
Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros dĂ©fi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai achetĂ© mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas Ă Ăªtre exposĂ©es ici comme on Ă©tale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, dĂ©brouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisĂ©e, un peu comme si tu invites quelqu’un Ă tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec GĂ©rard Larcher (et ses fauteuils Ă 40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre libertĂ© Ă nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisĂ©ment – non, elle est pas de nous, celle-lĂ , elle est piquĂ©e Ă BarthĂ©lĂ©my Saurel.
La libertĂ© de Yann Guillarme – vu jadis Ă l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un thĂ©Ă¢tre de 350 places oĂ¹ le stand-up, ultra rentable, a balayĂ© la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’Ă tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pĂ©dales », peut-Ăªtre parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul Ă la bagarre, surtout face Ă une Kalash. Elle consiste plutĂ´t, entre autres facettes,
- à revendiquer une grosse dose de vulgarité dans un monde prude,
- Ă marteler qu’il a Ă©tĂ© bisexuel avant de se mettre en couple avec « la mĂªme nana » depuis vingt ans (voire après),
- Ă faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirĂ©e, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. MĂªme s’il n’est pas torse nu. MĂªme si c’est pas Brad Pitt »,
- Ă admettre, selon son sketch bien rentabilisĂ©, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter Ă sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrĂ©mentant d’un cĂ©leri, mĂªme quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
- Ă expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette Ă©lectrique (« c’est pas moi qui l’ai achetĂ©e ») alors mĂªme que son Ă©chelle de Richter Ă lui, c’est l’Argus,
- Ă affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dĂ©pend s’il faut manger du bÅ“uf de KobĂ© ou de Lidl,
- Ă reconnaĂ®tre qu’il dĂ©teste les fĂªtes foraines Ă la fois parce qu’il n’aime pas les manèges Ă sensation aux conditions de sĂ©curitĂ© douteuses Ă cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y dĂ©couvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait Ă son avion de dĂ©coller et Ă lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
- Ă inculquer la politesse Ă son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaĂ®t les codes de survie Ă Paris,
- Ă adoooorer l’impro tout en revendiquant Ăªtre nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà  »),
- Ă claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
- à vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public à cinq heures du matin malgré les menaces de séparation immmmmmmédiate,
- Ă respecter le consentement et la libertĂ© du beau sexe mais Ă reconnaĂ®tre Ăªtre habitĂ© par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamĂ© de chair qui demande Ă Ăªtre nourri ou Ă nourrir « au moins de temps en temps »,
- Ă se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un Ă©clair de luciditĂ©, alors qu’il Ă©tait alzheimerisĂ©, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
- Ă Ăªtre audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Ă‚ge, c’Ă©tait chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, mĂªme si l’Ă©poque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.
La tension est palpable (belle expression de merde, mais, dĂ©jĂ , on a Ă©vitĂ© les Ă©pithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un cĂ´tĂ©, la pulsion de lĂ¢chage qui sied au comĂ©dien et Ă ses multiples voix caractĂ©ristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte Ă dĂ©friser les gentils petits censeurs, et, de l’autre cĂ´tĂ©, la prudence qui l’oblige Ă rappeler qu’il est du bon cĂ´tĂ© et connaĂ®t les codes
- (le consentement,
- les médias autorisés selon les gens de gauche,
- les épisodes sur la déconstruction des stéréotypes de rôles genrés, etc.).
La peur d’Ăªtre dĂ©signĂ© comme un facho – lui qui Ă©marge pourtant Ă Canal, gage d’une capacitĂ© Ă se conformer au conformisme, eh oui, Ă peine dĂ©passĂ© par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa libertĂ©. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet Ă cause de passages Ă vide oĂ¹
- les blancs s’allongent,
- les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà  » saturent,
- les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-Ăªtre faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicitĂ© avec le public pour Ă©viter l’impression de rrrrrĂ©pĂ©tition),
- les séquences muettes dites « mimées » semblent tenter de dilater le sablier, et
- les rĂ©currences (la nullitĂ© en impro, la succion de teub ou la bisexualitĂ©, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le dĂ©fi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood Ă©tait chaud de night.
NĂ©anmoins, prĂ©domine l’Ă©vidence
- d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
- de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
- de la virtuosité vocale dans les différences
- d’intonation,
- d’intensitĂ© et
- d’identitĂ© proposĂ©es (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissĂ© entendre grĂ¢ce Ă l’hymne breton parfois corsifiĂ©), et
- d’une association assumĂ©e entre la volontĂ© de faire frĂ©mir les belles Ă¢mes et le dĂ©sir impĂ©rieux d’Ăªtre ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetĂ©e dans un souk.
Cela fonctionne : le gars reste Ă l’EuropĂ©en « jusqu’Ă la rentrĂ©e », va passer Ă deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour AndrĂ© Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien Ă son personnage
- plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa liberté,
- moins rentre-dedans qu’un DieudonnĂ© quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardĂ©, ce qui ne serait certes pas une infamie),
- moins inventeur de personnages qu’un JĂ©rĂ´me Commandeur, avec lequel il a d’Ă©videntes similitudes, ce qui est fort rĂ©jouissant, et
- assurĂ©ment reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir Ă la rencontre des spectateurs sitĂ´t le show fini, selon une tradition dĂ©sormais bien Ă©tablie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’Ă©nergie dĂ©pensĂ©e juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe Ă la Clichy’s Tavern.












































