Peter et Zoltan Katona, “Alhambra Inspirations” (Solo musica) – 2/3
Comme la première partie du disque des frères Katona, la deuxième comprend un duo de guitares puis un concerto écrit par Peter Katona. L’arrangement qui ouvre ce tiers-temps investit « Oriental », la deuxième des Douze danses espagnoles pour piano op. 37 d’Enrique Granados, ici transposée pour deux guitares. On y apprécie les nuances
- d’intensité,
- de couleur et
- de jeu (dont témoignent les harmoniques).
Le lento assai central est lui aussi baigné dans une lumière habilement modulée ; et la reprise du premier motif conforte l’évidence
- d’une technique,
- d’une habileté et
- d’une musicalité très séduisantes.
Ravaudant trois sonates de Domenico Scarlatti en un double concerto, Peter Katona se propose même de terminer le troisième mouvement en « un morceau de heavy metal » avec impros rock et solo de percu claqué par les guitares, diable ! L’allegro se présente comme une pièce beaucoup plus sage qu’étoffe paisiblement la Chapelle musicale de Tournai sous la direction de Philippe Gérard.
- Ornements vivifiants,
- dialogue avec l’orchestre ou la flûte, et
- breaks suspensifs
animent notamment le récit. Sans convaincre tout à fait de l’intérêt musical de la chose, le résultat n’en demeure pas moins entre
- mignon,
- joliment tourné et
- élégant.
L’aria déplie le mode mineur et sa mélancolie presque consubstantielle.
- Langueur,
- nostalgie et
- un brin de fatalisme
émanent de la partition, troussée avec un savoir-faire certain. L’intervention des cuivres y ajoute la dramatisation qui va bien avant que le retour au calme n’égrène à nouveau le thème à découvert.
« Scarlatti’s Metamorphosis » enquille avec un « attaca subito » où l’énergie des guitares s’amuse de ce tube de Scarlatti, la sonate K141, souvent métamorphosé, en effet (on pense par exemple à l’excellent arrangement pour sept toy pianos et contrebasse inventé par Pierre Bastaroli pour l’ensemble StaccaToys).
- Célérité,
- tonicité des attaques,
- suspensions,
- inclusion d’un tambourin
n’ont pas grand-chose de heavy metal mais s’écoutent avec intérêt et amusement, ce qui n’est pas la pire des façons d’écouter la musique savante qui prend plaisir à sortir de son sillon. Le passage central, virtuose et inattendu, est parfaitement bienvenu et accentue le sourire de l’auditeur. Une excellente manière de donner envie d’ouïr la dernière partie de ce disque, ce que nous raconterons dans une prochaine notule.
À suivre, donc !
Pour écouter le disque gracieusement et en intégrale, c’est par exemple ici.
Pour une histoire du cool
1.
Le concept
S’il est un mot et une idée que nul n’associerait spontanément à l’orgue, c’est bien le cool. Armé de son sax soprano, Pierre-Marie Bonafos a accepté de s’associer à moi pour démontrer que cette prévention est infondée. Ce récital – opportunément programmé en point d’orgue aux vacances… – veut donc raconter une histoire du cool, défini comme un état
- calme,
- détendu et
- doux.
Ennuyeux, en somme ? Au contraire ! Le cool est le comble
- de l’exotisme,
- du jubilatoire et
- du polymorphe
dans une vie où, bien souvent, tout est davantage
- stress,
- bousculade et
- précipitation
que calme, luxe et volupté. Le cool, c’est
- l’art de faire un pas de côté pour se poser dans la nuance de cool qui nous convient,
- la capacité à se laisser saisir par un bien-être inattendu quand nous y invite le cool,
- le moment magique où, lorsque vibre le cool, sans forcément planer sur des cimes mystiques, l’homme s’élève au-dessus du grouillement perpétuel qui anime ses congénères.
À contre-courant
- de l’agitation,
- du clinquant et
- de la hype autoproclamée (le pseudo cool),
Pierre-Marie et moi comptons bien ruer paisiblement contre
- la hâte,
- le brassage d’air compulsif et
- les cavalcades.
Selon les termes à la mode censés être cool, ils proposent une « expérience de concert » où chaque spectateur est invité moins à écouter qu’à vivre le cool. L’objectif ? Partager un instant suspendu où chacun serait libre de goûter
- le bercement hypnotique d’un hymne minimaliste,
- le déploiement progressif d’un thème émergent,
- la ruse bienfaisante qui transforme un bourdon – à la fois note tenue et mélancolie intérieure – en sourire rayonnant,
- la joie d’une mélodie simple surgissant du silence,
- la beauté de variations refaçonnant petit à petit un air connu en transe extatique,
- la capacité d’un motif à nous projeter instantanément dans un état de bien-être,
- la redécouverte du plaisir du son à travers des harmonies saisissantes…
En trois parties enchaînées et articulées autour du balancement entre
- musique écrite, improvisation et (presque) tout ce qui se peut glaner entre les deux pôles,
- golden hits revisités, redécouverte du patrimoine et créations,
- pièces conçues pour orgue et saxophone ou tranquillement investies par ces instruments,
Loin de nous contenter d’enfiler une panoplie lisse de musiques planantes (c’est pas trop notre tempérament !), Pierre-Marie et moi vous invitons à une séance surprenante… et résolument cool.
2.
Le programme environ
I. Neuf nuances de cool
1. « Bourdon en Ut » de Pierre-Marie Bonafos (1967) | 4’
2. Huit pièces pour trompette et orgue de Jean Langlais (1907-1991) | 26’
Cantabile | 3’30
Vivo | 1’30
Modéré | 2’30
Andante | 4’
Adagio | 2’30
[Sans indication de mouvement] | 5’
Allegro | 2’
Allegro vivace | 3’
II. Deux invitations au cool
3. « First song » de Charlie Haden (1937-2014) | 4’
4. « Simbolo di pace » de Robert M. Helmschrott (1938) | 12’
III. Cinq façons de laisser vibrer le cool
5. « Etc. » de Pierre-Marie Bonafos | 4’
6. Un florilège cool | 14’
Un arioso (BWV 156 et 1056) d’après Johann Sebastian Bach (1685-1750) | 3’
Une « Folia » (traditionnel du xve siècle) | 4’
Un quatrième prélude de Frédéric Chopin (1810-1849) | 3’
Un adagio d’Albinoni d’après Remo Giazotto (1910-1998) | 4′
Durées données à titre indicatif. Fin du concert vers 18 h 40.
Après avoir obtenu le diplôme supérieur de concertiste de l’École Normale de Musique de Paris, Pierre-Marie Bonafos s’est consacré à ses passions : la musique (il maîtrise tous les saxophones, les clarinettes et une flopée d’autres instruments), la composition et les arrangements (pendant le confinement, il a écrit et enregistré une version jazz exceptionnelle des Tableaux d’une exposition de Moussorgski) et l’enseignement (il a été professeur de saxophone, de jazz et d’improvisation au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Gennevilliers pendant 22 ans…). Amoureux du jazz, passionné de big band, celui qui a été le saxophoniste préféré de l’Orchestre philharmonique de Radio-France a aussi exploré avec sa compagne organiste les merveilles de la musique savante-mais-pas-toujours-si-sage – audaces qui ont eu l’honneur d’être invitées à plusieurs reprises à la tribune de l’église de la Madeleine.
Organiste-conférencier du musée national de la Renaissance d’Écouen pendant douze ans, Bertrand Ferrier est organiste de Saint-André de l’Europe (Paris 8) depuis plus de vingt ans et adjoint aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency (Val-d’Oise) depuis plus de dix ans. En tant que concertiste, il s’est notamment produit aux grandes orgues de Saint-Eustache et de Saint-Augustin, de la cathédrale de Gap, des collégiales d’Eu et de Pézenas, de l’abbaye de Royaumont et de l’église Sainte-Julienne de Namur. Voilà de nombreuses années, qu’il « coollabore » régulièrement avec Pierre-Marie Bonafos pour des projets de musique très classique, très jazz, très chanson, et parfois un peu des trois ; et c’est cool.
3.
Les infos concrètes
- Dimanche 3 novembre, 17 h 30 ;
- durée : 1 h 5′ environ ;
- chapelle du Val-de-Grâce | place Alphonse Laveran (Paris 5) | métro : Port Royal ;
- entrée libre, sortie aussi mais possibilité de déposer des billets de 200 € ou environ si l’on en dispose (et que l’on veut les déposer, évidemment).
Jean-Nicolas Diatkine, « Live à Gaveau » (Solo musica) – 1/3
Plus de vingt ans après son premier disque, Jean-Nicolas Diatkine ose publier un enregistrement en concert, gardant ainsi trace de deux concerts donnés dans une salle qu’il connaît et s’apprête à retrouver le 16 décembre à 20 h 30. Ce n’est pas rien et, pourtant, la proposition s’ouvre sur six « petites choses » parmi les vingt-cinq bagatelles griffonnées par Ludwig van Beethoven. Le recueil opus 126 place en tête un andante, ternaire en Sol, à jouer « con moto cantabile e compiacevole ». Le concertiste en rend la tension entre
- retenue et allant,
- liberté et mesure,
- foucades et itération.
Lui succède un allegro binaire en sol mineur, cette fois. Là encore, les ruptures de caractère exigent de l’interprète qu’il sache
- changer de toucher en un clin d’œil,
- caractériser chaque bribe par une intensité spécifique et, sur la durée,
- créer
- un liant,
- une unité,
- une résonance commune
qui rendent raison des contrastes si beethovéniens qui lui sont proposés. Le second andante, « cantabile e grazioso » et en Mi bémol, lui, est ternaire comme l’était le premier. L’interprète y est particulièrement attentif à la complémentarité entre
- une première partie verticale,
- une partie centrale rubato et
- une dernière partie « à l’italienne » (accompagnement à gauche, ligne mélodique à droite).
La mi-parcours franchie, se présente un presto canaille en si (mineur puis majeur puis re-mineur).
- Doigts décidés,
- vigueur des accents et des puissantes notes répétées, et
- clarté des unissons
drapent de musicalité une miniature à la fois
- déliée,
- narrative et
- joliment complétée par la quasi barcarolle majeure, entre charmeuse et mystérieuse.
Un quasi allegretto en Sol et six croches à la mesure offre à l’auditeur
- la joie du balancement doux,
- le plaisir de l’agogique délicat qui suspend la phrase pour l’éclairer et la laisser respirer, et
- la dramatisation bienvenue qu’apportent, çà et là, des crescendi et des piani subito de toute beauté.
La dernière bagatelle illustre la ligne de force du recueil – cette confrontation, dans chaque pièce, entre des pulsions ou, selon les petites choses, des inclinations contradictoires. Il s’agit d’un presto (en ouverture et conclusion) et d’un andante « amabile e con moto ». Donc un truc qui va super vite mais pas longtemps, et un truc qui va lentement mais un peu vite quand même. Jean-Nicolas Diatkine fait droit à ce miroitement sans céder à la caricature.
- Face à la fureur du prélude, l’andante évite le mignon pour privilégier le swing très vite doublement ternaire (trois temps avec chacun un triolet) ;
- face à l’évidence du développement, l’interprète cisèle les zones de mutation par des choix pensés et néanmoins sensibles
- de phrasés,
- de nuances et
- d’accentuations ;
- face à l’unicité du tempo, le pianiste travaille
- l’élargissement de la mesure,
- les mutations de couleurs, et
- la manière de poser le retour d’un thème déjà souventes fois entendu par
- un léger ritendo,
- une petite respiration ou, par exemple,
- un toucher différent.
Un premier épisode
- captivant,
- audacieux et
- joliment tourné.
À suivre !
Pour acheter le disque, c’est par exemple ici.
… et à l’heure de notre mort

Jann Halexander en la collégiale Saint-Martin de Montmorency (Val-d’Oise), le 27 septembre 2024. Photo : Bertrand Ferrier.
Alors qu’il pratiquait peu l’athlétisme, Yannick Daguerre pratiquait beaucoup l’éclectisme. Lors du concert saluant sa mémoire, le 27 septembre, en la collégiale Saint-Martin de Montmorency, impossible de passer sous silence, au sens propre, son travail de musicien populaire.
Pour l’illustrer, outre l’improvisation inspirée par un thème funk du maître, choix fut fait de se référer à un intrigant album africanisant que le très sérieux organiste et professeur avait claqué et dont des extraits sont disponibles sur YouTube. En écho à son « Requiem pour un éléphant », Jann Halexander accepta de glisser son propre « Souvenir d’Hadrien », inspiré de Marguerite Yourcenar, les deux titres évoquant le seuil fatidique que Yannick a franchi et qui nous attend. Dans une enceinte sacrée, ces méditations profanes résonnèrent avec force. La preuve en vidéo.
Peter et Zoltan Katona, « Alhambra Inspirations » (Solo musica) – 1/3
Pas vraiment destiné au public hexagonal puisque, en dépit de son ancrage belge, le disque physique propose un livret exclusivement anglophone, le projet exige un triple pari de l’auditeur pour accepter
- la réécriture de standards,
- l’adaptation de partitions sacrées à force d’être des golden hits de la musique savante,
- la création de chimères suscitée par les circonstances,
en l’espèce la présence d’un duo de guitaristes jumeaux. Pas question pour Peter Katona de s’en tenir à un arrangement, autrement dit à un bricolage. Il compte remodeler les pièces en fonction de son inspiration propre.
Ainsi, à la pièce originale d’Isaac Albéniz (qui n’a pas le droit à son accent officiel, sans doute trop épuisant à ajouter), extraite de la Suite espagnole op. 47, le réécriveur promet de substituer au piano deux guitares et d’y ajouter des passages pour valoriser « ses racines arabiques et flamencas » à travers
- un prélude (« Asturias » étant originellement lui-même un prélude à la pièce suivante),
- une guitare percussive façon flamenco,
- des mélodies additionnelles et
- des « special guitar effects ».
Le résultat ? Moins une interprétation, comme promis, qu’une réinterprétation qui
- puise dans différents idiomes modaux et stylistiques,
- insiste sur le groove donc la rythmique,
- recrée une sonorité spécifique qui n’hésite pas à osciller selon les motifs.
Même liberté auto-octroyée pour le « Double concerto Tárrega » (le compositeur étant souvent privé de son accent, sans doute trop épuisant à ajouter, décidément), composé pour deux guitares à partir de mélodies inspirées des œuvres de Francisco Tárrega puis orchestré par Peter Katona avec des idées assumées comme singulières – ainsi de « Gran Vals », utilisé par Nokia en tant que sonnerie et que le guitariste a utilisé « comme si la sonnerie de Nokia avait inspiré Tárrega », enough said. La réalité, c’est que ça fonctionne.
En effet, le premier mouvement – Gran Vals, donc – s’ouvre par la sonnerie, avec une cédille, avant de se lancer sur une valse entraînante où les guitares n’ont pas toujours le rôle principal, d’où le principe de concertation présidant à la pièce. Certes, l’enregistrement de Frédéric Briant, trop soucieux de lisibilité, manque souvent de naturel dans l’équilibre entre les forces en présence, mais la promesse de divertissement plaisant est assurément tenue : c’est sans doute un brin andrérieusque, cela reste amusant à souhait.
Le deuxième mouvement, « Alhambra inspiration », si important pour le disque, s’amuse autour du tube de Francisco T., en le rapprochant avec la progression d’une « caravane de chevaux dans un désert arabe ».
- Harmoniques,
- interventions arabisantes du hautbois,
- exotisme du tambourin et
- soyeux du combo bois – cordes
habillent ce qui s’apparente à une bluette mignonne tentée par le boléro. Le troisième mouvement, « Capricho arabe », revendique de mieux valoriser le passé mauresque de l’Andalousie que ne le fit Francisco Tárrega.
- Dramatisation topique,
- sautillements retenus,
- alternance orchestre – solistes aux grands ongles
organisent une partition peu surprenante mais agréablement troussée et pimpée par une cadence en duo enlevée avec la maestria pyrotechnique qui sied à ce genre d’exercice. Au terme de cette première partie, le duo a mis en évidence
- un savoir-faire certain,
- une dextérité incontestable, même si on la préfèrerait sans doute plus à découvert (cela viendra), et
- une volonté de charmer l’oreille qui n’est pas le plus grand défaut des musiciens savants.
À suivre !
Pour écouter le disque gracieusement et en intégrale, c’est par exemple ici.
Festival Érard, Salle Érard, 13 octobre 2024

Vinciane Béranger et Françoise de Maubus le 13 octobre 2024 à la salle Érard (Paris 2). Photo : Bertrand Ferrier.
Le dernier des cinq concerts proposés sur trois jours par le festival Érard s’intitule, sans doute avec ironie, « Chefs-d’œuvre ultimes ». Il s’ouvre sur la sonate pour basson et piano op. 168 de Camille Saint-Saëns. L’allegretto moderato suinte, sous les doigts de Mirai Sumino et le souffle de Victor Dutot, d’un mélange
- de douceur,
- d’évidence, et
- d’apparente simplicité.
Une relecture téléologique pourrait imaginer que, à la fin de sa vie, le compositeur épure les effets pour revenir à l’essentiel : elle serait stupide, mais peut-être pas que. L’allegro scherzando montre un basson pétillant et une accompagnatrice à sa résonance, entre
- légèreté,
- agilité et
- rebond des questions-réponses.
Le molto adagio conclusif allie
- tranquillité,
- allant posé et
- souci du dialogue
avant qu’un finale tonique n’emballe l’affaire et ne suscite l’enthousiasme admiratif du public – plus pour la performance et la rareté que pour une partition certes maîtrisée mais, à nos esgourdes, pas vraiment chef-d’œuvresque. De Claude Debussy, l’équipe a choisi la sonate pour flûte, alto et harpe, sans doute l’une des seules pour une telle formation (c’est aussi pour cela que l’on vient jouir du festival !). Hormis le fait que le festival s’appelle Érard et la salle qui l’accueille itou, on ne comprend guère pourquoi Françoise de Maubus utilise pour le premier mouvement une harpe Érard (concurrent du fabricant qui sponsorisait Claude de France) puis une harpe moderne. Ô mystères de la musique savante !
La pastorale liminaire ressemble plutôt à un thrène qui contamine peu à peu chaque instrument. Les musiciens ne font pas moins leur miel
- des passations de relais,
- des superpositions et
- des moments de relative exacerbation.
Malgré la présence, dans notre champ de vision, d’un paltoquet plus couramment résumé à l’acronyme FDP qui s’est décalé pour se placer dans l’allée centrale sans susciter de réaction de l’organisation (si, FDP pour un mec qui bouge son siège pour « mieux voir » et qui, ensuite, regarde plutôt sur le côté, c’est plutôt une bonne dénomination), on se laisse émouvoir par l’alliage sonore fomenté par le compositeur et ménagé par les artistes.
- La mélancolie de l’alto,
- la polymorphie de la flûte et
- l’ambiguïté insaisissable de la harpe
font merveille. Petit à petit,
- unissons,
- réminiscences partagées et
- decrescendi habiles
éteignent la lumière dans le grave troublant de la harpe… qui change pour un instrument « moderne » en vue des deux mouvements suivants. L’interlude en forme de menuet surprend l’auditeur à cause du changement instrumental qui fracasse tout espoir d’unité. Néanmoins, les musiciens rendent avec finesse l’aspect improvisé de l’interlude tour à tour
- mystérieux,
- pétillant,
- joyeux,
- méditatif et
- enlevé.
Le finale « moderato ma risoluto » vibre bien
- d’une pulsion vers l’avant,
- de l’oscillation entre cohésion et emportement individuel, et du
- plaisir jaillissant de la confrontation éphémère et de la fructueuse fragmentation – et hop, un chiasme.

Saskia Lethiec et Jérôme Granjon le 13 octobre 2024 à la salle Érard (Paris 2). Photo : Bertrand Ferrier.
Suivent les deux pièces pour violon et piano de Lili Boulanger, enfin non réduite à son rôle de femme compositrice, juste compositrice, ce qui la valorise bien plus que si elle était considérée comme un quota bien-pensant. Dans le nocturne, on goûte
- le balancement rythmique,
- la délicatesse harmonique et
- la construction de l’écriture (soli, échanges, circulation des motifs).
Contrairement à ce que laisse supputer son nom, le cortège lui oppose
- sautillement,
- vivacité et
- souplesse réjouissante des voltes.
Après avoir offert, avec une douce tendresse, un médius préalablement humecté à la connasse qui, devant nous, nous demande d’applaudir moins fort (« mais va donc écouter un CD, moule à gaufres moisi »), vient enfin cette œuvre magique qui nous attire et nous attriste à la fois : attire car magique, attriste car nous savons que nous ne pourrons l’écouter en entier – il nous faudra embaucher trop tôt pour ouïr l’intégrale. En présentant brièvement le second quintette pour piano et cordes op. 115, Jérôme Granjon a raison de prévenir que la pièce tranche avec d’autres œuvres – magnifiques – du zozo. Ici, il n’y a guère
- de mignon,
- de charmant,
- de délicieux.
La dernière pièce du programme du festival édition 2024
- grince,
- proteste,
- rue.
L’allegro moderato témoigne de la volonté des interprètes – Jérôme Granjon au piano, Saskia Lethiec et Takashi Hamano au violon, Vinciane Béranger à l’alto et David Louwerse au violoncelle – de
- gérer le gonflement des voiles,
- se laisser surprendre par la houle, et
- laisser le piano arbitrer les conflits entre membres d’équipage.
Le mouvement offre
- moins de mélodie que de mutations,
- moins de ligne cohérente que de fuligineuses hachures,
- moins de jolies harmonies que de tensions assumées.
Devant le flux de notes, les interprètes privilégient
- l’instinct,
- la vigueur et
- le surgissement
à la saine clarté d’un premier Fauré, dont ils assument ici l’extinction, conformément au titre du concert. Le scherzo assume la célérité annoncée par l’allegro vivo. Le piano Érard joué par Jérôme Granjon, pyrotechnique, est en feu. Le violon de Saskia Lethiec menace de propager l’incendie. L’ensemble se mâtine de tenues et de percussions en pizzicato. La tentation lyrique des cordes frottées, par-delà l’urgence virtuose, est joliment maîtrisée. En sourd
- plus de jubilation que de tension,
- plus de tonicité que de précipitation,
- plus de vigueur que de démonstration :
l’ensemble, qui clôt notre expérience Érard 2024, est férocement impressionnant. Hélas, nous ne pourrons ouïr les deux derniers mouvements et la transcription du « Jardin féérique » de Maurice Ravel qui concluait l’affaire. Oui, la vie est parfois regret, mais cela n’est point contradictoire d’être bravo itou.
Eh bien, dansons, maintenant !
Peu de temps avant sa mort brutale, Yannick Daguerre mettait en ligne les premiers titres de son nouveau projet intitulé Made in France, fomenté avec son complice Serge Haouzi. Comme, en dépit de l’émotion, il n’était pas question de lui rendre hommage à travers un concert lugubre et lénifiant, j’ai proposé au collectif d’artistes réunis pour le projet « Échos et murmures » de m’inspirer de « Hold-up”, l’un des derniers titres créés par Yannick, pour glisser une danse funky improvisée au milieu du concert. Et ç’a donné ceci…
Federico Colli et alii jouent Rachmaninov, Chostakovitch et Schumann, Cité de la musique, 12 octobre 2024

Vaguement Federico Colli, Clément Verschave et Emmanuel Acurero. Photo impressionniste avec les moyens du bord : Bertrand Ferrier.
D’abord, c’est une histoire de retrouvailles fugaces. Un concert où sévissait l’ami violoncelliste Emmanuel Acurero. Un échange après les derniers accords et une info sur un concert se tenant quelques jours plus tard dans l’amphithéâtre de la Cité de la musique, écrin idéal pour la musique de chambre (surtout avec un orgue design en fond de scène, voilà qui est délicieusement croquignolesque).
Le titre du concert, un rien concon comme beaucoup de titres de concert, est « Trio élégiaque ». Il fait allusion à la première œuvre programmée, le Premier trio élégiaque en sol mineur de Sergueï Rachmaninov, une œuvre magnifique griffonnée en quatre jours quand le gars n’avait même pas la majorité légale. Bien que d’un seul tenant, la partition s’articule en quatre mouvements :
- lento lugubre,
- tempo rubato – risoluto,
- tempo primo,
- allegro – alla marcia.
Avec
- Federico Colli au piano,
- Clément Verschave au violon et
- Emmanuel Acurero au violoncelle,
le début énigmatique présente l’accompagnement des violoneux au service d’un piano concentré dans les aigus. L’ambiance feutrée ménage une belle réserve de nuances et contrastes. En attendant le BOUM, on se laisse séduire par
- les échanges sépia, entre piano et mezzo forte,
- les crescendi savamment partagés,
- les respirations communes et
- les changements de caractère où chacun niche, avec la discrétion chambriste ad hoc, sa pétulante virtuosité.
Les interprètes font montre
- de ductilité dans les passages de relais,
- de caractérisation pour singulariser les humeurs des différents motifs, et
- de symbiose lorsqu’ils s’emportent ou s’apaisent ensemble.
La partition met en valeur cette communion d’esprit et de geste tant, ainsi jouée, elle paraît
- vibrante,
- fluide et, par jaillissement,
- étincelante.
On se laisse porter par les transitions, habiles et multiples. En effet, le jeune compositeur sait jouer
- du collage (attaca subito),
- de la succession (avec coupure du son),
- du tuilage (avec intermède préalable) et
- du fondu-enchaîné (superposition puis disparition du motif précédent).
En guidant l’auditeur avec savoir-faire sans sombrer dans un didactisme pédant, les trois musiciens créent l’émotion. Dans la marche funèbre finale, il faut encore saluer
- les unissons,
- les nuances piano et
- les respirations.
À cette réussite succède l’exécution du Deuxième trio pour violon, violoncelle et piano en mi mineur écrit par Dmitri Chostakovitch en 1944. C’est Emmanuel Acurero qui lance l’andante – moderato dans le suraigu. Le violon lui répond dans le médium. Le grave est dévolu au piano. Une atmosphère
- lourde,
- riche,
- mystérieuse,
sourd de cet incipit et saisit instantanément. Le compositeur y applique quelques-uns de ses éléments de langage préférés.
- Notes répétées,
- lyrisme des cordes frottées et
- vigueur sobre des cordes martelées
permettent aux musiciens de faire entendre la polymorphie de leur sonorité propre et de celle du trio. Si l’on se laisse aller à l’imaginaire, l’on ajoutera qu’ils semblent incarner
- les pulsions de vie battant en chaque auditeur, mêlées à
- une absence tragique d’illusions, elle-même liée à
- une conscience aiguë de la fragmentation intérieure de nos âmes.
Ha, l’imagination ! L’allegro con brio la secoue avec
- la vivacité,
- l’énergie et
- les frictions
qui l’embrasent d’emblée. Convainquent
- la précision de Federico Colli,
- la sécheresse de Clément Verschave,
- la souplesse d’archet d’Emmanuel Acurero et, plus encore,
- la capacité de ces trois-là à fondre la spécificité de leurs partitions dans un creuset qui captive.
Le largo fonctionne autour d’un motif matriciel constitué d’accords solennels plaqués au piano. En émerge manière de résonance qui paraît inspirer le violon. Une mélopée s’épanouit alors jusqu’à contaminer le violoncelle. Le dialogue entre violon et violoncelle, bordé par la rythmique sombre et sobre du piano, tisse une atmosphère poignante que l’harmonie bien chostakovitchienne densifie avec art. Enchaîné, l’allegretto final ne tarde pas à envoyer du pâté :
- rythmicité du piano,
- explosivité des pizzicati du violon et
- gravité du violoncelle
s’unissent et s’excitent mutuellement. Pourtant, en un tournemain,
- l’énervement général peut se transformer en un grondement sourd,
- la progression bien sentie basculer vers un développement inattendu puis se mordre la queue, et
- la cyclicité qui semblait s’imposer dérailler voire se superposer à d’autres motifs et concaténer magistralement le maelstrom.
Tout se passe comme si Dmitri Chostakovitch donc ses interprètes prenaient plaisir à ce bouillonnement
- intense,
- brillant,
- contrasté,
- virtuose et
- nimbé de cette pointe d’inquiétude dont le compositeur se départit rarement.
L’extinction finale, qui confirme cette amertume consubstantielle au créateur, est parfaitement troussée par les trois musiciens de l’Orchestre national d’Île de France qui, après un entracte, sont rejoints par deux autres collègues – l’altiste Guillaume Leroy et Laurent-Benoît Ostyn, le violoniste toujours souriant – afin de donner l’imposant Quintette pour piano et cordes en Mi bémol de Robert Schumann (la position de ce quintette a posteriori est musicalement difficile à justifier, si ce n’est parce que c’est le plus long et le plus demandeur en musiciens, ce qui n’est, avouons-le, pas super convaincant).

Vaguement Federico Colli, Clément Verschave, Laurent-Benoît Ostyn, Guillaume Leroy et Emmanuel Acurero. Photo impressionniste avec les moyens du bord : Bertrand Ferrier.
Dans l’allegro brillante liminaire, les cinq collègues de scène rendent avec justesse l’oscillation entre l’allant heureux et la suspension qui conduit à plus de gravité. En évitant d’opposer les deux aspects de l’œuvre par des contrastes flashy, les musiciens propulsent l’auditeur dans le mood multipolaire de Robert Schumann, et hop, dont l’ambiguïté reste, au-delà de la maîtrise technique, l’un des atouts majeurs. Porté par un pianiste
- d’une aisance technique,
- d’une science musicale et
- d’un souci de ses partenaires
remarquables, le ring aka quatuor à seize cordes peut et réussit à
- nuancer,
- caractériser,
- former bloc,
- se répondre donc se défier, et
- se diviser.
Cela est
- juste musicalement,
- bon dramatiquement et, comme on dit en musicologie (enfin, je crois),
- vachement bien façonné.
Le deuxième mouvement, « in modo d’una marcia, un poco largamente », offre un moment plus posé, se plaisant à mâchonner le même thème haché dans des nuances piano. Puis un thème lyrique tente d’émerger. À nouveau, sa lyre mélodique sonne comme une brisure que nul ne peut suturer, comme en témoigne le retour du motif liminaire. Avec un naturel ou un talent confondant, ou les deux, les musiciens rendent cette tension entre l’aspiration à l’élégiaque et l’inaccessibilité de cet épanchement triste. Le brusque changement de cap de la partition explicite l’impossibilité qui suintait – oui, dans une chronique de Bertrand Ferrier en personne lui-même, l’impossibilité peut suinter au détour d’un compte-rendu, c’est comme ça. Les tentatives de l’alto pour trouver une échappatoire sont vaines, forcément et férocement, ainsi que lui rétorque le piano. Un retour au calme semble s’imposer, un temps seulement car la vie a besoin de sursauts pour se distinguer de la mort, tatata.
Le scherzo molto vivace envoie un sursaut d’énergie ascendante secouer les interprètes. Le public qui blinde l’amphithéâtre prend de plein fouet
- la puissance des montées collectives,
- l’efficacité des contretemps pianistiques,
- le charme des changements thymiques, et
- la clarté de la construction donc du fil narratif.
Éberlué, il se laisse transpercer par
- le brio des passages prompts,
- la netteté des breaks et
- l’habileté des variations de nuances.
Le finale, allegro ma non troppo, associe
- jubilation des accents-tremplins,
- persistance de l’impulsion ascendante, et
- plaisir des sursauts ménagés par le développement gourmand de l’itération
- (motifs,
- contrastes,
- cahots).
Cela nourrit la joie de l’auditeur, dans les méandres du fugato comme dans les multiples développements échevelés. Cest
- fort,
- revigorant,
- concentré et, le terme paraîtra curieux, so what,
- ça sonne sincère, vrai, entier.
Le résultat ? Dans les conditions idéales de l’amphithéâtre de la Cité de la musique,
- une vitrine remarquable pour les musiciens de la phalange francilienne,
- un podium magnifique pour leur complice Federico Colli, capable de porter un récital redoutablement exigeant… et
- un médius humecté tendu bien haut aux ceusses qui savent que la musique savante en général et la musique de chambre en particulier, ça n’attire plus personne.
Bravo, les zozos !
Jann Halexander, “Ornithorynque” (Purple Shadow) – 2/2

Jann Halexander lors du concert de lancement d' »Ornithorynque », le 13 septembre 2024 (Paris 13). Photo : Rozenn Douerin.
L’art de la chanson qui s’adresse à ceux qui ne logent pas leur cerveau que dans leurs chaussettes consiste à croquer en quelques minutes
- une situation,
- une émotion,
- une silhouette,
et parfois les trois d’un seul coup d’un seul. L’art de la chanson cabaret, genre spécifique que revendique d’exercer Jann Halexander, épice ce projet d’une touche
- de grotesque,
- de saugrenu,
- de baroque,
dont le grincement peut prêter à sourire ou non. Telle est la veine que creuse l’artiste dans « L’amie de ma mère », à la mi-temps de son nouveau disque Ornithorynque. On y découvre le portrait – promis par le titre – d’une peau de vache un rien excentrique que l’interprète corse avec de curieuses claudications (« ma mèr’ se fait bell’ pour le baleuh »), comme pour faire écho à la bizarrerie sympathique de celle qu’il évoque. Ainsi, en épousant les formes de ce personnage haut en couleurs, la langue sage s’enrichit d’un spectre idiomatique plus large (jaillissent çà « con », là « pute »). Point de faux-fuyants : « L’amie de ma mère » n’est bien sûr qu’un miroir où le chanteur
- se mire,
- se découvre,
- se perd,
- se retrouve,
- s’amuse de lui-même et
- s’inquiète
de « tous ces mal baisés » de tout sexe qui passent leur temps à « emmerder » les autres par haine, habitude ou désœuvrement. En contrepoint à cette évocation drôle-amère, l’ACI propose de revenir à « Différence » en lisant le texte de la chanson ouïe plus tôt. C’est inattendu et cela résonnera avec un instrumental proposé plus loin : au lieu de n’avoir que la musique, on n’a, cette fois, que le texte, débité avec gravité, ce qui souligne que l’utopie d’un monde plus tolérant structure en profondeur l’imaginaire sous-jacent d’Ornithorynque. Après la chanson sans musique, le chanteur glisse une musique sans paroles. « Un homme à la mer » s’apparente à une paraphrase cathartique, et hop, inspirée par le thème du « Poisson dans mon assiette » remixé plus tôt.
La chanson-titre du disque permet à Sébastyén Defiolle de s’amuser avec des sons et bruitages évoquant immédiatement les aborigènes d’Australie. Si Romain Dider chantait la tolérance en affirmant : « Je suis canard », Jann Halexander s’identifie davantage à l’ornithorynque, animal fascinant et presque aussi saugrenu que l’homme. Il lui attribue des qualités de cabaret – il « parle la langue de colvert » tout en maniant les armes à feu afin de se prémunir du braconnage – et déploie ainsi le portrait d’une autre « amie de sa mère », c’est-à-dire quelqu’un qui dissone et doit, en conséquence, affronter les amateurs de musique platement tonale traquant
- la septième majeure,
- la modulation interdite et
- les quintes parallèles,
blasphèmes savants s’il en est. Telle est la patte de Jann Halexander, associant consubstantiellement
- le cocasse et le désenchanté,
- le farfelu et la consternation,
- le rire et l’ire.
Par la médiation
- des animaux (çà le poisson, là l’ornithorynque),
- des autres (çà miss Amelia, là l’amie maternelle) et
- des déclarations d’espérance (çà l’enfant qui naît, là le pays qui s’appelle Différence),
le chanteur semble apprivoiser sa conscience affligée du monde et l’impossibilité de la dire telle quelle dans sa musique – il faut un peu de sucre pour rendre le plat digeste. C’est cette question du dire
- (comment ?
- à qui ?
- pourquoi ?)
qui traverse « Jeune fille », à la fois sur le fond (texte nu, sans musique) que sur la forme (fond grésillant, comme si l’affaire avait été enregistrée à la va-vite sur un mauvais dictaphone pour profiter de l’inspiration soufflée « par Jacques Brel un matin du mois de mai »). Rebondissant sur l’absence de musique, Jann Halexander propose alors un instrumental qui permet aux fredonneurs de chanter « Les gens qu’on aime » sur la gratte de Charlotte Grenat. Il y a, à l’évidence, un double désir antinomique dans ce disque : d’une part, un désir de cohérence, d’unité, de lisibilité autour de préoccupations fortes telle que l’intolérance ambiante aux différences ; d’autre part, un désir de dépasser la forme de la chanson, fût-elle chanson cabaret. Témoigne de ce second aspect la variété des propositions regroupées dans Ornithorynque, qui inclut
- des chansons avec paroles et musiques (de Jann Halexander, de son amie Charlotte Grenat ou du répertoire, on y vient),
- des textes lus (après avoir été chantés ou non), et
- des musiques sans paroles (faisant écho à un thème déjà ouï ou permettant de fredonner intégralement une chanson placée plus tôt dans le disque).
Voilà assurément le point fort d’Ornithorynque. Au-delà du plaisir que nous procurent mélodies et textes engagés en faveur d’un monde polymorphe (ce que traduit musicalement l’album), que nous partagions ou non l’ensemble des espérances de l’artiste, c’est bien cette cohérence multifacettes qui convainc. Kaléidoscopique mais vertébré, Ornithorynque revient de Différence et nous y invite – oui, je sais mais, quand j’ai écrit cette phrase, elle me paraissait crystal clear. L’insertion de la vintage « Granvillaise », qui permet à Jann de m’inclure au ploum-ploum ce qui fait certes plaisir au ploum-ploumiste mais contribue aussi, à sa mesure, à ouvrir le champ des possibles de la chanson, est un ultime témoignage de ce talent halexandérien pour
- l’inattendu,
- le multiple et
- le néanmoins cohérent.
Pour écouter voire acheter le disque, c’est ici.
Alex Jellici et Matías Lanz jouent Giovanni Benedetto Platti (Solo musica) – 2/2
Trois disques : c’est ce qu’il faudra, si tout se passe bien, pour épuiser les sonates pour violoncelle et basse continue ainsi que les sonates pour clavecin du signor Giovanni Benedetto Platti, passé sur Terre aux environs de 1700 jusqu’en 1763. Nous avons commencé d’explorer le premier disque, le seul actuellement disponible, et n’avons pas l’intention d’en rester au seuil de la onzième sonate en si mineur pour violoncelle et basse continue.
Selon le schéma intangible lent-vif-lent-vif, voici donc un andante solennel où
- l’enrichissement des reprises,
- la prise de son trrrrès proche du violoncelle, fût-elle dommageable à l’équilibre du duo, et
- l’inventivité du continuiste
contribuent à l’intérêt de l’écoute.
L’allegro ternaire zouke ainsi qu’il se doit. Tout cela est d’un topisme assumé, à la fois
- charmant,
- engagé dans la recréation qu’en proposent les interprètes et
- très ancré dans une posture compositionnelle un rien satisfaite – un peu comme la posture adoptée par les artistes en quatrième – qui, hormis la performance technique et as far as we’re concerned, peine à ébaubir.
Le largo esquisse une mélodie sur les hauteurs du violoncelle que les accidents harmoniques secouent çà et là. Au clavecin d’assurer le balancement entre
- binaire et swing,
- majeur et mineur,
- pérennité et mouvement
- (changement de couleurs,
- rythme pointé,
- quasi liberté des trilles).
Le presto à deux temps travaille moins la célérité que l’allant
- (variété des attaques,
- contretemps,
- complémentarité du dialogue,
- fusées dynamisantes inventées par les interprètes pour compléter une partition qui guide mais n’écrit pas tout).
La deuxième sonate en Ut pour clavecin se greffe sur cette proposition, moins liée au Si bémol précédent qu’au do mineur à venir. L’adagio ternaire donne l’occasion à Matías Lanz d’y déployer son art
- de l’ornementation,
- de l’effet d’attente, et
- de l’augmentation qui tâche de transformer la reprise en redécouverte du propos.
L’allegro, ternaire itou, et même parfois doublement ternaire grâce aux triolets transformant le 3/4 en 1/4 + 6/8.
- La fantaisie du claveciniste,
- sa dextérité et
- son souci d’interpréter plutôt que d’ânonner (la partition n’y incite point)
sauve l’attention de l’auditeur. L’aria est un moment où le charme combiné
- de la délicatesse,
- de l’enrichissement et
- du cisèlement
opère. L’allegro binaire se révèle joyeux, énergique et roboratif à souhait.
- La variété des registres, plaisamment valorisée par la qualité de l’instrument,
- la virtuosité tranquille et
- l’aisance enthousiaste de l’interprète
convainquent enfin.
La dixième sonate en ut pour violoncelle et basse continue conclut ce premier volet. Son largo liminaire travaille
- le temps long,
- l’expression d’une forme de nonchalance, et
- l’irrésolution des tensions harmoniques.
L’allegro creuse plus
- la dynamique que la vitesse,
- l’énergie que la promptitude, et
- la tonicité que l’inventivité.
L’adagio ternaire se présente comme un moment
- paisible,
- posé,
- presque libéré de la bousculade jusqu’à ce que trois étranges coups de semonce viennent le rappeler à la réalité.
Le presto conclusif, ternaire itou, envoie
- du flux,
- de la vibration et
- de l’impulsif.
Sans toujours convaincre du caractère indispensable d’une intégrale, ce premier disque parvient néanmoins à intriguer l’auditeur grâce à
- un agencement judicieux,
- un projet ambitieux et
- des interprètes à la hauteur de leur horizon foufou.
À suivre, donc !
Pour streamer le disque, c’est, par ex., ici.