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Le blog de Bertrand Ferrier, page 5

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil), l’intĂ©grale

Détail de la première de couverture

C’est un livre emmenĂ© au off d’Avignon pour agiter les mĂ©ninges entre

  • tractage,
  • happening et
  • reprĂ©sentation.

Une enquĂªte aux frontières de plusieurs sujets captivants :

  • l’usage occidental des stupĂ©fiants,
  • les questions
    • d’exotisme,
    • d’authenticitĂ©,
    • de dĂ©colonisation,
    • de marchandisation de l’autre,
  • la problĂ©matique des « thĂ©rapies alternatives » et des limites de la mĂ©decine,
  • la diversitĂ© des Ă©tats de conscience,
  • l’emprise – sectaire ou non – de gourous charismatiques
  • les dĂ©rives de ceux qui affirment lutter contre ce phĂ©nomène, voire
  • le rĂ´le de l’anthropologie et de l’anthropologue dans la construction d’un regard sur la sociĂ©tĂ© française et dite « autochtone », etc.

dont nous avons commencĂ© la lecture publique sur ce site le 5 aoĂ»t 2026. Voici dĂ©sormais rassemblĂ©s en un post les onze Ă©pisodes de cette traversĂ©e trouble mais souvent fort stimulante (haha), racontĂ©e par David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026).


1.
Les préliminaires

De quoi l’ayahuasca est-elle le nom, en Europe ? Cette plante hallucinatoire attire en Amazonie de plus en plus d’EuropĂ©ens dans ses rets.

  • Signe d’un malaise social grave et gĂ©nĂ©ralisĂ© ?
  • Expression presque extrĂªme d’un vide intĂ©rieur que seule peut remplir une expĂ©dition expĂ©rimentale ?
  • Objet marketing habilement dĂ©veloppĂ© par les autochtones et ceux qui exploitent l’imagerie fantasmagorique de hashtags tels que
    • « sagesse ancestrale »,
    • « retour Ă  la vĂ©ritĂ© naturelle »,
    • « reconnexion avec un monde des esprits oubliĂ© fors l’Amazonie » ?
  • Ou manipulation mentale destinĂ©e Ă  des esprits faibles, un peu paumĂ©s, qu’une « emprise mentale », concept fourre-tout et contestĂ© par David Dupuis, permettrait de manipuler de manière très profitable, Ă©conomiquement et humainement ?

Avec son livre, David Dupuis propose

  • une expĂ©rience,
  • une enquĂªte et
  • une critique

visant Ă  cerner

  • les enjeux,
  • la rĂ©alitĂ© et
  • les limites

d’une anthropologie d’un phĂ©nomène au croisement entre

  • spiritualitĂ©,
  • psychologie et
  • recherche d’ailleurs forcĂ©ment au pluriel.

Son livre s’ouvre par l’exemple : en anthropologie participante, l’enquĂªteur doit se (p)lier aux processus qu’il observe. Aussi le prologue est-il consacrĂ© Ă  « la plante qui fait voir » et qu’il expĂ©rimente, dans ce chapitre, au « centre Takiwasi », Takiwasi signifiant en quechua comme chacun ou presque sait « la maison qui chante ». Ici, sous la direction du « docteur Jacques Mabit, prĂ©sident exĂ©cutif », l’on

  • « traite les problèmes de toxicomanie » et de « stress post-traumatique »,
  • promeut des recherches « en mĂ©decines traditionnelles » et
  • vend, entre autres, des « retraites avec plantes maĂ®tresses » visant Ă  « guĂ©rir des blessures Ă©motionnelles et psychologiques » et Ă  « rĂ©aliser un travail d’introspection et de dĂ©veloppement personnel ».

Il est connu que tout l’monde s’aime, mais pas pareil. Dès 2005, la Miviludes a alertĂ© au sujet de cette entreprise contre les « pratiques chamaniques Ă  la validitĂ© thĂ©rapeutique contestable » qui « conjuguent risque d’escroquerie et danger rĂ©el pour la santĂ© physique et mentale de ceux qui s’y prĂªtent » (voir ici, pp. 47 sqq), on y reviendra.
De son cĂ´tĂ©, Jacques Mabit, qui attendait sans doute un panĂ©gyrique monolithique en Ă©change de sa bonne volontĂ© devant les demandes de David Dupuis, s’est senti trahi par l’auteur. En mai 2022, il s’est donc fendu d’un long article, tout Ă  fait intĂ©ressant, pour dĂ©noncer le doctorat dont est issu L’Épreuve de l’invisible. Dans ce travail universitaire, il voit un « procès instruit Ă  charge » tĂ©moignant d’une « unilatĂ©ralitĂ© grotesque ». Pour lui, la thèse de David Dupuis se contente d’aligner les preuves d’une « posture de dĂ©nigrement

  • systĂ©matique,
  • rationaliste,
  • positiviste,
  • progressiste et
  • laĂ¯ciste »,

fermez le ban. Pour lui, ce texte synthĂ©tise ce qui est devenu « l’unique travail de terrain et le fonds de commerce » du nĂ©o-docteur. On retrouvera avec profit son plaidoyer virulent ici.
C’est dans ce contexte bouillonnant d’accusations et de sentiment de traĂ®trise rĂ©ciproques que pousse la question de l’ayahuasca.

  • MĂªme si – Jacques Mabit le lui reprochera – David Dupuis n’a pas autant ingurgitĂ© d’ayahuasca qu’il conviendrait pour complĂ©ter une cure,
  • mĂªme s’il a testĂ© – Jacques Mabit lui en fera itou grief – le produit dans d’autres usines Ă  touristes fĂ©rus de « mĂ©decine traditionnelle », ce qui l’amènera Ă  interroger l’approche jusque-lĂ  très louangĂ©e du French doctor,
  • mĂªme s’il a assistĂ© – Jacques Mabit le lui a accordĂ© mais semblera se reprocher ce qu’il appelle un « privilège », rien que ça – Ă  des sĂ©ances de sirotage d’ayahuasca sans lui-mĂªme absorber le breuvage,

l’anthropologue commence par raconter comment il a vĂ©cu son expĂ©rimentation du produit (le « quand » est peu clair, ses enquĂªtes de terrain ne semblant pas toujours avoir Ă©tĂ© linĂ©aires et l’auteur est Ă©tonnamment discret sur ces cahots). Car, par le mildiou et le diable, comment cela se passe-t-il concrètement ? VoilĂ  ce que nous dĂ©couvrirons dès la prochaine notule Ă  ce sujet. Ă€ suivre ou Ă  dĂ©couvrir en lisant le livre en question ! Oh, certes, ce cut n’est pas encore le cliffhanger de la saison mais, en ajoutant

  • drogue,
  • soupçon de sectitude, et
  • polĂ©miques Ă©tatiques,

l’on fit ce que l’on put, sans faute d’orthographe, pour obtenir un maximum de clics déçus qui ne nous rapporteront rien mais trouveront peut-Ăªtre satisfaction dans une prochaine publication… (En vrai, ici, tout est gratuit, aucun cookie ne fiche personne, on partage juste

  • des rencontres,
  • des Ă©motions,
  • des curiositĂ©s,
  • des brava et
  • des questions.

C’est pas si pire, je crois.)

 

*

2.
La dégustation

Attention, on est parti pour une première sĂ©ance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle pĂ©ruvienne. Le rĂ´le du chaman-prĂªtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, Ă©voquĂ© dans le post prĂ©cĂ©dent et qui, dans la cabane destinĂ©e Ă  la cĂ©rĂ©monie, est surplombĂ© par des icĂ´nes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prĂªtre catholique dĂ©diĂ© Ă  Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prĂªtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont prĂ©sents. Des règles sont Ă©dictĂ©es, plus ou moins sous forme de conseils, comme

  • vomir dans les seaux prĂ©vus Ă  cet effet,
  • ne pas communiquer avec les petits camarades,
  • « formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
  • demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.

(On synthĂ©tise, mais il faut bien : on en est Ă  la page 11 et ceci est dĂ©jĂ  la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a

  • de l’encens,
  • du sel,
  • de l’eau bĂ©nite et
  • des gestes qui se rĂ©pètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».

Des chants s’Ă©lèvent. Le maĂ®tre

  • s’oint,
  • souffle du tabac et
  • invite les intĂ©ressĂ©s Ă  siroter « le breuvage »,

lui-mĂªme finissant par ingurgiter une bolĂ©e Ă  son tour pendant que « son Ă©pouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumĂ©es ». Ensuite,

  • noir et silence,
  • chants et tabac,
  • eau de Cologne et mĂ©lopĂ©es.

Disparition du temps, raconte Ă©galement l’auteur. NausĂ©e. Hallucinations bigarrĂ©es. Fragments. SpĂ©cularitĂ© de la pensĂ©e qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournĂ©e d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sÅ“ur. Lui apparaissent

  • des visages familiers,
  • un serpent,
  • des « yeux insondables » et
  • une « fatigue tranquille ».

Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les Ă©changes se traduisent par une expĂ©rience « qui s’Ă©tait tissĂ©e d’un langage commun » (page 28, il Ă©voquera des synchronicitĂ©s « tissĂ©es de rencontres », page 103, plus fort, « d’une vĂ©ritable Ă©cologie de l’expĂ©rience [« coconstruite »] oĂ¹ se tressent cadres culturels, relations sociales, Ă©tats affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volontĂ© de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier  chapitre joue les dĂ©friseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tĂ´t ». On se retrouve avec l’auteur Ă  Tarapoto. On dĂ©couvre son intĂ©rĂªt pour une « expĂ©rience visionnaire » qui serait « travaillĂ©e par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiquĂ© par un scientifique occidental). Ă€ Takiwasi,

  • « le mĂ©dical,
  • le religieux et
  • le rituel

ne sont pas cloisonnĂ©s ». C’est aussi ce qui attire des EuropĂ©ens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supĂ©rieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisĂ©e, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe Ă  une « économie contemporaine du salut oĂ¹

  • la guĂ©rison,
  • la quĂªte spirituelle,
  • l’engagement Ă©cologique et
  • la formation professionnelle

s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au PĂ©rou,

  • une psychothĂ©rapeute quasi quinqua toujours en vie malgrĂ© cinq accidents,
  • un cadre trentenaire lassĂ© de ses « états dĂ©pressifs »,
  • une mĂªme pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.

Plusieurs expriment leurs dĂ©sillusions tant mĂ©dicales que psychothĂ©rapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » portĂ© par « un intĂ©rĂªt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et lĂ .

  • Éthique (« les peuples premiers ont prĂ©servĂ© la forĂªt amazonienne »),
  • politique (« nous, on a tout dĂ©truit, en Europe ») et
  • mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)

se mĂªlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur dĂ©signe comme celui des « mobilitĂ©s spirituelles ». Au cÅ“ur de cette curiositĂ© attisĂ©e avec opiniĂ¢tretĂ© par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui Ă©rige les sociĂ©tĂ©s autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme mĂ©diatrices d’un savoir thĂ©rapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coĂ¯ncider avec son dĂ©sir. Le mythe du bon sauvage connectĂ© Ă  la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grĂ¢ce Ă  une tisane qui secoue dĂ©voile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rĂªver « se guĂ©rir » mais aussi « rĂ©parer une civilisation jugĂ©e dĂ©voyĂ©e » grĂ¢ce Ă  l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianitĂ©, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers Ă©tiquetĂ©s « pèlerins ». Dans leur diversitĂ©, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de prĂ©sence, un lieu oĂ¹ quelque chose peut

  • se manifester,
  • rĂ©pondre ou
  • se dĂ©rober ».

De mĂªme, l’ayahuasca peine Ă  trouver une Ă©pithète, « hallucinogène » ou « psychĂ©dĂ©lique » Ă©tant peu valorisĂ©s, euphĂ©misme. En consĂ©quence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » oĂ¹ elle est perçue « non seulement comme guĂ©risseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». Le cĂ©lèbre philosophe de l’anthropologie sociĂ©tale ne chantait-il pas :

 

il y a des ombres dans « je t’aime », pas que de l’amour, pas que ça ?

 

*

3.
L’induction

Souvent cantonnées

  • Ă  l’austĂ©ritĂ©,
  • Ă  l’ennui ou
  • au flonflon des Ă©vidences sinon des camemberts en plastique,

certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parentĂ© avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menĂ©s, ils rendent

  • signifiant l’insignifiant,
  • intĂ©ressant le banal et
  • ample l’Ă©triquĂ©.

David Dupuis semble animĂ© par cette conviction puisqu’il aspire Ă  transformer un phĂ©nomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand mĂªme – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunĂ©ment se promener le long d’un chemin. Pour lui, le dĂ©sir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agrĂ©able (ce qui la rend sans doute plus dĂ©sirable pour ses adeptes, dans la mesure oĂ¹ elle exclut le plaisir coupable – forcĂ©ment coupable – du stupĂ©fiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dĂ©gueulasse) est le rĂ©sultat d’une « construction issue de l’entrecroisement

  • d’imaginaires globaux,
  • de dynamiques marchandes et
  • de transmissions locales » mais biaisĂ©es pour Ăªtre davantage marchandisables.

Dans l’imaginaire des participants Ă  la cĂ©rĂ©monie,

  • la consommation d’un hallucinogène serait une rĂ©demption face au mĂ©chant Occident,
  • l’usage de la plante une rĂ©ponse aux thĂ©rapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guĂ©rir, et
  • le recours Ă  l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – mĂªme dans un monde rĂ©putĂ© patriarcal – qui aurait dĂ©sertĂ© notre sociĂ©tĂ© europĂ©enne.

En tĂ©moigne le groupe de parole qui suit la soirĂ©e d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dĂ©gueulasse. David Dupuis y dĂ©cèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le dĂ©sordre de la veille » contrĂ´lĂ©e par le French doctor qui prĂ©side l’entreprise thĂ©rapeutique et construit « une grammaire interprĂ©tative d’inspiration psychologique » oĂ¹ « la vision est convertie en symptĂ´me puis en levier thĂ©rapeutique ». L’anthropologue veille Ă  rappeler que « le corps vulnĂ©rable [des participants] devient aussi le lieu oĂ¹ se rĂ©flĂ©chit le corps social ». Dans son rĂ©cit, flotte voire pèse sur le rĂ©cit le soupçon fomenté a posteriori que ces expĂ©riences stupĂ©fiantes participent Ă  un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entitĂ© malĂ©fique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-Ăªtre pas unique, elle peut très bien Ăªtre le fruit de plusieurs mal-Ăªtres et d’une collectivitĂ© radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise Ă  lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestĂ©s par le Mauvais (terme gĂ©nĂ©rique choisi par mes soins et non employĂ© dans l’ouvrage afin de synthĂ©tiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les

  • entitĂ©s malveillantes,
  • carrĂ©ment dĂ©mons, ou
  • consĂ©quences d’actes de sorcellerie diligentĂ©s par autrui.

Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions

  • alimentaires,
  • sexuelles et
  • relationnelles »

s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps Ă©nergĂ©tique ». Très peu Ă  grailler. Rien Ă  faire. Juste Ă  Ăªtre. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place Ă  l’improvisation. Les groupes de parole relatĂ©s par David Dupuis tĂ©moignent, selon le point de vue, d’une police de la pensĂ©e ou du souci des participants
de bien

  • parler,
  • interprĂ©ter,
  • se comporter physiquement et verbalement,

c’est-Ă -dire de faire tout « les mains tendues vers le maĂ®tre », eĂ»t chantĂ© le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traitĂ© de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intĂ©rieur s’oppose le Bon mystĂ©rieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant Ă  un mode de fonctionnement qui nous Ă©chappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les

  • instructions,
  • suggestions et
  • sous-entendus du maĂ®tre de cĂ©ans.

Par consĂ©quent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censĂ©e nous connecter Ă  l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca rĂ©vèle ou ce que l’on nous apprend Ă  voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend Ă  voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupĂ©fiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionnĂ©, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-Ăªtre parce que David Dupuis n’a pas totalement succombĂ© Ă  son emprise. Peut-Ăªtre aussi parce que l’insolent a dĂ©cidĂ© de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprĂªte Ă  faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?

 

*

4.
La narration

  • Route dĂ©foncĂ©e,
  • pirogue,
  • sentier hostile et pas toujours net :

elle est dure, la voie qui mène Ă  l’ayahuasca, dont

  • les effets,
  • le fonctionnement social,
  • la marchandisation et
  • l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-Ăªtre personnel et collectif

sont l’objet du livre de David Dupuis. Car, après une première expĂ©rience au « centre Takawasi », l’auteur a dĂ©cidĂ© de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dĂ©gustation de cette dĂ©coction repensĂ©e pour des EuropĂ©ens plus ou moins mal dans leur peau et leur tĂªte n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mĂªmes si le cadre gĂ©ographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans

  • consigne,
  • conseil ou
  • mise en scène (hormis la coiffe Ă  plumes du cĂ©rĂ©moniaire et le lieu excentrĂ© oĂ¹ se tient la dĂ©gustation),

le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits Ăªtres

  • phosphorescents »,
  • « insectoĂ¯des » et
  • « translucides »

lui apparaissent, le greffent puis s’Ă©vanouissent quand un autre participant se met Ă  crier et Ă  convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».

  • Une femme mystĂ©rieuse,
  • un dĂ©cor d’adolescence,
  • des violons puis
  • du rien.

Le lendemain, en dĂ©cryptant sa dĂ©marche, le cĂ©rĂ©moniaire se dĂ©fend de tout objectif de purification. Dans sa dĂ©marche, il ne s’agit que d’Ăªtre en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rĂ´le du guĂ©risseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptĂ©e Ă  Situlli ouvre davantage de possibles Ă  l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner Ă  boire la dĂ©coction Ă  vocation psychĂ©dĂ©lique, autant de manières de projeter sur ces sĂ©ances « une forme sensible suscitĂ©e par nos attentes », comme « une interface oĂ¹ l’altĂ©ritĂ© se configure Ă  partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquĂªteur qualifie d’expĂ©rience « visionnaire » au sens oĂ¹ se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite oĂ¹

  • perception,
  • imagination,
  • Ă©motion et
  • mĂ©moire

s’entrelacent dans un mĂªme mouvement d’Ă©laboration ».
Bien sĂ»r, le moment oĂ¹ le ressenti devient rĂ©cit, c’est-Ă -dire oĂ¹ il « transforme l’expĂ©rience en matĂ©riau », n’est pas seulement orientĂ©e selon le rĂ©cit prĂ©paratoire formulĂ© – ou non – par le maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie. La bascule commuant le vĂ©cu en langage et en diĂ©gèse est ancrĂ©e dans les « rĂ©cits et rĂ©fĂ©rences » prĂ©alablement ingurgitĂ©s par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs rĂ©currents de l’expĂ©rience visionnaire » se dĂ©tachent.
Cette communautĂ© narrative est sans doute liĂ©e Ă  des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une mĂªme substance produit peu ou prou les mĂªmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure oĂ¹ la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisĂ©e de la mĂªme manière par tous les cĂ©rĂ©moniaires :

  • le taux peut varier,
  • la DMT peut Ăªtre mĂ©langĂ©e Ă  d’autres substances tirĂ©es d’autres plantes mĂ©dicinales, et
  • il n’est mĂªme pas Ă©vident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».

Ce qui dĂ©clencherait la vision serait moins l’ayahuasca spĂ©cifiquement que sa capacitĂ© Ă  susciter « un motif gĂ©nĂ©rĂ© par la dynamique propre des rĂ©seaux neuronaux », lesquels sont Ă  peu près les mĂªmes pour chaque humain – d’oĂ¹ la proximitĂ© des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps Ă©tĂ© Ă©levĂ© dans la peur des serpents, beaucoup d’expĂ©rimentateurs relatent avoir vu des serpents gĂ©nĂ©ralement terrifiants. Le recours Ă  des figures structurant notre imaginaire permet Ă  la fois de raconter l’irracontable… et de l’Ă©craser sur des schĂ©mas prĂ©dĂ©finis ou une iconographie Ă©tablie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestĂ©es sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mĂ©moire partagĂ©e de l’humanité » et connues comme des « archĂ©types transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’Ă©touffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entitĂ©s autonomes vĂ©ritablement rencontrĂ©es ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent dĂ©crites selon leur « apparence familière », qu’elle soit

  • « animale,
  • humaine ou
  • mythologique ».

Si l’hypothèse d’une schĂ©matisation liĂ©e Ă  l’impossibilitĂ© de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrĂ©es mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de rĂ©alitĂ© devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’Ă©viter une « assimilation fragile entre perception et rĂ©alité », en dĂ©pit de l’hybris que procure « l’impression d’accĂ©der Ă  un savoir irrĂ©ductible au langage et porteur de certitude intĂ©rieure » inĂ©branlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens Ă  partir de l’expĂ©rience visionnaire »… ce que nous examinerons dans l’Ă©pisode cinquième.

 

*

5.
La socialisation

Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès

  • Ă  des vĂ©ritĂ©s crystal clear,
  • Ă  des perspectives permettant de construire du sens, ou
  • Ă  des visions en grande partie prĂ©fabriquĂ©es par un conditionnement prĂ©alable,

s’interroge David Dupuis dans son livre ? Pour le dĂ©terminer, l’anthropologue propose de dĂ©finir « une Ă©cologie de l’expĂ©rience visionnaire ». Ă€ l’en croire, les visions sont des phĂ©nomènes Ă  la fois

  • « subjectifs,
  • collectifs et
  • biologiques »

entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent

  • « effets pharmacologiques,
  • histoires biographiques,
  • rĂ©pertoires symboliques et
  • interactions sociales »…

ce qui implique, Ă  rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès Ă  des entitĂ©s existant en soi mais Ă  une iconographie fondĂ©e sur la suggestivitĂ© extĂ©rieure et le vĂ©cu intĂ©rieur. L’auteur s’intĂ©resse donc Ă  la construction du phĂ©nomène, autrement dit Ă  l’apprentissage de la vision. Dans les tĂ©moignages recueillis, il repère une dynamique mĂªlant, ainsi qu’il l’envisageait, maĂ¯eutique extĂ©rieure (un sachant t’amène Ă  comprendre en dĂ©cryptant) et maĂ¯eutique intĂ©rieure (Ă  force d’expĂ©riences et de conseils, je deviens Ă  mon tour davantage capable

  • d’attention,
  • de perception et
  • d’interprĂ©tation)…

ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement

  • par l’expĂ©rience vĂ©cue puis accumulĂ©e par le consommateur d’ayahuasca,
  • par les types de cĂ©rĂ©monies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsĂ©e,
  • par l’environnement et l’Ă©tat d’esprit de l’expĂ©rimentateur, et
  • par les Ă©changes fermement guidĂ©s via les groupes de parole, par exemple.

Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :

  • verticalitĂ© du sachant,
  • profondeur autobiographique de l’expĂ©rimentateur, et
  • horizontalitĂ© d’un retour entre pairs.

Lui synthĂ©tise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portĂ©e aux hallucinations

  • (conseils,
  • interdits,
  • interprĂ©tations par le sachant…) ;

et le non-dit qui tend Ă  mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expĂ©rience

  • (« rĂ©gimes d’autoritĂ©,
  • circulation des rĂ©cits,
  • Ă©preuves partagĂ©es et
  • ajustements collectifs des attentes »).

Dès lors, il appert Ă  petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni mĂªme un automatisme liĂ© Ă  la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend Ă  travers « une grande diversitĂ© de formes et de dynamiques ». Parallèlement Ă  cet apprentissage, l’expĂ©rimentateur dĂ©sapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en rĂ©alitĂ© un contexte très construit, notamment par

  • la situation gĂ©ographique de la dĂ©gustation (la jungle lointaine),
  • la temporalitĂ© du sirotage (la nuit), et
  • la scĂ©narisation de la cĂ©rĂ©monie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incomprĂ©hensibles Ă  l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent Ă  des entitĂ©s ici prĂ©sentes).

Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exĂ©gèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une dĂ©prise mentale (grĂ¢ce Ă  la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrĂ´le plus) mais une forme d’emprise mentale (en rĂ©alitĂ©, je contrĂ´le une large partie de mes visions parce que le maĂ®tre m’a conditionnĂ© pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrĂ´le plus mes perceptions mais qu’un autre les contrĂ´le pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur

  • le contenu de la vision,
  • la perception que j’en ai et
  • l’interprĂ©tation que je suis invitĂ© Ă  en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.

Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guĂ©risseurs – divers – impliquĂ©s dans de tels phĂ©nomènes ? C’est ce que nous dĂ©couvrirons au dĂ©but du prochain Ă©pisode.

 

*

6.
Les interférences

Ă€ l’ère de la science sinon triomphante du moins tonitruante, le soin reste un domaine oĂ¹ les croyances restent presque aussi importantes que les savoirs. Loin de s’effacer, le rĂ´le des non-mĂ©decins dans la mentalitĂ© et les pratiques occidentales paraĂ®t mĂªme s’imposer, de façon

  • alternative (selon mes humeurs ou mes souffrances, pour guĂ©rir, je choisis parfois la mĂ©decine, parfois la non-mĂ©decine),
  • cumulative (j’engage un magnĂ©tiseur pour compenser les brĂ»lures occasionnĂ©es par ma radiothĂ©rapie) ou
  • oppositionnelle (je suis contre tout ce qui n’est pas officiellement validĂ© par la science, donc pour tout ce qui l’est, vaccins expĂ©rimentaux compris, ou je suis contre tout ce qui relève de la mĂ©decine officielle et des thĂ©rapeutiques chimiques).

Ă€ travers le cas spĂ©cifique de la consommation par des EuropĂ©ens de l’ayahuasca dans la jungle amazonienne, David Dupuis analyse la complĂ©mentaritĂ© des rĂ´les thĂ©rapeutiques entre

  • la science (le directeur du premier centre oĂ¹ il ingurgite la plante est un docteur français),
  • la croyance (l’ayahuasca va me rĂ©vĂ©ler des vĂ©ritĂ©s qui m’aideront Ă  guĂ©rir en me connectant Ă  des entitĂ©s invisibles chargĂ©es de me reconnecter Ă  moi-mĂªme) et
  • les pratiques des guĂ©risseurs.

Ainsi souligne-t-il le rĂ´le des « officiants » lors des cĂ©rĂ©monies au cours desquelles est ingĂ©rĂ©e la dĂ©coction hallucinogène. Il les dĂ©crit comme les « leviers de transformation de l’expĂ©rience visionnaire » actionnĂ©s via

  • un chant,
  • une posture,
  • un souffle,
  • une aspersion,
  • un geste ou, Ă  l’inverse,
  • une immobilitĂ©, un silence, etc.

En soi, nihil novi sub sole : comme dans toute cĂ©rĂ©monie, le chamanisme amazonien intègre des « élĂ©ments sensoriels » dans ses « pratiques rituelles ». Ceux-ci « font passer l’expĂ©rience du registre du chaos sensoriel Ă  celui d’une scène intelligible ». Comme on l’a vu dans le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode, l’interaction entre la plante et celui qui la consomme n’est jamais pure : elle est

  • prĂ©parĂ©e,
  • organisĂ©e et
  • dĂ©briefĂ©e

par un maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie chargĂ©, parfois Ă  la demande, parfois Ă  l’insu de l’expĂ©rimentateur, de crĂ©er les conditions d’une « homogĂ©nĂ©isation progressive » des hallucinations. NĂ©anmoins, l’anthropologue va plus loin. Pour lui, la « socialisation visionnaire » (le cadre qui me permet d’accĂ©der Ă  la consommation de la plante et Ă  faire signifier, au moins partiellement, ses consĂ©quences) est partie prenante de la « fabrication du visible », autrement dit Ă  la « production phĂ©nomĂ©nologique de ce qui apparaĂ®t ». La vision n’Ă©merge pas uniquement grĂ¢ce Ă  l’absorption d’une molĂ©cule. Les mĂ©canismes que dĂ©clenche cette consommation « prennent forme dans un tissu d’engagements perceptifs et relationnels » et s’organisent autour de « l’infĂ©rence active » (id est de notre tendance Ă  anticiper ce qui va advenir en imaginant le plus probable).
En l’espèce, les interfĂ©rences sensorielles des « officiants » contribuent Ă  l’interprĂ©tation de l’hallucination voire l’inflĂ©chissent ou la suscitent. Un souffle chaud pourra confirmer la prĂ©sence d’une entitĂ© bienveillante ; une aspersion pourra me dĂ©barrasser d’un dĂ©mon en me rassurant ; etc. Si beaucoup de rĂ©cits des consommateurs d’ayahuasca se ressemblent lors des groupes de parole qui suivent l’ingestion du produit, c’est certes que l’imagination des participants a Ă©tĂ© formatĂ©e par un cadre culturel et pĂ©dagogique peu ou prou similaire, mais c’est aussi que le cadre de l’expĂ©rimentation est identique pour tous. De sorte que

  • les règles fixĂ©es aux consommateurs,
  • la mise en scène de la consommation et
  • le comportement du maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie et de ses assistants

construisent l’hallucination permise par la drogue. Le rituel, explique l’auteur,

agit en modelant les prĂ©dictions perceptives, rĂ©duisant l’incertitude sensorielle et guidant l’expĂ©rience vers certaines configurations stabilisĂ©es.

Ce que je perçois – et pas seulement quand j’hallucine – est toujours le rĂ©sultat d’une interaction tant est patent « le caractère profondĂ©ment hypersocial de la cognition humaine ». Quand agit la DMT, la subjectivitĂ© de celui qui hallucine est polluĂ©e, parasitĂ©e, contaminĂ©e donc guidĂ©e par l’ensemble de ce qu’il vit, ce qu’on lui a dit, ce Ă  quoi il a Ă©tĂ© invitĂ© de prĂªter attention, la manière dont se comporte l’officiant, etc. Dès lors, il n’est pas nĂ©cessaire ni mĂªme utile de croire aux dĂ©mons pour en voir un si l’on se retrouve « immergĂ© dans un environnement saturĂ© d’indices perceptifs et affectifs qui rendent leur prĂ©sence

  • plausible,
  • tangible et
  • investissable ».

Par consĂ©quent, constate David Dupuis, raconter l’ayahuasca exige de dĂ©crypter une « grammaire de l’expĂ©rience visionnaire » pour rendre raison d’un « entrelacement de dynamiques » :

  • l’effet de la plante,
  • le cadre du rituel et
  • les dispositifs d’interprĂ©tation.

L’analyse est d’autant plus intĂ©ressante qu’elle fait Ă©cho Ă  de nombreuses situations du quotidien dont, Dieu soit louĂ©, la drogue n’est pas forcĂ©ment prĂ©sente. Cependant, le dĂ©cryptage de l’anthropologue ne se limite pas Ă  nous aider Ă  prendre conscience de la manière dont nous construisons notre perception du rĂ©el et du possible en fonction de nos interactions. Il met aussi en Ă©vidence le danger que reprĂ©sente la capacitĂ© – essentiellement insidieuse – des guĂ©risseurs-officiants Ă  guider des consommateurs, fragilisĂ©s par une situation de dĂ©tresse plus ou moins grande, dans des rĂ©flexions qui peuvent bouleverser leur existence.
La perspective qu’existent et se dĂ©veloppent ce que l’on appelle volontiers, ne serait-ce que parce que c’est encore plus flou que vague, des situations d’emprise mentale n’a pas Ă©chappĂ© aux autoritĂ©s françaises, qui poursuivent depuis charmante lurette l’ayahuasca de leur zèle hostile, obstinĂ© et pas toujours bien argumentĂ©. Nous le dĂ©crypterons dès le prochain Ă©pisode.

 

*

7.
Les accusations

Cher lecteur, combien de fois devrons-nous te le rappeler ? La drogue, c’est mal. Si tu en vends, Ă  la rigueur, l’État peut le tolĂ©rer puisque ça lui permet d’Ă©viter d’investir dans les quartiers les plus pauvres en laissant ruisseler sur les clampins abandonnĂ©s quelques gouttelettes du fleuve de cash ainsi gĂ©nĂ©rĂ© – Jean-Pierre Colombiès l’a montrĂ© ce tout tantĂ´t dans l’indispensable Face obscure de la police (Max Milo, 2026). En plus, après, il peut faire son kĂ©kĂ© en envoyant la CRS 8 jouer son sketch devant les camĂ©ras obsĂ©quieuses afin de saisir deux sachets de beuh vides pour montrer que l’État reconquiert le terrain et n’a perdu aucun territoire de la RĂ©publique. Alors, s’il-te-plaĂ®t, lecteur, suis nos conseils : si tu consommes, il te faut

  • faire attention Ă  ne pas laisser traĂ®ner tes sachets de coke sur la table d’une confĂ©rence de presse,
  • bien se nettoyer sous les naseaux mais pas trop souvent car ça finit par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncĂ© pour les lendemains des jours oĂ¹ tu t’es pĂ©tĂ© les pupilles.

Faute de quoi, plus Hannibal que lecteur, tu rejoindrais le rang des « bourgeois des centre-villes qui financent les narcotrafiquants » selon l’analyse d’un immonde personnage fier d’emmerder les cons qui l’ont Ă©lu s’ils ne souhaitent point, les gueux, contribuer Ă  la fortune de ses copains des labos, et est surtout cĂ©lèbre pour

  • laisser traĂ®ner ses sachets de coke sur la table d’une confĂ©rence de presse,
  • se nettoyer si souvent sous les naseaux que ça a fini par se remarquer, et
  • disposer d’une paire de Rayban bleu foncĂ© pour les lendemains des jours oĂ¹ il s’est pĂ©tĂ© les pupilles.

Aussi, se demander de quoi la consommation de l’ayahuasca par les Occidentaux est-elle le symptĂ´me, ainsi que nous le faisons en dĂ©ambulant Ă  travers L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) de David Dupuis, exige-t-il de rappeler que, selon l’article 221-5-6 du code pĂ©nal, mis Ă  jour le 26 janvier 2022,

est puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende le fait pour une personne d’avoir consommĂ© volontairement, de façon illicite ou manifestement excessive, des substances psychoactives

si elle profite du fait d’Ăªtre high pour commettre un homicide. Sans aller jusqu’Ă  ces extrĂ©mitĂ©s, l’article L3421-1 du Code de la santĂ© publique, tel que valable jusqu’en janvier 2029, stipule que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classĂ©es comme stupĂ©fiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 € d’amende ».
Quand, en 2012, l’auteur revient en France après son voyage d’Ă©tude oĂ¹ il a consommĂ© force dĂ©coctions d’ayahuasca pour les besoin de sa cause, il compte « ouvrir un espace de mise Ă  distance pour rĂ©flĂ©chir aux matĂ©riaux accumulĂ©s », autrement dit faire un break et laisser reposer tout ça. Pour aider sa rĂ©flexion Ă  s’organiser, il coorganise un « atelier » Ă  l’EHESS pour « crĂ©er un espace de discussion sur les reconfigurations contemporaines du statut social de ce breuvage », parce qu’un travail universitaire sans style ampoulĂ©, c’est comme une villĂ©giature d’Epstein sans mineure ou une expo au musĂ©e de Tokyo sans foutage de gueule : no way.
AussitĂ´t, ça rue dans les brancards. ConfirmĂ© puis annulĂ© puis rĂ©tabli, l’atelier rencontre un succès tendu, entre « vigilance soupçonneuse » et « dĂ©sir clandestin » de tester le produit dans l’Hexagone. AmusĂ© par le dĂ©sir, Ă©tonnĂ© par le soupçon, David Dupuis dĂ©cide de s’intĂ©resser au second nÅ“ud qu’il n’a pas encore explorĂ© dans son Ă©tude – le premier a Ă©tĂ© grandement abordĂ©. Cette partie de l’Ă©tude interroge donc ce que la vigilance devant l’ayahusca, dont l’Ă©tendue et les spĂ©cificitĂ©s des usages est peu Ă©tayĂ©e sociologiquement voire scientifiquement, dit des peurs et des prĂ©jugĂ©s des autoritĂ©s françaises.
Nous avons Ă©voquĂ© ici (voir p. 47) la dĂ©nonciation des « pratiques chamaniques » dans le rapport 2005 de la Miviludes. En 2009, signale l’auteur, la mission gouvernementale va plus loin pour dĂ©noncer « le nĂ©o-chamanisme et ses dĂ©rives » (voir ici pp. 30 sqq). Nous sommes donc allĂ© feuilleter nous-mĂªme le cÅ“ur du rapport pour en relever les Ă©lĂ©ments principaux relatifs Ă  notre sujet.
L’ayahuasca, mentionnĂ©e 47 fois dans le document, est qualifiĂ©e de « substance dangereuse », au cĂ´tĂ© de l’iboga. On rappelle que cette « dĂ©coction de plantes originaires d’AmĂ©rique du Sud », aussi appelĂ©e yagĂ©, est « classé » (au masculin, alors que les pratiquants tendent Ă  fĂ©miniser le produit) sur la liste des stupĂ©fiants depuis le 3 mai 2005 comme l’iboga deux ans plus tard, mais contrairement au datura ou, dans une certaine mesure, Ă  la « sauge des devins ». L’institution dĂ©nonce une « utilisation dĂ©voyĂ©e de l’ayahuasca (…), hors du cadre religieux », y voyant « un nouveau phĂ©nomène de l’internationalisation des pratiques sectaires utilisant des produits hallucinogènes ».
En effet, la mission s’appuie sur des tĂ©moignages posant que la plante peut entraĂ®ner notamment

  • une « dĂ©stabilisation mentale »,
  • des « modifications de comportement avec les proches » voire une « rupture avec la famille et le milieu social », et
  • un « abandon des projets de vie » pour privilĂ©gier la « plongĂ©e dans le labyrinthe de l’inconscient », ce qui serait logique puisque « tous ces centres, Ă©coles, instituts et autres universitĂ©s Ă  vocation commerciale (…) militent pour un changement de paradigme », bouleversant « les paradigmes du sujet », selon un certain Guy Rouquet.

Que, dans une logique de prĂ©vention, la Miviludes s’inquiète des risques liĂ©s Ă  la consommation de drogues, d’un point de vue

  • physique,
  • mental ou
  • social,

n’a rien d’Ă©berluant. Cependant, David Dupuis se demande comment l’institution, en l’absence de chiffres ou d’enquĂªtes de terrain (le rapport compile surtout quelques tĂ©moignages Ă  charge),

  • dĂ©finit,
  • perçoit et
  • cerne

le phĂ©nomène. La Miviludes ne rĂ©pondra pas Ă  la sollicitation de l’anthropologue, qui se tournera vers une « association nationale » qu’il ne nomme pas. LĂ  encore,

  • hostilitĂ©,
  • absence de chiffres et
  • acceptation puis refus de participer Ă  un dĂ©bat universitaire

le convainquent que l’Ă©tude du phĂ©nomène – pourtant reconnu intuitivement comme non nĂ©gligeable – se rĂ©duit Ă  une binaritĂ© stĂ©rile qui exige que celui qui prend la parole soit « pour ou contre, adhère ou dĂ©nonce ». Les craintes Ă©tatiques et associatives semblent se cristalliser sur un postulat : la plante hallucinogène, absorbĂ©e par un individu fragilisĂ© ou structurellement fragile (qui d’autre en absorberait ?), permettrait Ă  un gourou de mettre le dĂ©gustateur dans un Ă©tat d’emprise mentale voire de pratiquer sur lui un lavage de cerveau. Mais que se cache-t-il sous ces deux syntagmes ? C’est ce que nous Ă©voquerons dans le prochain Ă©pisode.

 

*

8.
Le danger

Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, mĂªme ce qui devrait nous protĂ©ger du danger.

  • Les armes, c’est dangereux.
  • La police, c’est dangereux.
  • Les religions et autres spiritualitĂ©s, c’est dangereux.

Parce que les religieux dĂ©testent les mĂ©crĂ©ants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrĂ©es hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point Ă  la modĂ©ration.
Depuis une cinquantaine d’annĂ©es, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la dĂ©monstration en partant Ă  la conquĂªte du marchĂ© occidental, notamment amĂ©ricain. Son expansionnisme a transformĂ© les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’YsĂ© Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accĂ©lĂ©rĂ©e a entraĂ®nĂ© sa cohorte de dĂ©rives.

  • DĂ©tournement d’argent,
  • enrichissement personnel,
  • obsession commerciale,
  • violences sexuelles,
  • rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
  • terrorisme de masse

marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux dĂ©phasĂ©s, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa sĂ©rie sur « L’hindouisme Ă  l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’Ă©pisode sur « La ruĂ©e vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 aoĂ»t 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivitĂ© croissante de l’ayahuasca ait inquiĂ©tĂ© les braves autoritĂ©s hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans son livre passionnant. (Oui, j’ai essayĂ© « dans son passionnant livre », mais c’Ă©tait pire. Pour ceux qui aiment la kaamelott, ça tutoyait la blanche sauce…) En revanche, l’objet de cette inquiĂ©tude peine Ă  Ăªtre nommĂ©. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvĂ©s morts, mutilĂ©s, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prĂ©texte pour associer

  • « nĂ©ochamanisme »,
  • « manipulation de la conscience » et
  • « emprise mentale ».

Ayant lui-mĂªme naviguĂ© dans ces eaux troubles, l’auteur s’Ă©tonne d’un traitement Ă  ce point approximatif. A-t-il Ă©tĂ© victime d’un « lavage de cerveau » administrĂ© par un « mouvement sectaire » ? Il rĂ©fute sans hĂ©sitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il rĂ©vèle sa faible « validitĂ© empirique ». Son succès est liĂ© Ă  sa faiblesse : comme il n’est fondĂ© sur aucune analyse solide, il peut Ăªtre appliquĂ© Ă  un tas de situations, notamment Ă  un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phĂ©nomènes Ă  examiner que des Ă©vĂ©nements utilisĂ©s pour prouver l’applicabilitĂ© du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dĂ©nonciateur recourt Ă  la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnĂ©rable, exposĂ© Ă  une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme

  • clos,
  • opaque et
  • potentiellement coercitif ».

Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisĂ© par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’Ă©taye ? Qu’importe ! La rhĂ©torique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dĂ©nonçant sans relĂ¢che le « danger diffus » qu’elle relève dans les activitĂ©s situĂ©es « aux marges du religieux et du thĂ©rapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idĂ©e que les pratiques thĂ©rapeutico-religieuses peuvent prĂ©senter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraĂ®ner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quĂªte et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractĂ©risĂ©es et comprises si peu spĂ©cifiquement.
En France, la plante elle-mĂªme est classĂ©e comme stupĂ©fiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dĂ©nonçant des « sectes europĂ©ennes usant de la substance pour parvenir Ă  ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerositĂ© de l’association entre

  • stupĂ©fiants,
  • prĂ©sence d’une autoritĂ© charismatique,
  • isolement social et
  • cadre interprĂ©tatif fermĂ©.

Dans ces cas prĂ©cis, l’ayahuaca, substance très dĂ©sorientante – euphĂ©misme – Ă  en croire le tĂ©moignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques

  • relationnelles,
  • symboliques et
  • institutionnelles »

en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la raretĂ© ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. Ă€ l’inverse,

  • les soupçons psychologiques,
  • les dĂ©nonciations toxicologiques et
  • les avertissements sociaux

disent quelque chose du rapport politique Ă  la libertĂ© des citoyens. Tout se passe comme si la plante Ă©tait moins la cause de l’Ă©moi national que l’effrayante aspiration Ă  une autre vĂ©ritĂ© (forcĂ©ment fausse, au moins en partie, comme toutes ses consÅ“urs) que La Pravda Ă©tatique. Au reste, l’aspiration Ă  une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grĂ¢ce Ă  ce cadre Ă  la France qui se hĂ©risse Ă  cause de ce prĂ©texte mystique. Juridiquement, psychĂ©dĂ©lique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.

 

*

9.
L’interprĂ©tation

SecouĂ© par les polĂ©miques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte  qu’il dĂ©cide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquĂªte de terrain. Il cherche Ă  vĂ©rifier si, oui ou non, les EuropĂ©ens venant aux AmĂ©riques pour goĂ»ter le breuvage sont des gens fragiles fascinĂ©s par un gourou ou s’ils conservent leur capacitĂ© de rĂ©flĂ©chir, autrement dit leur autonomie.
La rĂ©ponse, Ă©videmment, ne pourra Ăªtre binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se rĂ©vèle assez Ă©clairant. Cet expĂ©rimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, prĂ©fère parler de pèlerin – aspire Ă  tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une prĂ©sence (…) dont il s’agira d’Ă©prouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une dĂ©marche de catalogage personnel de diverses formes de mĂ©decines traditionnelles. Il se dĂ©finit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thĂ©rapeute Ă©nergĂ©tique ». Or, le voici confrontĂ© au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisĂ© au dĂ©but de cette traversĂ©e. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entitĂ© parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placĂ© dans une position d’enquĂªteur ». Il connaĂ®t la vĂ©ritĂ©, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vĂ©ritĂ© susceptible d’Ăªtre Ă©prouvĂ©e par le corps ». Si la dĂ©marche est intellectuelle, elle passe par une « dĂ©lĂ©gation de l’interprĂ©tation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autoritĂ© de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacitĂ© proprement apocalyptique de la plante. En rĂ©alitĂ©, l’oscillation est biaisĂ©e : pour accĂ©der Ă  la plante, je dois passer par le maĂ®tre. Son diagnostic est donc dĂ©jĂ  une manière de travailler la suggestibilitĂ©, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire Ă  l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fĂ»t-ce avec Ă©tonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment oĂ¹ une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnĂ©e.
Il y a quelque chose d’Ă©tonnant dans le dĂ©placement de la dĂ©marche intellectuelle de l’expĂ©rimentateur : le diagnostic dĂ©livrĂ© par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit Ăªtre vĂ©rifiĂ© par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et dĂ©lirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de prĂ©-valider des « vĂ©ritĂ©s extĂ©rieures » sous prĂ©texte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroĂ®t la capacitĂ© d’adhĂ©sion d’un adepte Ă  un processus qui, sans cela, risquerait de paraĂ®tre lĂ©ger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expĂ©rimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargĂ©s de « fonder la validitĂ© de la vĂ©rification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère Ă  une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structurĂ© par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me rĂ©vèlent la vĂ©ritĂ©. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de lĂ  ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas dotĂ© d’un « bureau des constatations mĂ©dicales » chargĂ© de vĂ©rifier la rĂ©alitĂ© de guĂ©risons miraculeuses ?
Ce nonobstant, par-delĂ  les similitudes (consommation d’une dĂ©coction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guĂ©rison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanĂ©e du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilitĂ© de l’expĂ©rience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dĂ©pend pas que de ma volontĂ©) participe Ă  la singularitĂ© de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une dĂ©marche de soin.
Cette reproductibilitĂ© n’est pas sans danger. Peu Ă  peu, elle conduit souvent l’expĂ©rimentateur Ă  « une adhĂ©sion grandissante Ă  la lecture qui lui a Ă©tĂ© proposĂ©e ». Sans qu’il s’en rende compte, le dĂ©gustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vĂ©rifie l’hypothèse qui devient vĂ©ritĂ©, validant l’aura du maĂ®tre et confortant le siroteur dans la justesse de sa dĂ©marche psychĂ©dĂ©lique. Un tel mĂ©canisme est facilitĂ© par le recours Ă  un idiolecte Ă  la fois spĂ©cifique (« énergie », « dĂ©mon », « infestation »…) et flou. La plasticitĂ© des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue Ă  dĂ©velopper une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, Ă  en croire David Dupuis, le principe d’adhĂ©sion flottante, ce « rĂ©gime d’engagement rĂ©versible et d’ouverture interprĂ©tative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-Ă -dire de rejeter la binaritĂ© du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas Ă  tous les coups. Certains participants Ă  ces expĂ©riences se rĂ©voltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’aurĂ©olant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocitĂ© du cadre interprĂ©tatif et un dispositif perçu comme saturĂ© et vertical ». C’est la preuve plutĂ´t rĂ©confortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En consĂ©quence, l’anthropologue pose que, entre adhĂ©sion bĂ©ate et rejet dĂ©finitif, la plupart des expĂ©rimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant Ă©voluer pour chacun des testeurs. De surcroĂ®t, au-delĂ  de la capacitĂ© de l’officiant Ă 

  • emporter l’adhĂ©sion,
  • arracher la conviction et
  • conforter son client dans son aventure exotique,

la libertĂ© de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guĂ©rir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon Ă©tat avant/après. HĂ©las, cette objectivitĂ© est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guĂ©rison peut toujours Ăªtre expliquĂ©e (adhĂ©sion limitĂ©e Ă  la dĂ©marche, ancrage profond de l’infestation nĂ©cessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliquĂ© de dĂ©duire d’un mal-Ăªtre persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot mĂªme de « guĂ©rison » est compliquĂ© Ă  cerner. GuĂ©rir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’Ăªtre guĂ©ri ? Autant de questions que nous examinerons dans un prochain Ă©pisode.

 

*

10.
La guérison

GuĂ©rir, disent-ils. Les EuropĂ©ens qui se rendent Ă  Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guĂ©rir. Ils croient ou espèrent que la dĂ©coction va accomplir ce dont

  • ni les distractions mondaines,
  • ni la mĂ©decine occidentale,
  • ni la psychologie et ses grilles d’analyse

n’ont rĂ©ussi Ă  les dĂ©barrasser. Mais « comment caractĂ©riser l’efficacitĂ© visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis ?
Le premier postulat qui prĂ©side Ă  la dĂ©marche consistant Ă  se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idĂ©e qu’existent « des prĂ©sences perçues comme guĂ©risseuses ». Loin de n’Ăªtre que des « images », elles sont « des figures dotĂ©es d’intention ». GrĂ¢ce Ă  leur capacitĂ© Ă  agir, dĂ©signĂ©e avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expĂ©rimentateurs Ă  « rĂ©ordonner leur histoire et leur identité » de manière Ă  juguler d’Ă©ventuelles « conduites rĂ©currentes vĂ©cues comme incontrĂ´lables », par exemple liĂ©es Ă  une addiction Ă  l’alcool, aux stupĂ©fiants, Ă  la consommation pornographique, Ă  l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurĂ©e » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une Ă©conomie morale ». Le trio associant

  • pĂ©chĂ©,
  • examen de conscience et
  • repentir

n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guĂ©rir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expĂ©rience de « diffraction de soi » (division de son identitĂ© en plusieurs parties) entraĂ®nant une « reconfiguration narrative » car « les symptĂ´mes sont progressivement dissociĂ©s du moi et attribuĂ©s Ă  des entitĂ©s relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me dĂ©tourne du droit chemin, je suis agi par une entitĂ©. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuĂ©e entre plusieurs instances ».
Afin de guĂ©rir, c’est-Ă -dire de me libĂ©rer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nĂ©cessaire » avec ces entitĂ©s. Dès lors, l’ayahuasca a vocation Ă  modifier la perception et la comprĂ©hension que j’ai de mon comportement, mais aussi Ă  me permettre, grĂ¢ce Ă  cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » Ă  celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expĂ©rience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre Ă  « affronter les entitĂ©s malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessĂ©. La dĂ©marche doit s’accompagner d’un « engagement Ă©thique quotidien » qui contribuera Ă  « limiter l’emprise des entitĂ©s malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entitĂ©s, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maĂ®trisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de mĂ©diation » pour se connecter avec l’invisible grĂ¢ce Ă  un verbe codifiĂ©. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très prĂ©sente Ă  Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en Ă©tant tour Ă  tour

  • une « mère protectrice »,
  • une « enseignante sĂ©vère » et
  • une « figure mutine ».

David Dupuis souligne que la multiplicitĂ© des rĂ´les attribuĂ©s Ă  la plante n’est pas incohĂ©rence mais « signe d’une agentivitĂ© souple » qui s’adapte aux besoins spĂ©cifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue Ă  reconfigurer le rapport du sujet

  • Ă  soi,
  • aux autres et
  • au monde,

jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guĂ©rir, c’est apprendre Ă  vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde Ă©tant considĂ©rĂ© comme « peuplĂ© d’exigences relationnelles », soit « un tissu

  • d’Ăªtres,
  • de signes et
  • de forces ».

Lorsque l’expĂ©rimentateur quitte le lieu oĂ¹ il a sirotĂ© de l’ayahuasca, il est initiĂ©… mais pas forcĂ©ment mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongĂ©e, Ă  l’issue de son sĂ©jour, dans un Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© très inquiĂ©tant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu Ăªtre bousculĂ©s sĂ©vèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation Ă  la vie sociale voire Ă  la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractĂ©riser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mĂªlent en rĂ©alitĂ© plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalitĂ© vĂ©gĂ©tale » de la nature en gĂ©nĂ©ral et de l’ayahuasca en particulier ne reprĂ©sente qu’un aspect d’un « rĂ©gime ontologique » plus large rassemblant dans une communautĂ©

  • « d’intentions,
  • d’affects et
  • de points de vue »,

qu’ils soient humains ou non-humains

  • (animaux,
  • plantes,
  • esprits,
  • lieux).

L’auteur conclut Ă  une hybriditĂ© des modes de pensĂ©e. Cohabitent « les rĂ©gimes

  • naturaliste,
  • animiste,
  • analogiste et
  • totĂ©mique »,

vouĂ©s Ă  s’hybrider dans une cosmogonie oĂ¹ le monde est « peuplĂ©

  • de forces agissantes,
  • d’intentions perçues et
  • de signes Ă  interprĂ©ter ».

Des entitĂ©s invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous Ăªtre extĂ©rieures ou nous avoir infiltrĂ©s.

  • « L’Ă©preuve visionnaire »,
  • le « cadre rituel » et
  • la discursivitĂ© du maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie

encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :

  • un pĂ´le naturaliste, admettant que notre Ă©tat de santĂ© a des causes physiologiques et psychologiques ;
  • un pĂ´le animiste, postulant « l’intentionnalitĂ© d’entitĂ©s non-humaines » ; et
  • un pĂ´le analogiste, « fondĂ© sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».

David Dupuis y voit une « ontologie chimĂ©rique » au sens oĂ¹ le rĂ©sultat de cette conception amène Ă  la « cohabitation d’Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogènes » (principe de la chimère) dans un mĂªme « corps ontologique ». Il insiste sur la complexitĂ© du phĂ©nomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhĂ©sion et suspension ». Je peux ne pas croire aux dĂ©mons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas oĂ¹Â Â». Il n’y a pas d’opposition, mais

  • un entre-deux,
  • une « plasticité »,
  • une hĂ©sitation qui n’est pas dĂ©fectueuse, au contraire !

Elle est susceptible de participer Ă  ma capacitĂ© Ă  habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guĂ©rira peut-Ăªtre pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intĂ©rieurs, normal : la dĂ©gustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas Ă  « substituer un monde Ă  un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expĂ©rimentateur. Dans un espace oĂ¹, en dĂ©pit de l’Ă©tiquette de « pays riche » habitĂ© par des « privilĂ©giĂ©s », nombre de nos concitoyens sont bousculĂ©s par

  • la vie qu’il faut bien vivre,
  • la pression sociale et
  • des politiques Ă©tatiques dĂ©lĂ©tères,

sans doute cela peut-il Ăªtre considĂ©rĂ© comme une sorte de guĂ©rison – instable, incomplète, peut-Ăªtre mĂªme risquĂ©e, mais une sorte de guĂ©rison, pose l’auteur – ou, Ă  dĂ©faut de rĂ©conciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une rĂ©adaptation visant Ă  rendre l’existence moins insupportable. MĂªme si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaĂ®tre que l’on a connu pire projet.

 

*

11.
Le mystère

Au terme de son enquĂªte d’abord universitaire avant de devenir Ă©ditoriale via son livre publiĂ© au Suile, David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’Ăªtre allĂ© au bout. Après

    • cinquante dĂ©gustations d’ayahuasca,
    • des semaines passĂ©es « à diĂ©ter »,
    • des centaines de tĂ©moins interviouvĂ©s,

sa curiositĂ© s’essouffle Ă  mesure que les surprises se rarĂ©fient. Il est temps de boucler par

  • « la mise en ordre,
  • la distance et
  • l’analyse ».

Se pose la question de la mise en verbe avant mĂªme de la mise en forme. Cette problĂ©matique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intĂ©ressĂ© : comment parler d’expĂ©riences psychĂ©dĂ©liques, hĂ©sitant ou oscillant – selon les expĂ©rimentateurs – entre

  • le dĂ©paysement de soi-mĂªme,
  • la quĂªte d’un ailleurs,
  • l’espoir d’une guĂ©rison,
  • le dĂ©sir politique de se dĂ©colonialiser,
  • la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des Ă¢mes, etc. ?

Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguĂ¯tĂ© et son insaisissabilitĂ©, mais il refuse l’indicible. Il considère sa dĂ©marche semblable Ă  celle d’un traducteur, donc Ă  la fois d’un passeur et d’un traĂ®tre. D’autant que, si dire une expĂ©rience est dĂ©jĂ  la dĂ©former, il faut dire plusieurs expĂ©riences pour explorer les « singularitĂ©s des parcours ». Par consĂ©quent, Ă  chaque fois, le narrateur s’approche de la vĂ©ritĂ© tout en s’en Ă©loignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passĂ©s dans les pages prĂ©cĂ©dentes, telle Violaine, dĂ©sormais happĂ©e par l’ayurvĂ©da, mais Ă©voque aussi pour la première fois d’autres tĂ©moins comme

  • Karim, tentĂ© par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
  • Tristan, revenu du PĂ©rou avec la conviction qu’il faut « associer psychothĂ©rapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
  • Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirĂ©s par le modèle amazonien mais avec des produits lĂ©gaux, interrogeant le chercheur quant Ă  la pertinence d’une pratique coupĂ©e de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expĂ©rience.

Autant de

  • dĂ©marches diffĂ©rentes,
  • ressentis diffĂ©rents, et
  • prolongements diffĂ©rents.

Force est de se rendre Ă  l’Ă©vidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire rĂ©cit (on pourrait Ă  ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spĂ©cificitĂ© de ce livre par rapport Ă  sa thèse), les polĂ©miques rencontrĂ©es dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalĂ© dès le premier Ă©pisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusĂ© David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’universitĂ© ; Ă  l’opposĂ©, d’autres ont accusĂ© l’anthropologue d’Ăªtre victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose situĂ©e entre une arnaque fumeuse et une dĂ©rive sectaire. Face Ă  ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’Ă©branlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans prĂ©juger de la pertinence ou du danger de sa dĂ©marche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de frĂ©quentation de la tisane trash » continue de vivre Ă  bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expĂ©rimentation. N’en dĂ©plaise Ă  Georges Brassens, ce n’Ă©tait pas qu’un feu de paille, et il n’a pas fait que rĂ©chauffer son cÅ“ur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il

  • sait et ne sait pas,
  • constate et doute,
  • conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».

Aussi dĂ©cide-t-il, et le rebondissement – jboĂ¯ng, jboĂ¯ng – est habile, de « dĂ©placer le regard » et pas que le regard. Il constate s’Ăªtre beaucoup intĂ©ressĂ© Ă  « l’expĂ©rience visionnaire », pas assez Ă  la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limitĂ©. D’autant que la constatation est un peu forcĂ©e : en intĂ©grant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur rĂ©investit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considĂ©rĂ©e moins comme une substance que comme

  • « un guide intĂ©rieur,
  • « une voix discrète » et
  • « une boussole morale ».

VoilĂ  d’ailleurs un aspect très prĂ©sent mais qui nous semble sous-investiguĂ© que cette notion de « morale ». Peut-Ăªtre dans une prochaine extension de l’enquĂªte ? Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficultĂ© liĂ©e Ă  son sujet : l’expĂ©rimentation psychĂ©dĂ©lique oblige Ă  « revisiter nos catĂ©gories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivitĂ© pharmacologique dit quelque chose de l’expĂ©rimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expĂ©rimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonnĂ© autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre

  • le pathologique et le normal,
  • le rĂ©el et notre apprĂ©hension du rĂ©el,
  • l’Ăªtre-lĂ  et la difficultĂ© – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un Ăªtre sagement social.

Le fait que la recherche clinique s’intĂ©resse Ă  l’ayahuasca tĂ©moigne d’une nouvelle volontĂ© de « socialiser l’expĂ©rience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrĂ´lable dans « des protocoles standardisĂ©s et des catĂ©gories biomĂ©dicales ». Les expĂ©rimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mĂªmes Ă  travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant Ă  un autre regard sur

  • ses effets physiques,
  • sa raison d’Ăªtre psychologique pour les cobayes, et
  • les enjeux comportementaux qu’elle induit Ă  terme,

ce regard pouvant Ăªtre autre parce que, Ă  force de règlementation occidentalisĂ©e, il ne regarde pas le mĂªme objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle dĂ©marche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thĂ©rapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idĂ©e sous-jacente est sans doute de s’Ă©loigner d’une pensĂ©e sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer

  • les individus mais aussi
  • la sociĂ©tĂ© et
  • la relation au vivant ».

Dans la rĂ©alitĂ© actuelle, partir au PĂ©rou au nom d’un retour Ă  la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.

  • Tu prends l’avion donc tu pollues Ă  grande Ă©chelle,
  • tu payes bonbon donc tu modifies l’Ă©cosystème local, et
  • tu vas vivre une expĂ©rience censĂ©ment authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.

Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complĂ©mentaire d’une subjectivitĂ© et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal Ă  cerner un sujet est bon signe : « LĂ  oĂ¹ vacille l’Ă©vidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyĂ©e, semble-t-il suggĂ©rer. Ă€ l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui

  • vit,
  • vibre et
  • a des chances d’Ăªtre pertinente puisqu’elle donne des pistes de rĂ©flexion informĂ©es et ouvertes.

En dĂ©pit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son rĂ©cit par l’Ă©vocation du mois qu’il a passĂ© Ă  picoler une dĂ©coction d’ayahuasca pour rĂ©soudre une question : le monde psychĂ©dĂ©lique existe-t-il vraiment ? La rĂ©ponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de rĂ©ponse. Selon lui, les esprits

  • attirent ceux qui rĂªvent de les approcher,
  • stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
  • activent ceux qui veulent en tirer
    • des conclusions,
    • des leçons voire, plus excitant parfois,
    • des questions pour leur vie.

Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvĂ© la rĂ©ponse. Il a interrogĂ© un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncĂ© Ă  le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indĂ©cision informĂ©e. L’envie

  • de chercher,
  • d’Ă©clairer,
  • de douter,
  • de renseigner,
  • de raconter,
  • de vivre,
  • de contester,
  • d’interroger et, intuition ou habiletĂ©,
  • de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’oĂ¹ elle vient ».

Is it just because the night, Patty and Bruce? MalgrĂ© l’abus

  • des « vraiment » et « vĂ©ritable »,
  • des « dĂ©jà » et des « bien », et
  • surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delĂ  de l’inconfort de lecture que cette prolifĂ©ration entraĂ®ne, pourraient tĂ©moigner d’une volontĂ© dĂ©monstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de rĂ©flexion perpĂ©tuelle mise en avant,

voilĂ  un travail qui donne Ă  penser mĂªme ceux, doit-on le prĂ©ciser ? que la pratique psychĂ©dĂ©lique ne tente carrĂ©ment pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines, oxymoron s’il en est ?

Tout cela passera, mais

Avec Jann Halexander et Claudio Zaretti, le 7 mai 2026 Ă  Villeneuve-la-Garenne. Photo : Jacky Moffo pour JMTV+.

Jouer, disent-ils.

  • Dans un parking clandestin pendant le confinement.
  • Dans un thĂ©Ă¢tre Ă  l’italienne pour fĂªter vingt ans de carrière.
  • Dans des salles des fĂªtes oĂ¹ se love un quart de queue mĂ©prisĂ© par la municipalitĂ©.
  • Avec une flopĂ©e de collègues ou juste le guitariste-contrebassiste-feel-good singer Claudio Zaretti.
  • Dans un cinĂ©ma des Champs-ÉlysĂ©es, sĂ©ance tenante.
  • Dans une brasserie pseudo chic parce que.
  • Sur une pĂ©niche oĂ¹ y a personne mais y aurait du.
  • Dans un jardin privĂ© avec quatre-vingt spectateurs qui ne connaissent rien Ă  la chanson et oĂ¹ le clavier est posĂ© sur une table Ă  repasser.
  • Au fond d’une cave du deuxième arrondissement parisien.
  • Dans un thĂ©Ă¢tre en vue du off d’Avignon, pour une chanson de fin de rĂ©sidence.
  • Dans un studio aux fonds verts et, au fond, vert.

Jouer oĂ¹ tu peux, disent-ils, mais jouer. Disent-ils. Ils n’ont pas tort. Car, Ă  la finale, tout cela passera, et nous aurons jouĂ© pour accompagner Jann Halexander. Lequel fĂªte son anniversaire ce jour. Alors youpi.

 

Fruits de la vigne – Mee Godard – Beaujolais Villages 2023

Photo : Bertrand Ferrier

Les amateurs de gamay se rĂ©jouissent : ce cĂ©page souvent traitĂ© avec mĂ©pris par de grosses entreprises de vinasse se voit parfois traitĂ© avec respect par des domaines plus confidentiels. Or, aujourd’hui, on envoie du pĂ¢tĂ© avec une quille estimĂ©e en sortie de cave Ă  17 €, ce qui est cossu, et disponible pour une margeounette supplĂ©mentaire chez certaines caves parisiennes bien achalandĂ©es, dont Mes accords mets vins – ce lien n’est pas sponsorisĂ©, ce que je trouve fort regrettable, bref.
Il s’agit d’un beaujolais d’appellation morgon enveloppĂ© du storytelling le plus nul du monde puisque, Ă  deux-trois mots près, il pourrait s’appliquer Ă  n’importe quel chĂ¢teau. Dans ce monde bousculĂ©, arrĂªtons-nous cependant pour jouir du balabala grotesque de communicants sans aucun respect pour la spĂ©cificitĂ© du client bref, sans la moindre vergogne ; et, avec eux, chantons, extatiques, les poncifs du genre.

  • Ha, le « terroir d’exception », ha !
  • Ha, la « quĂªte incessante de l’excellence », ha !
  • Ha, la « vision claire » et la « sensibilitĂ© unique de la vigneronne », ha !

Bref, pour une bonne rigolade, cliquez ici. Ce nonobstant, et hop, revenons Ă  l’essence-ciel (le site du domaine m’a inspirĂ©, j’ai mĂªme pensĂ© Ă©crire encore plus n’importe quoi que d’habitude afin d’Ăªtre au niveau, mais je craignis que nul ne vĂ®t la diffĂ©rence). Autrement dit, quid du liquide ? Sa robe

  • est claire (en deux mots),
  • tire sur le monochrome griotte et
  • allie lĂ©gèretĂ© propice aux reflets et concentration au fond du puits.

Son nez refuse d’Ă©clabousser l’odorat. Il prĂ©fère

  • l’Ă©lĂ©gance d’une discrĂ©tion assumĂ©e,
  • les ondulations d’une fraĂ®cheur herbacĂ©e et
  • les Ă©chos fruitĂ©s oĂ¹ tintinnabule une fraise mutine – voilĂ , je commence Ă  Ăªtre au webniveau, je crois.

La bouche est la première bonne surprise de la dégustation. Impossible de ne pas saluer

  • la franchise de la première intention,
  • la riche complexitĂ© du retour et
  • l’Ă©tonnante longueur en bouche qui Ă©quilibre et bonifie le breuvage.

ConfrontĂ©e Ă  une bavette d’aloyau joyeusement acoquinĂ©e Ă  l’ail, la tisane dĂ©voile la seconde bonne surprise de la sĂ©ance. Elle se rĂ©vèle

  • douce mais rĂ©sistante,
  • singulière mais complĂ©mentaire, et
  • dotĂ©e d’une personnalitĂ© propre mais apte Ă  chanter en duo.

L’association fonctionne bien, alors qu’elle n’Ă©tait pas Ă©vidente et alors que le vin pouvait supporter encore quelques annĂ©es de garde. Mais voilĂ  : il arrive que les surprises soient aussi simples que quand « on boit un verre de vieux ciel » et « trinque avec le petit dieu des fourmis » pendant que, devant nous, « un arbre dort dans ses branches sans dĂ©lacer ses souliers » (Serge Pey, MathĂ©matique gĂ©nĂ©rale de l’infini, Gallimard, « PoĂ©sie », 2018, p. 225). Force reste Ă  Bacchus !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 12/16

Nicolas Horvath Ă  l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Qu’est-ce qu’une bonne transcription ? Qu’est-ce qu’un bon programme de rĂ©cital de piano classique ? Dans un monde prompt Ă  la binaritĂ©, Nicolas Horvath pousse le curseur plus loin pour nous faire entrer dans la tĂªte, les tourments et les accomplissements d’un virtuose qui, près de vingt ans après ses dĂ©buts, veut toujours se situer Ă  la croisĂ©e des chemins, prĂ©fĂ©rant les possibles des carrefours aux tunnels dans lesquels l’habitude et la paresse nous ensuquent parfois.


12.
La musique de jeu vidĂ©o, un courant d’air pour les tĂªtes chenues

Nicolas, tu nous as expliquĂ© comment tu avais rĂ©ussi Ă  articuler ton dĂ©sir de jouer la BO d’Assassin’s Creed, l’envie de la Philharmonie de faire entrer cette musique au rĂ©pertoire et le souhait d’Ubisoft d’accompagner cette ouverture… mais Ă  ses conditions et selon son calendrier. Cependant, nous n’avons pas encore abordĂ© l’essentiel : la musique elle-mĂªme. Comment s’est dĂ©roulĂ©e la transcription et selon quels critères ?
Ç’a Ă©voluĂ©. Ă€ l’origine, je devais me charger de la transcription. Je croyais mĂªme que j’avais Ă©tĂ© retenu pour ma manière de transcrire.

Une manière plus « augmentative » que littérale ?
Oui, si tu veux, bien que, pour moi, il n’y ait pas d’opposition.

Pourtant, tes transcriptions sont rarement littĂ©rales. Elles ajoutent souvent une forme de brio orchestral au thème original…
Tu oublies que, dans « transcription pour piano », il y a « pour piano ». Par conséquent, oui, j’essaye de traduire pour le piano la musique écrite pour d’autres instruments ; et, re-oui, c’est vrai que le piano a son propre langage, surtout quand on a beaucoup fréquenté des transcripteurs de la trempe d’un Liszt ou d’un Rachmaninov. Chacun son style : souvent, les transcriptions des musiciens japonais penchent davantage vers une grande sobriété, épicée çà et là d’un p’tit côté jazzy.

Si je te vois venir, une grande paraphrase virtuose sur les thèmes de « Black Flag » n’était pas la bienvenue…
Disons que, en travaillant sur ce projet, je me suis rendu compte qu’il fallait expliciter, comprendre et faire coĂ¯ncider les inclinations de chacun, Ă  savoir

  • Ubisoft,
  • la Philharmonie et
  • Harmonia mundi

avec qui la Philharmonie a dĂ©veloppĂ© une collaboration de longue haleine, notamment Ă  travers la collection « Stradivarius ». Feindre que nous Ă©tions d’accord sur tout parce que ce mensonge Ă©vite un temps les tensions ou les dĂ©ceptions, c’était le meilleur moyen d’aller au crash ou au clash – en l’espèce, c’était la mĂªme chose !

 

 

« Donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent »

 

Quelle a été la posture de la Philharmonie, justement ?
Une posture que je qualifierai de volontariste et de proactive.

Rien que ça !
Par exemple, ils ont tenu Ă  ce que l’on enregistre sur place et m’ont laissĂ© choisir dans les collections du musĂ©e le piano qui me semblait le mieux convenir pour le projet. D’emblĂ©e mais aussi au fil du temps j’ai senti de leur part un fort dĂ©sir de faire aboutir ce projet. Donc j’étais agrĂ©ablement surpris, et on a commencĂ© Ă  travailler en bonne intelligence. Puis Ubisoft a diligentĂ© une Ă©tude de marchĂ©. Leur objectif Ă©tait d’élargir au maximum le public potentiel et de comprendre comment optimiser la monĂ©tisation du projet, ce qui est intelligible. MĂªme si on feint parfois de l’oublier, la musique, ça coĂ»te de l’argent ; par consĂ©quent, il faut que ça en rapporte.

Quels ont été les résultats ?
Quand l’étude a Ă©tĂ© rendue, ses conclusions Ă©taient sans appel : il fallait faire simple. Les transcriptions virtuoses risquaient de dĂ©cevoir leur cible car trop compliquĂ©es pour une oreille non avertie et pas assez collĂ©es Ă  l’original.

Comment as-tu réagi quand le couperet est tombé ?
J’étais assez ambivalent. D’un cĂ´tĂ©, je ne partageais pas cette conviction. Ă€ titre personnel, j’Ă©tais déçu ; et je m’imaginais que c’Ă©tait une forme de mĂ©pris pour les fans de jeu vidĂ©o, supposĂ©ment trop bornĂ©s ou bĂªtes pour une vraie « classicisation » de leurs musiques prĂ©fĂ©rĂ©es. Oui, de ce cĂ´tĂ©-ci, la dĂ©cision d’Ubisoft me frustrait. De l’autre, j’avais depuis longtemps admis que je n’aurais pas le final cut, dans ce projet. Ubisoft est l’éditeur, point. La boĂ®te dĂ©tient les droits. Elle seule peut indiquer la direction Ă  suivre. Par le simple fait que je m’étais engagĂ© et investi dans ce projet, j’avais acceptĂ© cette hiĂ©rarchie. Partant, je ne pouvais que prendre acte du choix Ă  la fois esthĂ©tique et commercial qu’ils avaient pris.

Et ce, mĂªme si le rĂ©sultat de transcriptions très sages peut Ăªtre dĂ©cevant pour ceux qui dĂ©couvriraient cette musique sans l’associer Ă  des moments d’intenses Ă©motions prĂ©alables… RĂ©vĂ©rence parler, l’économie de moyens peut, surtout sur une heure d’écoute, donner l’impression d’une certaine platitude – voilĂ , le mot est lĂ¢chĂ©.
Je suis d’accord avec toi, c’est le risque… mais c’est leur choix. Pour ma part, j’essaye de garder mon cap.

Lequel ? De l’extérieur, tu sembles plutôt brouiller les pistes en jouant, entres autres,

  • du Chopin inconnu,
  • des musiques de jeux vidĂ©o,
  • des chorals de Bach,
  • de la musique d’aujourd’hui,
  • des transcriptions de musique ancienne de Germaine Tailleferre,
  • du metal…

Je pourrais te dire que, mon cap, c’est d’Ă©couter mon cÅ“ur, bien que cela semble gentillet. Toutefois, il y a de ça. Une envie de libertĂ©. D’assumer certaines contraintes dès lors que celles-ci s’inscrivent dans une recherche de libertĂ©. De toute façon, des contraintes, dans une vie de musicien comme dans une vie d’homme, tu en as toujours. J’ai l’impression qu’elles sont plus faciles Ă  accepter ou Ă  supporter si elles sont les consĂ©quences de tes choix. Et puis, il y a autre chose. Plus le temps passe, plus je m’aperçois que mes passions d’adolescent ressortent presque malgrĂ© moi. Tout se passe comme si j’avais digĂ©rĂ© des coups de cÅ“ur et des modèles musicaux, je les avais adaptĂ©s Ă  ma personnalitĂ© et Ă  mon savoir-faire, et j’essayais de les rĂ©gurgiter alla Nicolas Horvath.

Un peu alla Franz Liszt ?
Haha, toutes proportions gardĂ©es, hein, car, ça va, que personne ne s’inquiète, je sais que je ne suis pas du tout Franz Liszt. En revanche, clairement, c’est l’un des modèles qui comptent le plus pour moi.

 

 

Pourquoi ?
Le mec

  • inventait ses rĂ©citals oĂ¹ il attirait les grandes foules parce qu’il jouait les grands classiques,
  • faisait dĂ©couvrir ce qui deviendra des piliers du rĂ©pertoire (Ă  son Ă©poque,
    • personne ne jouait les sonates de Beethoven !
    • personne ne jouait les Ländler de Schubert !
    • personne ne jouait les Ă©tudes de Chopin – d’ailleurs, quand il en jouait en Italie, les gens se levaient pour l’engueuler en disant qu’ils n’étaient pas venus pour Ă©tudier !), et il
  • embrasait le public par des transcriptions pyrotechniques sur des airs d’opĂ©ra que, souvent, les gens connaissaient.

Ă€ l’époque, l’opĂ©ra, c’était le cinĂ©ma d’aujourd’hui, avec ses blockbusters et ses « films d’auteur », car il y avait beaucoup de petites maisons d’opĂ©ra… C’est dingue, de repenser Ă  ça, quand on voit oĂ¹ on en est, aujourd’hui ! RĂ©sultat, je me retrouve complètement dans ce triple devoir lisztien : le devoir

  • de se nourrir du rĂ©pertoire et de le faire vivre,
  • de rĂ©vĂ©ler aux mĂ©lomanes une musique qu’ils n’ont pas l’habitude d’entendre, et le devoir
  • de rendre les gens heureux par le partage de la musique.

Je veux donner des concerts que je kiffe pour que les gens kiffent. Et je pense que l’on peut kiffer avec des tas de musiques diffĂ©rentes.

Le « kif », quelque nom qu’on lui donne, ce n’est pas l’obsession de tous les interprètes de musique savante…
Si, j’en suis convaincu, mais peut-Ăªtre ne le disent-ils pas de la sorte. Quand tu arrives sur scène, tu es forcĂ©ment lĂ  pour kiffer et faire kiffer. Les deux vont de pair. Tu ne peux pas kiffer au piano si les gens s’ennuient ou dĂ©crochent. Jouer, seulement jouer ou bien jouer, ça n’est pas le but. Et c’est pour ça que j’aime bien parler sur scène.

AĂ¯e.
Je sais que tu n’aimes pas ça, et je sais aussi que je parle trop.

Tu commences souvent tes speechs en disant que tu ne vas pas trop parler, surtout si, Colombo que tu es, ta femme est dans la salle.
Bah, qu’elle soit lĂ  ou pas, j’essaye de me contrĂ´ler ! Mais c’est vrai que j’ai envie, un, de donner des clefs d’écoute et, deux, de communiquer ma passion. De convaincre les sceptiques qu’ils vont aimer, mĂªme s’ils ne connaissent pas voire mĂªme s’ils pensent que la musique de jeux vidĂ©o, c’est forcĂ©ment de la daube, par exemple. J’aime quand j’embarque une salle par-delĂ  les habitudes et les stĂ©rĂ©otypes. J’aime tellement ça !

 

« Les stéréotypes se craquellent »

 

En jouant de la musique de jeux vidéo, tu prolonges un double désir que tu as chevillé au corps : d’une part, attirer vers le concert de piano des gamers qui, pour beaucoup, en sont éloignés, et, d’autre part, ouvrir les non-gamers à une musique qu’ils n’iraient pas spontanément écouter.
Il y a de ça dans ma dĂ©marche, mĂªme si, prĂ©sentĂ©e de la sorte, la recette ressemble Ă  une martingale magique donc Ă  un pĂ©chĂ© de naĂ¯vetĂ© ! Toutefois, je sens que quelque chose de cet ordre flotte dans l’air. Aujourd’hui, en concert, le label 1001 notes m’incite Ă  jouer mes transcriptions – officielles – de metal et de jeux vidĂ©o en plus d’œuvres rares de Debussy ou de versions ignorĂ©es des nocturnes de Chopin.

Cela peut attirer mais cela peut aussi désarçonner voire désinciter certains à venir.
Soit, mais on ne devrait pas jouer de musique sans prendre un risque. Quel qu’il soit. Jouer Beethoven dans une société que l’on prétend abrutie et oublieuse de la musique classique, c’est prendre un risque.

Ce nonobstant, jouer Beethoven Ă  Cortot ou Ă  Gaveau, c’est prendre un risque très contrĂ´lĂ© !
Voilà pourquoi le risque peut prendre d’autres formes. Regarde, quand j’ai inauguré la maison-musée Debussy, à Bichain, le 30 mai [2026], j’avais peur car le programme détonait : il y avait du Debussy, bien sûr, du Chopin, du Glass, du Satie…

… jusque-là, tout va bien…
… mais aussi les transcriptions de Julie Lamontagne tirĂ©es d’Assassin’s Creed, des minimalistes que je dĂ©fends depuis mes dĂ©buts comme Morteeza Shirkoohi ou Melaine Dalibert, le gĂ©nĂ©rique de Tokyo Ghoul, de la musique d’aujourd’hui avec deux pièces de Denis Levaillant, des transcriptions du groupe de metal Alcest, etc. [NDLR : on peut retrouver le programme complet ici]. Bon, quand je me mets au piano, je constate que les quarante spectateurs qui remplissent la salle sont plutĂ´t, disons, des tĂªtes chenues, et je me dis : « J’ai peut-Ăªtre poussĂ© le bouchon trop loin ! » Ben pas du tout. J’étais stupide de penser ça. Il faut que je lutte aussi contre mes stĂ©rĂ©otypes ! Ă€ l’arrivĂ©e, l’auditoire Ă©tait ravi.

 

 

Comment analyses-tu ce ravissement ?
J’y devine le reflet de la pluralité de notre société. Certains stéréotypes se craquellent.

  • L’idĂ©e que le public amateur de musique classique est fermĂ© Ă  tout ce qui n’est pas Mozart-Beethoven-Chopin s’effrite.
  • L’idĂ©e que le succès d’un interprète ne vient qu’en ressassant les mĂªmes chevaux de bataille du rĂ©pertoire vacille.
  • L’idĂ©e qu’un rĂ©cital doit Ăªtre monothĂ©matique et uniquement ficelĂ© autour de vieilles recettes, aussi passionnantes soient-elles Ă  cuisiner au piano ou Ă  Ă©couter dans un fauteuil, ç’a du plomb dans l’aile.

Je suis vraiment très optimiste sur l’intĂ©rĂªt et la viabilitĂ© d’une dĂ©marche engagĂ©e. J’insiste : il ne s’agit pas de renverser la table en bannissant les pièces canoniques du rĂ©pertoire ! Toutefois, mĂ©tisser nos set-lists, offrir un petit courant d’air frais aux curieux, surprendre certains spectateurs avec une musique « contemporaine mais bien quand mĂªme », ça fait du bien Ă  tout le monde !

T’es-tu rendu compte que, chemin faisant, nous n’avons presque pas parlé des partitions que tu comptes jouer le 23 juin à la Philharmonie ?
Ah, mince ! C’est vrai…

Qu’importe : je crois que le sujet du prochain épisode est tout trouvé !


Ă€ suivre…

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 11/11

Détail de la première de couverture

Au terme de son enquĂªte d’abord universitaire avant de devenir Ă©ditoriale via L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026), David Dupuis fait le bilan, calmement. Il raconte l’impression d’Ăªtre allĂ© au bout. Après

  • cinquante dĂ©gustations d’ayahuasca,
  • des semaines passĂ©es « à diĂ©ter »,
  • des centaines de tĂ©moins interviouvĂ©s,

sa curiositĂ© s’essouffle Ă  mesure que les surprises se rarĂ©fient. Il est temps de boucler par

  • « la mise en ordre,
  • la distance et
  • l’analyse ».

Se pose la question de la mise en verbe avant mĂªme de la mise en forme. Cette problĂ©matique est un fil rouge du livre, et c’est l’un des points qui nous a particulièrement intĂ©ressĂ© : comment parler d’expĂ©riences psychĂ©dĂ©liques, hĂ©sitant ou oscillant – selon les expĂ©rimentateurs – entre

  • le dĂ©paysement de soi-mĂªme,
  • la quĂªte d’un ailleurs,
  • l’espoir d’une guĂ©rison,
  • le dĂ©sir politique de se dĂ©colonialiser,
  • la soif de quelque chose qui secoue assez pour remplir le vide des Ă¢mes, etc. ?

Pour sa part, l’anthropologue admet l’invisible, dans son ambiguĂ¯tĂ© et son insaisissabilitĂ©, mais il refuse l’indicible. Il considère sa dĂ©marche semblable Ă  celle d’un traducteur, donc Ă  la fois d’un passeur et d’un traĂ®tre. D’autant que, si dire une expĂ©rience est dĂ©jĂ  la dĂ©former, il faut dire plusieurs expĂ©riences pour explorer les « singularitĂ©s des parcours ». Par consĂ©quent, Ă  chaque fois, le narrateur s’approche de la vĂ©ritĂ© tout en s’en Ă©loignant. Il en a confirmation en retrouvant des personnages passĂ©s dans les pages prĂ©cĂ©dentes, telle Violaine, dĂ©sormais happĂ©e par l’ayurvĂ©da, mais Ă©voque aussi pour la première fois d’autres tĂ©moins comme

  • Karim, tentĂ© par Freud pour s’offrir de « nouvelles grilles de lectures »,
  • Tristan, revenu du PĂ©rou avec la conviction qu’il faut « associer psychothĂ©rapie jungienne et pratique religieuse catholique », ou encore
  • Alice, « praticienne de soins alternatifs » qui invente en France des rituels inspirĂ©s par le modèle amazonien mais avec des produits lĂ©gaux, interrogeant le chercheur quant Ă  la pertinence d’une pratique coupĂ©e de ses origines, l’environnement amazonien lui paraissant consubstantiel du concept et de l’expĂ©rience.

Autant de

  • dĂ©marches diffĂ©rentes,
  • ressentis diffĂ©rents, et
  • prolongements diffĂ©rents.

Force est de se rendre Ă  l’Ă©vidence, dire l’ayahuasca, c’est aussi ne pas dire l’ayahuasca. Pour preuve de cette tension sur l’art de dire donc de faire rĂ©cit (on pourrait Ă  ce sujet regretter que l’auteur n’explicite pas la spĂ©cificitĂ© de ce livre par rapport Ă  sa thèse), les polĂ©miques rencontrĂ©es dans le petit monde de l’ayahuasca après que l’auteur a soutenu sa thèse. On l’a signalĂ© dès le premier Ă©pisode, Jacques Mabit, le mentor de Takiwasi, a accusĂ© David Dupuis du double crime de trahison et de soumission au diktat de l’universitĂ© ; Ă  l’opposĂ©, d’autres ont accusĂ© l’anthropologue d’Ăªtre victime d’une manipulation mentale faisant in fine la promotion de quelque chose situĂ©e entre une arnaque fumeuse et une dĂ©rive sectaire.
Face Ă  ces accusations contradictoires – venant aussi de ses anciens compères de sirotage – qui ne l’Ă©branlent pas mais l’interrogent, David – pas David Dupuis le docteur en anthropologie, ou pas que lui – n’en peut mais. Sans prĂ©juger de la pertinence ou du danger de sa dĂ©marche, il constate que le monde qu’il a entraperçu lors de ses dizaines de frĂ©quentation de la tisane trash » continue de vivre Ă  bas bruit dans les plis du quotidien ». Chez lui et chez ses frères d’expĂ©rimentation. N’en dĂ©plaise Ă  Georges Brassens, ce n’Ă©tait pas qu’un feu de joie, et il n’a pas fait que rĂ©chauffer son cÅ“ur. Il l’interroge. Rationnel et intello, il

  • sait et ne sait pas,
  • constate et doute,
  • conclut mais termine presque toujours pas « et cependant ».

Aussi dĂ©cide-t-il, et le rebondissement – jboĂ¯ng, jboĂ¯ng – est habile, de « dĂ©placer le regard » et pas que le regard. Il constate s’Ăªtre beaucoup intĂ©ressĂ© Ă  « l’expĂ©rience visionnaire », pas assez Ă  la voix – il le regrettera très brièvement, signe d’un examen sinon en cours du moins fort limitĂ©. D’autant que la constatation est un peu forcĂ©e : en intĂ©grant un programme universitaire anglais sur l’art de « hearing the voice », le chercheur rĂ©investit son travail sur la plante en prenant conscience qu’elle est considĂ©rĂ©e moins comme une substance que comme

  • « un guide intĂ©rieur,
  • « une voix discrète » et
  • « une boussole morale ».

VoilĂ  d’ailleurs un aspect très prĂ©sent mais qui nous semble sous-investiguĂ© que cette notion de « morale ». Peut-Ăªtre dans une prochaine extension de l’enquĂªte ?
Pour le moment, l’auteur prend acte de la difficultĂ© liĂ©e Ă  son sujet : l’expĂ©rimentation psychĂ©dĂ©lique oblige Ă  « revisiter nos catĂ©gories usuelles ». Elle relève de l’ethnographique et du clinique. Elle est subjective et pour partie objectivable. L’objectivitĂ© pharmacologique dit quelque chose de l’expĂ©rimentation, mais elle ne dit rien de plus que quelque chose de l’expĂ©rimentation. L’ayahuasca, et c’est un deuxième aspect palpitant du livre, qui explique que nous ayons griffonnĂ© autant de mots sur cet ouvrage, interroge la frontière entre

  • le pathologique et le normal,
  • le rĂ©el et notre apprĂ©hension du rĂ©el,
  • l’Ăªtre-lĂ  et la difficultĂ© – parfois heureuse – de s’y limiter pour demeurer un Ăªtre sagement social.

Le fait que la recherche clinique s’intĂ©resse Ă  l’ayahuasca tĂ©moigne d’une nouvelle volontĂ© de « socialiser l’expĂ©rience visionnaire » non comme issue de « cosmologies autochtones et de pratiques rituelles » mais comme contrĂ´lable dans « des protocoles standardisĂ©s et des catĂ©gories biomĂ©dicales ». Les expĂ©rimentateurs souhaitaient apprivoiser l’ayahuasca et eux-mĂªmes Ă  travers elle ; la science tente d’apprivoiser l’ayahuasca en lui imposant des cadres a priori hors-sujet mais inventant Ă  un autre regard sur

  • ses effets physiques,
  • sa raison d’Ăªtre psychologique pour les cobayes, et
  • les enjeux comportementaux qu’elle induit Ă  terme,

ce regard pouvant Ăªtre autre parce que, Ă  force de règlementation occidentalisĂ©e, il ne regarde pas le mĂªme objet. David – Dupuis, cette fois – ne cache pas son scepticisme devant une telle dĂ©marche puisque « quelque chose se perd dans le passage des pratiques autochtones au vocabulaire thĂ©rapeutique global ». Avec cette tentative de scientifisation de la pratique de l’ayahuasca, l’idĂ©e sous-jacente est sans doute de s’Ă©loigner d’une pensĂ©e sixties voyant dans les drogues un moyen de « transformer

  • les individus mais aussi
  • la sociĂ©tĂ© et
  • la relation au vivant ».

Dans la rĂ©alitĂ© actuelle, partir au PĂ©rou au nom d’un retour Ă  la terre et du respect des cultures locales est une vaste fumisterie.

  • Tu prends l’avion donc tu pollues Ă  grande Ă©chelle,
  • tu payes bonbon donc tu modifies l’Ă©cosystème local, et
  • tu vas vivre une expĂ©rience censĂ©ment authentique et respectueuse des cultures indigènes au milieu d’Occidentaux qui te ressemblent.

Dès lors, l’anthropologue ne peut que constater l’importance complĂ©mentaire d’une subjectivitĂ© et des cadres sociaux dans lesquels elle s’insère plus ou moins harmonieusement. En ce sens, avoir du mal Ă  cerner un sujet est bon signe : « LĂ  oĂ¹ vacille l’Ă©vidence, l’anthropologie trouve ses objets. » Une anthropologie qui sait est une anthropologie qui s’est fourvoyĂ©e, semble-t-il suggĂ©rer. Ă€ l’inverse, une anthropologie qui questionne est une anthropologie qui

  • vit,
  • vibre et
  • a des chances d’Ăªtre pertinente puisqu’elle donne des pistes de rĂ©flexion informĂ©es et ouvertes.

En dĂ©pit de ses zones d’ombre (la question de l’argent est tabou), le travail de David Dupuis questionne, et il le fait avec une obstination d’autant plus stimulante pour le lecteur qu’elle n’est jamais close sur Son Auguste Certitude. Ainsi l’auteur conclut-il la dimension autobiographique de son rĂ©cit par l’Ă©vocation du mois qu’il a passĂ© Ă  picoler une dĂ©coction d’ayahuasca pour rĂ©soudre une question : le monde psychĂ©dĂ©lique existe-t-il vraiment ? La rĂ©ponse est, peu ou prou, attention spoiler, qu’il n’y a pas de rĂ©ponse. Selon lui, les esprits

  • attirent ceux qui rĂªvent de les approcher,
  • stimulent ceux qui veulent les apprivoiser, et
  • activent ceux qui veulent en tirer
    • des conclusions,
    • des leçons voire, plus excitant parfois,
    • des questions pour leur vie.

Calvin Russell cherchait « an answer » he already knew. David Dupuis, lui, confesse n’avoir pas trouvĂ© la rĂ©ponse. Il a interrogĂ© un blob et, tout en le cernant dans une thèse et un livre, renoncĂ© Ă  le cerner. C’est le troisième point qui rend ce texte palpitant : l’indĂ©cision informĂ©e. L’envie

  • de chercher,
  • d’Ă©clairer,
  • de douter,
  • de renseigner,
  • de raconter,
  • de vivre,
  • de contester,
  • d’interroger et, intuition ou habiletĂ©,
  • de commencer un livre par « la nuit » pour le finir par « sans lui demander d’oĂ¹ elle vient ».

Is it just because the night, Patty and Bruce? MalgrĂ© l’abus

  • des « vraiment » et « vĂ©ritable »,
  • des « dĂ©jà » et des « bien », et
  • surtout des « : » qui saturent le livre et, au-delĂ  de l’inconfort de lecture que cette prolifĂ©ration entraĂ®ne, pourraient tĂ©moigner d’une volontĂ© dĂ©monstrative peu compatible avec la posture intellectuelle de rĂ©flexion perpĂ©tuelle mise en avant,

voilĂ  un travail qui donne Ă  penser mĂªme ceux, doit-on le prĂ©ciser ? que la pratique psychĂ©dĂ©lique ne tente carrĂ©ment pas. Qu’attendre de plus d’un livre de sciences humaines ?

Petits papiers – 25

Chez des gens. Photo : envoyé spécial pour Bertrand Ferrier.

En attendant un nouveau post, voici des nouvelles du monde Ă  travers quelques dĂ©coupures de presse. D’abord, j’espère que vous allez bien. Ne dites pas non, j’ai lu dans la presse que l’ambiance Ă©tait plutĂ´t smooth, en ce moment.

 

 

Dites-vous que, si vous galĂ©rez, vous ne galĂ©rez pas vraiment. Vos difficultĂ©s ne sont pas le fruit d’une crise, juste d’une « menace de rĂ©cession ». C’est cool, non ? Et, surtout, vos galères ne sont pas la preuve que Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe a tout foirĂ© pour financer ses petits copains et les lobbys qui vont avec. Pas du tout. Ne faisons pas le jeu de l’extrĂªme-droite ou de MĂ©lenchon ou de la Russie (les trois sont interchangeables). Si ça va mal, ce n’est pas vous qui souffrez, c’est le gouvernement – sans doute une dĂ©stabilisation hybride liĂ©e Ă  la Russie. Le Monde l’Ă©crit, c’est pas rien, je pense : tout risque de compliquer la rentrĂ©e (les vacances, non, c’Ă©tait tranquille) des privilĂ©giĂ©s qui nous dirigent.

 

 

PlutĂ´t que de chougner sur votre sort, mieux vaut saluer le beau combat du Figaro pour dĂ©fendre ceux qui ont le plus besoin d’Ăªtre dĂ©fendus : les riches et les hypersubventionnĂ©s.

 

 

Pourtant, pour faire du fric, on en a, de bonnes idĂ©es, en France…

 

 

Sans dĂ©conner, un lance-pierres, fĂ»t-il produit par le parc prĂ©fĂ©rĂ© du mari de la vieille femme dont la fille sort elle aussi avec un jeunot, Ă´ fatalitĂ© familiale, c’est dangereux ? Première nouvelle ! Heureusement, fĂ»t-ce pour se promener, on a de bonnes idĂ©es.

 

 

Le problème, c’est que, avec ou sans accent, on ne les a pas forcĂ©ment au bon moment.

 

 

Au Japon, aussi, ils ont de bonnes idĂ©es : ils pratiquent très bien l’alpinisme et l’excuse. Moi, je suis nul dans les deux sports. Remarquez, c’est peut-Ăªtre mieux ainsi.

 

 

Non, je crois que je vais rester Français, et tant pis si le populisme des concitoyens soupçonnĂ©s de dĂ©tournement de fonds publics et de divulgation de donnĂ©es Ă  caractère personnel peut chiffer. Enfin, j’imagine que, Ă  l’ouverture de la chasse, il promettra une prime aux dĂ©biles qui tirent sur des animaux pour leur plaisir. Après tout, en France, on n’a pas d’argent mais pas de vergogne non plus, ça compense.

 

 

Des explications, on a, mais non, pas de vergogne, ça, incontestablement.

 

 

Limite on ne sait pas pourquoi on a inventĂ© ce mot, quand on voit une cochonnerie serrer la main au dictateur barbare avec un torchon sur le crĂ¢ne.

 

 

En revanche, on a de l’humour. Beaucoup. Trop, peut-Ăªtre. Si, traiter un type de pĂ©dĂ© et de rat (alors qu’un rat sera toujours plus respectable qu’un chroniqueur de France Inter), c’est incontestablement trop d’humour.

 

 

C’est d’autant plus dommage qu’il y a des domaines oĂ¹ l’on est super bons. La brosse Ă  reluire, par exemple. Et l’art de subvertir le sens des mots comme celui de « diversité ». Pas forcĂ©ment par mĂ©chancetĂ©, hein. L’inculture joue son rĂ´le aussi. HĂ©las, elle n’empĂªche pas d’Ăªtre mal intentionnĂ© en prime, mais c’est une autre histoire, ainsi que le chantait le philosophe narrateur Jean-Jacques Goldman.

 

 

Après, ce qu’il y a de beau, chez l’humain, c’est qu’il sait perpĂ©tuellement s’inventer de nouvelles occupations. Nous rouvrirons donc notre traditionnel catalogue de grandes questions par l’une de ces nĂ©o-occupations.

 

 

Ça ou autre chose, y a toujours un truc dĂ©bile Ă  faire, tant qu’on est vivant. C’est chouette ! Las, ne sera-ce pas en faisant n’importe quoi qu’on devient n’importe qui ?

 

 

Bien sĂ»r, certaines occupations sont moins chouettes que d’autres, mais faut bien vivre, fĂ»t-ce en permettant de tuer toujours plus de gueux. Du moment que c’est pour de l’argent, ne chipotons pas, ça passe.

 

 

Après, ne soyons pas chauvins : l’encĂ©phalogramme plat voire creux n’est pas une exclusivitĂ© hexagonale.

 

 

Toutes les polices du monde entier sont lĂ  non pas pour nous protĂ©ger mais pour rappeler l’universalitĂ© de cette creusalitĂ© encĂ©phalogrammique.

 

 

Heureusement, moi, j’ai des idĂ©es. Par exemple, si tu veux plus du français…

 

 

… pourquoi n’en profiterait-on pour Ă©conomiser 136 millions d’euros ? Un Ă©change de bons procĂ©dĂ©s, c’est astucieux, n’est-il pas ?

 

 

Bon, d’accord, je sens que je suis allĂ© trop loin. Changeons de sujet, si vous le voulez, et parlons sport. Par exemple, savez-vous ce que se dit le meilleur cycliste du monde, et de loin, quand il se fait doubler dans un col monstrueusement difficile ? On l’Ă©coute.

 

 

Allez, toujours si vous le souhaitez, nous pouvons continuer de fouiller les sujets essentiels. Ainsi, certains garçons se demandent qui a la plus grosse. Certaines filles aussi. Toutefois, ils ne parlent pas de la mĂªme chose. L’une des choses est obscène, l’autre indĂ©cente. Je crois que je prĂ©fère largement l’une.

 

 

Attendez, attendez, on peut faire plus pĂ©taradant, comme synthĂ©tiser, dans un grand prĂ©cipitĂ©, des Ă©lĂ©ments Ă©voquĂ©s supra. Par exemple, on peut mix’n’matcher

  • brosse Ă  reluire,
  • journalisme d’investigation et
  • grandes questions sociĂ©tales.

 

 

Que ces problĂ©matiques vertigineuses ne nous Ă©loignent pas de la substantifique moelle de la vie – laquelle reste, toujours, l’argent et la nĂ©cessitĂ© d’en gagner. Si nous en manquons voire que nous devons aller taffer pour en gagner, ça arrive, c’est tout de suite un problème. Si les vedettes en manquent et se rendent compte qu’elles aussi doivent se sortir les doigts, c’est quelque chose entre une info et un drame abyssal. Nuance.

 

 

Partant, bien entendu, il faut jober, voire jobi-jober, mais peut-Ăªtre pas au point de vouloir endosser l’uniforme, n’exagĂ©rons pas. Ni de rĂ©aliser des documentaires de propagande financĂ©s par la police. Et cependant, saluons : le niveau intellectuel du film est Ă  la hauteur de son sujet, jolie coĂ¯ncidence !

 

 

Si vous tenez absolument à vous engager, ne déconnez pas : privilégiez

  • le fĂ©minisme,
  • le cuirisme et
  • l’absence de courage politique.

C’est plus sĂ»r. Tout le monde vous trouvera mĂ©ga braves voire pimpants, ne serait-ce que pour ne pas Ăªtre accusĂ© de crime par la pensĂ©e. Bravo, j’en frĂ©mis d’avance pour vous.

 

 

Moi, pour vivre, j’essaye de vendre des livres que j’ai aidĂ© Ă  Ă©crire. Voici donc une sĂ©quence promotion pour le livre de JĂ©rĂ´me Pensu sur le trafic animal, disponible chez votre libraire ou ici, et toujours d’une violente actualitĂ©.

 

 

Après la rĂ©clame Ă  laquelle, je suis sĂ»r, vous n’aurez pas manquĂ© d’Ăªtre sensible, et je vous en remercie, reprenons le cours de notre Ă©mission. Avec sĂ©rieux, d’abord, en rappelant que « s’immoler », c’est se donner la mort en se sacrifiant pour une cause. (Ne faites pas les Ă©tonnĂ©s, j’avais dit : « SĂ©rieux », je tiens parole.) Avec prudence, ensuite : on ne s’immole pas pour s’amuser. D’une façon gĂ©nĂ©rale, je ne vois pas l’intĂ©rĂªt de s’immoler, mieux vaut manger une bonne mimolette si l’on veut quelque chose d’approchant. Mais s’immoler pour s’amuser, c’est pas un oxymoron, c’est ce que les spĂ©cialistes appellent – et ça, pour le coup, c’est une hĂ©naurme litote, oxymoron patentĂ© s’il en est – une connerie.

 

 

Ă€ prĂ©sent, petit flash info d’actualitĂ© avant notre dernière sĂ©quence…

 

 

… et, maintenant, place Ă  une rubrique qui nous est chère mais ne coĂ»te rien : l’hommage aux sportifrançais. On le sait, « sportifrançais » ne dĂ©signe pas juste un Français qui pratique un sport ; c’est un concept en soi qui rappelle un personnage toujours sur le point de conclure mais – non, y a rien après « mais ». Plus prĂ©cisĂ©ment, c’est un sujet qui permet aux mĂ©dias

  • de vendre la prochaine victoire d’un compatriote, en un mot ou deux, puis
  • d’annoncer sa dĂ©faite souvent lamentable sinon grotesque, et enfin
  • d’interviouver le gusse pour qu’il explique « ce qui s’est passé » (« en vrai, les autres Ă©taient meilleurs » ou « je me suis viandé » ne sont pas autorisĂ©s dans ce genre d’entretien).

Trois en un, hyper Ă©conomique ! Dans cette perspective, pour terminer les dĂ©coupures de presse du jour, rendons hommage Ă  deux sportifrançais, Ă  commencer par un cycliste « au niveau des meilleurs du monde » (c’est lui qui le dit) donc « plein d’ambition », c’est louable et logique.

 

 

Mais la rĂ©alitĂ© est cruelle, parfois…

 

 

PrĂ©cisons que perdre une course, Ăªtre blessĂ©, cela n’a rien de grotesque ou de honteux, c’est plutĂ´t ça qui donne du charme au sport en crĂ©ant un suspense, quitte Ă  constater, comme le signalait avec pertinence le journaliste sportif Michel Berger, que « ça fait mal, ça fait mal ». Ce qui est un peu rigolo et très gĂªnant aussi, c’est la fanfaronnade des sportifrançais donc des commentateurs comparĂ©e aux rĂ©sultats qui suivent. Exemple avec un joueur de tennis – et après, c’est fini pour cet Ă©pisode, promis.

 

 

LĂ , c’est sĂ»r, c’est bĂ©tonnĂ©, Arthur va tout dĂ©chirer et gagner un tournoi du grand chelem. HĂ©las, hĂ©las, trois fois hĂ©las (j’ai recomptĂ©), c’est un sportifrançais. De sorte que, oui, il est des nĂ´tres, mais ce n’est pas sans consĂ©quence.

 

 

Décidément, la réalité est cruelle, mais elle est. Puisse-t-elle nous faire sourire parfois. À suivre !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 11/16

Transformer un best-seller en se concentrant sur sa musique et en prĂ©cipitant ladite musique sur un simple clavier : curieusement, cela ne se fait pas en un tournemain. Aujourd’hui, Nicolas Horvath, pianiste virtuose Ă  la libertĂ© irrĂ©ductible, nous explique comment il s’est conformĂ© aux contraintes industrielles du jeu vidĂ©o… en conservant son autonomie artistique.


11.
Assassin’s Creed à la Philharmonie, un dĂ©fi hors-norme

Dans le précédent épisode, nous avons évoqué la difficulté de monter des projets musicaux avec des personnes morales ou physiques dont les logiques sont en partie similaires donc en partie différentes. Dans cet entretien, le but n’est pas de raconter dans le détail les guerres picrocholines ou mondiales qui ont accompagné l’accouchement du bébé musical qu’Ubisoft et toi avez conçu ; il n’en reste pas moins que ton concert à la Philharmonie, ce 23 juin 2026, présentera, d’une certaine manière, ce que tu as pu tirer de mieux de tes envies artistiques, tes convictions musicales… et les exigences d’Ubisoft.
Soyons clairs :

  • Ubisoft et moi n’avons jamais Ă©tĂ© Ă  couteaux tirĂ©s,
  • l’ambiance n’était pas dĂ©lĂ©tère (loin de là !), et
  • les nĂ©gociations – je parle ici des nĂ©gos artistiques – se sont passĂ©es le plus souvent en douceur,

d’autant que le directeur musical de l’éditeur est un Canadien délicieux et ultra compétent.

Sur un projet au long cours (à l’oral, c’est un bizarre oxymoron, le « long cours », mais bon), il vaut mieux…
En effet, nous avons travaillé longtemps ensemble. Dis-toi bien que, si nous avions dû nous fighter à tout bout de champ, moi, je ne l’aurai pas supporté et l’éditeur n’aurait pas hésité à reprendre ses billes. Heureusement, nous sommes des adultes qui, certes,

  • ne parlent pas toujours exactement la mĂªme langue esthĂ©tique,
  • n’ont pas toujours exactement les mĂªmes intuitions artistiques,
  • n’ont Ă©videmment pas le mĂªme rapport au piano et Ă  ses spĂ©cificitĂ©s

mais, quand le fil se tend, nous ne nous roulons pas par terre et ne tapons pas un caprice. ObstinĂ©ment, dans notre for intĂ©rieur, nous avons, chevillĂ©e au corps, la conviction que nous travaillons pour un mĂªme objectif. Avec des nuances, oui, mais un musicien n’a-t-il pas besoin de nuances ?

 

« J’étais le gendre idéal »

 

Jolie punchline, mister Diplomate ! Mais trĂªve de poĂ©sie : le fait que tu Ă©tais pur de tout piratage a-t-il jouĂ© tant que ça dans cette rĂ©ussite que symbolise le concert qui se profile le 23 juin ?
Ç’a beaucoup jouĂ©, incontestablement. Il faut bien avoir conscience que la nĂ©gociation est asymĂ©trique. Ils ont les droits, je les sollicite. On n’est pas au mĂªme niveau. Cependant, au-delĂ  de l’absence de piratage qui renforçait ma frĂ©quentabilitĂ©, pour ainsi dire, jouait, en faveur de ma crĂ©dibilitĂ©, le fait que j’avais dĂ©jĂ  bossĂ© avec d’autres studios et d’autres gros labels dans des projets sinon voisins, du moins avec de grandes similaritĂ©s. En outre, j’ai aussi eu l’impression dâ€™Ăªtre respectĂ© parce que je n’étais pas le pianoteux YouTube de base. J’ai des arguments.

  • La Philharmonie, j’y ai jouĂ© plusieurs fois depuis plus de dix ans.
  • J’ai obtenu de jolis prix internationaux de piano.
  • Des disques dans des labels importants, j’en ai publiĂ© des dizaines.
  • J’ai un agent dont le travail plaide aussi pour moi.

Je ne t’assène pas ça pour me vanter, mais il faut avoir conscience que ces éléments donnent de la cohérence à mon projet : donner

  • une assise savante,
  • une reconnaissance officielle,
  • une dignitĂ© nouvelle

Ă  cette musique. Et ça, Ubisoft a eu l’intelligence ou la luciditĂ© d’y Ăªtre sensible.

 

 

Tu dois donc une fière chandelle à certains hurluberlus de YouTube jouant des tubes de jeux vidéo pour « faire du clic ». À l’opposé de ce tout-venant, parfois à gros succès, tu n’étais pas un pianiste desperate et techniquement limité qui cherchait à jouer un répertoire facile et attrape-gogo.
Dit comme ça, c’est un chouĂ¯a caricatural ! En tout cas, je ne me suis jamais perçu ainsi, et je crois que mes interlocuteurs ont bien senti que nous n’étions pas dans ce cas de figure. Nous avions mutuellement de quoi nous apporter. La nĂ©gociation Ă©tait asymĂ©trique, mais l’idĂ©e que chacun pouvait apporter quelque chose Ă  l’autre s’est petit Ă  petit imposĂ©e. Il faut vraiment voir l’histoire comme un rĂ©seau entre, notamment, la Philharmonie de Paris, le label, l’éditeur… et Nicolas Horvath, un mec qui

  • a des millions d’écoutes sur Spotify,
  • a enregistrĂ© des intĂ©grales prestigieuses,
  • a travaillĂ© avec des maĂ®tres de la musique contemporaine,
  • a su convaincre les pontes du Studio Ghibli,
  • a le souci constant de faire dĂ©couvrir des rĂ©pertoires pianistiques peu frĂ©quentĂ©s MAIS joue aussi Chopin et Liszt, et qui, on aura compris que c’était une condition sine qua non,
  • n’a jamais tentĂ© le moindre passage en force.

Tu étais le gendre idéal pour Ubisoft, un éditeur qui souffre depuis de nombreuses années (et c’est pas fini).
Pile poil ! Je cochais, je crois, toutes les cases. Peut-Ăªtre mĂªme plus qu’ils ne l’espĂ©raient. Encore fallait-il le dĂ©montrer pour entamer les nĂ©gociations, puis Ăªtre Ă  la hauteur du stĂ©rĂ©otype que j’assumais pour finaliser le travail.

Comment le projet s’est-il fixé à la Philharmonie ?
En 2022 ou 2023, j’ai rencontrĂ© le nouveau directeur artistique – programmateur, Édouard FourĂ© Caul-Futy, co-directeur du dĂ©partement Concerts et spectacles. Je lui avais soumis une proposition intitulĂ©e « Nuit de la pop culture », sur le modèle de la nuit Philip Glass en 2016 ou la nuit minimaliste en 2018, Ă  une diffĂ©rence près : l’objectif Ă©tait de prendre un nouveau public par la main. Ce nouveau public, c’est celui qui blinde, par exemple, les concerts de Joe Hisaishi ; et c’est celui vers lequel lorgne ouvertement la Philharmonie en s’ouvrant de plus en plus Ă  une musique qui est moins habituellement programmĂ©e dans une salle de concerts classiques. Pour moi, il est important dâ€™Ăªtre force de proposition et d’accompagner les mouvements qui me semblent intĂ©ressants.

 

« Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que je l’aime »

 

Ce que tu avais déjà fait avec les compositrices…
Oui, mais à ma manière, c’est-à-dire sans jouer sur la dimension sexuée du projet. Ça, je m’en fous et ça a plutôt tendance à me mettre en colère.

Tu as quand mĂªme – on en a parlĂ© – créé une sĂ©rie sur les compositrices.
Je l’assume volontiers, mĂªme si, pour moi, c’était une sĂ©rie autour de la dĂ©couverte de rĂ©pertoires oubliĂ©s.

Mais Naxos t’a dit : pourquoi pas, à condition que ce soit un répertoire écrit par des femmes.
Et alors ? J’ai pensé : pourquoi pas ? Sur le fond, j’enrage quand on ne voit, si je puis dire, que le sexe des compositeurs. Donc j’ai pris mes dispositions.

Lesquelles ?
Par exemple, pour Montgerout et Billon de Joy, j’ai volontairement omis leur prénom sur la première de couverture. Je voulais jouer de la grande musique pensée pour les salons – parfois effacée parce que les dix-huitième et dix-neuvième siècles étaient politiquement instables et la musique de salon était politiquement située –, et aujourd’hui tristement ignorée. Je n’ai jamais eu l’ambition calamiteuse de brandir un calicot sur le droit des femmes, ce qui aurait effacé le talent des compositrices sous une rhétorique victimisante assez anachronique (et, à mon avis, pas très pertinente pour les deux cas que j’ai cités). Oui, des compositrices talentueuses ont été sous-cotées, mais d’excellents compositeurs aussi. Jouer un répertoire rare qu’il me semble intéressant de tirer de l’oubli, avec plaisir ; jouer les redresseurs de tort forcément à côté de la plaque, non merci.

 

 

Ta défense de la pop culture est de cette eau-là.
Parfaitement ! Je ne veux pas jouer la BO d’Assassin’s Creed au nom

  • de l’accessibilitĂ© de la musique pour opposer grand rĂ©pertoire et musique plus lĂ©gère,
  • de l’ouverture Ă  un autre public pour stigmatiser les tĂªtes chenues qui sont censĂ©es Ăªtre les seuls spectateurs des concerts classiques (ceux qui disent ça vont-ils seulement aux concerts de la Philharmonie, parfois ?), ou
  • d’un dĂ©poussiĂ©rage du rĂ©pertoire dont il faudrait Ă´ter toutes les vieilleries ennuyeuses pour mettre des trucs plus courts et qui « parlent » aux « gens ».

Je veux jouer la musique d’Assassin’s Creed parce que j’aime ça et parce que c’est bien fait. Si, en plus,

  • ça intimide moins certains spectateurs et les incite Ă  entrer dans des antres qu’il n’aurait jamais investir,
  • ça permet d’allĂ©cher des gens qui ne frĂ©quentent pas les salles de concerts classiques, et
  • c’est l’occasion d’interpeler les curieux parce qu’un mec rĂ©putĂ© pour ses interprĂ©tations de Liszt ou de Chopin s’y colle,

extra, gĂ©nial, youpi. Mais, ça, c’est la cerise ; le gĂ¢teau est ailleurs.


Ă€ suivre !

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 10/11

Détail de la première de couverture

GuĂ©rir, disent-ils. Les EuropĂ©ens qui se rendent Ă  Takiwasi pour boire l’ayahuasca veulent guĂ©rir. Ils croient ou espèrent que la dĂ©coction va accomplir ce dont

  • ni les distractions mondaines,
  • ni la mĂ©decine occidentale,
  • ni la psychologie et ses grilles d’analyse

n’ont rĂ©ussi Ă  les dĂ©barrasser. Mais « comment caractĂ©riser l’efficacitĂ© visionnaire » qu’ils postulent, se demande David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) ?
Le premier postulat qui prĂ©side Ă  la dĂ©marche consistant Ă  se rendre dans un lieu comme Takiwasi est l’idĂ©e qu’existent « des prĂ©sences perçues comme guĂ©risseuses ». Loin de n’Ăªtre que des « images », elles sont « des figures dotĂ©es d’intention ». GrĂ¢ce Ă  leur capacitĂ© Ă  agir, dĂ©signĂ©e avec insistance par l’anthropologue comme leur « agentivité », elles sont susceptibles d’aider les expĂ©rimentateurs Ă  « rĂ©ordonner leur histoire et leur identité » de manière Ă  juguler d’Ă©ventuelles « conduites rĂ©currentes vĂ©cues comme incontrĂ´lables », par exemple liĂ©es Ă  une addiction Ă  l’alcool, aux stupĂ©fiants, Ă  la consommation pornographique, Ă  l’abus de nourriture, etc.
Le sous-jacent de cette demande est construit autour d’une « grammaire collective du mal culturellement structurĂ©e » qui inscrit « le trouble » du patient « dans une Ă©conomie morale ». Le trio associant

  • pĂ©chĂ©,
  • examen de conscience et
  • repentir

n’est jamais loin de cette dynamique. Dans ce contexte, guĂ©rir exige de reconfigurer son moi et son rapport au monde. La drogue permet une expĂ©rience de « diffraction de soi » (division de son identitĂ© en plusieurs parties) entraĂ®nant une « reconfiguration narrative » car « les symptĂ´mes sont progressivement dissociĂ©s du moi et attribuĂ©s Ă  des entitĂ©s relationnelles ». Ce n’est pas moi qui me comporte de telle et telle façon : quand je me dĂ©tourne du droit chemin, je suis agi par une entitĂ©. Dans cette perspective, mon « agentivité » est « redistribuĂ©e entre plusieurs instances ».
Afin de guĂ©rir, c’est-Ă -dire de me libĂ©rer, je dois « entrer dans un dialogue actif, parfois conflictuel mais reconnu comme nĂ©cessaire » avec ces entitĂ©s. Dès lors, l’ayahuasca a vocation Ă  modifier la perception et la comprĂ©hension que j’ai de mon comportement, mais aussi Ă  me permettre, grĂ¢ce Ă  cette nouvelle perception, de passer du statut de « sujet envahi » ou « infesté » Ă  celui de « sujet en lutte ». Notons que ça n’est pas simple comme bonjour ! En effet, durant « l’expĂ©rience visionnaire », les siroteurs de tisane trash doivent apprendre Ă  « affronter les entitĂ©s malveillantes ». Or, ce combat se poursuit après que les effets de la drogue ont cessĂ©. La dĂ©marche doit s’accompagner d’un « engagement Ă©thique quotidien » qui contribuera Ă  « limiter l’emprise des entitĂ©s malveillantes ». En d’autres termes, pour lutter contre mes penchants mauvais, je dois passer par un « renversement de dynamique relationnelle » avec ces entitĂ©s, transformant « une intrusion subie » en un « dialogue partiellement maĂ®trisé ».
Celui qui veut atteindre ce Graal peut se servir de la prière, perçue comme une « technologie rituelle de mĂ©diation » pour se connecter avec l’invisible grĂ¢ce Ă  un verbe codifiĂ©. Plus polymorphe que la Vierge Marie, très prĂ©sente Ă  Takiwasi, l’ayahuasca peut aussi m’aider en Ă©tant tour Ă  tour

  • une « mère protectrice »,
  • une « enseignante sĂ©vère » et
  • une « figure mutine ».

David Dupuis souligne que la multiplicitĂ© des rĂ´les attribuĂ©s Ă  la plante n’est pas incohĂ©rence mais « signe d’une agentivitĂ© souple » qui s’adapte aux besoins spĂ©cifiques de celui qui l’ingère. Elle contribue Ă  reconfigurer le rapport du sujet

  • Ă  soi,
  • aux autres et
  • au monde,

jouant avec les notions de filiation et d’alliance associant les humains entre eux, ainsi que les humains aux non-humains. En ce sens, « guĂ©rir, c’est apprendre Ă  vivre avec d’autres, y compris avec ceux qu’on ne voit pas », le monde Ă©tant considĂ©rĂ© comme « peuplĂ© d’exigences relationnelles », soit « un tissu

  • d’Ăªtres,
  • de signes et
  • de forces ».

Lorsque l’expĂ©rimentateur quitte le lieu oĂ¹ il a sirotĂ© de l’ayahuasca, il est initiĂ©… mais pas forcĂ©ment mieux qu’avant. L’anthropologue cite le cas de Violaine la boulimique, plongĂ©e, Ă  l’issue de son sĂ©jour, dans un Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ© très inquiĂ©tant. C’est que les repères que le sujet avait dans le monde qu’il habite ont pu Ăªtre bousculĂ©s sĂ©vèrement – parfois pour devenir plus rassurants, parfois pour confirmer le ressenti d’inadaptation Ă  la vie sociale voire Ă  la vie tout court. David Dupuis se demande comment caractĂ©riser le rapport au monde promu par Takiwasi. S’y mĂªlent en rĂ©alitĂ© plusieurs tendances qui semblent construire manière d’animisme, dont « l’intentionnalitĂ© vĂ©gĂ©tale » de la nature en gĂ©nĂ©ral et de l’ayahuasca en particulier ne reprĂ©sente qu’un aspect d’un « rĂ©gime ontologique » plus large rassemblant dans une communautĂ©

  • « d’intentions,
  • d’affects et
  • de points de vue »,

qu’ils soient humains ou non-humains

  • (animaux,
  • plantes,
  • esprits,
  • lieux).

L’auteur conclut Ă  une hybriditĂ© des modes de pensĂ©e. Cohabitent « les rĂ©gimes

  • naturaliste,
  • animiste,
  • analogiste et
  • totĂ©mique »,

vouĂ©s Ă  s’hybrider dans une cosmogonie oĂ¹ le monde est « peuplĂ©

  • de forces agissantes,
  • d’intentions perçues et
  • de signes Ă  interprĂ©ter ».

Des entitĂ©s invisibles y habitent et y agissent. Elles peuvent nous Ăªtre extĂ©rieures ou nous avoir infiltrĂ©s.

  • « L’Ă©preuve visionnaire »,
  • le « cadre rituel » et
  • la discursivitĂ© du maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie

encadrent et « catalysent » cette conception. Vivre et guérir suppose de prendre en considération trois pôles voués à se métisser :

  • un pĂ´le naturaliste, admettant que notre Ă©tat de santĂ© a des causes physiologiques et psychologiques ;
  • un pĂ´le animiste, postulant « l’intentionnalitĂ© d’entitĂ©s non-humaines » ; et
  • un pĂ´le analogiste, « fondĂ© sur les jeux de correspondance et la lecture de signes ».

David Dupuis y voit une « ontologie chimĂ©rique » au sens oĂ¹ le rĂ©sultat de cette conception amène Ă  la « cohabitation d’Ă©lĂ©ments hĂ©tĂ©rogènes » (principe de la chimère) dans un mĂªme « corps ontologique ». Il insiste sur la complexitĂ© du phĂ©nomène oscillant, selon les individus et les moments, entre « adhĂ©sion et suspension ». Je peux ne pas croire aux dĂ©mons et savoir qu’ils existent. Je peux ne pas croire en Dieu et prier « au cas oĂ¹Â Â». Il n’y a pas d’opposition, mais

  • un entre-deux,
  • une « plasticité »,
  • une hĂ©sitation qui n’est pas dĂ©fectueuse, au contraire !

Elle est susceptible de participer Ă  ma capacitĂ© Ă  habiter le monde de façon plus souple. Cela ne me guĂ©rira peut-Ăªtre pas de tous mes maux sociaux ou de chacun de mes tourments intĂ©rieurs, normal : la dĂ©gustation de l’ayahuasca et les rituels qui l’entourent ne visent pas Ă  « substituer un monde Ă  un autre » ; ils espèrent « élargir les seuils du pensable et du praticable » pour l’expĂ©rimentateur. Dans un espace oĂ¹, en dĂ©pit de l’Ă©tiquette de « pays riche » habitĂ© par des « privilĂ©giĂ©s », nombre de nos concitoyens sont bousculĂ©s par

  • la vie qu’il faut bien vivre,
  • la pression sociale et
  • des politiques Ă©tatiques dĂ©lĂ©tères,

sans doute cela peut-il Ăªtre considĂ©rĂ© comme une sorte de guĂ©rison – instable, incomplète, peut-Ăªtre mĂªme risquĂ©e, mais une sorte de guĂ©rison, pose l’auteur – ou, Ă  dĂ©faut de rĂ©conciliation avec ce et ceux qui nous entourent, comme une rĂ©adaptation visant Ă  rendre l’existence moins insupportable. MĂªme si le chemin qui y mène a des chances de susciter une pointe (ou un peu plus) de scepticisme, il faut bien reconnaĂ®tre que l’on a connu pire projet.


Ă€ suivre !

Anne Queffélec et Gaspard Dehaene jouent à l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 2/2

Gaspard Dehaene Ă  l’Orangerie d’Auteuil (Paris 16), le 4 septembre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Face Ă  l’avant-dernière sonate de Ludwig van Beethoven interprĂ©tĂ©e par Anne QueffĂ©lec, Gaspard Dehaene dĂ©gaine une compil’ de pièces plus ou moins connues. La complĂ©mentaritĂ© entre un bloc tripartite et un patchwork dix-neuvièmiste mais pas que est patente. L’absence de blabla pour commencer contribue Ă  notre joie.
De Florent Schmitt, l’interprète choisit le premier numĂ©ro de l’opus 5, « En rĂªvant ». Toujours inspirĂ©s Ă  l’idĂ©e de parasiter la musique, nos voisins de derrière Ă  l’audition aussi limitĂ©e que la politesse, lĂ¢chent de bruyants : « Ah oui, ça, c’est joli ! » Nonobstant le fait que, leur avis, je m’en balaye la rate d’une aile de mouche (comme il est sain que d’autres se moquent de l’avis ici prĂ©sentĂ©, Ă  ceci près que je ne l’impose point aux autres durant le concert), ces gredins n’ont pas tort.

  • Harmonies gracieuses,
  • Ă©lan rythmique gommant tout risque de kitsch nunuche,
  • libertĂ© très juste dans l’Ă©noncĂ© du texte

sonnent Ă  merveille sous les doigts du musicien, en dĂ©pit d’une acoustique rĂ©solument inadaptĂ©e Ă  l’exercice du rĂ©cital de piano, surtout quand on est au fond de cette salle des fĂªtes DeLuxe, plutĂ´t rĂ©amĂ©nagĂ©e pour des rĂ©ceptions d’huiles de grosses boĂ®tes, avec

  • champagne sans alcool,
  • verrines au tofu bio et
  • toasts de zimbala sĂ©chĂ© Ă  la main.

En quelques notes, on est saisi ; en trois minutes, on est conquis. Dans le catalogue d’une Mel Bonis trop souvent rĂ©duite Ă  son statut de femme alors que nombre de ses nombreuses (si) compositions sont excellentes et pas que parce que « jouer des femmes (sic), c’est bien », Gaspard Dehaene pioche le troublant « Au crĂ©puscule ». On y entend

  • des Ă©lĂ©ments (liquiditĂ© des notes),
  • des formes (rondeur du son),
  • des vibrations (intensitĂ©
    • des guirlandes,
    • des crescendi,
    • des accents) et
  • de l’art diĂ©gĂ©tique – presque poĂ©tique – transformant le legato en un fil rouge narratif dĂ©roulant cinquante nuances d’un grisĂ© chatoyant.

L’aisance technique et la finesse musicale de l’interprète Ă©claboussent dans les « Jeux d’eau » de Maurice Ravel, dĂ©jĂ  ouĂ¯s il y a un an sous ses petites saucisses, lors d’un concert Ă  deux pianos racontĂ© ici pour la partie ravĂ©lienne, lĂ  pour le dĂ©but du rĂ©cital.

  • Aigus ruisselants,
  • tension palpitante entre l’unitĂ© de l’Å“uvre et la diffĂ©renciation des registres,
  • association sĂ©duisante entre la virtuositĂ© imitatrice liĂ©e au titre programmatique et la musicalitĂ© transcendant l’Ă©vocation attendue

éclaboussent les portugaises. Il y a

  • de la vigueur dans la vitesse,
  • du miroitement dans les cascades harmoniques,
  • du mystère dans les passages plus retenus voire plus intimes bref, carrĂ©ment
  • de la magie dans cette exĂ©cution lumineuse, limpide et comme coulant de source d’une pièce pĂ©rilleuse devenue iconique du rĂ©pertoire de Gaspard Dehaene.

Sans que l’on ne comprenne pourquoi (cela viendra plus tard), le magicien interrompt le cours annoncĂ© de sa set-list pour y insĂ©rer « Signets » de Betsy Jolas. Ce tribute est censĂ© prolonger la pièce prĂ©cĂ©dente car il rend hommage, nous explique l’interprète, Ă  Maurice Ravel. Il casse surtout le bel Ă©lan créé depuis que l’artiste a pris possession du clavier car il est accompagnĂ© d’une notice technique parlĂ©e, genre musical envahissant dont nous avons eu l’occasion de dire tantĂ´t ce que nous pensions. NĂ©anmoins, le musicien tient Ă  expliquer qu’il aime jouer « Signets » car la partition convoque un autre Gaspard, celui de la nuit ; et il s’amuse de l’annĂ©e de composition (1987), qui se trouve aussi Ăªtre celle de sa naissance, l’insolent jeunot. Passant l’habit de prof ou de guide, il joue divers mini-extraits de Ravel

  • (« Ondine » pour les trilles,
  • « Le gibet » pour son si bĂ©mol,
  • « Scarbo » pour ses notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • la « Pavane pour une infante dĂ©funte » et la « Sonatine » pour une citation ambivalente)

que Betsy Jolas va sampler. MĂªme s’il n’est pas toujours inutile d’Ăªtre bousculĂ©, cette parenthèse pĂ©dagogique fracture le plaisir et l’intĂ©rĂªt que nous Ă©prouvions pour les soli de l’interprète.

  • L’habile agencement des pièces,
  • l’onirisme protĂ©iforme qui en Ă©manait,
  • la capacitĂ© du pianiste Ă  en faire rĂ©sonner
    • l’Ă©vidence,
    • la profondeur et
    • les charmes jusqu’Ă  nous faire complètement oublier la virtuositĂ© exigĂ©e

sont dissipĂ©s. Est-ce la peur d’insĂ©rer de la musique rĂ©cente qui a suscitĂ© cette microconfĂ©rence ? Au lieu d’Ă©clairer l’auditeur, celle-ci gĂ¢che beaucoup de ce qui suit : dĂ©sormais, il s’agit d’Ăªtre un bon Ă©lève et de bien repĂ©rer ce que le maĂ®tre a dit qu’il fallait repĂ©rer. Ce n’est pas ma vision du concert.
Sans cours magistral, je n’aurais Ă©videmment pas rattachĂ© tel passage Ă  tel original ravĂ©lien (le causeur reconnaĂ®t que, mĂªme avec le sous-titre, certains samples ne sont pas reconnaissables Ă  l’Ă©coute), mais j’aurais peut-Ăªtre eu la surprise voire la fiertĂ© d’en capter un – et, surtout, j’aurais profitĂ© de la musique sans la confondre avec un exercice scolaire. Au lieu de quoi, le didactisme et mĂªme le simple usage de la parole en lieu et place de la musique, mĂªme très bien tenus par l’intervenant comme ce fut le cas cette fois-ci,

  • verticalisent le concert (le musicien n’est plus l’artiste, il devient le sachant ; le spectateur est renvoyĂ© Ă  son statut d’ignare),
  • dĂ©centrent l’intĂ©rĂªt de l’auditeur, et
  • fragmentent l’Ă©coute en rompant la continuitĂ© du show.

Surtout que, au fond de la salle, grĂ¢ce Ă  une sono toute pourrie, on n’entend que des bribes de ce que raconte l’artiste sur son estrade… NĂ©anmoins, nous tentons de nous reconcentrer et entrons avec lui dans « Signets » sur la pointe des petons. Une sĂ©rie d’Ă©vĂ©nements se percutent alors sous une forme quasi rhapsodique.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • accords,
  • brisures,
  • jaillissements,
  • pianissimi cherchant leur chemin,
  • piano
    • martelant,
    • rĂ©verbĂ©rant,
    • ouvrant large le son des ultragraves aux suraigus,
  • confrontation tumultueuse des
    • durĂ©es,
    • rythmes et
    • suspensions

nous paraissent nĂ©anmoins trop Ă©sotĂ©riques – peut-Ăªtre parce que, depuis le laĂ¯us de Gaspard, nous essayons de comprendre au lieu de ressentir. Dans le public, une personne n’y rĂ©siste pas et fait un malaise. Pendant l’interruption qui s’ensuit,

  • on boit,
  • on mange en couple des Haribo et, surtout,
  • on s’en va, notamment les familles mais pas que.

Comme pour recoller les morceaux, Gaspard Dehaene dĂ©gaine sa spĂ©ciale : la première « Valse-caprice » de Gabriel FaurĂ©. Parfait pour saisir l’auditeur grĂ¢ce, en particulier,

  • Ă  la vigueur des temps et contretemps,
  • Ă  l’efficacitĂ© titillante des aigus qui courent,
  • Ă  l’allure dĂ©cidĂ©e des accords qui rebondissent, et
  • au vertige des doigts qui s’affolent puis s’apaisent.

Gaspard Dehaene est chez lui dans

  • ces tournoiements tourmentĂ©s,
  • ces tourbillons prompts Ă  s’inachever, et
  • ces contradictions Ă©lectrisantes.

Le triomphe qui salue cette sucrerie dĂ©licieusement acidulĂ©e par son talent tĂ©moigne de l’enthousiasme que l’artiste

  • sait,
  • peut et
  • ne manque pas de

dĂ©chaĂ®ner chez ses auditeurs… sans mode d’emploi, notez bien !

 

Dans l’Orangerie d’Auteuil, le 4 septembre 2026, dĂ©tail. Photo : Rozenn Douerin.

 

La partie en duo est tronquĂ©e : exit le « Bien sonore, dĂ©cidé » de Jean-Pierre Leguay que l’on attendait avec impatience. On imagine alors que c’est la raison pour laquelle Gaspard Dehaene a insĂ©rĂ© du Jolas dans ses soli : on conserve la durĂ©e annoncĂ©e et une petite dose de musique rĂ©cente. Au programme, ne restent donc plus que le « LebensstĂ¼rme » op. 144 de Franz Schubert et sa petite douzaine de minutes – adieu, le bel Ă©quilibre de trois parties de vingt minutes que nous Ă©voquions en dĂ©but de compte-rendu !
Anne QueffĂ©lec essaye Ă  nouveau de donner une confĂ©rence sur ce qui suit, mais les « On n’entend rien » des gĂ¢teux qui nous entourent (on entendait mal, pas rien) la convainquent de s’asseoir Ă  la gauche de son jeune confrère sans insister. D’emblĂ©e, on est sĂ©duit par l’Ă©vidence du duo. On goĂ»te

  • l’Ă©quilibre des registres,
  • la synchronicitĂ© des notes et des silences, ainsi que
  • l’adĂ©quation (similaritĂ© ou complĂ©mentaritĂ©) des intentions.

Enfin, soyons honnĂªte : quand j’Ă©cris « on goĂ»te », je dois prĂ©ciser que ce « on » n’est pas gĂ©nĂ©ral. D’autres que nous trouvent des occupations pour assassiner Chronos sinon tuer le temps. La vieille devant nous passera son temps Ă  converser sur WhatsApp (« je sais pas si je pourais passĂ© demain »), et l’antiquitĂ© derrière nous semblera rĂ©pĂ©ter son concours pour devenir renne du père NoĂ«l en faisant tinter ses bracelets comme clochettes sous la neige (croix rouge, comme dirait la jurĂ©e Georgina Dufoix).
Heureusement protĂ©gĂ©s de cette conne et de cette connasse, les artistes dĂ©ploient un Schubert comme on l’aime dans ses grandes fresques : rĂ©solument tĂªtu et cyclothymique. Ils

  • nuancent,
  • caractĂ©risent et
  • Ă©clairent

un scĂ©nario prompt Ă  se cabrer. On croit percevoir l’envie des musiciens de jouer ensemble Ă  travers

  • une impressionnante variĂ©tĂ© de dynamiques et de couleurs,
  • une Ă©coute entre les deux artistes qui rend la houle de la partition d’autant plus implacable et impactante, et
  • un concentrĂ© d’Ă©motions marquĂ© par
    • des ressassements,
    • des explosions et
    • des rĂ©tractations

figurant, suppute-t-on, les systoles et diastoles plus ou moins cohĂ©rents de l’homme Ă©prouvant les « tourments de la vie », titre de l’Å“uvre. Une variation mĂ©lancolique et ternaire paraĂ®t, un temps, apaiser le propos, mais la braise est ardente et le feu couve. De premières escarbilles laissent deviner que calme n’est pas sĂ©rĂ©nitĂ©. Dans cette veine schubertienne, le sang est toujours trouble. Point d’univocitĂ©.

  • La multiplicitĂ© des formes d’attaque,
  • la capacitĂ© Ă  tourner casaque Ă  tout moment pour passer de la tendresse Ă  la vĂ©nĂ©ritude et vice versa, et
  • la formidable Ă©nergie que dĂ©gagent Anne QueffĂ©lec et Gaspard Dehaene dans les flammèches de la dĂ©licatesse comme dans l’incendie du cÅ“ur qui
    • se tord,
    • se serre ou
    • menace d’Ă©clater

sĂ©duisent et Ă©meuvent tour Ă  tour. En bis, les complices envoient, « en hommage aux serres d’Auteuil », le « Jardin féérique » de Ma mère l’oye de Maurice Ravel. Cette fois, Anne QueffĂ©lec se place Ă  la droite de Gaspard Dehaene.
Avant de reprendre la vraie vie, on s’y repaĂ®t

  • d’harmonies envoĂ»tantes,
  • d’une lenteur hypnotique,
  • de l’Ă©lĂ©gance
    • du toucher,
    • des arpèges,
    • des glissendi et
    • des accords solennels,
  • du scintillement des aigus ainsi que
  • de la profondeur des graves.

Ainsi que le chantait Alain Souchon, musicologue-philosophe rĂ©solument hostile aux supĂ©rettes qui pourraient attirer des gueux près de son donjon d’ultrariche jouant les artistes de gauche,

Si tout est moyen,
Si la vie est un film de rien,
Ce passag’-lĂ  Ă©tait vraiment bien,
Ce passage’-lĂ  Ă©tait bien.

BientĂ´t, au loin, on entend monter l’exultation en forme d’Ă©ructation des admirateurs du Paris-Saint-Germain qatari. Le club mène 1-0. Nous serons trop loin pour entendre le silence qui suivra la dĂ©faite face Ă  Monaco 1-2. Mais

  • musique,
  • bruit et
  • silence,

sera-ce pas un résumé de la vie, bien que le troisième ingrédient, le plus long à la fin, soit aussi le plus rare sur le chemin ?

Anne QueffĂ©lec et Gaspard Dehaene jouent Ă  l’Orangerie d’Auteuil, 4 septembre 2026 – 1/2

Florilège de l’affiche du festival

Concert de reprise après la pause estivale pour l’auditeur qui griffonne ces lignes, Ă  l’occasion du deuxième rĂ©cital proposĂ© pour le festival des « Solistes Ă  l’Orangerie d’Auteuil ». A priori, un rĂ©cital provoquant (deux solistes qui finissent par jouer ensemble restent-ils des solistes ?) mais bien ordonnĂ© dans cette grande salle des fĂªtes plantĂ©e dans un dĂ©cor chic du seizième arrondissement parisien, entre le Molitor et le parc des Princes :

  • 20′ de solo pour Anne QueffĂ©lec,
  • 20′ de solo de Gaspard Dehaene,
  • 20′ de quatre mains pour les deux zozos, Ă  commencer par le mouvement très rare et très percussif de Jean-Pierre Leguay intitulĂ© « Bien sonore, dĂ©cidé ».

La rĂ©alitĂ© s’est rĂ©vĂ©lĂ©e moins rigoureuse que prĂ©vue. C’est parfois le charme du live, mais pas toujours. En tĂ©moigne cette première partie de 20′ ajoutĂ©e au programme, oscillant entre retards, annonces insistantes et discours miteux, indigne d’un Ă©vĂ©nement organisĂ© par Ars mobilis qui se prĂ©sente comme spĂ©cialiste de l’organisation de concert et de management.
Mais il y a les organisateurs et les organisĂ©s ! Quoique bien placĂ© Ă  l’origine, nous dĂ©cidons de fuir les bracelets cliquetant des rombières de l’arrondissement et nous rĂ©fugions au dernier rang des chaises. NaĂ¯vetĂ© fatale : devant nous, des dames Ă  bracelet tintinnabulant et Ă  portable très souvent allumĂ© ; derrière nous, une rangĂ©e de chaises est ajoutĂ©e, et nous nous trouvons affublĂ© d’une vieillasse Ă  bracelet bringuebalant assortie d’un vieux sourd avec qui elle Ă©change comme s’ils Ă©taient seuls – nous y reviendrons. Erreur fatale, en sus de la naĂ¯vetĂ© : avec ou sans micro, les discours (prĂ©cisant bien « toutes et tous », au cas oĂ¹ une fĂ©ministe dĂ©bile, ce n’est pas toujours un plĂ©onasme, se serait glissĂ©e dans la salle) sont peu audibles, ce qui permet aux vieux de se dĂ©fouler en criant : « On n’entend rien », de sorte que, effectivement, cette fois, on n’entend rien, alors que s’ils avaient bien fermĂ© leurs mouilles, on aurait devinĂ© quelques bribes.
Ces dĂ©tails sont le signe d’une organisation

  • Ă  l’accueil peu aimable (comme aurait chantĂ© naguère Allain Leprest, en fric, en frac, en froc, en peau de bĂ©bĂ© phoque, combien ça coĂ»te, un sourire, un « bienvenue », un « par ici messieursdames » gracieux ?),
  • Ă  la pingrerie regrettable (vendre des programmes cinq euros, aucune dignitĂ© !),
  • aux attitudes pour le moins malhabiles – nombre de personnes Ă¢gĂ©es fières d’arborer un badge sont surtout prĂ©occupĂ©es par l’idĂ©e de fournir des questionnaires de sondage alla Élie Semoun aux spectateurs non invitĂ©s par la mairie d’arrondissement qui a achetĂ© le concert pour ses administrĂ©s – et
  • au sens de l’Ă©conomie assez foufou pour avoir apparemment omis de faire appel Ă  des techniciens de mĂ©tier (scène curieusement sous-Ă©clairĂ©e, sonorisation Ă©hontĂ©ment sous-dimensionnĂ©e).

Dans un tel cadre, et mĂªme si les cafouillages amateuristes peuvent avoir un cĂ´tĂ© exotique, c’est entre regrettable et attristant. Et, oui, il faut l’Ă©crire mĂªme si nous prĂ©fĂ©rons louer que rafaler, car avant le concert, c’est dĂ©jĂ  le concert. Au lieu de la tranquillitĂ© d’esprit qui nous permet de nous prĂ©parer Ă 

  • kiffer,
  • admirer et
  • nous envoler,

surtout nous envoler, nous voilĂ  bousculĂ©, malmenĂ©, malaisĂ© (et hop, mais sans « b » dans le nĂ©ologisme, merci) par un mĂ©li-mĂ©lo aussi dĂ©concentrant qu’irritant.
Quand Anne QueffĂ©lec est enfin autorisĂ©e Ă  accĂ©der Ă  la scène, on dĂ©couvre avec consternation – presque horreur – qu’elle aussi cède Ă  la mode des notices et modes d’emploi que de plus en plus de pianistes (dont certains pour qui nous avons respect et affection) se croient obligĂ©s d’infliger aux spectateurs. Il y a du mĂ©pris, dans cette attitude, et une absence de confiance dans le potentiel de sĂ©duction de ce qu’ils vont jouer. De grĂ¢ce, amis interprètes, si vous pensez que vous avez des lumières Ă  apporter aux auditeurs, Ă©ditez un programme pour que lise celui qui veut ; et laissez-nous vibrer Ă  la musique sans subir un minicours de musicologie appliquĂ©e. MĂªme si ce cours est intĂ©ressant et pas trop long, c’est un cours. Je viens au concert pour tressailler, jarnicoton, pas pour que l’on m’explique

  • quand,
  • pourquoi et
  • comment je dois me sentir tout flougoudou dans le tricot de corps que je porte sous mon gilet de flanelle.

J’ai pu me renseigner avant sur les Å“uvres si je prĂ©fère une aide Ă  l’Ă©coute, j’ai mĂªme pu les Ă©couter si je souhaite prĂ©parer mon oreille, maintenant, je suis assis, place Ă  la musique. Au fond, croyez-vous Ă  la beautĂ© de ce que vous allez jouer, ou pensez-vous, façon art conceptuel, qu’il faut un narratif pour se goberger des notes qui arrivent ? Dans le second cas, ne jouez pas cette pièce, optez pour une autre.
Personne ne vient au concert pour comprendre ce qu’il y a de beau dans un morceau, ou pourquoi ce qu’il y a de moche est beau. Si on kiffe, on kiffe, et c’est aussi fort que de kiffer parce que l’on nous a dit ce que nous devions kiffer. Non, c’est plus fort. Ça veut dire que la musique s’est passĂ©e de mots. De science. D’historicitĂ©. Les clefs d’Ă©coute, donnez-les dans un programme ou faites une miniconfĂ©rence avant le show, comme en proposaient jadis le ThĂ©Ă¢tre des Champs-ÉlysĂ©es ou Pleyel, avant que l’État n’y interdise la musique des mĂ©chants bourgeois blancs ; mais, le concert venu, laissez-nous face Ă  la musique, nous nous dĂ©patouillerons.
D’autant que, ce jour, du discours de la pianiste, on n’entend que des bribes donc des banalitĂ©s du type « c’est tout Beethoven en vingt minutes » ou « il a marquĂ© qu’il avait achevĂ© l’Å“uvre Ă  NoĂ«l », autant de rĂ©vĂ©lations dont, Ă  ce moment prĂ©cis oĂ¹ j’attends que dĂ©bute la trente-et-unième sonate (et non la trentième comme l’annonçait, fautif, le site du festival), je me tampiponne le bibobĂ©chon d’une force presque surnaturelle voire obscène.
Le premier mouvement, « moderato cantabile molto espressivo » s’Ă©lance enfin Ă  20 h 20 (nos voisins usant du cellulaire, l’heure nous est moins connue qu’imposĂ©e). Soudain, un vent de fraĂ®cheur Ă©lectrise la salle.

  • SimplicitĂ©,
  • lĂ©gèretĂ© et
  • retenue

dialoguent avec

  • dextĂ©ritĂ©,
  • tension et
  • puissance narrative d’une agogique supĂ©rieurement maĂ®trisĂ©e.

Derrière nous, les commentaires de spécialistes niveau Tryphon fusent dès les premières mesures :

 

– Tu as Ă©teint ton tĂ©lĂ©phone ?
– J’entends pas ce que tu me dis !
– Tu as Ă©teint ton tĂ©lĂ©phone ?
– Non, c’est pas le mien !
– Mais Ă©coute-moi, je te demande si TU AS ÉTEINT TON TÉLÉPHONE !
– Ben ça m’Ă©tonnerait que ce soit mon tĂ©lĂ©phone, je crois que je l’ai Ă©teint.

 

Nous essayons de nous focaliser sur la musique, mais l’acoustique de la salle est catastrophique. Au fond le son paraĂ®t

  • Ă©triquĂ©,
  • Ă©touffĂ© et
  • chichiteux

laissant supposer, vu le pedigree de l’artiste, que le lieu n’est pas adaptĂ© pour accueillir autant de public pour un rĂ©cital de piano. Parallèlement aux problèmes techniques et aux ennuis de voisinage, nous croyons percevoir le prĂ©cieux refus de la pianiste de dramatiser (elle dĂ©fend un Beethoven rĂ©solument positif malgrĂ© les Ă©preuves de la vie) grĂ¢ce Ă 

  • un toucher aĂ©rien,
  • une pĂ©dalisation sobre et
  • un sens de la respiration judicieux.

Cette volontĂ© de surligner la force de vie d’un compositeur sur le couchant peut parfois faire regretter une certaine tendance Ă  la monochromie. Sans doute vaut-il mieux y voir un choix stylistique qui – pardon, la conversation des ancĂªtres placĂ©s derrière nous a repris.

 

– Je crois que j’ai pas Ă©teint mon tĂ©lĂ©phone.
– Mais c’est ce que je t’ai demandĂ© tout Ă  l’heure !
– Non, il n’a pas sonnĂ© mais je crois que je l’ai pas Ă©teint.
– Alors Ă©teins-le !
– Je sais pas oĂ¹ je l’ai mis…
– Tiens, le voilĂ .
– Ah… Ben non, je l’avais pas Ă©teint. Heureusement, personne ne m’a appelĂ©.

 

Mamie secoue ses bracelets. Mamie aussi. Mamie les imite. Pierre Henry aurait adoré ce concert, mais il est trop tard. En silence, les enfants qui ne dorment pas jouent avec leur cellulaire. Un spectateur fait tomber sa béquille pour la seconde fois.
NĂ©anmoins, Anne QueffĂ©lec est habilitĂ©e Ă  attaquer le deuxième mouvement, le microscopique allegro molto (2′ sur une vingtaine). Elle donne une sensation

  • de vivacitĂ© grĂ¢ce Ă  sa tonicitĂ© plus qu’Ă  une vitesse exagĂ©rĂ©e,
  • d’Ă©nergie grĂ¢ce aux phrasĂ©s, et
  • d’amplitude grĂ¢ce Ă  une palette de nuances volontiers tournĂ©e vers les diffĂ©rents piani.

C’est

  • plus soignĂ© qu’Ă©bouriffant,
  • plus lĂ©chĂ© que bousculant, et
  • plus Ă©lĂ©gant que pĂ©tulant.

Aussi, si l’on aime Ă  ouĂ¯r un Beethoven intenable racontant

  • ses furies,
  • ses passions et
  • ses joies (obtenues ou considĂ©rĂ©es comme Ă  jamais inaccessibles),

est-on libre de regretter cette maĂ®trise impressionnante que l’on jugera froide, ou de frissonner en entendant en direct une patte aussi affirmĂ©e et une version aussi propre d’un Beethoven dĂ©lestĂ© des excès dont d’autres interprètes l’affublent parfois. Les deux sentiments ne nous semblent d’ailleurs pas si incompatibles.
Le troisième mouvement alterne Ă  deux reprises un « adagio ma non troppo » et une « fuga ». Anne QueffĂ©lec façonne un prĂ©lude incroyablement recueilli, comme en quĂªte de l’Ă©tincelle qui lancera le bal, et elle le fait avec

  • une main gauche habilement prĂ©cise,
  • une main droite dĂ©licieusement nette pour Ă©viter le pathos susceptible d’ensuquer la mĂ©lodie quand elle Ă©merge, et
  • un Ă©quilibre remarquable entre accompagnement et lead.

La première fugue brille par

  • sa rĂ©gularitĂ© (consubstantielle au dĂ©fi),
  • la clartĂ© de sa polyphonie et
  • le souci de nuancer l’exercice – qu’est toujours la fugue, contrairement au raisin, prompt Ă  se faire vain – pour en tirer de la musique.

En dĂ©pit du respect dĂ» aux monstres quasi sacrĂ©s de la dimension d’Anne QueffĂ©lec, nous reconnaissons que nous restons Ă  la porte de cette proposition que nous trouvons

  • trop joliment troussĂ©e,
  • peut-Ăªtre trop polie,
  • certainement trop sage Ă  notre goĂ»t.

Cette lĂ©gère distance ne doit pas masquer notre ravissement devant des adagios si bien touchĂ©s qu’ils sont profondĂ©ment Ă©mouvants. La seconde fugue confirme une lecture de la mĂªme eau :

  • très construite,
  • très cohĂ©rente,
  • très intelligemment pensĂ©e,

Ă  mĂªme

  • d’impressionner (celui qui ne serait pas impressionnĂ© devrait sans doute consulter un ORL ou solliciter un scanner cĂ©rĂ©bral),
  • de sĂ©duire par sa respectabilitĂ©, ou
  • de laisser de marbre devant ce qui serait alors perçu comme un manque d’incarnation et d’ambiguĂ¯tĂ©.

Ce soir, nous devons l’Ă©crire, nous Ă©tions plus marmorĂ©ens qu’Ă©moustillĂ©s. L’honnĂªtetĂ© nous oblige aussi Ă  reconnaĂ®tre que, derrière nous, les anciens au portable – dont l’un vit pour partie la surditĂ© d’un Beethoven finissant – sont emballĂ©s et, dès la dernière note, avant mĂªme le silence qui suit et prĂ©cède les applauses, annoncent leur verdict :

 

– C’est beau !
– Oh oui, ça, c’est de la musique.
– Heureusement que j’ai Ă©teint mon portable ! Je te le reproche pas, mais tu aurais pu m’y faire penser.

 


Ă€ suivre.