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Le blog de Bertrand Ferrier, page 22

Yann Guillarme, « Libre », L’EuropĂ©en (Paris 17), 6 mars 2026

Florilège de l’affiche

Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros dĂ©fi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai achetĂ© mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas Ă  Ăªtre exposĂ©es ici comme on Ă©tale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, dĂ©brouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisĂ©e, un peu comme si tu invites quelqu’un Ă  tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec GĂ©rard Larcher (et ses fauteuils Ă  40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre libertĂ© Ă  nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisĂ©ment – non, elle est pas de nous, celle-lĂ , elle est piquĂ©e Ă  BarthĂ©lĂ©my Saurel.
La libertĂ© de Yann Guillarme – vu jadis Ă  l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un thĂ©Ă¢tre de 350 places oĂ¹ le stand-up, ultra rentable, a balayĂ© la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’Ă  tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pĂ©dales », peut-Ăªtre parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul Ă  la bagarre, surtout face Ă  une Kalash. Elle consiste plutĂ´t, entre autres facettes,

  • Ă  revendiquer une grosse dose de vulgaritĂ© dans un monde prude,
  • Ă  marteler qu’il a Ă©tĂ© bisexuel avant de se mettre en couple avec « la mĂªme nana » depuis vingt ans (voire après),
  • Ă  faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirĂ©e, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. MĂªme s’il n’est pas torse nu. MĂªme si c’est pas Brad Pitt »,
  • Ă  admettre, selon son sketch bien rentabilisĂ©, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter Ă  sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrĂ©mentant d’un cĂ©leri, mĂªme quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
  • Ă  expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette Ă©lectrique (« c’est pas moi qui l’ai achetĂ©e ») alors mĂªme que son Ă©chelle de Richter Ă  lui, c’est l’Argus,
  • Ă  affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dĂ©pend s’il faut manger du bÅ“uf de KobĂ© ou de Lidl,
  • Ă  reconnaĂ®tre qu’il dĂ©teste les fĂªtes foraines Ă  la fois parce qu’il n’aime pas les manèges Ă  sensation aux conditions de sĂ©curitĂ© douteuses Ă  cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y dĂ©couvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait Ă  son avion de dĂ©coller et Ă  lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
  • Ă  inculquer la politesse Ă  son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaĂ®t les codes de survie Ă  Paris,
  • Ă  adoooorer l’impro tout en revendiquant Ăªtre nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà »),
  • Ă  claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
  • Ă  vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public Ă  cinq heures du matin malgrĂ© les menaces de sĂ©paration immmmmmmĂ©diate,
  • Ă  respecter le consentement et la libertĂ© du beau sexe mais Ă  reconnaĂ®tre Ăªtre habitĂ© par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamĂ© de chair qui demande Ă  Ăªtre nourri ou Ă  nourrir « au moins de temps en temps »,
  • Ă  se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un Ă©clair de luciditĂ©, alors qu’il Ă©tait alzheimerisĂ©, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
  • Ă  Ăªtre audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Ă‚ge, c’Ă©tait chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, mĂªme si l’Ă©poque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.

La tension est palpable (belle expression de merde, mais, dĂ©jĂ , on a Ă©vitĂ© les Ă©pithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un cĂ´tĂ©, la pulsion de lĂ¢chage qui sied au comĂ©dien et Ă  ses multiples voix caractĂ©ristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte Ă  dĂ©friser les gentils petits censeurs, et, de l’autre cĂ´tĂ©, la prudence qui l’oblige Ă  rappeler qu’il est du bon cĂ´tĂ© et connaĂ®t les codes

  • (le consentement,
  • les mĂ©dias autorisĂ©s selon les gens de gauche,
  • les Ă©pisodes sur la dĂ©construction des stĂ©rĂ©otypes de rĂ´les genrĂ©s, etc.).

La peur d’Ăªtre dĂ©signĂ© comme un facho – lui qui Ă©marge pourtant Ă  Canal, gage d’une capacitĂ© Ă  se conformer au conformisme, eh oui, Ă  peine dĂ©passĂ© par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa libertĂ©. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet Ă  cause de passages Ă  vide oĂ¹

  • les blancs s’allongent,
  • les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà » saturent,
  • les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-Ăªtre faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicitĂ© avec le public pour Ă©viter l’impression de rrrrrĂ©pĂ©tition),
  • les sĂ©quences muettes dites « mimĂ©es » semblent tenter de dilater le sablier, et
  • les rĂ©currences (la nullitĂ© en impro, la succion de teub ou la bisexualitĂ©, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le dĂ©fi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood Ă©tait chaud de night.

NĂ©anmoins, prĂ©domine l’Ă©vidence

  • d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
  • de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
  • de la virtuositĂ© vocale dans les diffĂ©rences
    • d’intonation,
    • d’intensitĂ© et
    • d’identitĂ© proposĂ©es (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissĂ© entendre grĂ¢ce Ă  l’hymne breton parfois corsifiĂ©), et
  • d’une association assumĂ©e entre la volontĂ© de faire frĂ©mir les belles Ă¢mes et le dĂ©sir impĂ©rieux d’Ăªtre ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetĂ©e dans un souk.

Cela fonctionne : le gars reste Ă  l’EuropĂ©en « jusqu’Ă  la rentrĂ©e », va passer Ă  deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour AndrĂ© Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien Ă  son personnage

  • plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa libertĂ©,
  • moins rentre-dedans qu’un DieudonnĂ© quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardĂ©, ce qui ne serait certes pas une infamie),
  • moins inventeur de personnages qu’un JĂ©rĂ´me Commandeur, avec lequel il a d’Ă©videntes similitudes, ce qui est fort rĂ©jouissant, et
  • assurĂ©ment reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir Ă  la rencontre des spectateurs sitĂ´t le show fini, selon une tradition dĂ©sormais bien Ă©tablie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’Ă©nergie dĂ©pensĂ©e juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe Ă  la Clichy’s Tavern.

L’autre envol du bourdon

Bertrand Ferrier et Pierre-Marie Bonafos Ă  Notre-Dame de Compassion (Paris 17) pour la première parisienne de « Et si l’on danse ? », le 15 fĂ©vrier 2026. Photo : Marcelle Martin.

Il est frĂ©quent que, entre musiciens, on se challenge plutĂ´t qu’on ne se dĂ©fie, cherchant la faille de l’autre donc le moment ad hoc pour lĂ¢cher : « Alors je sais pas si c’est toi ou moi, mais j’ai l’impression que l’on n’Ă©tait pas ensemble entre les mesures 2 et 1756, on peut reprendre Ă  la mesure 252 ? » Mesure 252 oĂ¹, tout Ă  fait par hasard, l’adversaire-partenaire a un trait monstrueux Ă  mettre en place (donc celui qui ne doit jouer qu’un gros ploum lĂ¢che doucereusement : « On peut reprendre ? Toi, c’Ă©tait très bien, je crois, mais j’ai l’impression que peut-Ăªtre je n’Ă©tais pas très, très net »).
J’ai vĂ©cu une telle expĂ©rience avec Pierre-Marie Bonafos, qui n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  me soumettre une partition oĂ¹ la virtuositĂ© organistique le disputait Ă  l’excellence artistique pendant que le sax se la coulait douce. Qu’importe ! N’en dĂ©plaise au monsieur avec un bonnet, je ne crois pas m’en Ăªtre si mal sorti que ça.

 

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 7/10

Première de couverture

La dernière partie du premier disque construisant un florilège de Lucie Vellère rassemble onze mĂ©lodies enfantines avec piano. Les Petites histoires, composĂ©es en 1949, intercalent des textes de stars de la poĂ©sie et des quasi inconnus par le truchement d’un chÅ“ur de femmes durant entre trente-cinq et cent soixante-dix-neuf secondes.
Ă€ l’unisson, « Simone, allons au verger » invite via RĂ©my de Gourmont Ă  dire aux pommiers, avec une Ă©quivoque coquinement post-Ă©dĂ©nique, « voici la saison des pommes », autrement dit : en voiture, Simone. Toujours unissonnĂ©e, « La neige tombe », sur un texte de Jean Richepin, se demande qui, cette nuit, plume la lune sur un piano concentrĂ© dans les aigus. S’ouvrant Ă  plusieurs voix, « Cavalier Ă  la fontaine », sur un texte de Jean MorĂ©as, raconte ce « noir cheval blanc » de poussière qui, avec son maĂ®tre, s’arrĂªte boire un coup.
De Paul Verlaine, la compositrice choisit « Dame souris »  pour inciter les paresseux (pas forcĂ©ment les mammifères arboricoles) Ă  se lever avec le petit jour, au rythme d’un piano dynamique. « Petite fĂ©e » de Gabriel Vicaire narre la micro-histoire d’une fĂ©e « lĂ©gère comme une bergère » car « toute jeune encore » mais, dĂ©jĂ , la robe « entr’ouverte ». Enfin, « Odelette » de Madeleine Ley chante une toile d’araignĂ©e, cette « échelle exquise » qui « tremble dans le vent ». S’il est difficile de s’extasier devant le rĂ©sultat dans le cadre de l’Ă©coute d’un disque, ce snobisme n’obère pas l’Ă©vidence :

  • l’Ă©criture est fine,
  • l’exĂ©cution est dĂ©licate,
  • l’accompagnement est attentionnĂ©,
  • les harmonies sont joliment tournĂ©es, bref,
  • l’ensemble est charmant,

et l’on apprĂ©cie que le mixage de Manuel Mohino laisse la place aux points d’orgue et aux silences musicaux qui prolongent la musique.

 

 

Dernier cycle, les Chansons enfantines musiquent, entre 1959 et 1964, soit quand la mort s’approche Ă  pas de loup de la compositrice, cinq poèmes de Maurice CarĂªme. Sur une musique martiale, « Les soldats du roi » confond avec amusement soldats de plomb et jeu de domino pouvant entraĂ®ner la chute du monarque. Dans un contexte circassien donc triste, « L’Ă©lĂ©phant » laisse entendre sur une walking bass l’Ă©tonnement d’un enfant voyant un pachyderme sans roulettes contrairement Ă  celui que saint Nicolas lui a offert. « On ne danse plus en rond » remotive les chansons traditionnelles, façon « La route des quatre chansons » de Georges Brassens (enregistrĂ©e six ans après la publication des poèmes).

  • La marjolaine est remplacĂ©e par la verveine,
  • l’on rĂªve des « singapours lointaines »,
  • les poissons finissent par rire Ă  perdre haleine, et
  • la musique lĂ©gère incite Ă  l’insouciance.

Par opposition, « L’orphelin » est l’histoire triste d’un canard que seul « le bon brouillard prend dans son foulard ». Ă€ raison, les riches harmonies vellĂ©riennes n’incitent pas Ă  s’en rĂ©jouir en dĂ©pit de l’optimiste tierce picarde finale. « Comme ça » raconte la certitude du poète d’Ăªtre plus lĂ©ger que

  • l’Ă©cureuil,
  • le vent et
  • le soleil,

au point de pouvoir attacher aux Ă©toiles son hamac pour se balancer « jusqu’au-dessus de la France / comme ça ».

 

 

La musique

  • balance,
  • tangue,
  • s’alanguit doucement,

puis la reprise fragmente l’unisson pour donner de l’ampleur Ă  cette rĂªverie. Les femmes du chÅ“ur de Namur, placĂ©es sous la direction de Thibaut Lenaerts et fort bien serties dans le piano de Philippe Riga, chantent

  • juste,
  • frais et
  • pimpant.

Un pĂ©dant jugerait que tout ce que contient ce passionnant premier disque n’est pas essentiel. Qu’il se rĂ©jouisse de sa sottise : la musique n’est pas que l’essentiel, quelle que soit la dĂ©finition que l’on donne Ă  ce terme. Elle est surtout ce qui permet Ă  l’auditeur

  • de s’envoler,
  • d’Ă©largir son esprit fĂ»t-ce l’espace d’un vertige, et
  • de se libĂ©rer par petits fragments et pour une illusion aussi microscopique qu’enivrante de la pesanteur du monde.

Le talent de Lucie Vellère et la capacitĂ© de son florilège Ă  brasser large et qualitatif convainquent que la compositrice ne vaut pas seulement de susciter l’intĂ©rĂªt parce qu’elle est femme (haaaaa ! le crĂ©neau des compositrices, haaaaa !) et wallonne, carrĂ©ment pas. Sa musique pour piano, confiĂ©e Ă  ThĂ©rèse Malengreau, abondera-t-elle cette intuition ? Nous le questionnerons dans de prochaines notules. Ă€ suivre, donc !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple là.

Denis Levaillant, « Passions » (DLM) – 2/3

Première de couverture

InventĂ© en 1984, « Les pierres noires » est le deuxième des cycles proposĂ©s par Denis Levaillant dans le cadre de son disque rassemblant trois « œuvres vocales de concert ». Le texte se revendique

  • escarpĂ©,
  • polyglotte et
  • fondĂ© sur des effets
    • d’Ă©cho,
    • de collage et
    • de dĂ©calage,

entre ciel jaune et pierres noires. En une grosse dizaine de minutes, Denis Levaillant propose sept explosions qui interrogent

  • le regard,
  • la parole et
  • l’intelligibilitĂ© du monde.

Émergeant d’une syllabe grave, la pièce mĂªle

  • les vers,
  • les langues et
  • les registres.

Dans cette ébullition intriguée,

  • les consonnes fusent,
  • les voyelles se diffractent,
  • le verbe se tord et
  • la musique, par-delĂ  un bruit parasite assumĂ©, interroge les contours
    • de l’harmonie,
    • du sens et
    • des possibles.

Un « pĂ¢le enfant d’inquiète aurore » peine Ă  se raccrocher aux Ă©pithètes.

  • L’italien,
  • l’allemand,
  • l’anglais,
  • le français et
  • un mĂ©lange
    • de chuchotement,
    • de chant et
    • de cri

malaxent les idiolectes de l’imaginaire en fragmentant l’Ă©vidence de la grammaire. La pĂ¢te musicale abandonne toute espĂ©rance de sĂ©rier le rĂ©el pour l’ordonner et le rendre perceptible. Dans l’Ă©criture de Denis Levaillant, il semble que la sensation et l’Ă©motion sans mĂ©diation priment.

 

 

Le compositeur semble nous inviter Ă  un lĂ¢cher-prise que « D’un temps lointain » encourage Ă©galement.

  • ItĂ©rations,
  • confusions des langues et
  • libĂ©ration des phonèmes sur un spectre de registres maximal

libèrent la musique de la gangue sclĂ©rosante de la linguistique, chantant un nouveau « beginning » sans que l’on sache in fine « qui parle » des pierres noires en particulier, mais qui parle en gĂ©nĂ©ral itou. Par

  • sa prĂ©cision,
  • son expressivitĂ© et
  • la virtuositĂ© technique de ses registres extrĂªmes (on ignore pourquoi la première soprano est nommĂ©e… et non le dernier des basses profondes !),

le chÅ“ur de Radio-France placĂ© sous la direction de Michel Tranchant et captĂ© par Madeleine Sola il y a quarante-deux ans semble particulièrement investi voire motivĂ© par l’Ă©nigmaticitĂ© d’une partition bien plus vibrante qu’abstraite. « Qui parle d’elles » entame le retour vers

  • l’essentiel donc
  • l’insaisissable et
  • le dĂ©sir aiguillonnĂ© de saisir,

avec quatre pièces dont la durée se rétracte au fur et à mesure. Le langage se dissout dans une musicalité

  • irradiĂ©e,
  • parlante malgrĂ© la dissolution des sèmes,
  • glissante et
  • contrastĂ©e.

 

 

« Un jour la liesse »

  • interroge l’unisson,
  • le dilapide,
  • en dĂ©ploie les restes Ă©clatĂ©s, et
  • s’Ă©puise dans de longs sifflements abandonnĂ©s.

« In my dreams » oĂ¹ une mystĂ©rieuse personnagette « sings in my dreams »

  • refuse le confort d’une harmonie planante,
  • secoue l’iridescence des sons qui s’Ă©panouissent puis s’effacent, et
  • laisse apparaĂ®tre puis disparaĂ®tre une joie inquiĂ©tante de Pierrot qu’un suraigu dissipe dĂ©finitivement.

Par la magie de l’onirisme, la langue aussi requiescat in pace dans une dernière danse de « Peace », mouvement extatique et suspendu, prĂ©cieux pour nous mettre en attente du troisième et dernier volet, « Sunny Cash Passion », qui fera l’objet d’une notule presque bientĂ´t, peut-Ăªtre.

 


Pour entendre l’intégralité du disque gratuitement, c’est ici.
Pour commander le disque contre 15 €, port compris, c’est là.

Petits papiers – 3

« Non, le macronisme n’est pas une gerbance », niveau expert.

Je, petite princesse, souffre sans vergogne, niveau élite.

 

Ah, merde, on n’y avait pas pensĂ©, niveau je-sers-Ă -rien helvĂ©tique.

 

AĂ¯e. La guigne, en somme.

 

Pleurons. Les farceurs de l’amour habitent un plus de 100 mètres carrĂ©s, dit l’article.

 

10 millions d’euros par an pour sponsoriser cette merde qu’est Le Figaro et ses grands reporters engagĂ©s.

 

Ha, d’accord. Mais bon, c’est ce que je pensais.

 

Coupons la télévision publique. Et les subventions aux médias complices.

 

Parler français, niveau 2026 by La Machine du Moulin rouge.

 

Les grands groupes de mon cul dĂ©livrant du lait chinois au prix exorbitant sont innocents, Bernard l’Ă©tait pas dans la voiture !

 

Jamais j’aurais pu Ăªtre entrepreneur. Pas assez sensible Ă  l’attrait de l’art de la prostipute, en tout cas sous ce tuyau.

 

Ah, Patrick.

 

Le mondes est merveilleux, mais Le Figaro, pardon, c’est autre chose.

 

Ah, la diversitĂ© du 100 %…

 

Le vivre-ensemble va trop loin.

 

Putain ! C’est la crise ! ArrĂªtons avec le salaire minimum ! Aucune entreprise europĂ©enne ne peut plus employer qui que ce soit ! Vous voulez qu’elles aillent toutes en Chine ou bien ?

 

La femme Le Figaro, une leçon de vie, sans doute, si cet immondice n’Ă©tait pas financĂ© par nos impĂ´ts.

 

L’info, la classe, l’Ă¢gisme.

 

L’expertise non experte des experts, c’est foufou et non-foufou.

 

Merde chiée par la bouche, niveau CIO.

 

Quand le chauvinisme fake est un moyen de faire du fric et de rĂ©cupĂ©rer des subventions, niveau L’Équipe.

 

Quand t’es une pauvre merde de privilĂ©giĂ©e qui chougne pour passer pour une victime et vendre, par la grĂ¢ce d’un mĂ©dia soumis, un livre que personne n’achètera.

 

Quand, Ă  force, tu te rends mĂªme plus compte de ce que t’Ă©cris en Ă©rigeant les ultrapollueurs en protecteurs de l’environnement dĂ©confits.

 

Dont c’est un sujet. Mais oui. Changez le stagiaire IA de vague francophonisme.

 

« Faut vraiment qu’on mette un non ? »

 

Fallait-il que papa eĂ»t des doss pour qu’il imposĂ¢t une sĂ©rie Arte avec un pitch de cette envergure.

 

Contrat à la française. Juste une question : combien de subventions et de frais pour cet exploit ?

 

Le monde d’amour autour de nous est sourd, bien entendu.

 

J’ai versĂ© une larmichette. Puis je me suis souvenu pourquoi l’article Ă©tait rĂ©servĂ© aux abonnĂ©s du Dassault Système.

 

AĂ¯e, Dassault n’est pas content. On en est plutĂ´t heureux, mais pas lui, je crois.

 

Il ne faudra jamais oublier cette ordure qui n’utilisera tout autant jamais le 49.3.

 

Tout va trop vite, selon la hiĂ©rarchisation de l’actualitĂ© du Figaro.

 

Un remboursement exemplaire, jeune mais imminent, on imagine (chez les hypocrites).

 

C’est vrai que je cherche Ă  ce que les gens achètent des billets pour mon prochain concert. Mais j’arrive trop tard dans l’indignitĂ©, je le crains.

 

La modernitĂ© selon Le Figaro. AchetĂ©e par un notable au cul bordĂ© de nouilles parce que ses ascendants ont exploitĂ© le peuple, ignorante des rĂ©alitĂ©s du pays puisque vivant loin des problèmes, bref, parfaite pour diriger un monde dont, concrètement, elle ne connaĂ®t rien. MĂªme pas honte, la presse française, c’est ça ce qui est beau.

 

Pourquoi il faut arrĂªter de dĂ©penser des sous dans cette farce qu’est l’ONU. Et pas que pour l’Ă©criture dĂ©bile qu’utilise cette dĂ©jection qu’est Le Figaro, Ă©videmment.

 

À suivre, hélas.

Charlotte Grenat aime le bon

Charlotte Grenat le 6 fĂ©vrier 2026 au thĂ©Ă¢tre StĂ©phane Gildas (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.

Elle souhaite vivre « l’instant prĂ©sent », titre de son nouveau disque, disponible sous pas mal de formats, c’est dire sa modernitĂ©, avec un objectif : savourer ce qui est sapide et partager ses salivations avec les curieux.

  • Chanteuse de rue vestimentairement,
  • vocaliste capable d’Ăªtre virtuose sous sa casquette prolo – mais pimpĂ©e – de Titi,
  • ACI blanchie sous le harnais,

celle qui se laisse parfois possĂ©der par son personnage de mademoiselle Maya, comme ce sera le cas cet Ă©tĂ© Ă  Avignon, avait convoquĂ© presque le grand plumier pour le concert qui lançait son album au thĂ©Ă¢tre souterrain mais convivial StĂ©phane Gildas (Paris 13). Pour ce titre d’incipit, en sus de votre serviteur, obligĂ© de jouer des accords pathologiques du type Ebm7, SĂ©bastyĂ©n Defiolle et Yvan Sarfati Ă©taient de l’aventure et se retrouvaient chargĂ©s d’envoyer le pĂ¢tĂ©. Selon certains, ils auraient lĂ¢chĂ© : « Ah, c’qu’c’Ă©tait bon ! »

 

Lucie Vellère, Florilège (Musique en Wallonie) – 6/10

Quatrième de couverture

« Vif » est le dernier mouvement du quatrième quatuor Ă  cordes de Lucie Vellère, dont nous avons entamĂ© l’Ă©coute ici. ComposĂ©e en mai 1962, l’Å“uvre est restituĂ©e par le Sonoro Quartet et insĂ©rĂ©e dans le florilège proposĂ© par Musique en Wallonie.

  • Violon 1 virevoltant sur des pulsations pizzicato,
  • dialogues rythmĂ©s par le violoncelle,
  • dĂ©licates transitions vers des sections plus langoureuses mais non moins susceptibles de changements d’intensitĂ© :

on redĂ©colle avec plaisir sur les ailes de la dĂ©couverte, d’autant que la compositrice maĂ®trise l’association entre cyclothymie ravivant l’intĂ©rĂªt et cohĂ©rence du propos grĂ¢ce Ă  des structures reconnaissables, telle l’alternance motorique entre violon 1 et violoncelle. Le Sonoro Quartet soigne

  • les contrastes,
  • les caractĂ©risations et
  • les dynamiques.

Lucie Vellère pimente son récit par

  • des harmonies rĂ©jouissantes,
  • des suspensions habiles et
  • une capacitĂ© Ă  transformer le ressassement en ressort crĂ©atif sur presque sept minutes,

laissant circuler la parole entre les quatre instruments jusqu’Ă  donner l’impression d’une conversation avec

  • ses unanimitĂ©s,
  • ses moments d’Ă©coute et
  • ses controverses

jusqu’Ă  l’au revoir amusant qui clĂ´t la partition.

 

 

Le florilège confronte ce quatuor çà un « Air de Syrinx pour chÅ“ur a cappella de quatre voix de femmes » sur un texte de Paul Claudel, griffonnĂ© en 1957 par Lucie Vellère. On connaĂ®t l’histoire :

  • Syrinx, la nymphe, s’est transformĂ©e en roseaux pour fuir le dieu Pan qu’elle ne cessait d’aguicher ;
  • celui-ci, frustrĂ©, a dĂ©foncĂ© les roseaux puis dĂ©couvert leurs propriĂ©tĂ©s musicales ;
  • ainsi naquit la flĂ»te sans laquelle le condor passerait moins bien : d’une nymphe ratiboisĂ©e.

Dans le poème de Paul Claudel, Syrinx se goberge de la nature et en profite pour reprendre son jeu prĂ©fĂ©rĂ© – appeler le vieux Pan pour lui Ă©chapper. La compositrice se sert des vers libres Ă  sa disposition pour lier en bottes

  • balancement rythmique,
  • cahots syncopĂ©s et
  • surgissements expressifs souvent attendus
    • (graves pour Ă©voquer « l’ombre »,
    • aigus pour Ă©voquer « l’aigu »,
    • montant ou descendant selon les mouvements dĂ©crits par la narratrice, etc.).

Les douze artistes du ChÅ“ur de Namur rĂ©unies pour cette aventure sont Ă  leur affaire. Elles veillent sur

  • l’intensitĂ© de l’interprĂ©tation,
  • l’intelligibilitĂ© du mot et
  • la cohĂ©rence de leur ensemble.

On goûte

  • l’insaisissabilitĂ© de la partition mimant l’insaisissabilitĂ© de la nymphe,
  • la justesse des voix claires et assurĂ©es, ainsi que
  • les astuces harmoniques qui paillettent le rĂ©cit de cette fuite provocante.

De quoi mettre en appétit avant la dernière partie du premier disque, constituée de miniatures pour voix et piano. À suivre !


Pour écouter gratuitement et intégralement le double disque, c’est ici.
Pour l’acheter moins gratuitement mais avec un livret profus, c’est par exemple là.

Yves Henry, musée Jacquemart-André (Paris 8), 15 février 2026 – 3/3

Yves Henry au musée Jacquemart-André (Paris 8), le 15 février 2026. Photo : Rozenn Douerin.

« Couleur et polyphonie » : c’est presque le thème de la dernière partie du rĂ©cital d’Yves Henry prĂ©sentant quelques Å“uvres-phares des « annĂ©es Nohant » de FrĂ©dĂ©ric Chopin. En scène, deux nocturnes et deux valses.
Les nocturnes opus 62 s’ouvrent sur un andante qui, avec un peu d’imagination, marche Ă  tĂ¢tons. Le musicien semble d’ailleurs en jouer car il parvient Ă  donner l’impression d’interprĂ©ter au grĂ© de son ressenti une musique qui se cherche et se crĂ©e en direct. Sa familiaritĂ© avec le rĂ©pertoire pourrait Ăªtre relĂ¢chement ou habitude snob. Au contraire, dans son jeu, on savoure la concatĂ©nation de divergences, et hop. Il y a

  • de la souplesse dans son exigence,
  • de la curiositĂ© dans sa maĂ®trise, et
  • de l’onctuositĂ© dans sa rigueur.

Le second nocturne est un lento qui s’esquisse comme une mĂ©ditation incertaine. En dĂ©pit de l’intĂ©rioritĂ© de la pièce et, reconnaissons-le, d’une journĂ©e prĂ©cĂ©dant le concert qui fut chargĂ©e (on jouait deux heures plus tĂ´t un rĂ©cital d’orgue dans une Ă©glise presque proche), on s’Ă©moustille devant une interprĂ©tation qui rend

  • le rythme habilement indĂ©chiffrable,
  • la perpĂ©tuelle reconstitution d’un Ă©noncĂ© souple et, surtout, qualitĂ© indispensable pour bien jouer Chopin,
  • l’art Ă©tourdissant du piano pour la main gauche accompagnante.

Alors que, au grĂ© d’un regard, l’on s’Ă©tonne de l’inconsĂ©quence de l’organisateur (le piano, aux sonoritĂ©s guère Ă©baubissantes, est dotĂ© d’un couvercle entièrement empoussiĂ©rĂ©), Yves Henry claque deux valses opus 64 pour saluer son auditoire. Lequel sait que, avec ce professeur pĂ©nĂ©trĂ© de l’intĂ©gritĂ© nĂ©cessaire Ă  l’interprète d’icĂ´nes de la musique savante, point ne faut s’attendre Ă 

  • des folies,
  • des mouvements d’Ă©paule ou Ă 
  • d’autres rodomontades en plastique.

Comme – rĂ©vĂ©rence parler – Jean-Jacques Goldman quand il a sa guitare Ă  la main, Yves Henry, près de son piano, paraĂ®t Ă  l’aise en toutes circonstances publiques, si bien qu’il se fiche comme de colin-tampon – c’est ça, il n’en a rien Ă  battre, mais nous tentĂ¢mes de proposer une formulation alternative susceptible de correspondre au registre attendu d’une notule musicale, bien que, par habitude et goĂ»t, sans doute, nous ne respections qu’avec circonspection l’horizon d’idiolecte attendu, il nous appartient de le reconnaĂ®tre tant nous l’assumons – de flanquer le frisson par

  • un tempo improbable,
  • une mine pathĂ©tique ou
  • une pĂ©dalisation entre floutante et spectaculaire.

Le gars – pardon, le maĂ®tre – n’a pas besoin de surjouer Chopin, et ça le libère autant que ça libère l’auditoire. Le premier numĂ©ro de l’opus se rĂ©vèle

  • rĂ©tif aux caricatures,
  • soucieux de justesse,
  • fondamentalement libre
    • de filer,
    • de se presque stopper et
    • de tourner casaque.

Le second numéro ne se dérobe pas davantage à cette dynamique que permet la fréquentation

  • longue,
  • scientifique,
  • artistique et
  • humaine

d’un catalogue. Avec une Ă©nergie que le concert n’a pas entamĂ©e, ça

  • tournoie,
  • rebondit et
  • piaffe.

De quoi alimenter un triomphe mĂ©ritĂ© et mĂ©ritant, c’est la règle du jeu, un bis – en l’espèce le nocturne posthume en Ut dièse mineur.

  • MĂ©thodique,
  • intelligent et
  • rayonnant,

le rĂ©cital Chopin d’Yves Henry parvient Ă  sĂ©duire les curieux comme les presque-habituĂ©s qui savent que ça va Ăªtre wow mais qui repartent en s’Ă©tonnant que ce fĂ»t autant wow.
La capacitĂ© de l’artiste (qui ne cherche pourtant pas Ă  vendre ses disques, ce qui serait au demeurant fort respectable) Ă  sortir des coulisses pour saluer les spectateurs comme si ce qu’il venait de rĂ©aliser Ă©tait normal n’enlève rien Ă  l’impression formidable qu’il vient de laisser, au contraire. Il semble, et ce sera le scoop de cette dernière notule sur l’Ă©vĂ©nement, qu’Yves Henry soit Ă  la fois un artiste et un humain. Serait-ce possible, alors, ainsi que s’interrogeait une femme richissime aux multiples partenaires mĂ©diatiques dont un homme Ă  verticalitĂ© rĂ©duite en dĂ©pit de ses talonnettes ?


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Les Années Nohant, c’est çà.
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« Nixon in China », Opéra Bastille (Paris 12), 24 février 2026

Kent Nagano, l’homme qui sortait du dragon devant Xiaomeng Zhang, Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12), le 24 fĂ©vrier 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Souvent, les vedettes lyriques ont des airs de chanson populaire : ça s’en va et ça revient ! En tĂ©moigne RenĂ©e Fleming qui, après avoir annoncĂ© sa retraite, a

  • repris la route pour vendre de lucratives tournĂ©es de rĂ©citals plus ou moins lyriques,
  • tournĂ© des films Ă  sa gloire plutĂ´t gĂªnants, et, donc,
  • fini par replonger dans l’opĂ©ra comme en tĂ©moigne cette reprise d’une production qu’elle avait chantĂ©e en 2023.

Ce soir de fĂ©vrier, elle est Ă  nouveau Pat Nixon, l’Ă©pouse de, dans un opĂ©ra de John Adams qui a Ă©tĂ© souvent donnĂ© et rĂ©ussit, chose rare pour un opĂ©ra contemporain, Ă  Ăªtre reprogrammĂ© Ă  Bastille dans une salle qui semble beaucoup plus pleine qu’annoncĂ©.

L’histoire

Après d’intenses tractations, Nixon (Thomas Hampson) dĂ©barque en Chine. Il est accueilli par Chou Enlai, le premier ministre (Xiaomeng Zhang). Il rencontre Mao (John Matthew Myers), qui part dans des circonvolutions verbales guère comprĂ©hensibles. Peu importe, le cocktail est prĂªt, on trinque (fin de l’acte I, 1 h 5′, entracte). Pat Nixon (RenĂ©e Fleming)

  • visite,
  • reçoit deux Ă©lĂ©phants en verre,
  • salue des enfants de carton.

Puis Chiang Ch’ing, la femme de Mao (Caroline Wettergreen), prĂ©sente un ballet de sa crĂ©ation dont le sens Ă©chappe aux Nixon (fin de l’acte 2). La nuit venue, chacun dans sa tanière

  • devise,
  • se souvient ou
  • se demande si ce qui advient est bel et bon (fin de l’acte 3, 1 h 35 pour la seconde partie).

 

Valentina Carrasco devant les trois secrĂ©taires de Mao (Aebh Kelly, Ning Liang et Emanuela Pascu) et Alessandro Di Stefano, Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12) le 24 fĂ©vrier 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Le spectacle

Valentina Carrasco a choisi de raconter une histoire autour du ping-pong, sous prĂ©texte que Henry Kissinger (Joshua Bloom) s’Ă©tait servi de l’invitation de l’Ă©quipe de pongistes amĂ©ricains pour prĂ©parer la venue du prĂ©sident. On sait que cette diplomatie du ping-pong est un moment d’Histoire chĂ©ri des musiciens amĂ©ricains – Andy Akiho a ainsi exploitĂ© ce storytelling dans Ricochet, racontĂ© ici. Le rĂ©sultat de cette mĂ©taphore plus matraquĂ©e que filĂ©e est

  • parfois esthĂ©tique (ainsi du dĂ©cor de Carles Berga et Peter Van Praet, Ă©galement Ă©clairagiste, mĂªlant flocons de neige et balles blanches mouvants),
  • souvent confus,
  • parfois bien lourdaud (le retour du globe façon Ring avec lequel jouent les puissants comme les seconds couteaux jouent avec des balles, l’enlèvement progressif des tables pour annoncer la fin du troisième acte…).

Surtout, en cherchant Ă  capter l’attention du spectateur, ce bruit visuel surligne une Ă©vidence : l’absence totale

  • de dramaturgie,
  • de tension et
  • de dynamique

dans le livret d’Alice Goodman. Peut-Ăªtre eĂ»t-il mieux valu l’assumer que de chercher Ă  s’agiter afin d’Ă©viter que tout le monde ne piquĂ¢t un roupillon ? Au moins se serait-on davantage pris dans les rets hypnotisants de la musique de John Adams…
En l’Ă©tat, le premier et le troisième actes, brouillĂ©s par une volontĂ© de « mise en scène surrĂ©aliste » oĂ¹ l’avion est un aigle lumineux et les tables de ping-pong des chambres, un constat s’impose : on s’ennuie ferme et on perd d’oreille la musique, l’attention Ă©tant parasitĂ©e par une mise en scène qui ajoute du brouillage Ă  un scĂ©nario dĂ©jĂ  aussi peu captivant qu’intelligible. Quand, miracle, le deuxième acte, portĂ© par la Fleming, nous requinque un peu, BAM ! un tunnel Ă©minemment superfĂ©tatoire – le tĂ©moignage vidĂ©o d’un prof de violon et de lutherie qui a subi la rĂ©volution culturelle de plein fouet – nous replonge dans le noir. Dommage.

 

RenĂ©e Fleming et Thomas Hampson Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12), le 24 fĂ©vrier 2026. Photo : Rozenn Douerin.

La musique

La direction de Kent Nagano, dont l’apparition aux saluts aura son petit effet, fait ce qu’elle peut pour aider les chanteurs et emmener tout le monde Ă  bon port. Il y a

  • de beaux passages planants,
  • des fortissimi convaincants et
  • une attention Ă  la lisibilitĂ© d’une partition qui oscille entre simplicitĂ© des arpèges et complexitĂ© d’un grand orchestre dialoguant avec de nombreux solistes aux parties fragmentĂ©es.

Hélas, ce soir-là,

  • le livret,
  • la mise en scène et
  • la musique pourtant çà plaisante lĂ  riche de trouvailles

ne nous racontent rien. Sur 2 h 30 de musique, ça fait paraĂ®tre long le chemin. Pourtant, les voix sont au rendez-vous. En dĂ©pit d’un rĂ´le falot, Thomas Hampson – ouĂ¯ il y a une Ă©ternitĂ©, donc onze ans, ici mĂªme dans Le Roi Artus – se chauffe peu Ă  peu et tente, in fine, de nous passionner pour les souvenirs sans intĂ©rĂªt qu’il Ă©grène Ă  la fin du troisième acte ; mais son texte, dĂ©pourvu

  • d’Ă©nergie,
  • d’interactions et
  • de suspense

inspire plus un lent engourdissement lĂ©thargique que l’Ă©motion – heureusement, son gag aux saluts ragaillardira un peu la salle.

 

Le moment Thomas Hampson Ă  l’OpĂ©ra Bastille (Paris 12), le 24 fĂ©vrier 2026. Photo : Rozenn Douerin.

 

RenĂ©e Fleming – Ă©coutĂ©e jadis ici et revue lĂ  – a relativement peu Ă  faire, mais elle le fait bien. Les graves n’ont jamais Ă©tĂ© sa spĂ©cialitĂ© et ne le sont pas devenus, les suraigus semblent Ăªtre un peu Ă  la peine en ce soir de première, mais

  • la prĂ©sence,
  • le souffle et
  • la projection

sont suffisants pour émoustiller le public dans son grand passage en vedette du II.

  • John Matthew Myers ne dĂ©mĂ©rite pas en Mao, dont on lui a offert la coiffure, mĂªme si sa vaillance paraĂ®t parfois vaciller – ce que l’exigence du rĂ´le et le fait qu’il s’agisse d’une première peut expliquer ;
  • Xiamoeng Zhang compose un Chou En-lai jamais en difficultĂ©, lui, malgrĂ© une partition acrobatique et longue, ce qui lui vaudra un triomphe particulier aux saluts ;
  • Joshua Bloom se dĂ©mène pour camper un Henry Kissinger qui se prend pour un faiseur de rois ;

mais c’est Caroline Wettergreen, en dĂ©pit de l’accoutrement dont l’a affublĂ©e Silvia Aymonino, qui remporte tous les suffrages.

  • Incarnation hiĂ©ratique puis dĂ©lurĂ©e,
  • capacitĂ© Ă  jouer tant quand elle se tient coite que quand elle chante et, surtout,
  • voix
    • puissante,
    • claire et
    • capable de rĂ©sister aux sollicitations redoutables d’un John Adams sans pitiĂ© :

les casteurs ont eu raison de passer outre la volontĂ© du compositeur de faire chanter les rĂ´les chinois par des Asiatiques « pour plus de vraisemblance » (on imagine les cris d’orfraie qu’auraient poussĂ© les antiracistes professionnels si des voix s’Ă©taient Ă©levĂ©es contre les rĂ´les d’hĂ©roĂ¯nes blanches offerts Ă  des artistes noires…).
Dans cet opĂ©ra confus oĂ¹, de manière peu comprĂ©hensible, Chinois et AmĂ©ricains chantent en anglais, on retient donc un plateau de qualitĂ© oĂ¹ le chÅ“ur, sur scène ou en pĂ©riphĂ©rie, a une place importante qu’il assume avec sa vigueur et son efficacitĂ© coutumières – il est ici placĂ© sous la direction d’Alessandro Di Stefano. GrĂ¢ce aux chanteurs et Ă  un orchestre soucieux de polymorphie sonore, la soirĂ©e aurait sans doute Ă©tĂ© plus jubilatoire auditivement si la dramaturgie avait Ă©tĂ© au rendez-vous et la mise en scène moins bavarde et fantasmĂ©e – bref, si l’on s’Ă©tait moins ennuyĂ©…
Notons pour finir que, comme souvent, pas un Français n’est crĂ©ditĂ© au casting et remettons une pièce dans le juke-box pour qu’un OpĂ©ra qui n’engage pas de soliste ou d’artisan français cesse de s’appeler « national » et, donc, de toucher des tombereaux de subvention. Pourquoi soutenir une institution qui ne soutient pas les artistes et les techniciens dont les impĂ´ts contribuent Ă  son rayonnement ?

Yves Henry, musée Jacquemart-André (Paris 8), 15 février 2026 – 2/3

Yves Henry au musée Jacquemart-André (Paris 8), le 15 février 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Le plus chopinien des interprètes de Chopin ouvre la deuxième partie son rĂ©cital sur les annĂ©es Nohant par l’incroyable polonaise hĂ©roĂ¯que opus 52 en La bĂ©mol majeur, et il le fait Ă  la parade, comme si tout Ă©tait normal. Or, intimement, il le sait, tout n’est pas normal. D’une part parce que l’on est en 1842, dans les annĂ©es de Nohant du compositeur, dont on soupçonne qu’il a dĂ©cryptĂ© chaque heure, minute et seconde. D’autre part parce que l’Å“uvre est monstrueusement complexe Ă  restituer, fors l’hĂ©naurme technique nĂ©cessaire, dans la mesure oĂ¹, dans l’esprit de l’exilĂ©, elle semble exiger rectitude patriotique et sensibilitĂ© musicale. Autant dire que l’on se saisit avec gouleyance des options du musicien, avec

  • poigne antisentimentaliste,
  • digitalitĂ© des traits,
  • groove voire punch des accents,
  • ampleur des intensitĂ©s,
  • capacitĂ© de mĂªler emballement Ă©motionnelle,
  • retenue bien pensĂ©e et
  • explosion.

La berceuse « pour la fille de Pauline Viardot » dans la vicieuse tonalitĂ© de RĂ© bĂ©mol, d’autant que le morceau « ne module jamais » comme le stipule l’interprète indiffĂ©rent aux accidents si chopiniens, ne finasse pas. Elle inspecte. Elle

  • quĂªte l’inspiration dans les suraigus,
  • se dĂ©lecte des envolĂ©es et
  • se construit dans la sĂ»retĂ© de l’accompagnement qui, symboliquement, en termes de suivi de l’enfant, fait sens.

En refusant d’Ăªtre toujours dans le wow, Yves Henry construit un parcours sensible qui, chemin faisant, extrait « les annĂ©es Nohant » de leur aspect tĂ©lĂ©ologique pour leur rendre leur fraĂ®cheur chronologique… et leur beautĂ© auditive ! En tĂ©moigne le dernier mastodonte au programme du concert mais pas dernier morceau, la polonaise-fantaisie op. 61 en re-La bĂ©mol. Elle s’ouvre sur un prĂ©lude sonnant tel un concentrĂ© de possibles. S’ouvre un monde oĂ¹

  • les couleurs refusent de cliver, et hop,
  • se dĂ©ploie un sens de la nuance qui rejette le monochrome,
  • s’impose une vibration jamais caricaturale.

Cette pièce frisant le quart d’heure libère l’auditeur. Le pousse Ă  ne pas toujours

  • expliciter,
  • orienter l’Ă©coute,
  • sous-titrer la note.

L’incite Ă  laisser la place

  • Ă  la dĂ©couverte plutĂ´t qu’Ă  l’approbation,
  • Ă  l’instant plutĂ´t qu’Ă  la diachronie prĂ©-Ă©tablie voire intellectualisĂ©e,
  • Ă  l’apprĂ©ciation de la musique plutĂ´t qu’Ă  la volontĂ© de se conformer aux perceptions attendues.

Ce batifolage sensible, Yves Henry l’offre Ă  l’auditeur en associant avec la fantaisie suggĂ©rĂ©e par le titre

  • jouissance de la libertĂ©,
  • plages de contemplation,
  • jubilation de l’inflammabilitĂ© de l’esprit.

De quoi se préparer joyeusement à la dernière partie de son formidable récital !


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