Nicolas Horvath, lors de son précédent concert parisien, le 2 avril 2025 à la salle Gaveau (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.
Le concert de Nicolas Horvath autour des nocturnes de FrĂ©dĂ©ric Chopin s’Ă©tait habilement terminĂ© en apprivoisant le silence. Il se prolonge « pour l’anniversaire d’Alain » (ni Jehan, ni Albert, juste Alain) par un bouquet d’Ă©tudes de Philip Glass, terrain souventes fois sillonnĂ© de long, en large, en travers et plus si affinitĂ©s par l’interprète. Le premier chapitre installe une rĂ©gularitĂ© qu’il s’obstine Ă secouer en multipliant
débordements,
ruptures et
accents
tout en maintenant la continuitĂ© grĂ¢ce Ă la dynamique perpĂ©tuelle de la senestre (l’irrĂ©gularitĂ©, contrairement Ă la rĂ©gularitĂ©, est un contraste). La synthèse vient de la dextre,
tantĂ´t Ă droite,
tantĂ´t Ă gauche,
tantĂ´t Ă gauche et Ă droite.
Devant son Steinway du soir, Nicolas Horvath anime cette mĂ©canique Ă la complexitĂ© discrète jusqu’Ă la doter d’un souffle propre. Le deuxième chapitre, enchaĂ®nĂ©, amplifie le souffle pour restituer
la dynamique,
le rythme et
cette profusion sonore que le musicien parvient cependant à éclairer
sans oublier de se lĂ¢cher, un rien foufou. Le troisième chapitre qui s’aboute bien au prĂ©cĂ©dent conclut l’affaire par – bien sĂ»r – le tube qu’est la sixième Ă©tude prise Ă un tempo encore plus Ă©nergisant que vif.
Les notes rĂ©pĂ©tĂ©es façons balalaĂ¯ka,
l’explosivitĂ© des octaves,
la fougue des trilles,
la virulence des breaks ainsi que
la rugosité des dissonances fugaces et fulgurantes :
voilĂ un coquetèle revigorant Ă souhait pour affronter la nuit de la vraie vie. Et pourtant…
Pourtant, selon une tradition très katsarienne, Nicolas Horvath n’a pas jouĂ© son dernier bis . Ă€ la flamboyance de la sixième Ă©tude, il revient proposer un nouveau bouquet – un bouquet de gnossiennes d’Erik Satie, cette fois. Devant nous, le fan d’Alcest qui headbanguait sur la transcription de « Souvenirs d’un autre monde » se rĂ©vèle dĂ©cidĂ©ment Ă©clectique. En entendant le programme, il se frotte les pognes et encourage sa compagne Ă manifester son enthousiasme. Soucieux d’accompagner son public dans son voyage nocturne, Nicolas Horvath ouvre un premier chapitre dans le cocon duquel
habille la nuit qui nous attend,
déjoue la froideur des solitudes intérieures, et
dĂ©tricote la rigueur de l’opposition entre son et silence,
clivage thĂ©orique, moins binaire qu’il n’y paraĂ®t, le rĂ©cital l’a joliment rappelĂ©. Au deuxième chapitre,
l’Ă©trangetĂ© sporadique de l’harmonie rĂ©conforte,
la tranquillité des arpèges égrenés rassure, et
les appogiatures habilement distillĂ©es effacent la perspective d’une musique-tisane :
quand l’extinction des feux arrivent, la braise ne s’Ă©teint pas toujours aussi sec. Au troisième chapitre,
l’obscuritĂ© se dĂ©voile, comme si nos oreilles s’y habituaient pour nous aider Ă nous y orienter ;
le sommeil devient chemin et non station immobile ; et,
retrouvant ce rĂ©flexe animal que dĂ©crivait David Hume en dĂ©plorant qu’il encapsulĂ¢t tant la capacitĂ© de rĂ©flexion de l’homme dans la limitation de l’habitude, nous nous persuadons que la fin du jour masque mal, dĂ©sormais, la venue du prochain.
Il n’y a point de hasard si Nicolas Horvath dĂ©cide d’ajouter un codicille Ă ce testament musical, codicille monumental signĂ© Alexandre Scriabine qui s’appelle « Vers la flamme ». Le morceau est pĂ©rilleux, et pas que techniquement : le compositeur a pĂ©ri peu après y avoir mis une double barre finale, et Vladimir Horowitz est lui aussi dĂ©cĂ©dĂ© peu après l’avoir interprĂ©tĂ©. Le pianiste du soir prend donc ses prĂ©cautions. Il explique n’avoir « pas du tout prĂ©paré » cette pièce mais sentir la nĂ©cessitĂ© de la jouer en souvenance de ses annĂ©es de formation. En effet, avant de l’emporter avec lui un peu partout, « Vers la flamme » est la dernière Å“uvre qu’il a interprĂ©tĂ©e en concert ici en tant qu’Ă©tudiant Ă l’École normale de musique, donc quand il jouait Ă domicile.
Quelques grossiers personnages s’enfuient le plus bruyamment et lentement possible. Sur notre gauche, une connasse continue de faire clapoter son eau dans sa gourde de bobo en buvant Ă petites gorgĂ©es sonores, puis entreprend de racler le bouchon, façon trigger d’ASMR pour trouducula infatuĂ©e d’elle-mĂªme. Pas le temps d’aller lui foutre sa saloperie lĂ oĂ¹ l’idĂ©e nous vient de l’introduire, juste de s’irriter car ces impolitesses troublent l’essence mĂªme de la musique qui point. En effet, le 9/8 part du silence ou presque, pas des bruits de pas Ă©lĂ©phantesques ou de la manifestation sans-gĂªne d’une sous-Ă©colo ayant assez ratĂ© sa vie pour tĂ¢cher de gĂ¢cher celle des autres. Ici, le moteur scriabinien est
hésitation,
bégaiement minimal et
retenue d’un feu qui couve.
La musique quĂªte son devenir et froufroute comme un lamento ambigu.
Attente ou acceptation d’une lĂ©thargie trouble ?
Contemplation d’un vide intranquille ou mise en action du feu crĂ©ateur ?
Envasement dans la nuit ou prĂ©paration Ă se saisir des rais du soleil pour en faire ce que le philosophe Jean-Jacques Goldman appelait « un rĂªve plus loin » ?
Peu Ă peu,
la tessiture s’Ă©largit,
l’intensitĂ© augmente, et
les attaques commencent Ă pilonner le clavier.
C’est parti !
Des escarbilles pétaradent ;
le schprountz s’amplifie ;
le feu prend ; et
la magie opère.
Par-delĂ le vaste crescendo efficace mais convenu, Nicolas Horvath joue les pyromanes avertis. Il
étage les explosions,
organise le chaos et
embrase le rythme en sculptant les clusters de rĂ©sonance qui superposent jusqu’Ă huit notes tenues.
La première heure est arrivĂ©e. La lumière a incendiĂ© les nuits chopiniennes. Le public se lève et offre un triomphe mĂ©ritĂ© Ă l’homme dans la lumière. Encore une victoire de la musique sur le bruit du monde !
Prochaines dates parisiennes mais pas que à découvrir en bas de page ici .