
Secoué par les polémiques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) qu’il décide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquête de terrain. Il cherche à vérifier si, oui ou non, les Européens venant aux Amériques pour goûter le breuvage sont des gens fragiles fascinés par un gourou ou s’ils conservent leur capacité de réfléchir, autrement dit leur autonomie.
La réponse, évidemment, ne pourra être binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se révèle assez éclairant. Cet expérimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, préfère parler de pèlerin – aspire à tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une présence (…) dont il s’agira d’éprouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une démarche de catalogage personnel de diverses formes de médecines traditionnelles. Il se définit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thérapeute énergétique ». Or, le voici confronté au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisé début de cette traversée. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entité parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placé dans une position d’enquêteur ». Il connaît la vérité, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vérité susceptible d’être éprouvée par le corps ». Si la démarche est intellectuelle, elle passe par une « délégation de l’interprétation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autorité de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacité proprement apocalyptique de la plante. En réalité, l’oscillation est biaisée : pour accéder à la plante, je dois passer par le maître. Son diagnostic est donc déjà une manière de travailler la suggestibilité, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire à l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fût-ce avec étonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment où une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnée.
Il y a quelque chose d’étonnant dans le déplacement de la démarche intellectuelle de l’expérimentateur : le diagnostic délivré par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit être vérifié par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et délirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de pré-valider des « vérités extérieures » sous prétexte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroît la capacité d’adhésion d’un adepte à un processus qui, sans cela, risquerait de paraître léger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expérimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargés de « fonder la validité de la vérification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère à une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structuré par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me révèlent la vérité. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de là ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas doté d’un « bureau des constatations médicales » chargé de vérifier la réalité de guérisons miraculeuses ? Ce nonobstant, par-delà les similitudes (consommation d’une décoction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guérison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanée du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilité de l’expérience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dépend pas que de ma volonté) participe à la singularité de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une démarche de soin.
Cette reproductibilité n’est pas sans danger. Peu à peu, elle conduit souvent l’expérimentateur à « une adhésion grandissante à la lecture qui lui a été proposée ». Sans qu’il s’en rende compte, le dégustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vérifie l’hypothèse qui devient vérité, validant l’aura du maître et confortant le siroteur dans la justesse de sa démarche psychédélique. Un tel mécanisme est facilité par le recours à un idiolecte à la fois spécifique (« énergie », « démon », « infestation »…) et flou. La plasticité des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue à développer une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, à en croire David Dupuis, le principe d’adhésion flottante, ce « régime d’engagement réversible et d’ouverture interprétative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-à-dire de rejeter la binarité du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas à tous les coups. Certains participants à ces expériences se révoltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’auréolant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocité du cadre interprétatif et un dispositif perçu comme saturé et vertical ». C’est la preuve plutôt réconfortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En conséquence, l’anthropologue pose que, entre adhésion béate et rejet définitif, la plupart des expérimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant évoluer pour chacun des testeurs. De surcroît, au-delà de la capacité de l’officiant à
- emporter l’adhésion,
- arracher la conviction et
- conforter son client dans son aventure exotique,
la liberté de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guérir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon état avant/après. Hélas, cette objectivité est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guérison peut toujours être expliquée (adhésion limitée à la démarche, ancrage profond de l’infestation nécessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliqué de déduire d’un mal-être persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot même de « guérison » est compliqué à cerner. Guérir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’être guéri ? Autant de questions que nous examinerons dans une prochaine notule.
À suivre !







































