
On connaît le son du silence, cette rengaine qui fit la fortune de deux astucieux musiciens (et de leur producteur remixeur) ainsi que le bonheur des mauvais guitaristes cherchant quelque fredonnerie fédératrice pour finir une soirée assurément trop longue. Mais le chaos, lui, est plus proche du cri du renard : nul ne le connaît.
Oui, le chaos est-il
- bruit ou musique,
- pré-genèse ou aboutissement,
- moment intermédiaire ou apocalypse orgasmique ?
Le quatuor Ă cordes Chaos, fondĂ© en 2019, s’attaque Ă la question au long d’un disque enregistrĂ© en juillet 2025 sous les micros de Volker Neumann. Susann Schäffer, Eszter KruchiĂ³, Sara Marzadori et Bas Jongen ont choisi d’explorer leur propre voie en mĂªlant
- arrangements plus que transcriptions (ainsi les nomment-ils),
- Å“uvres originales ou presque, elles-mĂªmes parfois bestofisĂ©es, et
- transitions semi-improvisĂ©es autour d’une base fournie par Samu Gryllus.
C’est peu de dire que ce projet disruptif intrigue – l’esthĂ©tique pop proposĂ©e par Clemens Schneider et endossĂ©e par le quatuor fait rĂ©sonner visuellement l’Ă©nergie que promet le titre fĂ©dĂ©rateur. En effet, depuis Mama BĂ©a Tekielski, l’on sait que, au commencement Ă©tait le chaos.
Ce nonobstant, ce postulat ne rĂ©sout point le mystère. Car qu’y avait-il avant le commencement ? Et comment commença le chaos ? Rapprochant le chaos du big bang, le quatuor s’approprie la « ReprĂ©sentation du chaos » qui ouvre La CrĂ©ation de Joseph Haydn. Entre
- agitation féroce,
- tenues presque détrempées et
- contrastes
- (attaques,
- intensités,
- sonorités du premier violon),
les interprètes assument l’audace d’un tel arrangement en le tirant du cĂ´tĂ©
- du mystère,
- du primal (les grognements du violoncelliste ajoutent une couche Ă cette option) et
- de l’Ă©mergence d’une organisation sonore plus policĂ©e.
Les sons paraissent plus souvent filĂ©s que dĂ©coupĂ©s, laissant imaginer un espace mental filandreux qui apprivoise peu Ă peu ses composantes. Les archets s’Ă©tirent ou claquent. La musique murmure ou aboie. Les tenants d’un Haydn poudrĂ© jusqu’Ă la racine de la perruque risquent de suffoquer dans leur chemise Ă jabot. Ceux que
- l’exploration donc la redĂ©couverte du rĂ©pertoire canonique par une face inattendue,
- la proposition d’une relecture personnelle – ici thĂ©matique – et
- l’audace de l’irrĂ©vĂ©rence rĂ©flĂ©chie
excitent jugeront que, ma foi, ça dĂ©marre sur les chapeaux de roue ! La première transition expose le souffle – exercice qui eĂ»t Ă©tĂ© vain nonobstant la tendance de certains enregistrements de quatuor Ă survaloriser les halètements des cordistes, parfois de façon gĂªnante. Ici, tout se passe comme si, après la CrĂ©ation, on Ă©tait arrivĂ© direct au dimanche oĂ¹ Dieu se reposa et vit que ce qu’il avait fait Ă©tait rien cool.
Le lien entre L’Art de la fugue, dont pointe le premier contrepoint, et le chaos paraĂ®t contre-intuitif donc stimulant. On aurait compris d’emblĂ©e si les olibrius avaient optĂ© pour le quatorzième Ă©pisode inachevĂ©, donc hyperorganisĂ© mais in-fini. L’hypothèse que l’on Ă©chafaude ici est celle d’un contrepoint, justement, au chaos. Rien de plus rigoureux que ce cycle, par opposition Ă l’idĂ©e
- de dispersion,
- d’alĂ©atoire et
- d’incontrĂ´lable
qui anime le charme putatif du chaos. La fugue Ă quatre voix est cette fois traitĂ©e avec une nettetĂ© qui souligne par contraste la volontĂ© d’incarnation entendue dans l’Ă©trange première piste. On note le souci des musiciens de sonner baroque
- (Ă©tirement des sons tenus façon diĂ©rèse avec la couleur de l’attaque distincte de celle de la finale,
- aigus volontiers ouverts,
- volontĂ© d’avancer droit)
mais aussi leur dĂ©sir d’organiser ce bordel – pardon : le chaos – qu’est le contrepoint rigoureux par des effets diffĂ©renciĂ©s de nuances collectives qui fonctionnent souvent très bien.
Doit-on le préciser ? La suite est à suivre.
Pour Ă©couter le disque gratuitement, c’est ici.
Pour lire notre première chronique Ă quatre temps sur le premier disque du quatuor, c’est çà .
Pour l’acquĂ©rir, c’est par exemple lĂ .

















































