
Lundi de PĂ¢ques, cette annĂ©e, la Philharmonie a programmé Passio d’Arvo Pärt ; par chance, le photographe, conteur et musicien Jack Good, empĂªchĂ©, m’a dĂ©signĂ© comme spectateur remplaçant. Cette mise en musique de la Passion selon saint Jean, en latin s’il-vous-plaĂ®t, associe
- l’ensemble Voces8 (chantant le rĂ´le de l’ÉvangĂ©liste),
- deux solistes,
- quatre musiciens de l’Orchestre de Paris plus l’organiste Sarah Kim, et
- l’acadĂ©mie du chÅ“ur de l’Orchestre de Paris,
tout ce petit monde Ă©tant placĂ© sous la direction de Richard Wilberforce. Petite mise en espace pour l’annonce du titre, avec un positionnement spĂ©cial des acadĂ©miciens avant leur placement en arrière-scène. MĂªme en arrière-scène, dans une salle presque pleine, le son semble bien construit, mais, dès les premières mesures, la synchronisation entre les chÅ“urs et les musiciens paraĂ®t perfectible. HĂ©las, les dĂ©calages sporadiques (auxquels se joindront des dĂ©parts savonnĂ©s ou approximatifs des pupitres masculins des acadĂ©miciens) persisteront, nous paraĂ®t-il, au long de l’ouvrage. La faute, sans doute, Ă la gestique du chef,
- engagée,
- généreuse mais
- manquant de précision.
L’Å“uvre se prĂ©sente d’emblĂ©e comme oxymorique. D’un cĂ´tĂ©, l’on va dĂ©couvrir une narration quasi immuable ; de l’autre, le compositeur va multiplier les combinaisons :
- chœur solo ou avec un et plusieurs accompagnants,
- musiciens accompagnants ou brièvement à découvert, et
- chanteurs solistes aux rôles très différenciés.
Le premier des solistes est la basse Frederick Long dans le rôle de Jésus.
- Voix chaude aux graves assurés,
- tenues longues (caractéristique de Jésus dont la parole porte plus, dans cette pièce) et
- projection intense
caractĂ©risent sa prestation. Rapidement, l’harmonisation d’Arvo Pärt intrigue en aboutant
- des passages aux accents Renaissance,
- des moments résolument dissonants et
- des unissons efficaces.
Le rĂ©cit s’Ă©tire presque Ă la façon d’un long rĂ©citatif oĂ¹
- la mĂ©lodie s’efface devant
- les intervalles significatifs, attribués à tel personnage ou tel ensemble, et
- une propension Ă l’itĂ©ration mĂ©ditative.
La lente Ă©locution du Christ prolonge cette volontĂ© d’hypnose musicale oĂ¹ son et sonoritĂ© se fondent doucement dans un creuset dont la sĂ©rĂ©nitĂ© gĂ©nĂ©rale contraste avec les scènes d’horreur qui se prĂ©parent. PlombĂ© par une attente de vingt-cinq minutes, Thomas Elwin (Pilate) peine Ă pousser son premier air. En dĂ©pit d’un timbre de belle couleur, il apparaĂ®t en difficultĂ© avec
- les attaques,
- la justesse des tenues et
- la prĂ©cision d’aigus qui semblent parfois difficiles Ă atteindre.
Ses prestations suivantes ne seront pas beaucoup plus convaincantes. Celui qui n’a jamais eu de soir sans criera dĂ©finitivement haro sur le baudet. Celui qui se rĂ©jouit d’avoir parfois des soirs avec saluera le potentiel tout en confessant sa dĂ©ception.
La partition mix’n’matche les langages psalmodique et grĂ©gorien. Peut-Ăªtre le signe que cette musique est puissante : il est loisible de rester Ă la porte de l’Ă©motion ou de se laisser emporter par une Å“uvre qui semble se revendiquer
- moins immobile que hiératique,
- moins raide qu’aurĂ©olĂ©e de la fatalitĂ© du tragique,
- moins statique que pĂ©nĂ©trĂ©e par la rigueur de la mort dont on sait qu’elle viendra frapper Ă la fin.
Ă€ l’orgue Reger qui ressemble Ă un gĂ¢chis Ă©pouvantable d’argent public tant il sert peu au cours des saisons de la Philharmonie, Sarah Kim dĂ©joue les difficultĂ©s de sa partition, techniquement très abordable mais exigeant une concentration perpĂ©tuelle pour partir au bon moment et calquer son rythme sur celui de Frederick Long. Au fil des mesures, elle habille ses interventions de registrations pertinentes, par-delĂ les caricatures nĂ©cessaires des fonds jalousies fermĂ©es et du plein jeu qui claquera pour le « Amen » final. MalgrĂ© tout, le fortissimo du « CRUCIFIEZ-LE » fait du bien car, avouons-le, passĂ© l’intĂ©rĂªt suscitĂ© par la multiplicitĂ© des dispositifs qu’a fomentĂ©s le compositeur, un engourdissement gagne nos oreilles et notre esprit, façon Pierre piquant du nez alors que JĂ©sus vit ses dernières heures de libertĂ©. On essaye de s’accrocher aux contrastes des nuances mais pas que : se dĂ©fient
- unisson et polyphonie,
- intensité et épure,
- a capella et sections avec accompagnement,
- ensemble et soli, etc.
On n’en assiste pas moins avec soulagement Ă la mini-mise en espace des acadĂ©miciens investissant l’arrière-scène au moment du bref simili choral clamant : « Toi qui as offert ta Passion, aie pitiĂ© de nous ! »
Après le triomphe qui salue la performance, Voces8 interprète le tube choral d’Arvo Pärt, « The Deer’s Cry », lequel leur a valu plus d’1,5 million de vues sur YouTube et qui, ce soir, après que leur monsieur Loyal a insistĂ© sur le cĂ´tĂ© interactif de la pièce (« nous allons partager le silence, donc merci pour votre participation »), permet Ă un connard de faire entendre Ă quatre reprises son putain de cellulaire de merde. En quatre minutes, c’est peut-Ăªtre un record du monde ; mais faut dire qu’ici, c’est Paris.
Si, ça peut jouer : Paris n’est-il pas champion ?

































