
L’ennui, quand un spectacle commence avec un bon quart d’heure de retard, c’est pas le retard, c’est les gens. En l’espèce un troupeau de vieux croutons de la pire espèce. Ă€ leur tĂªte, une sardine moisie qui essaye de conserver la place qu’elle s’est choisie quand celui Ă qui elle a Ă©tĂ© attribuĂ©e arrive (– Vous pouvez pas vous mettre ailleurs ? / – Non). Autour d’elle, un arĂ©opage d’imbĂ©ciles pontifiants nous offrant un florilège d’Ă¢neries saupoudrĂ©es de bruits de bouche, du type :
- « Je suis allĂ© au musĂ©e Chagall de Nice, il y a de très grandes toiles mais c’est pas le niveau des gens qui peignaient avec des petits points, je sais plus comment ça s’appelle »,
- « les petits rats du cours de danse, c’est magnifique, pas comme ce qu’on voit Ă Bastille oĂ¹ je n’irais pour rien au monde »,
- « mon mĂ©decin m’a prescrit du G Boost cĂ©rĂ©bral parce que j’ai encore toute ma tĂªte mais plus tout Ă fait »,
- « je ne sais pas si le compositeur va dire un mot, comme dirait Jean-François CopĂ©, d’ailleurs je regrette qu’on ne le voie plus beaucoup dans le poste mais bon, il a eu son heure de gloire, un peu comme le gĂ©nĂ©ral »,
- « je t’assure que si, Gisèle, tu vas avoir 83 ans dans deux jours, simplement tu ne t’en souviens pas, mais c’est normal, Ă ton Ă¢ge »,
- « je sais pas si ça va Ăªtre si bien que ça car c’est quand mĂªme beaucoup moins complet qu’Anne Roumanoff », etc.
Alors que le compositeur a rejoint le public et que les lumières s’Ă©teignent, je file chercher une autre place pour ne pas Ă©charper les dondons qui mĂ¢chent leur pastilles très fort tout en partageant des commentaires Ă voix haute pouvant dĂ©river cĂ´tĂ© mĂ¢le dĂ©cati vers : « C’est bien qu’il y ait des petites filles sur scène, surtout que certaines ne sont plus si petites, j’aime bien. » Enfin, Yann Stoffel, remplaçant au pied levĂ© de Louis Dechambre, entre en scène et se met au piano. On va pouvoir passer Ă table.
L’histoire
Le livret de Nicolas Slawny narre la vie des Gernais-Davone (Delphine Cadet et Nicolas Bercet), industriels dans l’agroalimentaire, dont la vie est partagĂ©e entre deux passions : refourguer de la merde Ă becqueter aux clients et, pour leur part, manger très sainement, trop peut-Ăªtre. Problème : leur fille VĂ©gana (Isabelle Savigny) est tombĂ©e amoureuse de M. Viandard (Charles Mesrine), ci-devant kĂ©babier de son Ă©tat.
EffarĂ©s, les parents dĂ©cident de couler la boutique du commerçant pour en dĂ©goĂ»ter leur fille mais, patatras, ils apprennent que, en rĂ©alitĂ©, VĂ©gana n’est pas leur fille… alors que M. Viandard est leur fils. Tout finit par un festin de malbouffe aux plaisirs de laquelle chacun cède jusqu’Ă la faim.

Le spectacle
ComposĂ© par Orlando Bass et créé en 2024, cet opĂ©ra bouffon associe quatre solistes, un comĂ©dien (la sage-femme par qui la rĂ©vĂ©lation arrive est jouĂ©e par le livrettiste, tant il est vrai qu’un opĂ©ra mis en scène sans interversion de genre ne serait pas vraiment un opĂ©ra) et un orchestre sous forme de piano. D’emblĂ©e, on est saisi par une musique qui optimise l’usage de l’instrument, tour Ă tour
- explosif,
- percussif et
- agile.
Le redoutable pianiste qu’est Orlando Bass a confiĂ© une partition puissante et virtuosissime Ă Yann Stoffel, qui ne tarde pas Ă montrer qu’il sait aussi bien
- raconter une histoire
- qu’envelopper le chant,
- le commenter et
- provoquer l’Ă©volution du scĂ©nario par
- un accent,
- une nuance ou
- un silence joliment troussé.
L’opĂ©ra est divisĂ© en scènes habilement complĂ©mentaires :
- passages instrumentaux,
- moments choraux (ici interprétés par la chorale du conservatoire dirigée par Thomas Bonn) et
- alternances de soli et d’ensembles de solistes emperruquĂ©s (Nicolas Bercet perdra rapidement son postiche).
Première scène chantĂ©e, le chÅ“ur des obèses glorifie le kĂ©bab Ă toutes les sauces en oscillant entre chant et voix parlĂ©e, prĂ©parant le triomphe des empereurs de la malbouffe, incarnĂ©s par la soprano Delphine Cadet et le baryton Nicolas Bercet. Cyniques et intellectuellement limitĂ©s, leurs personnages, pour qui « tout baigne dans l’huile » tant ils s’Ă©clatent dans « le caque quarante », semblent les inspirer et porter leur chant. On goĂ»te
- la clarté des timbres,
- la qualité de la projection,
- le plaisir de l’expressivitĂ© grand-guignolesque très incarnĂ©e, et, fort apprĂ©ciable,
- le souci de pro-non-cer car, ce soir, pas de sous-titres pour expliciter les airs.
Elle est mĂ©chante Ă souhait, lui est passionnĂ© par le pognon comme il se doit. Le compositeur les gĂ¢te en leur ciselant des tirades
- tantĂ´t lyriques,
- tantôt parlées,
- tantôt fondées sur des notes répétées pour scander les collagènes, protides, glucides et lipides qui font fructifier le « gros capital ».

Derrière une Ă©criture riche mais accessible, Orlando Bass paraĂ®t interroger le matĂ©riau mĂªme qu’il malaxe, transformant le chant lyrique en une multitude de possibles qui renforcent la narration et donnent de la musicalitĂ© au propos, par-delĂ la pantalonnade drolatique.
- La multiplicité rythmique,
- l’association entre simplicitĂ© et complexitĂ©, et
- les trouvailles harmoniques qui brouillent la frontière entre évidence presque pop et dissonances stimulantes
sĂ©duisent, captent l’Ă©coute et conservent l’attention entière des spectateurs de bout en bout. Le compositeur est habile. Il sait user des sortilèges de l’Ă©criture contemporaine et des parodies tĂ©moignant d’un savoir-faire Ă©poustouflant (grand airs vĂ©ristes, musical Ă l’amĂ©ricaine, comĂ©die musicale bien franchouillarde). Toutefois, ce qui sĂ©duit dans son travail est qu’il Ă©vite toute tentation rhapsodique. Il ne colle pas un genre après l’autre. Ă€ chaque instant, sa patte est reconnaissable, et l’imitation qui fait sourire (tels l’air de la rencontre chantĂ© par Isabelle Savigny, excellente vocalement malgrĂ© son personnage de niaiseuse, l’air du plan pour Delphine Cadet, rayonnante, l’air du foie offert Ă Charles Mesrine, convainquant) est toujours Ă©picĂ©e par un orlandobassisme
- (modulation inattendue,
- harmonisation spécifique,
- mutation thymique…).
Ainsi l’opĂ©ra associe-t-il, en sus de quelques instrumentaux,
- des passages narratifs,
- des airs qui « font lyrique »,
- des comptines Ă la gloire de la malbouffe,
- des chÅ“urs fièrement habitĂ©s par les jeunes chanteurs,
- des quasi chansons et
- des segments proches du lied,
le tout tuilĂ© par un piano savamment polymorphe. Dans un monde binaire oĂ¹, au choix, on ingurgite de la merde ou l’on file dans sa chambre après avoir ingurgitĂ© son quinoa au gingembre en ne sortant point de chez soi sans son nutritionniste, le choc du « coup de foudre dans un food truck, ce truc de fou », secoue
- le récit,
- la décence et
- la musique,
convoquant mĂªme une voix de supermarchĂ© pour louer les promotions de Carchan ou d’Aufour. On apprĂ©cie la rĂ©alisation tant musicale que scĂ©nique qui se joue d’un budget sans doute très serrĂ© (costumes remplacĂ©s par des cartons…) sans renoncer Ă la volontĂ© dramatique et Ă l’exigence opĂ©ratique sans lesquelles le spectacle serait sympathique au lieu d’Ăªtre, comme ce soir-lĂ , saisissant. C’est drĂ´le comme convenu, oui, mais c’est aussi assez astucieux pour oublier les leçons de moraline que l’on pouvait craindre en lisant le pitch ; et c’est surtout portĂ© par le combo gagnant alliant
- partition pétaradante,
- solistes épatants et
- pianiste exceptionnel.

Résultat ?
- On jubile pendant la scène de la tentation,
- on se goberge d’un « merde » Ă©clatant,
- on savoure l’intermezzo de la gourmandise,
- on applaudit le chœur des additifs,
- on est envolé par le quatuor de la malbouffe, bref,
- on avale les soixante-dix minutes de l’Å“uvre avec joie en oubliant presque la virtuositĂ© des artistes et l’excellence de l’agencement des diffĂ©rents dispositifs au long de l’opĂ©ra.
Un moment
- délicieux,
- piquant et
- roboratif,
dont on regrette juste les derniers clusters que Yann Stoffel claque avec les mains alors que, stipule la partition, il eût pu les fracasser « éventuellement avec les fesses ». Diable, la délicatesse perdra-t-elle la musique savante ?



























