
Devant un parterre presque plein (banal pour l’artiste, pas si frĂ©quent pour la salle Cortot), Irakly Avaliani, rĂ©cemment diminuĂ© par une forte fièvre, s’avance avec un de ces coups d’Ă©clat qu’il apprĂ©cie : son copieux rĂ©cital Brahms et Chopin s’ouvre sur… les Variations op. 27 d’Anton Webern. L’Ă©criture radicale secoue l’oreille plus que le clavier tant sa logique interne est Ă peu près imperceptible Ă celui qui n’a pas Ă©tudiĂ© la question et compulsĂ© de lourds grimoires de musicologie après avoir Ă©tudiĂ© la musique pendant soixante-dix ans vingt-six heures par jour a minima.
Irakly Avaliani nous fait grĂ¢ce de tout mode d’emploi, Dieu merci : s’il a choisi de jouer – par cÅ“ur, ce qui ne doit pas Ăªtre une mince affaire mĂªme si l’Å“uvre est courte – cette pièce en trois mouvements, c’est sans doute qu’il croit au pouvoir expressif de sa musique. Aussi laisse-t-il l’auditeur l’apprĂ©hender telle qu’il la reçoit et, le cas Ă©chĂ©ant, l’apprivoiser. Pourtant, ici, rien ne ressortit de l’univocitĂ©. Le musicien
- fait frĂ©mir l’intranquillitĂ© sous la douceur,
- préserve une part du mystère sonore dans les jaillissements,
- esquisse par son toucher une cohĂ©rence derrière l’apparente destructuration d’un propos.
Fors toute considĂ©ration dodĂ©caphonique, rĂ©servĂ©e aux experts spĂ©cialistes sachants, l’oreille est attirĂ©e par les oxymorons que l’interprète pourrait bien suggĂ©rer : on entend
- la suggestion dans l’assertif,
- la tonicité dans le contraste et
- la vigueur dans la fragmentation.
Ă€ travers cet avènement d’une musique en vitrail, l’on peut dĂ©guster la prĂ©cision
- des durées,
- des attaques,
- de la pédalisation et
- des nuances…
ainsi que l’audace d’ouvrir un rĂ©cital Radio Classique compatible par cette musique non-consonante. En effet, avant une seconde partie Chopin, qui fera l’objet des deux prochaines notules, s’annonce la solide tĂ©tralogie des Ballades op. 10 de Johannes Brahms – un cycle dit « de jeunesse », donc, que le storytelling enveloppe de rose people en rappelant que Brahms Ă©crit ces quatre pièces alors qu’il en pince pour la femme de son protecteur, madame Clara Schumann en personne, mĂªme si cela ne nous regarde pas. Bah, un peu de gossip affriolant ne fait jamais de mal… ou presque. Dans l’andante en rĂ© mineur, Irakly Avaliani sĂ©duit par sa capacitĂ© Ă
- poser le son pour le suspendre,
- valoriser la couleur de chaque registre en les agençant plutĂ´t qu’en les opposant, et
- monter un long crescendo sans se priver de l’orgasme des fortissimi puissants : subtilitĂ©, oui oui, bourrinage de l’exutoire aussi !
Dans l’andante en RĂ©, l’interprète se laisse aller – et il a bien raison, autant que nous en puissions juger – au plaisir
- de faire miroiter les nuances de demi-teinte,
- d’utiliser le potentiel percussif du Kawai mis Ă sa disposition,
- de faire grĂ©siller la dissonance qui ragaillardit l’Ă©coute, et
- de prĂ©server tant le cĂ´tĂ© taquin car imprĂ©visible d’une ballade folĂ¢trant jusqu’Ă friser la concatĂ©nation rhapsodique, et hop, que la capacitĂ© de surprise qui rĂ©side dans des mutations de motifs abouchĂ©es par des tuilages particulièrement soignĂ©s.
L’intermezzo en si mineur, la plus brève des quatre ballades, Ă©voque l’urgence et le dĂ©sir – les dĂ©sirs, mĂªme, ceux
- de vivacité,
- d’impulsivitĂ©,
- de voltes-faces thymiques et
- d’Ă©nergie qui se dĂ©goupille.
L’andante con moto en Si dure deux fois plus que son prĂ©dĂ©cesseur. « Con moto », cela ne veut dire ni avec un deux-roues (je sais, mais pas pu m’en empĂªcher) ni en prĂ©cipitant les choses, ce qui ne serait guère la patte avalianienne. Ă€ l’agitation, l’artiste rĂ©fère la motricitĂ© du clapotement dont il inonde le clavier. Le voici qui peint un paysage paisible puis tourne casaque et impulse une nouvelle dynamique. NĂ©anmoins, tout paraĂ®t pensĂ© autant que ressenti. Le colosse septuagĂ©naire confirme sa capacitĂ©
- de méditation,
- de contemplation et
- d’intĂ©riorisation.
Elle lui permet de rendre raison d’un Brahms
- grave,
- presque minimaliste et, as far as we are concerned,
- fort méconnu.
La première partie confirme la haute opinion qu’Irakly Avaliani a de la musique et de son devoir. Nulle recherche
- de séduction,
- de brio ni
- de clinquant.
L’homme offre Ă ses auditeurs d’Ă©couter de la musique, simplement. La dernière note avalĂ©e, notre voisine nous glisse que plusieurs de ses amis se prĂ©parent Ă aller Ă©couter Ă la Philharmonie de Berlin un pianiste dont elle a oubliĂ© le nom. Cellulaire en main, elle le retrouve : c’est Sofiane Pamart. RĂ©sumons la chose en disant qu’Irakly Avaliani est l’anti-Sofiane Pamart. Ă€ lui de le confirmer après l’entracte, lors d’une seconde partie 100 % Chopin. Ă€ suivre !
Pour retrouver nos 56 – oui, 56 – chroniques prĂ©cĂ©dentes sur Irakly Avaliani, c’est ici.









































