
Le sexe est-il devenu un critère artistique à part entière ? Cette question, témoin d’un wokisme que nous avons évoqué jadis, transcende les frontières artistiques. Récemment, dans L’Époque, supplément du Monde des 20-21 septembre 2026, la pianiste Vanessa Wagner témoignait de son engagement dans « certains combats » en expliquant : « Depuis une petite dizaine d’années, j’ai spontanément inclus des compositrices dans mes programmes. Mais le côté militant et excluant me gêne. » On croirait ouïr Nicolas Horvath, qui a récemment donné dans ces pages (en deux mots, sinon ce serait vin) l’entretien le plus long qu’un pianiste ait accordé à un média.
Guère étonnant : la musicienne, qui a enregistré et donné dans un grand théâtre parisien les Études de Philip Glass, comme Nicolas Horvath, fricote avec le secteur de l’électro – comme Nicolas Horvath – feat. Murcof, « explore les territoires de la musique contemporaine » comme Nicolas Horvath même si en plus institutionnel via Pascal Dusapin, et revendique de « mêle[r] toujours », dans ses disques, « compositrices et compositeurs », comme Nicolas Horvath… tout en donnant des « programmes de musique contemporaine entièrement dévolus aux femmes » (Nicolas Horvath raconte aussi comment il a été contraint de renoncer à enregistrer des compositeurs pour ne graver que des trucs écrits par des femmes). [Cliquez sur les photos pour les agrandir au besoin.]

Indubitablement, aujourd’hui, appartenir ou avoir appartenu au beau sexe permet à des artistes de prendre ou reprendre la lumière, quitte à les assigner à un rôle de quota assez peu excitant – le chevalier de Saint-Georges a bien bénéficié de son rôle de quota « diversité », la condescendance et la bonne conscience étant de puissants moteurs d’une certaine désirabilité culturelle. Il faut réussir à faire abstraction de ces niaiseries dévalorisantes pour profiter de la déambulation dans l’intéressante exposition que le Petit Palais consacre – notamment – à Eva Gonzalès et – notamment – à sa science du portrait. On y apprécie la diversité des formats et des techniques, ainsi que le goût de l’artiste pour ce qui sort le portrait de la seule fixation d’un visage : si le fond est en général fonctionnel,
- le costume,
- la coiffure et
- les accessoires
s’imposent comme des aimants à virtuosité technique. Dans « Le jeune garçon pelant une poire », l’expression du modèle est moins travaillée que les plis de la chemise, mis en valeur par le veston dont l’aspect strict et droit contraste avec les mouvements du premier tissu. La peintre en profite pour créer du mouvement par
- la vitalité du coup du pinceau,
- la vigueur de traits aux directions contradictoires et
- l’utilisation de taches de couleur qui semblent jouer avec le vêtement.

Certes, la prépondérance des portraits pourrait entraîner une certaine lassitude du regard ; cependant, elle peut aussi susciter l’effet inverse en aiguisant l’intérêt à double titre. D’une part, quelle spécificité a glissé Eva Gonzalès dans cet énième portrait – une harpe, un voilage, un bouquet, une poire, des cerises, etc. ? D’autre part, comment a-t-elle travaillé la représentation du corps, entre effet de réel et capacité de suggérer sans vraiment fixer le détail dans le tableau (la peintre n’a pas été très proche des impressionnistes pour rien) ?
Dès lors, à mesure que nous cheminons à travers ces interrogations, le charme de l’œuvre se libère de l’exploit technique, évident, pour entrouvrir les coulisses du geste artistique, ô combien intrigantes ! Si le tableau accroche le regard, découvre-t-on, c’est sans doute moins par son réalisme que par sa capacité à animer l’image fixe avec
- l’énergie des couleurs,
- la dynamique des coups de pinceaux,
- l’orientation de la lumière et
- l’inscription de l’anecdote (un chapeau, un fruit, un livre, la « Plante favorite »…) dans la scène.
Il y a là quelque chose d’assez proche d’un tour de passe-passe au cours duquel le magicien attire notre attention pour nous distraire de l’essentiel.

Même si l’usage abondant d’œuvres d’autres artistes peut donner parfois une impression de remplissage, l’exposition fait aussi résonner l’œuvre d’Eva Gonzalès en montrant que l’art et l’inspiration ruisselaient dans le petit cercle des artistes nantis.
- Son mari tirait des eaux-fortes en s’inspirant d’un détail d’un tableau de sa femme ;
- elle-même participait à la passion du moment en représentant voire en peignant des éventails, que son mari pouvait compiler dans des calendriers ;
- un même motif (des poissons, par exemple), pouvait circuler entre l’élève et le maître Édouard Manet, etc.
La découverte de la Normandie, tant pour les champs que pour la mer, incite l’artiste à s’essayer aux paysages – et, là, son langage paraît beaucoup plus personnel, comme si tout ce qui avait infusé auparavant s’épanouissait dans un exercice nouveau, investi avec gourmandise et même audace. Ainsi de « La plage de Dieppe », où la plage est quasiment absente, et l’essentiel du tableau constitué de deux faux monochromes, en l’espèce un horizon mangeant quasi la moitié de la toile et une mer presque plate, à peine animée de quelque vaguelettes sur le bord.
Le minimalisme touche aussi la cabane et la forme derrière elle, pour lesquelles l’évocation l’emporte sur l’imitation. Cette place laissée
- à l’espace ébouriffant,
- à l’à peu près onirique et
- au foisonnement des microdéclinaisons chromatiques
touche au cœur et à l’esprit.

Eva Gonzalès s’attache aussi à des marines plus réalistes, mais l’on reste saisi devant des tableaux plus flous ou contrastés, comme ce superbe « Grandcamp à marée basse » où, dans un espace vide et pourtant plein de lumières, gisent des voiliers penchés. Nous voilà happés par
- le contraste lié au jaillissement de coques noires plutôt grossièrement représentées,
- l’utilisation du flou et de la suggestion (est-ce une barque que ce simple coup de pinceau noir, à gauche) ainsi que par
- l’art du cadrage
- (importance de la plage aux mille couleurs,
- sortie du champ d’une partie d’un second bateau,
- composition presque équitable entre le sable mouillé et le ciel barré par des coups de pinceau blancs ne cherchant même pas à évoquer des nuages cotonneux mais les confiant à notre tendance à la paréidolie).
Pour autant, Eva Gonzalès ne renonce pas à sa veine de portraitiste, qu’elle pimente désormais d’audaces singulières, y compris quand elle se lance dans une série de femmes à leur toilette, scène de genre très cadrée. On apprécie ainsi, dans « L’alcôve », le travail sur
- les formes,
- les couleurs et surtout
- l’étonnante capacité d’Eva Gonzalès à peindre le blanc et la transparence.

Parfois, le portrait est pourvu d’un miniscénario – ainsi du « Goûter », du « Départ » ou de « L’indolence », qui inscrivent la pose dans une ébauche de narration programmatique, que cantonne toutefois avec fermeté le classicisme des représentations. Au fond, c’est peut-être cette tension qui soutient l’intérêt du visiteur – tension entre
- un conformisme de bon aloi,
- un remarquable savoir-faire et
- une capacité à laisser poindre une patte personnelle prometteuse,
soit à travers des tableaux singuliers, soit sotto voce en griffant l’apparence léchée d’une toile. Les juges officiels ne s’y sont pas trompés : ils ont souvent accepté des œuvres d’Eva Gonzalès pour le très propre sur lui Salon… et en ont refusé d’autres comme la fameuse « Loge aux Italiens » (finalement accepté un an plus tard), qui permettra à Eva de rencontrer Henri, son modèle et futur époux. Apparaît ainsi un duo de réjouissances rassemblant, mutatis mutandis, la quintessence d’un certain art de peindre et des fissures dans la forteresse de l’art officiel qui n’eurent point le temps de devenir des brèches, la mort ayant choisi de faire son travail de merde fort promptement.
Pour réserver, c’est ici.





































