
La dernière partie du premier disque construisant un florilège de Lucie Vellère rassemble onze mĂ©lodies enfantines avec piano. Les Petites histoires, composĂ©es en 1949, intercalent des textes de stars de la poĂ©sie et des quasi inconnus par le truchement d’un chÅ“ur de femmes durant entre trente-cinq et cent soixante-dix-neuf secondes.
Ă€ l’unisson, « Simone, allons au verger » invite via RĂ©my de Gourmont Ă dire aux pommiers, avec une Ă©quivoque coquinement post-Ă©dĂ©nique, « voici la saison des pommes », autrement dit : en voiture, Simone. Toujours unissonnĂ©e, « La neige tombe », sur un texte de Jean Richepin, se demande qui, cette nuit, plume la lune sur un piano concentrĂ© dans les aigus. S’ouvrant Ă plusieurs voix, « Cavalier Ă la fontaine », sur un texte de Jean MorĂ©as, raconte ce « noir cheval blanc » de poussière qui, avec son maĂ®tre, s’arrĂªte boire un coup.
De Paul Verlaine, la compositrice choisit « Dame souris » pour inciter les paresseux (pas forcĂ©ment les mammifères arboricoles) Ă se lever avec le petit jour, au rythme d’un piano dynamique. « Petite fĂ©e » de Gabriel Vicaire narre la micro-histoire d’une fĂ©e « lĂ©gère comme une bergère » car « toute jeune encore » mais, dĂ©jĂ , la robe « entr’ouverte ». Enfin, « Odelette » de Madeleine Ley chante une toile d’araignĂ©e, cette « échelle exquise » qui « tremble dans le vent ». S’il est difficile de s’extasier devant le rĂ©sultat dans le cadre de l’Ă©coute d’un disque, ce snobisme n’obère pas l’Ă©vidence :
- l’Ă©criture est fine,
- l’exĂ©cution est dĂ©licate,
- l’accompagnement est attentionnĂ©,
- les harmonies sont joliment tournées, bref,
- l’ensemble est charmant,
et l’on apprĂ©cie que le mixage de Manuel Mohino laisse la place aux points d’orgue et aux silences musicaux qui prolongent la musique.
Dernier cycle, les Chansons enfantines musiquent, entre 1959 et 1964, soit quand la mort s’approche Ă pas de loup de la compositrice, cinq poèmes de Maurice CarĂªme. Sur une musique martiale, « Les soldats du roi » confond avec amusement soldats de plomb et jeu de domino pouvant entraĂ®ner la chute du monarque. Dans un contexte circassien donc triste, « L’Ă©lĂ©phant » laisse entendre sur une walking bass l’Ă©tonnement d’un enfant voyant un pachyderme sans roulettes contrairement Ă celui que saint Nicolas lui a offert. « On ne danse plus en rond » remotive les chansons traditionnelles, façon « La route des quatre chansons » de Georges Brassens (enregistrĂ©e six ans après la publication des poèmes).
- La marjolaine est remplacée par la verveine,
- l’on rĂªve des « singapours lointaines »,
- les poissons finissent par rire Ă perdre haleine, et
- la musique lĂ©gère incite Ă l’insouciance.
Par opposition, « L’orphelin » est l’histoire triste d’un canard que seul « le bon brouillard prend dans son foulard ». Ă€ raison, les riches harmonies vellĂ©riennes n’incitent pas Ă s’en rĂ©jouir en dĂ©pit de l’optimiste tierce picarde finale. « Comme ça » raconte la certitude du poète d’Ăªtre plus lĂ©ger que
- l’Ă©cureuil,
- le vent et
- le soleil,
au point de pouvoir attacher aux Ă©toiles son hamac pour se balancer « jusqu’au-dessus de la France / comme ça ».
La musique
- balance,
- tangue,
- s’alanguit doucement,
puis la reprise fragmente l’unisson pour donner de l’ampleur Ă cette rĂªverie. Les femmes du chÅ“ur de Namur, placĂ©es sous la direction de Thibaut Lenaerts et fort bien serties dans le piano de Philippe Riga, chantent
- juste,
- frais et
- pimpant.
Un pĂ©dant jugerait que tout ce que contient ce passionnant premier disque n’est pas essentiel. Qu’il se rĂ©jouisse de sa sottise : la musique n’est pas que l’essentiel, quelle que soit la dĂ©finition que l’on donne Ă ce terme. Elle est surtout ce qui permet Ă l’auditeur
- de s’envoler,
- d’Ă©largir son esprit fĂ»t-ce l’espace d’un vertige, et
- de se libĂ©rer par petits fragments et pour une illusion aussi microscopique qu’enivrante de la pesanteur du monde.
Le talent de Lucie Vellère et la capacitĂ© de son florilège Ă brasser large et qualitatif convainquent que la compositrice ne vaut pas seulement de susciter l’intĂ©rĂªt parce qu’elle est femme (haaaaa ! le crĂ©neau des compositrices, haaaaa !) et wallonne, carrĂ©ment pas. Sa musique pour piano, confiĂ©e Ă ThĂ©rèse Malengreau, abondera-t-elle cette intuition ? Nous le questionnerons dans de prochaines notules. Ă€ suivre, donc !
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