
Claudio Zaretti est une joyeuse énigme. Un chanteur
- bienveillant mais pas gnangnan,
- toujours cool mais pas irie,
- souriant mais pas rigolard.
En presque bref,
- le gars qui sait trousser sa chanson depuis un paquet de décennies mais ne la ramène pas,
- le musicien qui sait se gratter le ventre avec des cordes devant mais n’en fait pas une montagne inaccessible aux clampins,
- l’artiste qui sait décentrer le regard, non pour détourner les yeux du réel mais pour le réenchanter.
Chacun des concerts de ce chanteur réenchanteur le démontre sans souci démonstratif. C’était encore le cas le 4 décembre, comme nous avons commencé de le narrer ici, quand le crooner des humbles que nous sommes lâche « Un coin », chanson où, porte-parole de nous, spectateurs, il rêve à la fois
- de poser son bagage,
- de réaliser ses rêves, et
- de repartir afin de tailler la route, incarnation de l’horizon artistique selon la poétique zarettienne.
À cette chanson introspective, Claudio Zaretti joint « Cosmos Hôte », tube auquel il manque habilement le « l ». C’est l’occasion de goûter son art
- de la mélodie catchy,
- de la narration et
- de la suggestion.
Pour y parvenir, l’homme doit rendre hommage à sa guitare, avec laquelle il gagne du fric et passe des nuits à tomber d’accord. La patine de l’instrument ou sa détérioration devient une incarnation du temps qui passe. La gare d’Agen aussi, qui cristallise l’interrogation consubstantiellement romantique de l’artiste, pas au sens people mais bien dans la dimension historique du romantisme, mouvement qui associait le cosmos et l’intime. Alors que « papa s’en est allé rejoindre les étoiles », le narrateur l’affirme : « Tout seul, j’irai marcher. » Ces allers-retours incessants entre
- macro et micro,
- monde et intimité,
- présence et absence
participent d’un univers artistique beaucoup plus riche qu’il ne se revendique. « Kiki » l’illustre, qui pourrait n’être qu’une histoire de chien tristement mort, mais qui trahit le grand écart de l’homme entre pragmatisme (la laisse qui pend à la patère) et expansion du domaine du rêve (le chien mort ferait la roue avec les étoiles). C’est là l’un des charmes de Claudio Zaretti, cette manière qu’il a de happer celui qui l’écoute par le concret pour, par la grâce du concert, le faire rêver à un possible qui n’existera pas mais que l’on devine presque grâce à une arme redoutable : sa guitare. Or, voici qu’il affirme sa monogamie dans la chanson suivante :
- une guitare,
- une femme,
- une maison,
- une chanson
sont rassemblées en un refrain. Le fredonneur évoque ce moment long où
- « les enfants sont partis »,
- la barbe a payé la gabelle et est désormais bien assaisonnée de poivre et surtout de sel,
- les rides indiquent que Saturne en a fait, des tours d’horloge, de sablier, et, pourtant les petites pisseuses d’en face peuvent bien aller se rhabiller.
La mélancolie tranquille qu’émaillent des expressions joyeusement surannées (ha, cette envie de voyage pour « s’en payer une bonne tranche », ha !) s’installe, en dépit de la grossièreté de l’hôte du concert qui, assouvissant une pulsion étrange, se met à ranger ses disques avec fracas. Pas de quoi décontenancer l’artiste qui, avec « Septembre », poursuit sa méditation sur
- le temps qui passe,
- l’amour qui se délite mais lutte pour persister,
- le cosmos dont on ne sait pas s’il est à notre image ou réciproquement puisque, quand « les feuilles se désassemblent des arbres, les couples aussi ».
Un petit regard à la montre pour vérifier que le temps est de son côté (oui, il l’est), et voilà le chanteur qui entame la péroraison de son concert en écho au « Mamzelle Révolte » liminaire. « Ô liberté, ô ma statue », vieille compagne de route de ses set-lists, invite les belles de marbre à « faire un tour là où c’est sale ». Ni populisme, ni engagement france-intérique, ici. C’est
- le même style,
- la même inspiration poétique tendant à réenchanter l’évidence,
- le même souci de questionner le monde en le transformant en fredonnerie.
Comme « l’ermite » qu’il évoque dans son dernier et nouveau titre, Claudio Zaretti n’est pas
- un révolutionnaire à la petite semaine,
- un donneur de leçons autosatisfait,
- un ressasseur de ces fausses colères qu’il convient de relayer pour, d’une part, montrer que l’on est un bon crétin pas dangereux pour le gouvernement (donc dangereux pour la démocratie), et, d’autre part, confirmer aux gogos que les conneries que l’on a réussi à leur faire penser sont partagées par tous donc ressortissent du génie.
Quelques mots suffisent à l’aquarelliste du verbe pour évoquer ses pas de côté :
- une plaine déserte,
- des sapins inertes,
- l’eau sur les toits,
- une « bicoque » et
- une « soupe ».
Son ultime personnage est de ces ancêtres qui n’emmerdaient personne avec leur barbe blanche et pour lesquels on irait presque volontiers à l’hospice afin de les assister. On devine qu’il y a, dans cet autoportrait symbolique, le rêve
- d’un monde où l’on pourrait vivre sans téléphone,
- d’un espace où la paix aurait gagné les cœurs,
- d’un cosmos individuel où les humains sauraient parler aux mésanges (même sans avoir bu le sang du dragon comme Siegfried).
Foin de gnangnantises : Claudio Zaretti n’est pas un susurreur de niaiseries sirupeuses. C’est un rêveur, oui, mais aussi un chanteur lucide. En bis, pour la grande joie de son public, il renouvelle son traditionnel appel à la vigilance contre la pulsion dictatoriale des gouvernants, et pas qu’en Amérique latine, à travers « Nunca más ».
- En peignant le réel avec quelques touches de réalisme magique,
- en construisant un répertoire à échelles variables (celles
- d’un personnage,
- d’une communauté et
- de l’humanité, par exemple),
- en reliant chacun à ce qui l’entoure et à ceux qui l’entourent,
Claudio Zaretti invente une forme de chanson qui, sous son apparente douceur amusée,
- réchauffe,
- relie,
- grandit.
Il est À la trockette, 125 rue du chemin vert (Paris 11), ce jeudi 22 janvier à 19 h 30.
