©nomènes Ă examiner que des Ă©vĂ©nements utilisĂ©s pour prouver l’applicabilitĂ© du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dĂ©nonciateur recourt Ă la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnĂ©rable, exposĂ© Ă une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme
- clos,
- opaque et
- potentiellement coercitif ».
Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisĂ© par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’Ă©taye ? Qu’importe ! La rhĂ©torique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dĂ©nonçant sans relĂ¢che le « danger diffus » qu’elle relève dans les activitĂ©s situĂ©es « aux marges du religieux et du thĂ©rapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idĂ©e que les pratiques thĂ©rapeutico-religieuses peuvent prĂ©senter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraĂ®ner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quĂªte et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractĂ©risĂ©es et comprises si peu spĂ©cifiquement.
En France, la plante elle-mĂªme est classĂ©e comme stupĂ©fiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dĂ©nonçant des « sectes europĂ©ennes usant de la substance pour parvenir Ă ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerositĂ© de l’association entre
- stupéfiants,
- prĂ©sence d’une autoritĂ© charismatique,
- isolement social et
- cadre interprétatif fermé.
Dans ces cas prĂ©cis, l’ayahuaca, substance très dĂ©sorientante – euphĂ©misme – Ă en croire le tĂ©moignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques
- relationnelles,
- symboliques et
- institutionnelles »
en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la raretĂ© ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. Ă€ l’inverse,
- les soupçons psychologiques,
- les dénonciations toxicologiques et
- les avertissements sociaux
disent quelque chose du rapport politique Ă la libertĂ© des citoyens. Tout se passe comme si la plante Ă©tait moins la cause de l’Ă©moi national que l’effrayante aspiration Ă une autre vĂ©ritĂ© (forcĂ©ment fausse, au moins en partie, comme toutes ses consÅ“urs) que La Pravda Ă©tatique. Au reste, l’aspiration Ă une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grĂ¢ce Ă ce cadre Ă la France qui se hĂ©risse Ă cause de ce prĂ©texte mystique. Juridiquement, psychĂ©dĂ©lique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.
*
9.
L’interprĂ©tation
SecouĂ© par les polĂ©miques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte qu’il dĂ©cide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquĂªte de terrain. Il cherche Ă vĂ©rifier si, oui ou non, les EuropĂ©ens venant aux AmĂ©riques pour goĂ»ter le breuvage sont des gens fragiles fascinĂ©s par un gourou ou s’ils conservent leur capacitĂ© de rĂ©flĂ©chir, autrement dit leur autonomie.
La rĂ©ponse, Ă©videmment, ne pourra Ăªtre binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se rĂ©vèle assez Ă©clairant. Cet expĂ©rimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, prĂ©fère parler de pèlerin – aspire Ă tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une prĂ©sence (…) dont il s’agira d’Ă©prouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une dĂ©marche de catalogage personnel de diverses formes de mĂ©decines traditionnelles. Il se dĂ©finit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thĂ©rapeute Ă©nergĂ©tique ». Or, le voici confrontĂ© au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisĂ© au dĂ©but de cette traversĂ©e. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entitĂ© parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placĂ© dans une position d’enquĂªteur ». Il connaĂ®t la vĂ©ritĂ©, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vĂ©ritĂ© susceptible d’Ăªtre Ă©prouvĂ©e par le corps ». Si la dĂ©marche est intellectuelle, elle passe par une « dĂ©lĂ©gation de l’interprĂ©tation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autoritĂ© de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacitĂ© proprement apocalyptique de la plante. En rĂ©alitĂ©, l’oscillation est biaisĂ©e : pour accĂ©der Ă la plante, je dois passer par le maĂ®tre. Son diagnostic est donc dĂ©jĂ une manière de travailler la suggestibilitĂ©, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire Ă l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fĂ»t-ce avec Ă©tonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment oĂ¹ une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnĂ©e.
Il y a quelque chose d’Ă©tonnant dans le dĂ©placement de la dĂ©marche intellectuelle de l’expĂ©rimentateur : le diagnostic dĂ©livrĂ© par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit Ăªtre vĂ©rifiĂ© par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et dĂ©lirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de prĂ©-valider des « vĂ©ritĂ©s extĂ©rieures » sous prĂ©texte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroĂ®t la capacitĂ© d’adhĂ©sion d’un adepte Ă un processus qui, sans cela, risquerait de paraĂ®tre lĂ©ger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expĂ©rimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargĂ©s de « fonder la validitĂ© de la vĂ©rification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère Ă une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structurĂ© par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me rĂ©vèlent la vĂ©ritĂ©. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de lĂ ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas dotĂ© d’un « bureau des constatations mĂ©dicales » chargĂ© de vĂ©rifier la rĂ©alitĂ© de guĂ©risons miraculeuses ?
Ce nonobstant, par-delĂ les similitudes (consommation d’une dĂ©coction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guĂ©rison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanĂ©e du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilitĂ© de l’expĂ©rience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dĂ©pend pas que de ma volontĂ©) participe Ă la singularitĂ© de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une dĂ©marche de soin.
Cette reproductibilitĂ© n’est pas sans danger. Peu Ă peu, elle conduit souvent l’expĂ©rimentateur à « une adhĂ©sion grandissante Ă la lecture qui lui a Ă©tĂ© proposĂ©e ». Sans qu’il s’en rende compte, le dĂ©gustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vĂ©rifie l’hypothèse qui devient vĂ©ritĂ©, validant l’aura du maĂ®tre et confortant le siroteur dans la justesse de sa dĂ©marche psychĂ©dĂ©lique. Un tel mĂ©canisme est facilitĂ© par le recours Ă un idiolecte Ă la fois spĂ©cifique (« énergie », « dĂ©mon », « infestation »…) et flou. La plasticitĂ© des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue Ă dĂ©velopper une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, Ă en croire David Dupuis, le principe d’adhĂ©sion flottante, ce « rĂ©gime d’engagement rĂ©versible et d’ouverture interprĂ©tative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-Ă -dire de rejeter la binaritĂ© du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas Ă tous les coups. Certains participants Ă ces expĂ©riences se rĂ©voltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’aurĂ©olant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocitĂ© du cadre interprĂ©tatif et un dispositif perçu comme saturĂ© et vertical ». C’est la preuve plutĂ´t rĂ©confortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En consĂ©quence, l’anthropologue pose que, entre adhĂ©sion bĂ©ate et rejet dĂ©finitif, la plupart des expĂ©rimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant Ă©voluer pour chacun des testeurs. De surcroĂ®t, au-delĂ de la capacitĂ© de l’officiant Ă
- emporter l’adhĂ©sion,
- arracher la conviction et
- conforter son client dans son aventure exotique,
la libertĂ© de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guĂ©rir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon Ă©tat avant/après. HĂ©las, cette objectivitĂ© est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guĂ©rison peut toujours Ăªtre expliquĂ©e (adhĂ©sion limitĂ©e Ă la dĂ©marche, ancrage profond de l’infestation nĂ©cessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliquĂ© de dĂ©duire d’un mal-Ăªtre persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot mĂªme de « guĂ©rison » est compliquĂ© Ă cerner. GuĂ©rir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’Ăªtre guĂ©ri ? Autant de questions que nous examinerons dans un prochain Ă©pisode.
*
10.
La guérison
GuĂ©rir, disent-ils. Les EuropĂ©ens qui se rendent Ă Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guĂ©rir. Ils croient ou espèrent que la dĂ©coction va accomplir ce dont
- ni les distractions mondaines,
- ni la médecine occidentale,
- ni la psychologie et ses grilles d’analyse
n’ont rĂ©ussi Ă les dĂ©barrasser. Mais « comment caractĂ©riser l’efficacitĂ© visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis ?
Le premier postulat qui prĂ©side Ă la dĂ©marche consistant Ă se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idĂ©e qu’existent « des prĂ©sences perçues comme guĂ©risseuses ». Loin de n’Ăªtre que des « images », elles sont « des figures dotĂ©es d’intention ». GrĂ¢ce Ă leur capacitĂ© Ă agir, dĂ©signĂ©e avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expĂ©rimentateurs à « rĂ©ordonner leur histoire et leur identité » de manière Ă juguler d’Ă©ventuelles « conduites rĂ©currentes vĂ©cues comme incontrĂ´lables », par exemple liĂ©es Ă une addiction Ă l’alcool, aux stupĂ©fiants, Ă la consommation pornographique, Ă l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurĂ©e » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une Ă©conomie morale ». Le trio associant
- péché,
- examen de conscience et
- repentir
n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guĂ©rir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expĂ©rience de « diffraction de soi » (division de son identitĂ© en plusieurs parties) entraĂ®nant une « reconfiguration narrative » car « les symptĂ´mes sont progressivement dissociĂ©s du moi et attribuĂ©s Ă des entitĂ©s relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me dĂ©tourne du droit chemin, je suis agi par une entitĂ©. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuĂ©e entre plusieurs instances ».
Afin de guĂ©rir, c’est-Ă -dire de me libĂ©rer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nĂ©cessaire » avec ces entitĂ©s. Dès lors, l’ayahuasca a vocation Ă modifier la perception et la comprĂ©hension que j’ai de mon comportement, mais aussi Ă me permettre, grĂ¢ce Ă cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » Ă celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expĂ©rience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre à « affronter les entitĂ©s malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessĂ©. La dĂ©marche doit s’accompagner d’un « engagement Ă©thique quotidien » qui contribuera à « limiter l’emprise des entitĂ©s malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entitĂ©s, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maĂ®trisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de mĂ©diation » pour se connecter avec l’invisible grĂ¢ce Ă un verbe codifiĂ©. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très prĂ©sente Ă Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en Ă©tant tour Ă tour
- une « mère protectrice »,
- une « enseignante sévère » et
- une « figure mutine ».
David Dupuis souligne que la multiplicitĂ© des rĂ´les attribuĂ©s Ă la plante n’est pas incohĂ©rence mais « signe d’une agentivitĂ© souple » qui s’adapte aux besoins spĂ©cifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue Ă reconfigurer le rapport du sujet
- Ă soi,
- aux autres et
- au monde,
jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guĂ©rir, c’est apprendre Ă vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde Ă©tant considĂ©rĂ© comme « peuplĂ© d’exigences relationnelles », soit « un tissu
- d’Ăªtres,
- de signes et
- de forces ».
Lorsque l’expĂ©rimentateur quitte le lieu oĂ¹ il a sirotĂ© de l’ayahuasca, il est initiĂ©… mais pas forcĂ©ment mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongĂ©e, Ă l’issue de son sĂ©jour, dans un Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© très inquiĂ©tant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu Ăªtre bousculĂ©s sĂ©vèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation Ă la vie sociale voire Ă la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractĂ©riser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mĂªlent en rĂ©alitĂ© plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalitĂ© vĂ©gĂ©tale » de la nature en gĂ©nĂ©ral et de l’ayahuasca en particulier ne reprĂ©sente qu’un aspect d’un « rĂ©gime ontologique » plus large rassemblant dans une communautĂ©
- « d’intentions,
- d’affects et
- de points de vue »,
qu’ils soient humains ou non-humains
- (animaux,
- plantes,
- esprits,
- lieux).
L’auteur conclut Ă une hybriditĂ© des modes de pensĂ©e. Cohabitent « les rĂ©gimes
- naturaliste,
- animiste,
- analogiste et
- totémique »,
vouĂ©s Ă s’hybrider dans une cosmogonie oĂ¹ le monde est « peuplĂ©
- de forces agissantes,
- d’intentions perçues et
- de signes à interpréter ».
Des entitĂ©s invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous Ăªtre extĂ©rieures ou nous avoir infiltrĂ©s.
- « L’Ă©preuve visionnaire »,
- le « cadre rituel » et
- la discursivité du maître de cérémonie
encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :
- un pôle naturaliste, admettant que notre état de santé a des causes physiologiques et psychologiques ;
- un pĂ´le animiste, postulant « l’intentionnalitĂ© d’entitĂ©s non-humaines » ; et
- un pôle analogiste, « fondé sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».
David Dupuis y voit une « ontologie chimĂ©rique » au sens oĂ¹ le rĂ©sultat de cette conception amène Ă la « cohabitation d’Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogènes » (principe de la chimère) dans un mĂªme « corps ontologique ». Il insiste sur la complexitĂ© du phĂ©nomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhĂ©sion et suspension ». Je peux ne pas croire aux dĂ©mons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas oĂ¹Â Â». Il n’y a pas d’opposition, mais
- un entre-deux,
- une « plasticité »,
- une hĂ©sitation qui n’est pas dĂ©fectueuse, au contraire !
Elle est susceptible de participer Ă ma capacitĂ© Ă habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guĂ©rira peut-Ăªtre pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intĂ©rieurs, normal : la dĂ©gustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas à « substituer un monde Ă un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expĂ©rimentateur. Dans un espace oĂ¹, en dĂ©pit de l’Ă©tiquette de « pays riche » habitĂ© par des « privilĂ©giĂ©s », nombre de nos concitoyens sont bousculĂ©s par
- la vie qu’il faut bien vivre,
- la pression sociale et
- des politiques étatiques délétères,
sans doute cela peut-il Ăªtre considĂ©rĂ© comme une sorte de guĂ©rison – instable, incomplète, peut-Ăªtre mĂªme risquĂ©e, mais une sorte de guĂ©rison, pose l’auteur – ou, Ă dĂ©faut de rĂ©conciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une rĂ©adaptation visant Ă rendre l’existence moins insupportable. MĂªme si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaĂ®tre que l’on a connu pire projet.
*
11.
Le mystère
Au terme de son enquĂªte d’abord universitaire avant de devenir Ă©ditoriale via son livre publiĂ© au Suile, David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’Ăªtre allĂ© au bout. Après
-
- cinquante dĂ©gustations d’ayahuasca,
- des semaines passées « à diéter »,
- des centaines de témoins interviouvés,
sa curiositĂ© s’essouffle Ă mesure que les surprises se rarĂ©fient. Il est temps de boucler par
- « la mise en ordre,
- la distance et
- l’analyse ».
Se pose la question de la mise en verbe avant mĂªme de la mise en forme. Cette problĂ©matique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intĂ©ressĂ© : comment parler d’expĂ©riences psychĂ©dĂ©liques, hĂ©sitant ou oscillant – selon les expĂ©rimentateurs – entre
- le dĂ©paysement de soi-mĂªme,
- la quĂªte d’un ailleurs,
- l’espoir d’une guĂ©rison,
- le désir politique de se décolonialiser,
- la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des Ă¢mes, etc. ?
Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguĂ¯tĂ© et son insaisissabilitĂ©, mais il refuse l’indicible. Il considère sa dĂ©marche semblable Ă celle d’un traducteur, donc Ă la fois d’un passeur et d’un traĂ®tre. D’autant que, si dire une expĂ©rience est dĂ©jĂ la dĂ©former, il faut dire plusieurs expĂ©riences pour explorer les « singularitĂ©s des parcours ». Par consĂ©quent, Ă chaque fois, le narrateur s’approche de la vĂ©ritĂ© tout en s’en Ă©loignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passĂ©s dans les pages prĂ©cĂ©dentes, telle Violaine, dĂ©sormais happĂ©e par l’ayurvĂ©da, mais Ă©voque aussi pour la première fois d’autres tĂ©moins comme
- Karim, tentĂ© par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
- Tristan, revenu du PĂ©rou avec la conviction qu’il faut « associer psychothĂ©rapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
- Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirĂ©s par le modèle amazonien mais avec des produits lĂ©gaux, interrogeant le chercheur quant Ă la pertinence d’une pratique coupĂ©e de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expĂ©rience.
Autant de
- démarches différentes,
- ressentis différents, et
- prolongements différents.
Force est de se rendre Ă l’Ă©vidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire rĂ©cit (on pourrait Ă ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spĂ©cificitĂ© de ce livre par rapport Ă sa thèse), les polĂ©miques rencontrĂ©es dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalĂ© dès le premier Ă©pisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusĂ© David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’universitĂ© ; Ă l’opposĂ©, d’autres ont accusĂ© l’anthropologue d’Ăªtre victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose situĂ©e entre une arnaque fumeuse et une dĂ©rive sectaire. Face Ă ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’Ă©branlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans prĂ©juger de la pertinence ou du danger de sa dĂ©marche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de frĂ©quentation de la tisane trash » continue de vivre Ă bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expĂ©rimentation. N’en dĂ©plaise Ă Georges Brassens, ce n’Ă©tait pas qu’un feu de paille, et il n’a pas fait que rĂ©chauffer son cÅ“ur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il
- sait et ne sait pas,
- constate et doute,
- conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».
Aussi dĂ©cide-t-il, et le rebondissement – jboĂ¯ng, jboĂ¯ng – est habile, de « dĂ©placer le regard » et pas que le regard. Il constate s’Ăªtre beaucoup intĂ©ressĂ© à « l’expĂ©rience visionnaire », pas assez Ă la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limitĂ©. D’autant que la constatation est un peu forcĂ©e : en intĂ©grant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur rĂ©investit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considĂ©rĂ©e moins comme une substance que comme
- « un guide intérieur,
- « une voix discrète » et
- « une boussole morale ».
VoilĂ d’ailleurs un aspect très prĂ©sent mais qui nous semble sous-investiguĂ© que cette notion de « morale ». Peut-Ăªtre dans une prochaine extension de l’enquĂªte ? Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficultĂ© liĂ©e Ă son sujet : l’expĂ©rimentation psychĂ©dĂ©lique oblige à « revisiter nos catĂ©gories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivitĂ© pharmacologique dit quelque chose de l’expĂ©rimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expĂ©rimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonnĂ© autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre
- le pathologique et le normal,
- le réel et notre appréhension du réel,
- l’Ăªtre-lĂ et la difficultĂ© – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un Ăªtre sagement social.
Le fait que la recherche clinique s’intĂ©resse Ă l’ayahuasca tĂ©moigne d’une nouvelle volontĂ© de « socialiser l’expĂ©rience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrĂ´lable dans « des protocoles standardisĂ©s et des catĂ©gories biomĂ©dicales ». Les expĂ©rimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mĂªmes Ă travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant Ă un autre regard sur
- ses effets physiques,
- sa raison d’Ăªtre psychologique pour les cobayes, et
- les enjeux comportementaux qu’elle induit Ă terme,
ce regard pouvant Ăªtre autre parce que, Ă force de règlementation occidentalisĂ©e, il ne regarde pas le mĂªme objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle dĂ©marche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thĂ©rapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idĂ©e sous-jacente est sans doute de s’Ă©loigner d’une pensĂ©e sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer
- les individus mais aussi
- la société et
- la relation au vivant ».
Dans la rĂ©alitĂ© actuelle, partir au PĂ©rou au nom d’un retour Ă la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.
- Tu prends l’avion donc tu pollues Ă grande Ă©chelle,
- tu payes bonbon donc tu modifies l’Ă©cosystème local, et
- tu vas vivre une expĂ©rience censĂ©ment authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.
Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complĂ©mentaire d’une subjectivitĂ© et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal Ă cerner un sujet est bon signe : « LĂ oĂ¹ vacille l’Ă©vidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyĂ©e, semble-t-il suggĂ©rer. Ă€ l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui
- vit,
- vibre et
- a des chances d’Ăªtre pertinente puisqu’elle donne des pistes de rĂ©flexion informĂ©es et ouvertes.
En dĂ©pit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son rĂ©cit par l’Ă©vocation du mois qu’il a passĂ© Ă picoler une dĂ©coction d’ayahuasca pour rĂ©soudre une question : le monde psychĂ©dĂ©lique existe-t-il vraiment ? La rĂ©ponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de rĂ©ponse. Selon lui, les esprits
- attirent ceux qui rĂªvent de les approcher,
- stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
- activent ceux qui veulent en tirer
- des conclusions,
- des leçons voire, plus excitant parfois,
- des questions pour leur vie.
Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvĂ© la rĂ©ponse. Il a interrogĂ© un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncĂ© Ă le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indĂ©cision informĂ©e. L’envie
- de chercher,
- d’Ă©clairer,
- de douter,
- de renseigner,
- de raconter,
- de vivre,
- de contester,
- d’interroger et, intuition ou habiletĂ©,
- de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’oĂ¹ elle vient ».
Is it just because the night, Patty and Bruce? MalgrĂ© l’abus
- des « vraiment » et « véritable »,
- des « déjà  » et des « bien », et
- surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delĂ de l’inconfort de lecture que cette prolifĂ©ration entraĂ®ne, pourraient tĂ©moigner d’une volontĂ© dĂ©monstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de rĂ©flexion perpĂ©tuelle mise en avant,
voilĂ un travail qui donne Ă penser mĂªme ceux, doit-on le prĂ©ciser ? que la pratique psychĂ©dĂ©lique ne tente carrĂ©ment pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines, oxymoron s’il en est ?







































