Anthony Roth Costanzo Ă l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
ÉvĂ©nement de la saison musicale : ce 10 avril 2026, l’opĂ©ra Garnier accueille la première parisienne de Satyagraha , Ă©nigmatique opĂ©ra créé en 1980 sous l’Ă©gide de Philip Glass, star du minimalisme rĂ©pĂ©titif et idole d’un large public parisien. Ă€ nos cĂ´tĂ©s, une vieille qui a rĂ©ussi in extremis Ă dĂ©goter sa place rĂ¢le quand elle doit se lever pour laisser passer les spectateurs – ha, qu’est-ce qu’on est serrĂ©s au fond d’l’amphithĂ©Ă¢tre, eĂ»t constatĂ© ce musicologue dĂ©licat qu’est Patrick SĂ©bastien ! Puis elle interagit avec une spectatrice qui, sans lui parler, observe que « c’est plein » : « Non, madame, proteste-t-elle, c’est archiplein. » Que voulez-vous, dans les hauteurs du thĂ©Ă¢tre aussi, le niveau est high .
Sur la scène, le plateau Ă peu près unique est dĂ©jĂ accessible aux regards. Du plancher. Des tribunes Ă jardin et Ă cour. Une estrade et des projos au fond. Un manteau et un fusil jetĂ©s au centre. Un type noir nettoie le sol. Un Blanc avec des cheveux encore plus blancs est assis sur une chaise. Ă€ cour, les figures tutĂ©laires de l’opĂ©ra – Luther King, Tagore, TolstoĂ¯ et Gandhi – sont figĂ©es. Quand la lumière descend sur la salle et qu’Anthony Roth Costanzo, patron de l’opĂ©ra de Philadelphie, pousse son premier cri, la conna(i)sse(use) qui nous jouxte sous-titre, satisfaite : « C’est le haute-contre ! » Puis elle ajoute Ă haute voix : « Bon, si c’est commencĂ©, je vais regarder si j’ai Ă©teint mon portable. Ha, j’ai un message. Qui donc m’a Ă©crit ? » J’analyse les diffĂ©rentes possibilitĂ©s :
coup de coude dans la tronche,
projection dans l’espace,
strangulation avec fracas crĂ¢nien,
puis tĂ¢che de me concentrer sur ce pour quoi j’ai dĂ©placĂ© ma si modeste personne. Bien jouĂ©, l’impatientante greluche cessera son manège par la suite.
L’histoire
Il y a deux manières de dĂ©crire le synopsis. La première est de lire le mode d’emploi tel celui que nous a fourni a posteriori la plasticienne Masha Schmidt, elle aussi calĂ©e sur les cimes de Garnier. On apprend alors que, sur un livret de Constance De Jong tirĂ© de La Bhagavad-Gita , le premier acte (50′), autour de la figure de LĂ©on TolstoĂ¯, raconte
les derniers instants avant la bataille légendaire entre deux armées, en Afrique du Sud ;
la ferme de TolstoĂ¯, au mĂªme endroit mais en 1910, oĂ¹ la communautĂ© de Satyagrahi, inspirĂ©s par Gandhi, s’organise contre la discrimination des mĂ©chants EuropĂ©ens ; et
la révolte de la communauté contre une loi anglaise.
Le deuxième acte (55′), autour de la figure de Rabindranath Tagore expose
la peur des autochtones que Gandhi n’organise une Ă©migration massive d’Indiens en Afrique du Sud ;
la vie d’un journal exposant en 1906 la vie des Satyagrahi ; et
le moment oĂ¹, en 1908, les Indiens dĂ©cident, autour de Gandhi, de brĂ»ler leurs cartes d’immigrants.
Le troisième acte (55′), autour de la figure de Martin Luther King et de la marche de Newcastle, raconte
la lutte contre des lois jugées racistes,
la mobilisation autour des Satyagrahi pour remplir les prisons en guise de protestation, et
la non-intervention de l’armĂ©e devant l’avancĂ©e des marcheurs protestataires.
Avantage de cette mĂ©thode : on a une idĂ©e – très embrouillĂ©e, certes, mais une idĂ©e quand mĂªme – de ce de quoi c’est qu’est-ce que ça cause. InconvĂ©nient ? La mise en scène n’a aucun rapport avec cette histoire, et il est donc loisible de passer son temps Ă se demander si on s’est bien farci le bon mode d’emploi.
La seconde mĂ©thode pour raconter ce qui se passe consiste Ă assister au spectacle avec des notions plus vagues, du type « c’est un opĂ©ra antiraciste oĂ¹ sont Ă©voquĂ©es quelques cĂ©lĂ©britĂ©s au statut de saints laĂ¯cs », les 46 ans Ă©coulĂ©s depuis sa crĂ©ation expliquant qu’il n’y ait pas davantage de
Rosa Parks,
Gisèle Pelicot,
Simone Veil,
Assa Traoré et autres
Nelson Mandela.
Cette mĂ©thode semble privilĂ©giĂ©e par l’institution. Contrairement Ă son habitude, l’OpĂ©ra national ne propose guère plus d’indications sur sa page de prĂ©sentation. Avantage de la seconde mĂ©thode : c’est plus simple, et on fait confiance Ă la reprĂ©sentation pour nous Ă©clairer. InconvĂ©nient ? La mise en scène ne racontant rien, on peinera Ă rendre compte du dĂ©roulĂ©. Devant cette alternative, choisis ton camp, camarade !
Ceci n’est pas un sosie de Pedro Almodovar mais Ingo Metzmacher Ă l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Le spectacle
Soit, donc, un contretĂ©nor – ça commence mal. La prĂ©sence d’une voix qui, après avoir sonnĂ© baroque, sonne musique contemporaine subventionnĂ©e, est un choix du prince. Ledit prince n’est pas le compositeur, qui avait prĂ©vu un tĂ©nor, mais le boss de l’OpĂ©ra. Trahison
infatuée,
incompréhensible (elle aussi),
parasite et
nuisible,
typique de l’irrespect pour les Å“uvres qui règne dans cette boutique. Ce nonobstant, si un poste de propositionneur de propositions Ă la con s’ouvrait, j’ai quelques items pour aller plus loin :
oser une version du CrĂ©puscule des dieux ne dĂ©passant pas les deux heures dont un entracte de 45′ pour faire chauffer le bar oĂ¹ l’on vendrait de l’Oasis et du Pago afin de dialoguer gustativement avec des effilochĂ©s de kebab (c’est un plat, pas une insulte), car il faut arrĂªter l’Ă©litisme bourgeois des spectacles au long cours, snobisme qui dĂ©courage les collĂ©giens du neuf cube de dĂ©penser leurs chèques culture dans des places d’opĂ©ra ;
faire chanter Carmen par un homme (qu’est-ce qui vous pousse Ă croire que Carmen est une femme ? vous ne savez pas que la dichotomie entre homme et femme est le fruit d’une construction sociale oppressive qui ne s’appuie sur aucune rĂ©alitĂ© objectivable ?) ;
mettre des sourdines Ă tous les instruments de l’orchestre pour ne plus dĂ©ranger les voisins au cas oĂ¹ ils voudraient Ă©couter du Jul sans Ăªtre emmerdĂ©s – mieux : commander Ă Jul un opĂ©ra sur Marseille. Non, pas un opĂ©ra, c’est ringard, une comĂ©die musicale avec CĂ©line Dion en vedette. Sous forme d’hologramme, c’est ça.
Ayant dĂ©montrĂ© ma compatibilitĂ© opĂ©ratologique, j’attends les offres d’emploi, bisous.
Dans l’intervalle, revenons Ă notre contretĂ©nor qui dialogue avec les violoncelles Ă l’unisson puis avec les bois (pas de cuivres ni de percus au programme, l’orchestre est glassien). Il est bientĂ´t rejoint par le volumineux Nicky Spence (habituĂ© de l’opĂ©ra contemporain Ă Garnier : il Ă©tait dans The Exterminating Angel avec Anthony Roth Constanzo et Ilanah Lobel-Torres, en service ce soir itou) qui s’empare de la veste et du fusil. Avec un dĂ©cor type gymnase signĂ© par Christian Friedländer, mĂ©diocre faiseur inspirĂ© comme je le serais si l’on me demandait de rĂ©parer une prise au fond d’une cave humide plongĂ©e dans l’obscuritĂ©, et un texte sans doute
très profondo-philosophique (style : « Je ne suis pas nĂ© (…) Cependant, grĂ¢ce Ă ma puissance crĂ©ative, je nais au fil du temps » : mazette, du cossu !),
très pimpant (« heureux sont les guerriers engagés dans une guerre comme celle-ci », belle phrase de branleur paisiblement installé dans un palais protégé),
mais surtout imbittable et non-narratif,
il est possible que je me sois dit : « Oh, boy , la soirĂ©e va Ăªtre longue ! » D’autant qu’Anthony Roth Constanzo
envoie mais ne séduit pas,
vibre juste mais exprime peu,
s’Ă©meut mais n’Ă©meut pas Ă force de surjouer, dans l’acting comme dans la voix.
Ceci n’est pas le miroir de Rihanna (https://www.elle.fr/Beaute/Cheveux/Stars/Rihanna-s-affiche-avec-une-nouvelle-coupe-de-cheveux-pour-feter-la-reussite-de-son-parfum-3942619) mais Bobbi Jene Smith Ă l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Entre « sois sage quant Ă la mort et au devoir » et « certaine est la vie pour ceux qui meurent », nous nous fadons un texte en sanskrit sans doute très spacieux, très confortable, mais dont l’intĂ©rĂªt, en la circonstance, nous Ă©chappe totalement. C’est regrettable car, par ses multiples dispositifs
(orchestre à géométrie variable,
voix solistes et
chœur pour amplifier le propos),
la partition ne manque pas d’atouts pour se substituer Ă l’exigence classique de rĂ©cit et d’intelligibilitĂ©. HĂ©las, un autre dĂ©tail qui n’en est pas un nous fait tiquer : l’omniprĂ©sence des danseurs (la mise en scène est signĂ©e Bobbi Jene Smith et Or Schraiber, chorĂ©graphes) chiffonne. Pour quelques ensembles rĂ©ussis, elle brasse beaucoup d’air – parfois au sens gestuĂ© du terme – comme si elle se mĂ©fiait du pouvoir de sĂ©duction de la musique. Dès lors, elle donne l’impression de s’agiter pour retenir l’attention du spectateur, s’apparentant en consĂ©quence Ă du bruit visuel censĂ© retenir le spectateur grĂ¢ce Ă des contorsions dont la nĂ©cessitĂ© artistique n’est pas patente, euphĂ©misme. On eĂ»t prĂ©fĂ©rĂ© jouir sans larsen oculaire des astuces que dĂ©ploie le compositeur pour varier ses instruments choral
(remarquable quatuor fĂ©minin composĂ© d’Ilanah Lobel-Torres, d’Olivia Boen, d’Adriana Bignani Lesca et de Deepa Johnny,
impressionnant Nicolas Cavallier en basse puissante,
joli baryton de Davone Tines
au timbre assuré,
Ă la belle projection et
au hiératisme contrastant avec un texte inepte)
et orchestral. Car, en dĂ©pit d’une direction d’acteurs d’une pauvretĂ© saisissante, faisant plus que friser l’incompĂ©tence crasse, la musique se dĂ©fend très bien seule, merci pour elle. Mieux, elle inspire les artistes du chÅ“ur maison, qui semblent investis dans la production – on avise, au premier rang, la supplĂ©mentaire mais quasi rĂ©sidente Marie Saadi et l’iconique Luca Sannai qui assistent Ă ce qui, pour un spectateur lambda, ressemble Ă d’Ă©nigmatiques simulations d’Ă©chauffourĂ©es. Oui, il est difficile de s’enthousiasmer pour le remplissage qui meut les tables et amène le contretĂ©nor Ă traverser la scène de cour Ă jardin sur lesdites tables, avant de prendre cher au deuxième acte et de frĂ´ler le cul nu au troisième…
Notre « oĂ¹ est Charlie ? » Ă nous : Luca Sannai (au centre, Ă cĂ´tĂ© de l’homme en salopette) et Marie Saadi, devant lui, Ă l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Contrastant avec le naufrage scénique, les musiciens, dirigés par Ingo Metzmacher, restituent avec dextérité et intensité la musique astucieuse de Philip Glass.
Précision,
nuances,
netteté des attaques
Ă©moustillent. Avec une grande rĂ©serve toutefois : il est honteux que l’OpĂ©ra de Paris substitue Ă l’orgue un vulgaire synthĂ©. D’excellents instruments type Hauptwerk existent. Pour des institutions sans vĂ©ritable contrainte budgĂ©taire (en plus, le dĂ©cor n’a pas dĂ» coĂ»ter trop cher, cette fois-ci), sacrifier la qualitĂ© du son sur l’autel d’un bilan comptable est minable. D’autant que la partition a un rĂ©el potentiel ! Ainsi, dans le deuxième volet, on apprĂ©cie le travail sur le dialogue habile entre
musique,
silences,
itérations et
bruits provenant de la scène
(glissements des pieds des danseurs,
coups grandiloquents,
trépignement volontaire des choristes).
Entre « C’est ainsi que les saints atteignent la perfection » et « celui qui est dĂ©tachĂ© et qui persĂ©vère atteindra le plus haut accomplissement », la vacuitĂ© d’un livret rĂ©duit au collage de maximes gnangnan et, disons, rĂ©servĂ©es Ă une certaine catĂ©gorie de convaincus dont nous ne sommes, exaspère. Toutefois, nous nous laissons titiller par
l’utilisation des flĂ»tes pour relancer le groove ,
la vigueur des cordes au souffle long et Ă l’archet tonifiant,
le recours Ă un chÅ“ur total ou scindĂ©, et par
l’Ă©criture pour un petit ensemble de solistes.
La constance d’Ilanah Lobel-Torres, en dĂ©pit des exigences de sa partie Ă©baubit, tandis que Davone Tines sĂ©duit toujours par sa voix mais agace par sa façon de rythmer gestuellement son texte comme s’il chantait du gospel or something . L’Å“uvre n’en salue pas moins la complĂ©mentaritĂ© entre
ordre et chaos,
bouillonnement de l’espace rempli et Ă©rotisme du vide,
confrontation agressive et solidarité des mains qui se joignent,
utilité de la lumière qui advient et mystère du contre-jour rasant créé par John Torres,
saisissement de l’instant qui surgit ou ravissement de la durĂ©e qui hypnotise.
Anthony Roth Costanzo et Philip Glass Ă l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Philip Glass exploite
une large tessiture sonore, du suraigu Ă l’hyperbasse,
un vaste spectre d’intensitĂ©s, du silence au fortissimo , et
une riche palette de possibles, de la sollicitation de l’ensemble des artistes au solo tĂ©nu,
ce qu’amplifie l’exclusion du chÅ“ur pour l’ouverture de l’acte troisième. De quoi survivre artistiquement, en dĂ©pit d’une mise en scène dĂ©cevante de bout en bout (ha ! ce moment oĂ¹ chaque danseur est invitĂ© Ă faire son kĂ©kĂ© en prenant tour Ă tour son solo, quasi façon battle : on est dans quelle MJC, rappelez-moi ?) et d’un livret mĂªme pas consensuel ou engagĂ© – non :
flasque,
ennuyeux,
incompréhensible et
souvent malaisant dans son Ă©loge de la soumission Ă la situation ou au maĂ®tre, l’un n’allant pas sans l’autre – on croirait entendre parler l’Abruti Ă la pensĂ©e complexe et ses laquais.
D’oĂ¹ le paradoxe que doit endosser cette notule :
musique joliment troussĂ©e (mais mĂ©chamment entĂªtante : il existe un risque que vous chantiez la gamme fa# sol la si do# rĂ© mi faaaa#, faaaa# en sortant voire plusieurs jours après),
orchestre convaincant,
chœur emballant,
et cependant.
Du reste, il faut probablement considérer que ce « et cependant » fait partie du plaisir de la découverte. Après tout, pourquoi pas ?