Pierre Réach à la synagogue Copernic (Paris 16) le 10 mars 2024. Photo : Rozenn Douerin.
Pour fĂŞter l’accomplissement que constitue la parution du quatrième et dernier volume de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre RĂ©ach, la maison republie les douze articles inspirĂ©s par ce dernier volet en un post . Avec un inĂ©dit : le compte-rendu de la neuvième sonate, curieusement omis lors de la publication du feuilleton en Ă©pisodes et qui prend enfin sa place dans la valse intĂ©grale !
Troisième sonate (1/8)
Il l’a fait ! Pierre RĂ©ach a rejoint le cercle très fermĂ© des pianistes français ayant enregistrĂ© et publiĂ© une intĂ©grale des sonates de Ludwig van Beethoven. Son exploit est peut-ĂŞtre encore plus notable que la performance de ses prĂ©dĂ©cesseurs car les ventes de disque sont devenues tellement minimes que l’existence mĂŞme d’une sĂ©rie de quatre volumes Ă©talĂ©s sur plusieurs annĂ©es est une gageure dont il n’Ă©tait pas certain qu’elle allât jusqu’Ă dame. Exploit technique et Ă©conomique, partant, et aboutissement d’une carrière qui fait osciller l’artiste entre satisfaction jouissive et blues  post-partum .
Au programme du dernier double disque, huit sonates d’ampleur variĂ©e, avec la Hammerklavier pour conclure. En dĂ©but de sprint final, la troisième sonate (op. 2 n°3) en Ut que dĂ©capsule un allegro con brio. « Con brio » ne signifie pas bruyant. C’est donc pour
l’Ă©lĂ©gance,
la délicatesse et
l’allant
qu’opte Pierre RĂ©ach aux commandes d’un Steinway D captĂ©, comme de coutume, par le toujours excellent Étienne Collard.
Accents,
contretemps,
contre-rythmes
(triolets relançant la logique binaire,
tenues,
sforzendi vraiment puissants sur le deuxième temps…) et
legato soyeux pour enlever les doubles sans transformer le texte en pointillĂ©s Ă relier par l’imagination
accueillent l’auditeur avec le dynamisme requis.
Bariolage tonique,
trilles ciselées et
sextolet de triples filant comme file le blizzard sur la steppe
nous entraînent dans une cavalcade à la fois joyeuse et brinquebalante. Les sautes
d’humeur,
de couleurs,
de modes et
de tonalités
ne laissent pas s’installer une Ă©vidence monolithique. On se goberge
des surprises,
des ornements, et
de la variété des attaques pimpant la narration,
d’autant que Pierre RĂ©ach enjambe intelligemment la première reprise qui aurait remplacĂ© la fraĂ®cheur du texte par une redite dispensable.
Fluidité des traits,
largeur du spectre d’intensitĂ©s,
capacité à incarner le texte sans en rien ôter ni y ajouter quoi que ce soit :
la probitĂ© de l’interprète n’est jamais sĂ©cheresse, elle est confiance dans une partition – mĂŞme si celle-ci est rarement classĂ©e dans le top moumoute des trente-deux sonates. Le pianiste est convaincu qu’il n’y a pas de « petite sonate » de Ludwig van Beethoven, et il est bien dĂ©cidĂ© Ă nous le prouver.
L’indĂ©cision du compositeur,
sa cyclothymie créatrice et
son dĂ©sir d’oser la variĂ©tĂ© d’ambiances
trouvent en lui un porte-voix convaincant, qui semble particulièrement inspiré par les à -coups
harmoniques,
rythmiques et
stylistiques
d’un premier mouvement Ă©tonnant. Le deuxième mouvement est un adagio en Mi, ce qui surprend après un acte liminaire en Do. Ici, rien ne presse. La musique se dĂ©ploie avec grâce mais, paradoxalement, sous des allures d’une grande sĂ©rĂ©nitĂ©, reste parcourue par une instabilitĂ© structurelle dont tĂ©moignent notamment
les contretemps,
la brièveté des séquences et
la modulation rapide – presque brutale – en mi mineur, bientĂ´t submergĂ©e par la tonalitĂ© de Sol.
C’est ce que le musicien prĂ©fère, chez Beethoven : sa propension Ă changer de masque vite et souvent tout en restant lui-mĂŞme.
Les mains se croisent ;
la main gauche assure la basse puis file fredonner des bribes de mélodie ;
les nuances évoquent un miroitement insaisissable ;
poignets et doigts donnent l’impression que le clavier devient mallĂ©able Ă merci, comme s’il se soumettait Ă la musique et amplifiait les desiderata du virtuose pour leur permettre de rayonner davantage.
Le retour Ă la partie A en majeur prĂ©pare une coda chargĂ©e de fusionner les deux poĂ©tiques avec une habiletĂ© que l’auditeur, mĂŞme s’il ne se revendique point beethovĂ©nomaniacofadafondu, doit qualifier de confondante jusque dans son apparente simplicitĂ©. Malin comme un singe (par ici, c’est un puissant compliment), Pierre RĂ©ach a ainsi entamĂ© le quatrième volume de son intĂ©grale avec une sonate qui, pardon pour elle, ne paye guère de mine.
Sans titre infusĂ© par un Ă©diteur en quĂŞte de sexytude (ce n’Ă©tait que la troisième de Louis de BĂ©tove, comme stipuleraient les dĂ©biles qui, encore aujourd’hui, Ă©voquent avec dĂ©votion Jean-SĂ©bastien Bach),
sans réputation grandiloquente,
sans originalité formelle,
l’Ĺ“uvre claque pourtant deux premiers mouvements originaux et punchy . Ses deux derniers Ă©pisodes seront-ils Ă la hauteur ? (Bah, je sais, mais, parfois, le teasing est joyeusement lĂ©ger, parfois, c’est moyen et, pour cette notule, je l’admets, tout laisse Ă supputer que l’on Ă©tait dans la mauvaise moyenne.)
Le troisième mouvement, allegro, est un scherzo où la légèreté du toucher de Pierre Réach fait merveille. Dans une posture tonale indécise, la tune ose
le pétillement,
l’irritation et mĂŞme
la fureur.
Le trio double l’Ă©nergie ternaire, la mesure Ă 3/4 passant officieusement Ă 9/8. En presque clair : y a toujours trois temps, mais y a trois croches par temps au lieu de deux dans la logique du 3/4, ce qui veut dire que les saucisses s’agitent plus et le swing tinte davantage.
L’aisance digitale de l’interprète,
son sens de la respiration,
son art de l’articulation,
sa science de la pédalisation
saisissent l’esgourde de l’Ă©coutant et ne la lâchent plus. Le grondement de la coda conduit Ă un allegro assai toujours ternaire (en 6/8, cette fois). Pierre RĂ©ach l’attaque avec une forme d’Ă©briĂ©tĂ© – lui que nous n’avons jamais connu que sobre – tant
ses accords volent sur le clavier,
ses doubles croches s’amusent,
ses nuances éclairent avec un naturel confondant,
ses contrastes semblent sourdre du texte et non de la volontĂ© de l’interprète.
Sans doute Ă force de frĂ©quenter une Ĺ“uvre sourd-il non pas une familiaritĂ© mais une forme de libertĂ© intĂ©rieure qui donne de l’air Ă la poussière, de l’aisance au respect, du naturel aux foucades du compositeur.
On est saisi par la fluidité que trouve Pierre Réach dans le tortueux.
Il ne suave pas le rugueux, il le rend perceptible.
Il ne lisse pas le rocailleux, il astuce un chemin.
Il n’aplanit pas le pentu, il le rend dĂ©sirable.
Il y a
du naturel dans sa restitution,
du vivant dans cette exécution,
de l’envie dans cette restitution.
Loin d’une proposition engoncĂ©e dans une idĂ©e componctueuse de l’IntĂ©grale Des Sonates De Beethoven,
ça va de l’avant,
ça a de l’allant, bref,
ça groove et on headbangue volontiers sur ces octaves qui pulsent (Ă notre Ă©chelle, headbanguer est un compliment physique adressĂ© Ă l’interprète et, Ă©ventuellement, au compositeur).
Une proposition
virtuose,
musicale et
pensée
qui donne hâte de vous retrouver pour raconter la sonate opus 10 n°2.
Sixième sonate (2/8)
Environ onze minutes : c’est la durĂ©e totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clĂ´turera l’intĂ©grale. Cela raconte pour partie la plasticitĂ© de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe Ă cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro Ă deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato . En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret oĂą l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’Ă©couter pour savoir que non mais, admettons-le,
l’image très figĂ©e,
les signes archétypaux choisis pour présenter le disque et
la typo peu engageante
peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblĂ©e, elle se rĂ©vèle
énergique,
élégante,
balancée.
Sans ostentation mais avec efficacité,
palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
(appogiatures,
trilles,
mordants,
triolets de doubles croches Ă la main droite…) ;
swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
du binaire au ternaire,
de la double croche Ă la triple,
des arpèges au silence…) ; et
s’articulent
legato ,
staccato et
sforzendo , comme autant d’Ă©lĂ©ments d’un mĂŞme langage aux multiples atours.
Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivĂ©e pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est
presque un french-cancan qui se déchaîne ;
une délicate cavalcade enfantine qui lui succède ;
un duel plus irritĂ© qui oppose dextre et senestre… et
une brusque suspension qui prĂ©cipite plus qu’elle ne mĂ©nage le bref passage en RĂ©.
Pierre Réach rend ces tournoiements aussi
palpitants que naturels,
surprenants que fluides,
Ă©vidents qu’inattendus.
Son Steinway fort bien rĂ©glĂ© dĂ©voile une mĂŞme capacitĂ© Ă faire musique sur l’ensemble des registres et des intensitĂ©s, permettant Ă l’interprète de dĂ©clamer son texte avec
assurance,
allant et
finesse.
L’allegretto ternaire qui enquille Ă©tonne d’emblĂ©e par sa tonalitĂ© de La bĂ©mol, dont le contraste avec le Fa prĂ©cĂ©dent suscite l’Ă©tonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des tĂ©nèbres avant que le piano n’en rĂ©vèle les diaprures bigarrĂ©es et presque fantasques en Ă©tendant le domaine du son dans l’aigu.
Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.
La tonalité de Ré bémol,
la solennitĂ© de l’oscillation rythmique,
les cahots
(variété des attaques,
silences interrogatifs,
ruptures de motifs) puis
le retour au motif et à la tonalité liminaires
s’attachent – et parviennent – Ă emporter l’auditeur dans une Ă©coute sans cesse en Ă©veil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec
une légèreté émoustillante,
un sens du groove joliment manifesté par des accents bien sentis, et
un art du dialogue polyphonique Ă©clairĂ© par des doigts d’une apprĂ©ciable agilitĂ©.
Guilleret, il court, il court, le furet que semble être devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apporté
au toucher,
au phrasé et
à la pédalisation osée par petites touches
contribue Ă rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine , si l’on apprĂ©cie davantage la pĂ©tillance de la musique ou la frustration de sa brièvetĂ©, ce qui est une salutation rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix.
Neuvième sonate (3/8)
PubliĂ©e Ă l’orĂ©e du dix-neuvième siècle, l’opus 14 n°1 en Mi se dĂ©ploie sur trois mouvements. L’allegro frĂ©tille joyeusement sous les doigts de Pierre RĂ©ach.
Les accords répétés sautillent sous les quartes ascendantes,
les doubles croches jouées à quatre octaves différentes filent avec grâce, et
les ornements dynamisent élégamment le commentaire-intermède.
Derrière cette couleur enjouée, des ombres se dessinent, esquissées notamment par
des mutations d’intensitĂ© très parlants,
des chromatismes renfrognés voire chafouins (une épithète curieusement peu employée dans un monde qui fait pourtant si souvent la gueule), et
des passages graves prompts Ă gronder.
Tant mieux pour l’interprète dont on connaĂ®t le talent pour jouer
les contrastes,
les contradictions et
l’ambiguĂŻtĂ©.
Avec Pierre RĂ©ach, les partitions Ă©chappent toujours Ă l’univocitĂ©. Ses affinitĂ©s musicales le poussent vers des partitions dont l’Ă©vidence est trompeuse, ainsi qu’il le rĂ©vèle en attirant notre oreille vers des pans plus secrets du tissu sonore. Illustrant cette inclination, la seconde partie du mouvement
s’agite,
se trouble et
cherche en vain à se rasséréner.
AppuyĂ© sur des motifs obstinĂ©s, le compositeur semble s’amuser Ă travers son porte-voix des variantes qu’il leur impose
(modulations,
inversion des voix,
changements d’Ă©clairage dont tĂ©moigne par exemple l’Ă©tonnante coda).
Les deux mouvements suivants sont deux fois plus brefs que les 6′ du premier. L’allegretto ternaire, en mi mineur et Ut, bĂ©nĂ©ficie
de la science du toucher que possède le docteur Réach,
de sa maîtrise de la caractérisation des registres, et
de son plaisir Ă raconter la musique.
En effet, l’Ă©nergumène ne joue pas des notes, il nous narre une histoire
fluctuante,
surprenante et
toujours animée.
Le rondo, allegro commodo à deux temps, revient au Mi initial en déclenchant
une batterie de triolets motoriques,
une pĂ©tarade d’octaves lĂ©gères et
des guirlandes de doubles croches descendantes qui courent de mains en mains.
Dans la deuxième partie, mineure, renversant la logique du deuxième mouvement où le mode mineur encadrait le passage en mineur, on goûte
l’agilitĂ© digitale du pianiste,
sa capacitĂ© Ă laisser respirer la musique au bon moment et pile le temps qu’il faut, ainsi que
son sens des accents qui donnent à cette cavalcade un entrain presque situé entre funky et techno.
L’Ă©coute est donc
plaisir,
intérêt,
émotion
car c’est avec une mĂŞme attention et une mĂŞme intensitĂ© que Pierre RĂ©ach investit les parties thĂ©matiques et les passages de transition. Il offre ainsi un lustre fort apprĂ©ciable Ă une sonate qui conforte l’intĂ©rĂŞt d’une intĂ©grale sans laquelle elle ne serait Ă peur près jamais jouĂ©e. Chouette dĂ©couverte !
Treizième sonate (4/8)
Avec la sonate opus 27 n°1 en Mi bĂ©mol, Pierre RĂ©ach dĂ©gaine une sonate pas comme les autres. Il l’avait gardĂ©e sous le coude malgrĂ©, sans doute, la crainte de ne pas aller au bout de l’aventure qu’est l’enregistrement d’une intĂ©grale. L’andante de cette pièce indiquĂ©e comme Ă©tant « quasi una fantasia » est gorgĂ© de reprises, donc exige un sens de la narration particulier. Rien n’effraye l’interprète :
ni le chromatisme osé,
ni les modulations saugrenues,
ni le cahot provoqué par un allegro ternaire dans une nouvelle tonalité
dont le surgissement est presque imprĂ©visible, n’eussent Ă©tĂ© les signaux « de basse intensité » liĂ©s aux modulations Ă©tonnantes (et Ă la proximitĂ© entre do mineur et Mi bĂ©mol, certes) qui Ă©voquent a posteriori l’existence d’une tension pouvant aller jusqu’Ă la dĂ©chirure. Principalement, pourtant,
c’est lĂ©ger,
ça bondit,
ça jaillit.
Autrement dit,
la précision,
l’exigence du texte et
le sens du phrasé
 font presque tout.
Le toucher,
les variations d’intensitĂ© et
l’Ă©nergie vibrante du tempo
font le reste. Le retour (prĂ©parĂ©) Ă la formule liminaire ouvre la voie au calme dont le charme paisible rend d’autant plus croustillant l’attaque du molto allegro e vivace Ă trois temps qui enquille. Dans cette marmite qui semble bouillonner de l’intĂ©rieur sous l’apparence simple d’un duo,
mouvements parallèles ou contraires,
legato et staccato ,
grondements et secousses
animent avec vigueur un discours tourné vers
l’itĂ©ration,
la mutation d’intensitĂ©s et bientĂ´t
les microdĂ©calages formant un dĂ©sĂ©quilibre plein d’allant.
En La bĂ©mol mais toujours Ă trois temps, l’adagio con espressione affiche une gravitĂ© solennelle martelĂ©e par les octaves graves.
Pierre Réach lui donne
un soyeux qui s’abstient de mièvrerie
(accents,
nuances,
étagement lumineux des différentes voix),
une poĂ©sie qui sait s’Ă©lectriser
(variété des ornements,
pertinence de l’agogique,
élégance du trait de quadruples croches), et
une douceur qui s’habille de libertĂ©
(inventivité harmonique,
contretemps presque facétieux,
rubato final qui glisse vers le dernier mouvement).
L’ample allegro vivace qui conclut cette sonate kalĂ©idoscopique rĂ©ussit Ă nouveau Ă contraster par
son tempo ,
sa mesure et
sa tonicité motorique voire explosive.
Jouant sur les différents
registres,
touchers et
effets d’Ă©cho
convoquĂ©s par la partition, l’interprète s’amuse
ici de la dentelle en doubles croches rigoureuses ,
çà du pétillement du bariolage léger,
lĂ de la jubilation d’octaves tĂŞtues.
Le compositeur associe
répétitions,
retournements et
foucades
pour diffuser une Ă©nergie qui circule d’une main Ă l’autre et dont la diversitĂ© donne l’impression ou l’espĂ©rance, par-delĂ les vagues musicales, de devoir ĂŞtre inextinguible. Des moments de suspense font nĂ©anmoins respirer l’auditeur avant que
sforzendi ,
dialogue et
cavalcade,
irrésistibles,
n e reviennent faire rutiler leur fougue,
ne se souviennent du calme initial puis
ne glissent vers la pyrotechnie finale incluant
quintuples croches et trilles (c’Ă©tait bien la peine d’Ă©crire un mouvement lent !),
doublement du tempo et
crescendo avec fortissimo Ă l’arrivĂ©e.
La lecture de Pierre Réach rend à la fois
la vitalité,
les foucades et
l’originalitĂ© de la sonate.
Voilà bien une astucieuse mise en bouche avant la sonate opus 90 en mi mineur qui conclut le premier disque de ce quatrième volume !
Vingt-septième sonate (5/8)
D’abord, le storytelling . Triple, s’il-vous-plaĂ®t, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composĂ©e en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprĂŞtons Ă Ă©couter avec vous, succède aux « Adieux » et prĂ©cède les cinq tubes pianistiques qui clĂ´tureront un cycle qui n’en Ă©tait pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates Ă ĂŞtre dans cette tonalitĂ© ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (mĂŞme s’il faut pour cela considĂ©rer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend Ă jamais singulière aux esgourdes du mĂ©lomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation , Beethoven a stipulĂ© qu’il Ă©tait « fermement convaincu que chaque tonalitĂ© avait ses caractĂ©ristiques Ă©motionnelles propres » (on peut lire des Ă©crits sur la tonalitĂ© chez Beethoven par exemple ici ).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalitĂ© Ă n’avoir Ă©tĂ© utilisĂ©e qu’une fois dans le corpus ? Afin de rĂ©pondre Ă vos questions pressantes et ne maĂ®trisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectuĂ© en personne un double dĂ©compte. Voyons pour commencer les tonalitĂ©s utilisĂ©es par LvB dans ses sonates pour piano.
Do m (5, 8, 32)
Do M 1 (3, 21)
Do# m (14)
RĂ© m (17)
RĂ© M (7, 15)
Mib M (4, 13, 18, 26)
Mi m (27)
Mi M (9, 30)
Fa m (1, 23)
Fa M (6, 22)
Fa# M (24)
Sol m (19)
Sol M (10, 20, 25)
Lab M (12, 31)
La M (2, 28)
Sib M (11, 29)
Voyons Ă prĂ©sent le classement des tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es (les tonalitĂ©s sont rangĂ©es par frĂ©quence puis par ordre allant de Do Ă Si – enfin, Ă Si bĂ©mol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).
Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
Do m, 3 (5, 8, 32)
Sol M, 3 (10, 20, 25)
Do M, 2 (3, 21)
RĂ© M, 2 (7, 15)
Mi M, 2 (9, 30)
Fa m, 2 (1, 23)
Fa M, 2 (6, 22)
Lab M, 2 (12, 31)
La M 2 (2, 28)
Sib M, 2 (11, 29)
Do# m, 1 (14)
RĂ© m, 1 (17)
Mi m, 1 (27)
Fa# M, 1 (24)
Sol m, 1 (19)
Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert Ă rien de savoir cela, mais il est des curiositĂ©s que l’on peut Ă©tancher presque facilement : voilĂ qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalitĂ© mono-sollicitĂ©ee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intĂ©resse. Re-donc, oui, tout ce dĂ©veloppement sur la singularitĂ© tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est Ă©crit, hein…
Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-mĂ©trage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, Ă qui elle est dĂ©diĂ©e, pour « une jeune actrice viennoise ». D’oĂą la partition initiale entre le « combat entre la tĂŞte et le cĹ“ur » et la « conversation avec la bien-aimĂ©e ». Les titres des deux Ă©pisodes ont depuis Ă©voluĂ©. Tout commence par un mouvement Ă trois temps qu’il faut jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hĂ©site entre bondissements et Ă©lĂ©gance timide. L’auditeur se dĂ©lecte des Ă -coups
de nuances (sforzendi  versus pianissimi ),
de tempi (« in tempo  » versus ralentis), et
de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).
Pierre Réach les rend savoureux par son goût pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tenté par la mignonnité, et hop, ce qui serait fâcheux dans une sonate de LvB.
Des accords répétés,
des contretemps et
des bariolages intensifs
semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration
se suspend Ă nouveau,
menace de se dissoudre dans le silence puis
se cabre sous l’effet
de notes,
d’intervalles et
d’accords tous trois rĂ©pĂ©tĂ©s.
AussitĂ´t, la partition change son fusil d’Ă©paule et revient Ă la lĂ©gèretĂ© et Ă la fluiditĂ© ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculĂ©e, Ă prĂ©sent par le retour du motif liminaire, presque fĂ©roce Ă force de tonicitĂ©. Il faut
de la douceur,
du sens du surgissement et
de l’explosivitĂ©
pour raconter les mĂ©andres d’un mouvement volontiers
imprévisible,
troué,
suspendu,
inflammable et
porté par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflé sotto voce .
Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».
Mélodieux mais résolu,
léger mais parcouru de tensions,
cohérent mais prompt à virer casaque,
ce second épisode régale par son mélange
de grâce,
de prĂ©cipitĂ© d’idĂ©es et
de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensĂ©s et rendus par l’interprète.
Le développement se nourrit
de modulations,
de facéties rythmiques et
d’itĂ©rations
qui ne lâchent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’Ă©tonner de la capacitĂ© du pianiste Ă associer
rejet de l’univocitĂ©,
respect du texte,
intelligence musicale et, semble-t-il,
souci de garder une cohérence narrative à travers les mutations brutales ou tuilées,
mais c’est tâche difficile. En effet, aussi Ă l’aise dans
le soyeux,
le rugueux ou
l’Ă©toffe bien coupĂ©e de l’allant qui ne barguigne pas,
Pierre RĂ©ach signe ici une interprĂ©tation sĂ©duisante d’une sonate Ă©tonnante et entĂŞtante. Et ce n’est pas fini !
Onzième sonate (6/8)
La onzième sonate, l’opus 22, est une tĂ©tralogie en Si bĂ©mol qui se dĂ©capsule sur un allegro con brio. C’est un LvB tout feu tout flamme qui embrase le clavier. De mĂ©lodie, guère, mais des accords parfaits
martelés,
égrenés,
arpégés,
émiettés,
qu’ils relèvent de la tonalitĂ© principale ou de ses mutations (bientĂ´t, le Fa se substitue au Si bĂ©mol). Dans cette atmosphère plus martiale que poĂ©tique, la musicalitĂ© se niche dans la variĂ©tĂ©
d’attaques,
de nuances et
de phrasés.
Elle interroge aussi la capacitĂ© de l’interprète Ă faire sienne une esthĂ©tique de l’Ă©miettement, les vagues de notes s’Ă©puisant vite sur la grève de l’inspiration, forçant le compositeur Ă presque mettre en scène ces flux et reflux de la crĂ©ativitĂ©, entre
jaillissements soudains,
brisures et
introspection préparant le prochain geyser de doubles croches.
Pierre RĂ©ach opte pour la reprise – il l’Ă©vite parfois. Ici, le replay a du sens en cela qu’il valorise Ă la fois
la compacité du propos,
sa multiplicité contrastée et
l’Ă©cart entre le dynamisme de l’Ă©noncĂ© et le caractère très tenu de l’inspiration mĂ©lodique.
En rĂ©alitĂ©, Beethoven se moque bien d’Ă©crire un earworm . Il semble beaucoup plus soucieux d’en dĂ©coudre avec manière d’Ă©nergie intĂ©rieure, dĂ©vorante et dĂ©bordante, qui donne l’impression de lui Ă©chapper aussi bien quand elle sort de la sonate pour envahir le clavier que quand elle se rĂ©tracte et ouvre la voie
au silence,
au pianissimo (ah! cet art du decrescendo !) ou
Ă ce minimalisme harmonique que sont l’unisson et ses octaves.
Donc
ça gronde,
ça monte,
ça jaillit,
ça module,
ça court d’arpèges brisĂ©s en basses entĂŞtĂ©es
jusqu’Ă Ă©puisement du carburant brĂ»lĂ© dans une dernière salve de gammes Ă©noncĂ©es avec force octaves et sforzendi .
L’adagio con molt’ espressione qui suit est forcĂ©ment d’une autre eau.
Tempo apaisé,
balancement ternaire rythmé par les accords simples de la main gauche (entre Eb et Bb7/D sur les quatre premières mesures : rien de secouant !),
structure nette distinguant le lead Ă dextre et le ploum-ploum Ă senestre,
tout paraĂ®t calme et enfin propice Ă la mĂ©lodie. Pourtant, le compositeur s’y soustrait en dĂ©construisant cette attente par
un chromatisme envahissant,
une ornementation abondante qui peine à masquer un certain piétinement, et
un recours aux accords parfaits égrenés fort banalement.
Bref, rien de mignard. Pas d’air Ă siffloter. Pas d’envolĂ©e immĂ©diatement saisissante. Pas de lyrisme pour faire frissonner l’auditeur. Beethoven ne renie pas le procĂ©dĂ© qu’il a mis en place dans le premier mouvement : interroger des motifs minimaux
(un accord,
un rythme,
une microcellule de quelques notes)
comme pour gratter le vernis et dĂ©couvrir ce qui se cache derrière. Ă€ l’interprète d’habiller ce vide plein de sons. Pierre RĂ©ach l’aurĂ©ole
d’une pĂ©dalisation maĂ®trisĂ©e,
d’un toucher rĂ©solument pluriel et
d’une palette de nuances diaprant la sobriĂ©tĂ© en la parant de reflets inattendus et saisissants.
Chemin faisant,
d’audacieuses modulations parfois brutales (ainsi du surgissement inattendu du Sol et de son dĂ©zingage immĂ©diat autour de 3’10),
la surexploitation du chromatisme, ainsi que
la propension
Ă l’Ă©puisement des motifs,
Ă l’itĂ©ration de segments ou de formules reconnaissables, et
à leur déguisement sous des chapelets de triples croches
sertissent la recherche dans un écrin riche de sa pauvreté. Va à présent pour un menuetto, pris allant. Première section gracieuse : main droite frétillante avec rythmes pointés et appogiatures, main gauche légère dans ses croches et ses tenues. La seconde section fait apparaître une tension :
crescendo ,
fortissimo ,
sforzendo et
brusques changements d’atmosphère
indiquent que la suite risque de ne pas ĂŞtre aussi paisible et uniforme que l’on pouvait imaginer. Le retour au premier motif ne dissipe donc pas la mĂ©fiance de l’auditeur. Pourtant, cet Ă©cart semble s’ĂŞtre effacĂ© aussitĂ´t qu’apparu. MĂŞme la section mineure qui enquille esquive la chape de mines graves planant souvent sur ce mode.
L’efficacitĂ© motorique de la main gauche, dont l’interprète prĂ©serve la lĂ©gèretĂ© mĂŞme dans l’ultra grave, est plaisamment secouĂ©e par les accords puissamment accentuĂ©s de la main droite, qui permettent de charpenter la mesure et le discours par-delĂ le flot de notes libĂ©rĂ© par la senestre. On goĂ»te aussi l’usage d’une pĂ©dale de sustain qui sait rajouter de la crème sans envaser la pâtisserie : elle donne
de l’ampleur au son,
de la profondeur Ă l’harmonie,
du soyeux Ă l’exĂ©cution
mais ne s’Ă©tale jamais assez pour flouter la rigueur du discours. Un da capo sans reprise (et hors section mineure, bien sĂ»r) fait l’effet d’une analepse permettant de revoir en accĂ©lĂ©rĂ© les Ă©pisodes d’un chemin tout Ă fait coquet, qui tranche avec les deux premières Ă©tapes de la sonate. Cela est enlevĂ© avec une certaine prestance et une habiletĂ© tout aussi certaine, creusant une veine beethovĂ©nienne moins stricte et chafouine que celle qui rendait la première moitiĂ© de l’Ĺ“uvre aussi inquiĂ©tante qu’intrigante.
Un rondo allegretto Ă deux temps, deux fois plus long que son prĂ©dĂ©cesseur, conclut l’affaire. Pierre RĂ©ach en fait crĂ©piter le charme, les arabesques aiguĂ«s se frottant aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es du tĂ©nor et aux crescendi (exigĂ©s par la partition) qui permettent de distinguer l’aguichant raffinement du mignon ennuyeux. Cependant, on retrouve fort vite des ingrĂ©dients typiques du premier mouvement, tels que
la fragmentation du propos,
la propension au chromatisme (et pas seulement dans les traits de triples croches),
les contrastes secouants et
l’inclination pour les arpèges brisĂ©s d’accords parfaits aux enchaĂ®nements simples revendiquĂ©s (F, C7, F, C7, F, etc.).
En alternant ces deux types de sĂ©quence (mĂ©lodie versus examen d’un matĂ©riau minimal ayant tendance Ă se dĂ©liter), le compositeur crĂ©e une nouvelle tension qui, tour Ă tour, se dissipe et sourd, bien aidĂ©e par la prĂ©cision du phrasĂ© çà , l’efficacitĂ© des octaves lĂ .
Modulations orageuses,
contrastes incessants et
exploration d’un large spectre de nuances et de registres
sont joliment mis en valeur par une interprĂ©tation qui, Ă l’Ă©vidence, sait oĂą elle va mais joue en permanence l’Ă©tonnĂ©e devant les secousses d’un rĂ©cit qu’il est difficile d’anticiper. Pour parvenir Ă cette qualitĂ© d’exĂ©cution, il faut
du souffle,
des doigts et
un plaisir malicieux de conteur
prenant plaisir Ă prendre Ă contrepied son auditoire tout en le rattrapant par un motif bien identifiĂ© (qu’il peut d’ailleurs reprendre
en le morcelant,
en le tronquant ou
en le déformant)
jusqu’Ă une conclusion astucieusement trop brève. Pierre RĂ©ach dĂ©montre une fois de plus qu’il est Ă son affaire, nous prĂ©parant ainsi Ă dĂ©couvrir avec impatience l’Ă©trange sonate opus 54 en Fa, emballĂ©e en deux mouvements et neuf minutes.
Vingt-deuxième sonate (7/8)
Bizarre autant qu’Ă©trange, la vingt-deuxième sonate de Ludwig van Beethoven a parfois Ă©tĂ© accusĂ©e d’ĂŞtre un travail rapide et bâclĂ© rendu au plus vite par le compositeur. On ne doute pas que Pierre RĂ©ach va tâcher de faire mentir cette rumeur frappant de quasi infamie ce diptyque qui s’ouvre sur un mouvement « in tempo d’un menuetto » en Fa.
Jouant avec diffĂ©rents registres du piano (graves, mĂ©diums, aigus), l’Ĺ“uvre commence par mâchonner une petite ritournelle en profitant des hauteurs de sons pour la colorer diffĂ©remment Ă chaque exposition. Succède Ă cette sĂ©quence une pluie d’octaves en triolets et en mouvements contrariĂ©s. L’interprète veille Ă y insuffler du groove avec
du staccato qui bondit,
une ligne aiguĂ« qui se dĂ©tache, renforçant l’efficacitĂ© de la basse, et
un respect justement scrupuleux des sforzendi souvent à contretemps exigés par LvB.
Après
une modulation façon embardée,
un decrescendo et
des silences
qui préparent le retour en Fa et la réexposition du motif luminaire boosté aux contretemps et aux appogiatures, la tempête des octaves revient brièvement, puis le leitmotiv refait surface.
Tout se passe comme si le compositeur semblait moins chercher Ă Ă©puiser les possibles de la cellule matricielle qu’Ă explorer d’autres manières de la ronger jusqu’Ă savourer sa substantifique moelle.
Notes répétées,
triolets de doubles,
ornementation abondante
(appogiatures,
trilles,
mordants)
semblent s’amuser Ă tordre l’idĂ©e mĂŞme de menuet en rĂ©investissant la mesure Ă trois temps d’une manière presque saugrenue, avec
ritendi ,
rubato appuyé sur un bref changement de tempo , et
distension de l’allant (passage de neuf Ă six croches Ă la mesure, ce qui donne l’illusion d’un ralentissement – en l’espèce, ralentissement du dĂ©bit, non de la battue)
pour clore une coda grave et rĂ©ussie. L’incarnation musicale de cette recherche crĂ©ative et des trouvailles de l’idole de Pierre RĂ©ach rend raison Ă la fois d’un mouvement original et d’un musicien accompli.
Le second mouvement, un allegretto, est un duo, presque une pièce de théâtre oĂą deux interlocuteurs, discutant Ă bâtons rompus, passent leur temps Ă se courir après. En ouverture de course, point de mĂ©lodie : surtout des sĂ©quences ancrĂ©es dans l’harmonie la plus simple (F et C7 essentiellement) parfois agrĂ©mentĂ©e d’un chromatisme de passage. C’est donc
l’Ă©nergie,
le jaillissement,
la frénésie maîtrisée (et vice et versa)
qui comptent.
Doigts légers,
phrasé soigné,
accentuation pĂŞchue,
pédalisation parfaite
dĂ©versent un torrent de dynamisme sur l’ensemble du clavier.
Des contretemps,
des échanges musclés,
des nuances changeantes,
des modulations inventives
dopent la capacitĂ© beethovĂ©nienne Ă dĂ©ployer l’idĂ©e originale en en rĂ©vĂ©lant plis et replis sans verser dans le bavardage.
Le rĂ©sultat claque. Cette exĂ©cution impressionnante d’une curiositĂ© beethovĂ©nienne rappelle Ă nouveau l’extrĂŞme donc passionnante diversitĂ© celĂ©e sous le terme unificateur de « sonates »… et augure du plus palpitant pour le petit menĂ© au bout, dans le grand tarot de l’intĂ©grale : la sonate « pour pianoforte  », la cĂ©lĂ©brissime Hammerklavier , avec laquelle Pierre RĂ©ach a choisi de conclure son grand Ĺ“uvre.
Vingt-neuvième sonate (8/8)
La voici donc, la « grande sonate pour pianoforte  » en Si bĂ©mol, cĂ©lèbre sous son nom de scène de « Hammerklavier ». 45′, 4 mouvements, une musique que le compositeur, alors sourd, n’entendra jamais que dans le confinement de son esprit en Ă©bullition : c’est le couronnement de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre RĂ©ach.
Le premier mouvement – un allegro Ă deux temps – s’ouvre sur
un festival de nuances allant du piano au fortissimo soit de façon tuilée, soit par des changements soudains,
un crépitement des touchers, entre
immatériel et percutant,
staccato et legato ,
uni dans la tonicité ou la douceur et différencié pour clarifier les rôles de chaque voix,
une farandole de tempi , entre
rigueur fière-à -bras,
ritardandi léchés et
suspensions des points d’orgue,
une valse des tonalités, basculant du Si bémol au Sol et retour en un tournemain,
une promenade sur l’ensemble des registres du clavier Ă marteaux, et
un catalogue de rythmes,
ici martial,
çà complexe quand le binaire se teinte de ternaire,
lĂ swinguant quand les contretemps dynamisent le discours.
Le tout est lustrĂ© par un musicien narrateur capable de se laisser surprendre donc de nous surprendre sans pour autant perdre le fil pourtant tortueux de son rĂ©cit. La bascule en Mi bĂ©mol, au mitan de l’allegro s’accompagne d’une fugue vite secouĂ©e
de nervosité,
d’intranquillitĂ© et
d’une tension qui ne tarde guère Ă la submerger et Ă la faire sortir de son genre et de sa tonalitĂ©.
On est happé par
les froissements chromatiques,
les cahots rythmiques,
les ruptures d’atmosphère dialoguant avec les rĂ©investissements de leitmotifs , et
le va-et-vient des passages emportĂ©s ou suspendus que rythment les trilles ou effets de trilles tintant comme le grondement intĂ©rieur que la nettetĂ© d’une ligne mĂ©lodique ou d’un accord plaquĂ© ne peut qu’encadrer sans l’Ă©teindre.
Dans ce piano total, Pierre RĂ©ach efface sa virtuositĂ© derrière une assurance qui capte l’oreille et permet de se laisser emporter par un torrent
d’idĂ©es contradictoires,
de rugissements et
de savoureuses hésitations créatrices de suspense .
CuriositĂ© dans une sonate composĂ©e de trois mouvements d’environ un quart d’heure, surgit alors un scherzo de moins de trois minutes. Ce mouvement ternaire, siglĂ© « assai vivace », dĂ©borde
d’Ă©nergie,
d’envie et
de trouvailles
(plaisir du déséquilibre pointé,
Ă©clatement du mineur avec ses triolets motoriques courant d’une main Ă l’autre,
jaillissement du presto binaire qui marque le début de la démantibulation, et hop, du mouvement,
modulations rebelles,
ruptures narratives…)
jusqu’Ă son Ă©trange fin sonnant comme un pied-de-nez au prĂ©visible qui sait si bien ensuquer nos existences sous prĂ©texte de les rendre douillettes. Dix-huit minutes : c’est la durĂ©e de l’adagio sostenuto en fa dièse mineur qui enquille. Signe de la labilitĂ© du feeling des grands interprètes, cette durĂ©e est Ă©minemment variable.
Alfred Brendel exĂ©cutait l’adagio en moins de 17′,
Emil Gilels en vingt minutes,
Glenn Gould en 21′ et
Grigory Sokolov frĂ´lait les 22’…
Tout est question de ressenti et de convictions sur l’art d’incarner un moment « appassionato e con molto sentimento » !
Retenue,
profondeur sonore,
étagement des voix (mélodie nette mais accompagnement non étouffé)
habitent les premières mesures.
Modulations,
trouvailles chromatiques et
plaisir du temps qui prend son temps
caractérisent le prélude. Puis
le balancement ternaire Ă temps et Ă contretemps,
l’exploration du registre suraigu et
la libertĂ© apparente d’un faux rubato (l’Ă©criture mĂŞle ternaire et binaire pour donner l’illusion d’un passage laissĂ© Ă la guise de l’interprète)
semblent envoler le mouvement vers un lyrisme presque chopinien. Tout cela est offert avec une dĂ©licatesse qui sait ĂŞtre assez tendue pour esquiver toute tentation de mièvrerie ou tout risque de coquetterie mignarde. Une tension grince sous l’Ă©lĂ©gance, ce dont tĂ©moignent
les cahots harmoniques,
les mutations d’atmosphères entre aigus et ultragraves, tous deux confiĂ©s Ă la main droite, et
le passage
du paisible 6/8 (six croches par mesure)
à un 18/16 (dix-huit doubles par mesure) plus grondant puis, brièvement,
Ă un 16/32 (seize triples par mesure) de guingois.
Ces signes dessinent une incapacitĂ© Ă chasser le tourment malgrĂ© la sĂ©rĂ©nitĂ© que l’on aurait pu imaginer consubstantielle Ă un tempo lent. Certes,
l’enrichissement de la polyphonie,
le retour à un débit plus modéré et
les unissons
paraissent traduire un apaisement. Toutefois, cette illusion est rapidement contredite par
les modulations successives,
des sforzendi répétés,
l’instabilitĂ© narrative et
le surgissement des triples croches farandolant, et hop, sur le martèlement sourd de la senestre.
Pierre Réach excelle dans ces passages ambigus et tiraillés où
son agilité digitale,
son sens de la phrase,
son art de la musicalité
(nuances,
toucher,
agogique,
respirations…) et
sa maîtrise intime de la langue beethovénienne
Ă©claboussent l’auditeur. Dans son interprĂ©tation, il y a
de la confidence,
de l’Ă©tonnement,
de la fraîcheur mais aussi
manière de nostalgie abrasive,
comme si le pianiste essayait de retenir son propos sur la pointe des doigts moins pour mĂ©nager le suspense que pour donner son juste poids Ă ce qu’il nous glisse Ă l’esgourde. Dès lors,
suspensions,
réexpositions de structures bien identifiées et
effets d’attente habilement rendus par le jeu avec le tempo exigĂ© par le compositeur
guident l’auditeur au long de ce bien Ă©trange mouvement vers une explosion qui
menace,
se profile mais
attendra en définitive pour déflagrer.
Certes, on imagine que Pierre RĂ©ach n’a pas attendu d’ĂŞtre Ă©puisĂ© par des sĂ©ances d’enregistrement plus que denses pour claquer le dernier mouvement de la sonate dite « Hammerklavier » par laquelle il conclut son intĂ©grale Beethoven. N’empĂŞche, mĂŞme en la confiant de façon anticipĂ©e aux micros toujours aussi incroyablement parfaits d’Étienne Collard, il savait sans l’ombre d’un doute que l’ultime note de l’allegro parachèverait ce qui pourrait bien constituer son propre chef-d’Ĺ“uvre discographique, par
ses dimensions,
son audace et
son ambition,
quoique d’autres disques comme l’Alkan, rĂ©cemment rééditĂ© [critique
mĂŞme si c’est pas le mĂŞme « re-ici » que le premier « re-ici », Ă©videmment, sinon il n’y aurait aucun intĂ©rĂŞt Ă Ă©crire plusieurs fois « re-ici »], contribuent Ă le poser comme l’un des pianistes français les plus remarquables de notre Ă©poque, fĂ»t-il moins mĂ©diatisĂ© que tel interprète de Rameau ou telles stars Ă deux tĂŞtes avec des cheveux (trop de cheveux, ça, incontestablement).
Dès lors, admettons-le : pour Ă©couter ce trente-deuxième travail beethovĂ©nien de l’interprète, il faut commencer par prendre acte de la performance globale de celui que nous dĂ©couvrĂ®mes – tardivement – quelque cent mois avant d’Ă©crire ces lignes, alors qu’il Ă©tait accompagnateur DeLuxe dans un endroit presque aussi inattendu que le nom portĂ© par l’institution disparue en 2020 (critique ici ). Cela Ă©tant posĂ©, nous pouvons nous concentrer sur la musique, sans contredire la contextualisation prĂ©cĂ©dente mais en se focalisant sur une question toute musicologique, ce qui n’Ă©tonnera point nos lecteurs coutumiers : en dehors du « une intĂ©grale de trente-deux sonates, c’est fouyouyou », ce mouvement de dingue, ça l’fait ?
La maison ne reculant devant aucun oxymoron , posons que la fin commence par un prélude mêlant
tonalités tournoyantes,
registres crépitants de gauche à droite du clavier à marteaux,
tempi divers (du largo Ă triple croches jusqu’Ă un allegro risoluto), et
mesures insaisissables (de l’absence de mesure au 3/4 en passant par une battue Ă quatre temps et en repassant par un passage non strictement mesurĂ©).
L’Ă©criture mĂŞle
suspensions,
fragmentation et
recherche ostensible d’un fil conducteur ou d’un dĂ©tonateur Ă inspiration
que Pierre Réach nimbe dans
des nuances admirables de contrastes,
un art du toucher multiple que nous avons Ă peine dĂ» mentionner un milliard de fois par le passĂ© mais le talent, l’exigence et la singularitĂ© de l’interprète ont leur part de responsabilitĂ© dans cette itĂ©ration, et
un sens du groove que la pochette du disque ne permet pas d’anticiper : l’art de
faire attendre la note juste le temps qu’il faut,
donner du peps au rebond de la quadruple croche, et de
saisir comme Ă la volĂ©e l’agogique appropriĂ©e ou la rigueur mĂ©tronomique qui sied
nous saisissent Ă nouveau avant de nous plonger dans l’hĂ©naurme fugue biscornue Ă trois voix, annoncĂ©e « con alenne licenze ».
Les doigts tricotent,
la polyphonie se déploie,
les idées fusent,
les modulations valsent.Â
C’est
brillant mais chaleureux,
net mais excitant,
rigoureux mais sachant respirer
comme si, par moments, la partition et l’interprète se retournaient vers l’auditeur en lui disant : « Ça va ? T’es toujours avec moi ? Alors c’est r’parti ! »
Il y a
de la tonicité gracieuse,
de la fureur élégante et
de l’ambiguĂŻtĂ© foisonnante
dans ce torrent submergeant
la forme,
la bienséance et
l’instrument
sous l’Ĺ“il tour Ă tour
vigilant,
amusé ou
sévère
 du musicien. Les brisures de phrases, gĂ©niales (autour de 5’40), sont rendues avec une naĂŻvetĂ© parfaite. Pour qui n’a jamais ouĂŻ le mouvement, on croit vraiment Ă des doigts qui trĂ©buchent ; qui le connaĂ®t redĂ©couvre ses sursauts avec le plaisir propre aux retrouvailles amicales. Le ressurgissement des
fortissimi ,
sforzendi et
échanges vigoureux entre registres
signale une nouvelle phase dans la discussion tripartite.
La fougue des redoutables trilles,
l’association entre pĂ©dalisation et prĂ©cision, et
la maîtrise des tuilages entre
atmosphères,
caractères et
tonalités
prĂ©cipitent l’auditeur jusqu’Ă l’arrĂŞt brutal avant le dernier tiers. StoppĂ© en haut du grand huit, nous voilĂ placĂ© devant
un silence inattendu,
un certain chaos tonal, et
le brusque retour Ă un cantabile
« sempre dolce »,
« sempre legato » et
« una corda »
(en presque clair : super calme, surtout par rapport Ă ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©). Toujours pianissimo , les secousses beethovĂ©niennes ne manquent pas de se remettre Ă vibrer promptement donc Ă secouer la carlingue, avec discrĂ©tion d’abord :
retour en Si bémol après le passage en Ré,
retour des trilles déclencheuses,
retour a tempo et accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit dissipant toute crainte d’extinction après un ritardando paisible en diable.
Et bientĂ´t, on y retourne franco :
octaves graves très marquĂ©es (et remarquablement pensĂ©es puis jouĂ©es par l’interprète : ces deux-en-deux improbables, quel mĂ©tier !),
crescendo vigoureux et
accents puissants
relancent le dĂ©bat entre les trois interlocuteurs. Pierre RĂ©ach, c’est dĂ©cidĂ©ment sa patte, parvient Ă rassembler dans un bouquet final fascinant
exigence et liberté,
voix de stentor et gazouillis champĂŞtres,
caractĂ©risation et souffle donnant Ă l’ensemble une cohĂ©rence tumultueuse.
Voici donc l’extraordinaire conclusion d’une aventure passionnante de bout en bout… Ă suivre dans un livre que prĂ©pare l’interprète sur le corpus qu’il vient de claquer. Bien qu’il soit en cours d’Ă©criture, nous en guettons dĂ©jĂ la sortie !
Pour Ă©couter gratuitement l’intĂ©gralitĂ© de ce quatrième volume, c’est ici .
Pour retrouver le grand entretien que Pierre RĂ©ach nous a accordĂ© en 2022, c’est lĂ .