Nicolas Horvath, Salle Cortot (Paris 17), le 27 mars 2026,. Photo : Rozenn Douerin.
Pour les amateurs de clichĂ©s, remontĂ©s par son insolent brushing toujours impeccable alors qu’il frisotte les 49 ans, c’est dingue, Nicolas Horvath est un maudit MonĂ©gasque qui s’est diversifiĂ© dans la musique classique. Pour les connaisseurs, c’est un fils d’ouvriers qui a rĂ©ussi Ă pĂ©ter les plafonds de verre et d’acier pour parvenir Ă la conviction que la musique, savante mais pas que, c’Ă©tait sa vie.
Avec sa franchise Ă©bouriffante, son savoir toujours stimulant et sa capacitĂ© Ă parler musique qu’il nous cause
- de la vraie vie,
- de la musicologie critique ou
- de son plaisir gourmand de rĂ©inventer son pianisme (non, j’ai jamais su ce que ça voulait vraiment dire mais ça fait super technique et j’entends ici ce terme comme « une manière d’adapter l’art d’interprĂ©ter Ă la spĂ©cificitĂ© du compositeur »),
Nicolas Horvath rend chaque moment d’un entretien aussi imprĂ©visible que palpitant. Bonne nouvelle : ceci n’est que le dĂ©but d’une saga annonçant son tout prochain concert Ă la Philharmonie de Paris !
3.
Du Bigdil à Philip Glass, un itinéraire
Les deux premiers Ă©pisodes de notre entretien ont portĂ© sur ton intĂ©grale Bach. Ă€ prĂ©sent, nous allons Ă©voquer les programmes de tes concerts. MĂªme si l’entretien paraĂ®tra pour partie après le 14 juin, date du premier Ă©pisode de ton diptyque parisien, il n’est pas inutile d’en parler car la conception de ces rĂ©citals Ă©claire, traduit et stimule ta personnalitĂ© musicale. Ce focus parisien est pratique mais un rien fake car, en rĂ©alitĂ©, depuis quelques mois, tu sillonnes l’Europe avec des programmes on ne peut plus variĂ©s :
- Chopin,
- Satie,
- Glass,
- animes,
- jeux vidéo et
- metal…
Commençons par Chopin, dont tu proposes d’explorer certains recoins secrets, dans une valse stimulante entre : je joue le « grand rĂ©pertoire » des compositeurs stars parce que j’aime ça et c’est ce que veulent les programmateurs ; mais, mĂªme dans ce catalogue très connu, je peux vous rĂ©vĂ©ler des aspects nouveaux – comme tu l’avais fait pour Debussy…
J’ai presque toujours voulu jouer ce « Chopin inconnu ». J’ai découvert ça quand j’étais étudiant à Aspen et que je prenais conscience de mon appétence absolue pour le piano. Ça remonte à mes seize ans, ce qui est très tardif pour un wanna be pianiste !
Ton histoire familiale explique pour partie ce retard à l’allumage – précisons que, à seize ans, nombre de musiciens bien nés ou formatés pour la carrière sont déjà bardés de prix de conservatoires tous plus prestigieux les uns que les autres.
Tu es fou ! Elle ne l’explique pas « pour partie », elle l’explique tout court. Ma biographie entretient une ambiguĂ¯tĂ©. Le fait que je sois nĂ© Ă Monaco charrie des fantasmes et des stĂ©rĂ©otypes dingues qui ne correspondent pas du tout Ă mon vĂ©cu ! Je viens d’une famille ouvrière oĂ¹ l’on regarde Le Bigdil et le foot Ă la tĂ©lĂ©, pas le dernier concert de Martha Argerich sur Arte. Quand j’ai eu une bourse pour aller Ă Aspen, j’ai eu un choc intĂ©rieur. J’ai voulu non pas jouer du piano mais que le piano soit ma vie ; et il se trouve que, Ă cette Ă©poque, j’ai lu Les Grands Virtuoses du piano de Wilhelm von Lenz, traduit et prĂ©sentĂ© par Jean-Jacques Eigeldinger (Flammarion, « Harmoniques », 1998). Or, dès les premières pages, on y dĂ©couvre un fac-simile du fameux nocturne opus 9 n°2 de Chopin, un tube que tous les mĂ©lomanes ont entendu sinon Ă©coutĂ© mille fois, et que tous les apprentis pianistes ont dĂ» glisser sous leurs doigts.
Qu’a de si singulier ce fac-simile ?
Sur la reproduction, je dĂ©couvre des variantes par rapport Ă la partition que je joue. Quand j’en parle Ă mon prof de l’époque, il ignore tout de l’histoire et, comment dire ? ne trouve pas la question super intĂ©ressante car seule la tradition compte Ă ses yeux. MĂªme dĂ©sintĂ©rĂªt de la part d’autres interlocuteurs, comme Brigitte Engerer ou GĂ©rard FrĂ©my. En revanche, intĂ©rĂªt de la part d’une de mes profs qui avait Ă©tĂ© l’élève de Jan Ekier, le grand Ă©diteur de Chopin en Pologne. Elle m’a confirmĂ© dans mon intuition devenue conviction : il existe un Chopin diffĂ©rent de celui que les habitudes ont figĂ©.
« La guerre en Ukraine a percuté mon projet Scriabine »
 Ta posture frise toutefois le crime de lèse-majesté. Chercher des variantes chopniques (?), c’est risquer de remettre en cause plusieurs siècles de tradition éditoriale donc interprétative…
Disons que j’ai très vite perçu une réticence.
Serais-tu devenu le roi de l’euphémisme ?
Bon, d’accord, Ă l’École Normale de Musique oĂ¹ j’étudiais, mes professeurs n’avaient aucune appĂ©tence pour la question. Bruno Leonardo Gelber s’en fichait comme de colin-tampon. Germaine Devèze, son assistante, m’avait assĂ©nĂ© que, si tout le monde jouait la version officielle, c’est que c’était la seule Ă Ăªtre valable. J’avais trouvĂ© cette position un rien dĂ©cevante, mais un tel dogmatisme avait eu une consĂ©quence positive : renforcer ma curiositĂ© pour ce qui, Ă l’origine, n’était qu’une hypothèse ! En farfouillant, je me suis aperçu que des gens comme Jean-Jacques Eigeldinger ont Ă©crit des livres oĂ¹ ils exposaient des partitions alternatives extrĂªmement intĂ©ressantes.
Ton but n’était pas de dire : « Les partitions officielles sont nulles », mais : « D’autres versions de la mĂªme musique valent le coup d’oreille »…
Tu as raison de le prĂ©ciser. Je n’ai jamais eu l’intention de contester l’intĂ©rĂªt des versions gravĂ©es dans le marbre. Je voulais simplement explorer des pistes alternatives que Chopin avait pu laisser, par exemple en griffonnant sur les partitions de ses Ă©lèves.
Étais-tu le premier à défricher ces terres inconnues ?
Non. Évidemment que non. Des musicologues avaient ouvert la voie. J’ai entendu Raoul Koczalski, Ă©lève de Charles Mikuli, qui avait enregistrĂ© une version des nocturnes diffĂ©rente de la partition officielle. Son Chopin est radicalement diffĂ©rent du Chopin moyen que l’on a coutume d’entendre. Il m’a ouvert des voies, et pas que pour Chopin ! Il m’a permis de comprendre le bel canto au piano, et il m’a aidĂ© Ă apprĂ©hender ces drĂ´les de partitions qui prenaient la poussière Ă force d’attendre que quelqu’un leur donne une chance ! En revanche, aucun de mes maĂ®tres ou des maĂ®tres avec qui j’ai pu discuter ne m’ont encouragĂ© dans cette voie, c’est rien de le dire. Pas Philippe Entremont, pas Gabriel Tacchino, autant de grands noms que l’idĂ©e d’interroger le rĂ©pertoire hĂ©rissait viscĂ©ralement !
Pas de quoi te décourager, cependant.G
Aucun risque, j’avais trop envie d’enregistrer Chopin pour abandonner ainsi.
Que représente Chopin, dans ton Panthéon personnel ?
C’est l’un de mes compositeurs prĂ©fĂ©rĂ©s. Il Ă©tait mĂªme prĂ©vu que mon premier disque fĂ»t un disque Chopin et non Liszt. J’avais imaginĂ© de faire se cĂ´toyer Chopin, Satie et Scriabine…
… car Scriabine est un autre de tes compositeurs fĂ©tiches. Tu as hĂ¢te de pouvoir le capter, lui aussi.
Ô combien ! On m’a reproposé de lui consacrer un disque, il y a deux ans, alors que je travaillais sur l’intégrale des chorals de Bach. J’ai refusé à cause de la guerre en Ukraine, qui a tout percuté.
Quel rapport ?
J’ai Ă©normĂ©ment d’amis ukrainiens. J’ai donnĂ© des concerts de fou furieux Ă Maidan, en 2014, au moment des massacres. Aujourd’hui, jouer de la musique russe est devenu compliquĂ©. Pour Ăªtre honnĂªte, je sais que j’aurais un mal fou Ă donner des concerts avec la musique de Scriabine mĂªme si, par le passĂ©, ça m’est arrivĂ©. Rarement, mais ça m’est arrivĂ©.
« Défricher de nouveaux répertoires musicaux est une passion »
 Le problème vient de ce que tu crains le boycott des programmateurs imbéciles, estimant que claquer un concert Scriabine équivaudrait à soutenir Vladimir Poutine.
Ce n’est pas une crainte, c’est une certitude.
À ce point ?
Tu sais, les propositions de concert obĂ©issent Ă des lois assez prĂ©visibles et Ă des codes qu’il est difficile de bousculer. Je l’ai Ă©prouvĂ© personnellement. Quand on m’a proposĂ© le projet Scriabine, j’étais atterrĂ© par le sort rĂ©servĂ© Ă mes cinq monographies sur sept disques, consacrĂ©es Ă des compositrices peu connues, hormis peut-Ăªtre Geneviève Tailleferre, et encore ! J’ai mis environ trois ans Ă les rĂ©aliser, et elles ne m’ont rapportĂ© aucun concert. Alors, oui, c’est très chouette d’avoir, Ă ma mesure, aidĂ© la musicologie Ă avancer et d’avoir Ă©largi le rĂ©pertoire en rendant disponibles des partitions rarissimes voire jusque-lĂ inaccessibles ; mais, en termes de retombĂ©es, le rĂ©sultat a Ă©tĂ© une catastrophe alors que j’avais passĂ© de très longs mois de nĂ©gociation, de prĂ©paration, de rĂ©pĂ©tition et de captation.
Pourtant, de l’extĂ©rieur, on a l’impression que la mode des compositrices est un phĂ©nomène de masse – avec ce cĂ´tĂ© assez dĂ©rangeant de programmer une Å“uvre non parce qu’elle est pimpante voire inconnue mais parce que le compositeur qui l’a Ă©crite est une compositrice…
Mon projet est arrivĂ© avant cette vague mĂ©diatique en faveur des compositrices – que, pour ma part, je trouve formidable. Mais, justement, cela me rendait confiant. J’étais sĂ»r de pouvoir susciter la curiositĂ© voire l’engagement, et de donner sans problème des florilèges de mes intĂ©grales Montgeroult, Brion de Jouy et Tailleferre. Le rĂ©pertoire est rare et passionnant, et l’idĂ©e de visibiliser le travail des compositrices tout en rĂ©vĂ©lant des Å“uvres peu jouĂ©es – oui, peu jouĂ©es, c’est rien de le dire –, ça me paraissait hyper stimulant. Ă€ un moment, j’ai mĂªme essayĂ© de proposer des concerts sur le thème des compositrices sous la RĂ©volution. Ça me permettait de mĂ©langer les compositrices et d’intĂ©grer des crĂ©atrices que je devais enregistrer… mais ça n’a suscitĂ© aucune envie chez les programmateurs.
As-tu été surpris, bien que tu connaisses la banalité de la plupart des set-lists des récitals de piano ?
Oui.
Comment l’analyses-tu ?
C’est sans doute une histoire de timing. J’en ai tiré les conséquences en refusant trois autres projets discographiques, malgré l’insistance de Naxos. J’adore défricher de nouveaux territoires musicaux mais, si je ne vends pas de concerts, je ne peux pas consacrer autant d’énergie à des captations.
« Les gens adorent Erik Satie, et ils ont bien raison ! »
 Si je comprends bien, ton Ă©quation Ă©conomique fait qu’enregistrer un disque ne suffit pas, il faut aussi que cet enregistrement soit un relais pour des concerts. En effet, tout le temps passĂ© Ă travailler un rĂ©pertoire original est autant de temps que tu ne passes pas pour prĂ©parer des programmes qui, eux, pourraient Ăªtre davantage dĂ©sirĂ©s par les programmateurs…
C’est tout à fait ça.
En ce sens, tes monographies de compositrices marquent un tournant dans tes choix artistiques.
Pas forcĂ©ment dans mes choix, plutĂ´t dans mon approche pragmatique du mĂ©tier. Je n’avais jamais rencontrĂ© ce problème auparavant. Ma pĂ©riode Liszt avait Ă©tĂ© accompagnĂ©e par une tournĂ©e. Avant mĂªme mon disque Christus, j’étais sollicitĂ© pour donner des rĂ©citals, notamment après mon prix Franz Liszt au concours de Yokohama. J’étais identifiĂ© dans ce crĂ©neau. Je travaillais avec des gens comme Leslie Howard et Philippe Entremont, qui sont des rĂ©fĂ©rences sur la question. Quand j’ai enregistrĂ© l’intĂ©grale Philip Glass, j’ai connu un engouement pareil, les concerts ont Ă©tĂ© incroyables. MĂªme topo pour Erik Satie, que les gens adorent – et ils ont raison !
Et ton Debussy ?
Ha, malheureusement, le projet est sorti pile pendant le Covid. Autant dire qu’il est mort Ă la naissance. Normalement, je devais enregistrer une intĂ©grale de Debussy. J’espère que ça se fera un jour… Mais, Ă l’époque, tout s’est arrĂªtĂ© d’un seul coup d’un seul.
Et là -dessus arrivent, après quelques détours, les monographies de compositrices…
Oui. Avec zéro concert à la clef. Économiquement, ç’a été une catastrophe.
Comment y as-tu survécu ? C’est ce que nous découvrirons dans un prochain épisode (tadaaaaam)…
Ă€ suivre !
D’ici lĂ , pour retrouver nos 64Â posts sur Nicolas Horvath, c’est ici.