
Transformer un best-seller en se concentrant sur sa musique et en prĂ©cipitant ladite musique sur un simple clavier : curieusement, cela ne se fait pas en un tournemain. Aujourd’hui, Nicolas Horvath, pianiste virtuose Ă la libertĂ© irrĂ©ductible, nous explique comment il s’est conformĂ© aux contraintes industrielles du jeu vidĂ©o… en conservant son autonomie artistique.
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Assassin’s Creed à la Philharmonie, un dĂ©fi hors-norme
Dans le précédent épisode, nous avons évoqué la difficulté de monter des projets musicaux avec des personnes morales ou physiques dont les logiques sont en partie similaires donc en partie différentes. Dans cet entretien, le but n’est pas de raconter dans le détail les guerres picrocholines ou mondiales qui ont accompagné l’accouchement du bébé musical qu’Ubisoft et toi avez conçu ; il n’en reste pas moins que ton concert à la Philharmonie, ce 23 juin 2026, présentera, d’une certaine manière, ce que tu as pu tirer de mieux de tes envies artistiques, tes convictions musicales… et les exigences d’Ubisoft.
Soyons clairs :
- Ubisoft et moi n’avons jamais été à couteaux tirés,
- l’ambiance n’était pas délétère (loin de là  !), et
- les négociations – je parle ici des négos artistiques – se sont passées le plus souvent en douceur,
d’autant que le directeur musical de l’éditeur est un Canadien délicieux et ultra compétent.
Sur un projet au long cours (à l’oral, c’est un bizarre oxymoron, le « long cours », mais bon), il vaut mieux…
En effet, nous avons travaillé longtemps ensemble. Dis-toi bien que, si nous avions dû nous fighter à tout bout de champ, moi, je ne l’aurai pas supporté et l’éditeur n’aurait pas hésité à reprendre ses billes. Heureusement, nous sommes des adultes qui, certes,
- ne parlent pas toujours exactement la mĂªme langue esthĂ©tique,
- n’ont pas toujours exactement les mĂªmes intuitions artistiques,
- n’ont Ă©videmment pas le mĂªme rapport au piano et Ă ses spĂ©cificitĂ©s
mais, quand le fil se tend, nous ne nous roulons pas par terre et ne tapons pas un caprice. ObstinĂ©ment, dans notre for intĂ©rieur, nous avons, chevillĂ©e au corps, la conviction que nous travaillons pour un mĂªme objectif. Avec des nuances, oui, mais un musicien n’a-t-il pas besoin de nuances ?
« J’étais le gendre idéal »
Jolie punchline, mister Diplomate ! Mais trĂªve de poĂ©sie : le fait que tu Ă©tais pur de tout piratage a-t-il jouĂ© tant que ça dans cette rĂ©ussite que symbolise le concert qui se profile le 23 juin ?
Ç’a beaucoup jouĂ©, incontestablement. Il faut bien avoir conscience que la nĂ©gociation est asymĂ©trique. Ils ont les droits, je les sollicite. On n’est pas au mĂªme niveau. Cependant, au-delĂ de l’absence de piratage qui renforçait ma frĂ©quentabilitĂ©, pour ainsi dire, jouait, en faveur de ma crĂ©dibilitĂ©, le fait que j’avais dĂ©jĂ bossĂ© avec d’autres studios et d’autres gros labels dans des projets sinon voisins, du moins avec de grandes similaritĂ©s. En outre, j’ai aussi eu l’impression dâ€™Ăªtre respectĂ© parce que je n’étais pas le pianoteux YouTube de base. J’ai des arguments.
- La Philharmonie, j’y ai joué plusieurs fois depuis plus de dix ans.
- J’ai obtenu de jolis prix internationaux de piano.
- Des disques dans des labels importants, j’en ai publié des dizaines.
- J’ai un agent dont le travail plaide aussi pour moi.
Je ne t’assène pas ça pour me vanter, mais il faut avoir conscience que ces éléments donnent de la cohérence à mon projet : donner
- une assise savante,
- une reconnaissance officielle,
- une dignité nouvelle
Ă cette musique. Et ça, Ubisoft a eu l’intelligence ou la luciditĂ© d’y Ăªtre sensible.
Tu dois donc une fière chandelle à certains hurluberlus de YouTube jouant des tubes de jeux vidéo pour « faire du clic ». À l’opposé de ce tout-venant, parfois à gros succès, tu n’étais pas un pianiste desperate et techniquement limité qui cherchait à jouer un répertoire facile et attrape-gogo.
Dit comme ça, c’est un chouĂ¯a caricatural ! En tout cas, je ne me suis jamais perçu ainsi, et je crois que mes interlocuteurs ont bien senti que nous n’étions pas dans ce cas de figure. Nous avions mutuellement de quoi nous apporter. La nĂ©gociation Ă©tait asymĂ©trique, mais l’idĂ©e que chacun pouvait apporter quelque chose Ă l’autre s’est petit Ă petit imposĂ©e. Il faut vraiment voir l’histoire comme un rĂ©seau entre, notamment, la Philharmonie de Paris, le label, l’éditeur… et Nicolas Horvath, un mec qui
- a des millions d’écoutes sur Spotify,
- a enregistré des intégrales prestigieuses,
- a travaillé avec des maîtres de la musique contemporaine,
- a su convaincre les pontes du Studio Ghibli,
- a le souci constant de faire découvrir des répertoires pianistiques peu fréquentés MAIS joue aussi Chopin et Liszt, et qui, on aura compris que c’était une condition sine qua non,
- n’a jamais tenté le moindre passage en force.
Tu étais le gendre idéal pour Ubisoft, un éditeur qui souffre depuis de nombreuses années (et c’est pas fini).
Pile poil ! Je cochais, je crois, toutes les cases. Peut-Ăªtre mĂªme plus qu’ils ne l’espĂ©raient. Encore fallait-il le dĂ©montrer pour entamer les nĂ©gociations, puis Ăªtre Ă la hauteur du stĂ©rĂ©otype que j’assumais pour finaliser le travail.
Comment le projet s’est-il fixé à la Philharmonie ?
En 2022 ou 2023, j’ai rencontrĂ© le nouveau directeur artistique – programmateur, Édouard FourĂ© Caul-Futy, co-directeur du dĂ©partement Concerts et spectacles. Je lui avais soumis une proposition intitulĂ©e « Nuit de la pop culture », sur le modèle de la nuit Philip Glass en 2016 ou la nuit minimaliste en 2018, Ă une diffĂ©rence près : l’objectif Ă©tait de prendre un nouveau public par la main. Ce nouveau public, c’est celui qui blinde, par exemple, les concerts de Joe Hisaishi ; et c’est celui vers lequel lorgne ouvertement la Philharmonie en s’ouvrant de plus en plus Ă une musique qui est moins habituellement programmĂ©e dans une salle de concerts classiques. Pour moi, il est important dâ€™Ăªtre force de proposition et d’accompagner les mouvements qui me semblent intĂ©ressants.
« Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que je l’aime »
Ce que tu avais déjà fait avec les compositrices…
Oui, mais à ma manière, c’est-à -dire sans jouer sur la dimension sexuée du projet. Ça, je m’en fous et ça a plutôt tendance à me mettre en colère.
Tu as quand mĂªme – on en a parlĂ© – créé une sĂ©rie sur les compositrices.
Je l’assume volontiers, mĂªme si, pour moi, c’était une sĂ©rie autour de la dĂ©couverte de rĂ©pertoires oubliĂ©s.
Mais Naxos t’a dit : pourquoi pas, à condition que ce soit un répertoire écrit par des femmes.
Et alors ? J’ai pensé : pourquoi pas ? Sur le fond, j’enrage quand on ne voit, si je puis dire, que le sexe des compositeurs. Donc j’ai pris mes dispositions.
Lesquelles ?
Par exemple, pour Montgerout et Billon de Joy, j’ai volontairement omis leur prénom sur la première de couverture. Je voulais jouer de la grande musique pensée pour les salons – parfois effacée parce que les dix-huitième et dix-neuvième siècles étaient politiquement instables et la musique de salon était politiquement située –, et aujourd’hui tristement ignorée. Je n’ai jamais eu l’ambition calamiteuse de brandir un calicot sur le droit des femmes, ce qui aurait effacé le talent des compositrices sous une rhétorique victimisante assez anachronique (et, à mon avis, pas très pertinente pour les deux cas que j’ai cités). Oui, des compositrices talentueuses ont été sous-cotées, mais d’excellents compositeurs aussi. Jouer un répertoire rare qu’il me semble intéressant de tirer de l’oubli, avec plaisir ; jouer les redresseurs de tort forcément à côté de la plaque, non merci.
Ta défense de la pop culture est de cette eau-là .
Parfaitement ! Je ne veux pas jouer la BO d’Assassin’s Creed au nom
- de l’accessibilité de la musique pour opposer grand répertoire et musique plus légère,
- de l’ouverture Ă un autre public pour stigmatiser les tĂªtes chenues qui sont censĂ©es Ăªtre les seuls spectateurs des concerts classiques (ceux qui disent ça vont-ils seulement aux concerts de la Philharmonie, parfois ?), ou
- d’un dépoussiérage du répertoire dont il faudrait ôter toutes les vieilleries ennuyeuses pour mettre des trucs plus courts et qui « parlent » aux « gens ».
Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que j’aime ça et parce que c’est bien fait. Si, en plus,
- ça intimide moins certains spectateurs et les incite Ă entrer dans des antres qu’il n’aurait jamais investir,
- ça permet d’allécher des gens qui ne fréquentent pas les salles de concerts classiques, et
- c’est l’occasion d’interpeler les curieux parce qu’un mec réputé pour ses interprétations de Liszt ou de Chopin s’y colle,
extra, gĂ©nial, youpi. Mais, ça, c’est la cerise ; le gĂ¢teau est ailleurs.
Ă€ suivre !





























