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Le blog de Bertrand Ferrier, page 14

« OpĂ©ra mal-bouffe », ThĂ©Ă¢tre des 2 rives (Charenton), 20 mai 2026

Le frigogidaire de la tentation au thĂ©Ă¢tre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

L’ennui, quand un spectacle commence avec un bon quart d’heure de retard, c’est pas le retard, c’est les gens. En l’espèce un troupeau de vieux croutons de la pire espèce. Ă€ leur tĂªte, une sardine moisie qui essaye de conserver la place qu’elle s’est choisie quand celui Ă  qui elle a Ă©tĂ© attribuĂ©e arrive (– Vous pouvez pas vous mettre ailleurs ? / – Non). Autour d’elle, un arĂ©opage d’imbĂ©ciles pontifiants nous offrant un florilège d’Ă¢neries saupoudrĂ©es de bruits de bouche, du type :

  • « Je suis allĂ© au musĂ©e Chagall de Nice, il y a de très grandes toiles mais c’est pas le niveau des gens qui peignaient avec des petits points, je sais plus comment ça s’appelle »,
  • « les petits rats du cours de danse, c’est magnifique, pas comme ce qu’on voit Ă  Bastille oĂ¹ je n’irais pour rien au monde »,
  • « mon mĂ©decin m’a prescrit du G Boost cĂ©rĂ©bral parce que j’ai encore toute ma tĂªte mais plus tout Ă  fait »,
  • « je ne sais pas si le compositeur va dire un mot, comme dirait Jean-François CopĂ©, d’ailleurs je regrette qu’on ne le voie plus beaucoup dans le poste mais bon, il a eu son heure de gloire, un peu comme le gĂ©nĂ©ral »,
  • « je t’assure que si, Gisèle, tu vas avoir 83 ans dans deux jours, simplement tu ne t’en souviens pas, mais c’est normal, Ă  ton Ă¢ge »,
  • « je sais pas si ça va Ăªtre si bien que ça car c’est quand mĂªme beaucoup moins complet qu’Anne Roumanoff », etc.

Alors que le compositeur a rejoint le public et que les lumières s’Ă©teignent, je file chercher une autre place pour ne pas Ă©charper les dondons qui mĂ¢chent leur pastilles très fort tout en partageant des commentaires Ă  voix haute pouvant dĂ©river cĂ´tĂ© mĂ¢le dĂ©cati vers : « C’est bien qu’il y ait des petites filles sur scène, surtout que certaines ne sont plus si petites, j’aime bien. » Enfin, Yann Stoffel, remplaçant au pied levĂ© de Louis Dechambre, entre en scène et se met au piano. On va pouvoir passer Ă  table.

L’histoire

Le livret de Nicolas Slawny narre la vie des Gernais-Davone (Delphine Cadet et Nicolas Bercet), industriels dans l’agroalimentaire, dont la vie est partagĂ©e entre deux passions : refourguer de la merde Ă  becqueter aux clients et, pour leur part, manger très sainement, trop peut-Ăªtre. Problème : leur fille VĂ©gana (Isabelle Savigny) est tombĂ©e amoureuse de M. Viandard (Charles Mesrine), ci-devant kĂ©babier de son Ă©tat.
EffarĂ©s, les parents dĂ©cident de couler la boutique du commerçant pour en dĂ©goĂ»ter leur fille mais, patatras, ils apprennent que, en rĂ©alitĂ©, VĂ©gana n’est pas leur fille… alors que M. Viandard est leur fils. Tout finit par un festin de malbouffe aux plaisirs de laquelle chacun cède jusqu’Ă  la faim.

 

Orlando Bass au thĂ©Ă¢tre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

Le spectacle

ComposĂ© par Orlando Bass et créé en 2024, cet opĂ©ra bouffon associe quatre solistes, un comĂ©dien (la sage-femme par qui la rĂ©vĂ©lation arrive est jouĂ©e par le livrettiste, tant il est vrai qu’un opĂ©ra mis en scène sans interversion de genre ne serait pas vraiment un opĂ©ra) et un orchestre sous forme de piano. D’emblĂ©e, on est saisi par une musique qui optimise l’usage de l’instrument, tour Ă  tour

  • explosif,
  • percussif et
  • agile.

Le redoutable pianiste qu’est Orlando Bass a confiĂ© une partition puissante et virtuosissime Ă  Yann Stoffel, qui ne tarde pas Ă  montrer qu’il sait aussi bien

  • raconter une histoire
  • qu’envelopper le chant,
  • le commenter et
  • provoquer l’Ă©volution du scĂ©nario par
    • un accent,
    • une nuance ou
    • un silence joliment troussĂ©.

L’opĂ©ra est divisĂ© en scènes habilement complĂ©mentaires :

  • passages instrumentaux,
  • moments choraux (ici interprĂ©tĂ©s par la chorale du conservatoire dirigĂ©e par Thomas Bonn) et
  • alternances de soli et d’ensembles de solistes emperruquĂ©s (Nicolas Bercet perdra rapidement son postiche).

Première scène chantĂ©e, le chÅ“ur des obèses glorifie le kĂ©bab Ă  toutes les sauces en oscillant entre chant et voix parlĂ©e, prĂ©parant le triomphe des empereurs de la malbouffe, incarnĂ©s par la soprano Delphine Cadet et le baryton Nicolas Bercet. Cyniques et intellectuellement limitĂ©s, leurs personnages, pour qui « tout baigne dans l’huile » tant ils s’Ă©clatent dans « le caque quarante », semblent les inspirer et porter leur chant. On goĂ»te

  • la clartĂ© des timbres,
  • la qualitĂ© de la projection,
  • le plaisir de l’expressivitĂ© grand-guignolesque très incarnĂ©e, et, fort apprĂ©ciable,
  • le souci de pro-non-cer car, ce soir, pas de sous-titres pour expliciter les airs.

Elle est mĂ©chante Ă  souhait, lui est passionnĂ© par le pognon comme il se doit. Le compositeur les gĂ¢te en leur ciselant des tirades

  • tantĂ´t lyriques,
  • tantĂ´t parlĂ©es,
  • tantĂ´t fondĂ©es sur des notes rĂ©pĂ©tĂ©es pour scander les collagènes, protides, glucides et lipides qui font fructifier le « gros capital ».

 

Delphine Cadet (Mme Davone) au thĂ©Ă¢tre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

 

Derrière une Ă©criture riche mais accessible, Orlando Bass paraĂ®t interroger le matĂ©riau mĂªme qu’il malaxe, transformant le chant lyrique en une multitude de possibles qui renforcent la narration et donnent de la musicalitĂ© au propos, par-delĂ  la pantalonnade drolatique.

  • La multiplicitĂ© rythmique,
  • l’association entre simplicitĂ© et complexitĂ©, et
  • les trouvailles harmoniques qui brouillent la frontière entre Ă©vidence presque pop et dissonances stimulantes

sĂ©duisent, captent l’Ă©coute et conservent l’attention entière des spectateurs de bout en bout. Le compositeur est habile. Il sait user des sortilèges de l’Ă©criture contemporaine et des parodies tĂ©moignant d’un savoir-faire Ă©poustouflant (grand airs vĂ©ristes, musical Ă  l’amĂ©ricaine, comĂ©die musicale bien franchouillarde). Toutefois, ce qui sĂ©duit dans son travail est qu’il Ă©vite toute tentation rhapsodique. Il ne colle pas un genre après l’autre. Ă€ chaque instant, sa patte est reconnaissable, et l’imitation qui fait sourire (tels l’air de la rencontre chantĂ© par Isabelle Savigny, excellente vocalement malgrĂ© son personnage de niaiseuse, l’air du plan pour Delphine Cadet, rayonnante, l’air du foie offert Ă  Charles Mesrine, convainquant) est toujours Ă©picĂ©e par un orlandobassisme

  • (modulation inattendue,
  • harmonisation spĂ©cifique,
  • mutation thymique…).

Ainsi l’opĂ©ra associe-t-il, en sus de quelques instrumentaux,

  • des passages narratifs,
  • des airs qui « font lyrique »,
  • des comptines Ă  la gloire de la malbouffe,
  • des chÅ“urs fièrement habitĂ©s par les jeunes chanteurs,
  • des quasi chansons et
  • des segments proches du lied,

le tout tuilĂ© par un piano savamment polymorphe. Dans un monde binaire oĂ¹, au choix, on ingurgite de la merde ou l’on file dans sa chambre après avoir ingurgitĂ© son quinoa au gingembre en ne sortant point de chez soi sans son nutritionniste, le choc du « coup de foudre dans un food truck, ce truc de fou », secoue

  • le rĂ©cit,
  • la dĂ©cence et
  • la musique,

convoquant mĂªme une voix de supermarchĂ© pour louer les promotions de Carchan ou d’Aufour. On apprĂ©cie la rĂ©alisation tant musicale que scĂ©nique qui se joue d’un budget sans doute très serrĂ© (costumes remplacĂ©s par des cartons…) sans renoncer Ă  la volontĂ© dramatique et Ă  l’exigence opĂ©ratique sans lesquelles le spectacle serait sympathique au lieu d’Ăªtre, comme ce soir-lĂ , saisissant. C’est drĂ´le comme convenu, oui, mais c’est aussi assez astucieux pour oublier les leçons de moraline que l’on pouvait craindre en lisant le pitch ; et c’est surtout portĂ© par le combo gagnant alliant

  • partition pĂ©taradante,
  • solistes Ă©patants et
  • pianiste exceptionnel.

 

Nicolas Bercet (M. Gernais), Ă  gauche, et, au centre, parmi les choristes, Charles Mesrine et sa perruque au thĂ©Ă¢tre des 2 rives (Charenton), le 20 mars 2026 Photo : Bertrand Ferrier.

 

Résultat ?

  • On jubile pendant la scène de la tentation,
  • on se goberge d’un « merde » Ă©clatant,
  • on savoure l’intermezzo de la gourmandise,
  • on applaudit le chÅ“ur des additifs,
  • on est envolĂ© par le quatuor de la malbouffe, bref,
  • on avale les soixante-dix minutes de l’Å“uvre avec joie en oubliant presque la virtuositĂ© des artistes et l’excellence de l’agencement des diffĂ©rents dispositifs au long de l’opĂ©ra.

Un moment

  • dĂ©licieux,
  • piquant et
  • roboratif,

dont on regrette juste les derniers clusters que Yann Stoffel claque avec les mains alors que, stipule la partition, il eût pu les fracasser « éventuellement avec les fesses ». Diable, la délicatesse perdra-t-elle la musique savante ?

Petits papiers – 18

Je crois qu’il est inutile de lĂ©gender cette dĂ©coupure de presse, sauf peut-Ăªtre pour constater qu’il est inutile de la lĂ©gender.

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. Ă€ commencer par de bonnes nouvelles du journalisme sportif, mĂªme quand il semble avoir un peu forcĂ© sur le rosĂ©.

 

Autre bonne nouvelle : les lobbies des pollueurs qui nous empoisonnent inventent le cancer sans risque.

 

Tiens, un saint homme a commis 200 infractions sous les camĂ©ras avant qu’on ne le chope. C’est beau, non, un talent pareil ?

 

La culture, version coquetèle.

 

La bravoure de MbappĂ© est admirable dans sa capacitĂ© Ă  profiter de ses souffrances pour aller en villĂ©giature avec sa nĂ©nette pendant que ses coĂ©quipiers galèrent. Ce nonobstant, le courage de certains rugbymen ne saurait Ăªtre passĂ© sous silence, je crois.

 

Bon, au cas oĂ¹ il y aurait des Français parmi les lecteurs de la prĂ©sente notule, je voudrais leur rappeler leur prĂ©fĂ©rence couplistique. Pour moi, c’Ă©tait pas inutile, alors, si j’peux aider d’autres qui auraient oubliĂ© qu’ils prĂ©fèrent des couples afin qu’ils pensent ce qui doit Ăªtre pensĂ©, Ă  votr’ service m’sieursdames !

 

Le journalisme sportif, niveau faut vraiment que j’arrĂªte le rosĂ©. « Les prĂ©sents » ? « Semblent troubler » ? « [Cassandre Beaugrand] se dirigea au dĂ©part » ? AĂ¯e. Incontestablement, aĂ¯e.

 

Paris, cette fameuse ville des Alpes idĂ©ale pour les Jeux olympiques d’hiver.

 

Si je peux aider les rĂ©alisateurs en galère, et pas que parce que, quand tu signes une dĂ©claration de haine, ben, tu peux en subir les consĂ©quences, je voudrais rappeler aux chercheurs de sous-sous la bonne parole qui permet de trouver des financements pour ses sĂ©ries…

 

… et, pas d’inquiĂ©tude, la phrase n’Ă©tait pas finie.

 

En plus, c’est pas vrai, le personnage n’Ă©tait pas du tout aussi tolĂ©rant ou aware que cela. Mais, au moins, la bonne parole est passĂ©e. Ă€ suivre !

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 5/5

Première de pochette

Avec Paradisiac Memories s’annonce la neuvième sonate pour piano d’Olivier Greif, un temps intitulĂ©e « Suite » puis dĂ©mantibulĂ©e pour les besoins d’un concours Ă  l’École Normale de Musique. C’est la pièce majeure de l’Ă©difice pianistique du compositeur, et elle est Ă  l’image de sa production Ă  la fois immĂ©diatement reconnaissable et polymorphe. Par

  • la variĂ©tĂ© thymique de ses quatre mouvements,
  • l’Ă©nigmaticitĂ© de ses titres, et par
  • l’Ă©trangetĂ© de sa structure
    • (un miniprologue d’une minute,
    • deux sĂ©quences de trois minutes puis
    • un rondo pour piano enflammĂ© qui dĂ©passe largement les sept minutes),

elle pourrait passer pour

  • un autoportrait contrastĂ©,
  • une synthèse anticipĂ©e (il l’Ă©crit Ă  vingt ans) de sa crĂ©ativitĂ© ou
  • un acte de foi d’un artiste dans sa libertĂ©, par-delĂ  la convocation de classifications a priori canoniques comme la sonate – classifications Ă  la fois
    • bien connues,
    • caricaturales et
    • joyeusement fourre-tout.

 

 

La miniature « A Mourning Brew » (« Café funéraire » aux accents matinaux) descend dans les graves malgré plusieurs tentatives pour élever les registres. En une fraction de minute, elle oscille entre

  • dĂ©gringolade obstinĂ©e,
  • stabilitĂ© inquiète et
  • mystĂ©rieuse suspension.

« The Aegyptian Mathematician » pourrait rendre hommage Ă  Ératosthène, ce qui ne nous avance guère. Sur un rythme latino que le toucher lĂ©ger mais rythmĂ© de Jonathan Benichou rend d’autant plus sĂ©millant que l’on est entrĂ© dans la sonate sous de noires auspices, se dĂ©veloppe une mĂ©lodie tout Ă  fait pimpante. Le compositeur se dĂ©lecte de sonoritĂ©s argentinisantes, et hop, et notamment de cette saudade joyeuse qui associe

  • dynamisme entraĂ®nant,
  • harmonies plaisantes jouant avec l’ambiguĂ¯tĂ© du mode mineur, et
  • savoir-faire rouĂ© de l’Ă©criture que maĂ®trise dĂ©jĂ  un qui gravite alors de Luciano Berio.

« Stars! Stars! » serait un hommage à Marylin Monroe et aux points lumineux qui palpitent dans la voûte céleste. Un unisson

  • se contorsionne,
  • reste en suspens,
  • dialogue avec une basse qui se pose.

Le développement cumule

  • scintillement des aigus en loop,
  • brisure de la narration,
  • grondement des graves et
  • imprĂ©visibilitĂ© du geste compositionnel, cette versatilitĂ© renforçant la puissance narrative et onirique du mouvement.

 

 

Et voici donc ce morceau de concours inspirĂ©, d’une part, par une chanson des annĂ©es 1930, « 42d Street » et, d’autre part, par le « Caprice pour un sou perdu » de Ludwig van Beethoven, un rondo « à la hongroise » rĂ©solument enflammĂ©, limite bien vĂ©nère. L’exposition du thème jazzy offre une première dĂ©monstration de virtuositĂ© presque moins par la digitalitĂ©, pourtant discrètement vertigineuse (les saucisses s’affairent avec hĂ¢te) que par

  • l’Ă©tagement des accents,
  • la rĂ©partition des nuances et
  • le travail sur les touchers assez labiles pour clarifier voire magnifier la polyphonie
    • (accompagnement,
    • mĂ©lodie,
    • Ă©changes de rĂ´le et
    • contrechants).

Un second motif moins dansant que martial fracasse cette évidence guillerette.

  • La rĂ©pĂ©tition dĂ©licieusement renfrognĂ©e des notes et du sujet,
  • le retournement vers une première variation du thème liminaire, et
  • la capacitĂ© du compositeur comme de son porte-voix, Ă  faire chanter chaque registre de l’instrument

impressionnent. L’oreille se goberge

  • de la versatilitĂ© du propos,
  • des trouvailles harmoniques, et
  • de l’exploration fructueuse des possibles du standard.

Jonathan Benichou tire la plus grande expressivitĂ© des mutations de couleur qui tĂ©moignent de la fluctuation d’une Ă©criture jamais en repos,

  • tantĂ´t mĂ©lodique,
  • tantĂ´t presque mondaine dans son astucieuse technicitĂ©, et
  • tantĂ´t massive avec de bons gros coups de colère qui Ă©branlent la partie gauche du clavier.

Sur la dernière partie, l’on ne peut qu’Ăªtre Ă©moustillĂ© par

  • les suspensions prĂ©cautionneuses alla Panthère rose,
  • la formidable prĂ©paration d’une coda explosive qui n’arrivera jamais vraiment mais que l’on aura pieusement imaginĂ©e, et
  • la musicalitĂ© dans laquelle tout cela est trempĂ©.

Le disque, passionnant de bout en bout, s’Ă©coute gratuitement ici et s’achète moins gratuitement par exemple lĂ . Dans un mois, Jonathan Benichou sera en concert Ă  l’hĂ´tel de ville de Versailles, en duo avec la soprano Jessica NaĂ¯m. EntrĂ©e gratuite, programme en marbre de Carrare, affiche ci-dessous (cliquer pour agrandir). Nota bene : ceci n’est pas un publireportage mais un partage pour ceux qui aiment frĂ©tiller des esgourdes. Belles dĂ©couvertes Ă  chacun !

Comprendre les forces du désordre

Capture d’Ă©cran

Dans son nouveau livre, Jean-Pierre Colombiès sort la sulfateuse. L’inspecteur devenu commandant honoraire ne dĂ©colère pas de voir sa chère police s’embourber dans une mascarade Ă  tous les Ă©tages dont tĂ©moignent

  • les opĂ©rations XXL contre le trafic de drogue, grotesques, vaines,  et coĂ»teuses mises en scène Ă  la gloire d’un ministre de l’IntĂ©rieur qui ment Ă  la population en laissant croire, par exemple, que mobiliser cent flics dont le RAID et la BRI Ă  Nantes pour choper « deux kilos de drogue » (dont du cannabis de faible valeur) et interpeler « six personnes » (plus probablement des choufs que des caĂ¯ds), ça va rĂ©gler le problème ;
  • les dĂ©cisions stratĂ©giques pour piloter l’institution, toutes encore plus dangereuses que stupides ;
  • l’abandon d’une large partie de la population Ă  des conditions de vie et de sĂ©curitĂ© indignes ;
  • les rĂ©seaux internes et externes qui conduisent Ă  la promotion non pas des meilleurs Ă©lĂ©ments mais des personnels les mieux introduits, pour ainsi dire ;
  • les fautes professionnelles qui dĂ©rapent parfois en crimes et mettent en danger tant la population que la rĂ©putation mĂªme donc la capacitĂ© d’action de l’institution ;
  • la tentation de cĂ©der aux pressions politiques pour se mettre corps et Ă¢me au service des gouvernants et non plus au service des citoyens ;
  • les manipulations qui conduisent Ă  perdre le sens du mĂ©tier en le remplaçant par l’art d’une embrouille dĂ©lĂ©tère dont les victimes sont toujours les Français dits, avec ce mĂ©pris de l’Ă©lite autoproclamĂ©e, « de base » ;
  • le grand remplacement de l’autoritĂ© rĂ©galienne par une multitude d’acteurs locaux et low cost du juteux marchĂ© de la sĂ©curitĂ©, des policiers municipaux aux vigiles, effaçant ainsi Ă  la fois la substantifique moelle de l’État et l’Ă©galitĂ© censĂ©e Ăªtre garantie Ă  l’ensemble de ses habitants sur l’ensemble du territoire ; etc.

 

 

Avec sa faconde de Marseillais que ses annĂ©es parisiennes ont Ă  peine mĂ¢tinĂ©e de diplomatie narquoise in extremis, Jean-Pierre Colombiès Ă©voque quelques-uns des ces aspects dans sa toute nouvelle interviouve.
Pour retrouver ses diatribes solidement Ă©tayĂ©es, l’on peut lire son livre fraĂ®chement paru en l’allant quĂ©rir chez votre libraire ou ici. Pour le dĂ©couvrir en chair et en os et Ă©changer avec lui sur Paris, une seule date est prĂ©vue pour le moment : le jeudi 28 mai, Ă  19 h, Ă  la librairie Au bonheur des livres. Au plaisir de vous y croiser !

 

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 4/5

Première de pochette

Avec la sonate intitulĂ©e Le RĂªve du monde, nous sommes entrĂ©s dans le cÅ“ur mystique battant qui a animĂ©, submergĂ© et parfois mĂªme annihilĂ© l’inspiration d’Olivier Greif. Après « Wagon plombĂ© pour Auschwitz », le compositeur creuse sa veine la plus noire avec le « Thrène des dĂ©sincarnĂ©s » qui constitue le troisième mouvement.

  • Graves,
  • rĂ©sonances lugubres,
  • surgissements Ă  la fois doux et dĂ©structurĂ©s

suscitent une atmosphère fantasmatique. Ça sent

  • les ossements qui grincent,
  • la poussière ouatĂ©e et poussiĂ©reuse qui frissonne lentement,
  • le rai de lumière qui rend encore plus lugubre l’Ă©touffante obscuritĂ©.

Le tempo a le temps. Il

  • s’Ă©tire,
  • se rĂ©tracte,
  • se diffracte,
  • se suspend, et
  • se dĂ©compose comme le laisse espĂ©rer le titre.

Rien d’uniforme, cependant.

  • Des coups d’Ă©clat agitent l’ossuaire ;
  • des rĂ©miniscences thĂ©matiques se glissent entre rotules et humĂ©rus ;
  • un calme feutrĂ© semble aspirer Ă  un repos encore troublĂ©.

Les registres s’Ă©cartent. Le grave s’impose, mais l’aigu surplombe. Peu Ă  peu, le silence prend possession de la musique et la recouvre. La procession funèbre s’Ă©loigne ou retourne Ă  la poussière. Plus de lamentation crĂ©pitant Ă  nos oreilles. Ainsi que l’aurait stipulĂ© le grand philosophe s’il en est qu’est Jean-Jacques Goldman, « rĂ©ponse ou question, je sais pas ».

 

 

« Un Ă©blouissement de Sri Ramakrishna » se dĂ©ploie alors sur neuf minutes. La notice promet une transe chorĂ©graphique et des souvenances de motifs ouĂ¯s prĂ©cĂ©demment. L’affaire s’ouvre sur un balancement tranquille mais Ă©picĂ© par des dissonances rugueuses.

  • Ressassement obsessionnel qui n’est pas sans rĂ©sonner avec un certain minimalisme,
  • fusĂ©es graves et
  • dĂ©sĂ©quilibres productifs

grignotent progressivement la partition. Jonathan Benichou dirige son orchestre digital dont l’ampleur se rĂ©vèle, cherchant Ă  associer

  • clartĂ© du propos,
  • mystère ineffable et
  • Ă©blouissements envolants.

L’interprète met judicieusement en valeur

  • son art du crescendo lent,
  • la force des piani brusques, et
  • le dĂ©licieux binĂ´me rĂ©gularitĂ© – dĂ©règlement

qui pimpent l’Ă©coute. Sa science

  • du toucher,
  • de la nuance et
  • de l’Ă©tagement des voix

scintille dans cette synthèse musicale d’une sonate

  • fringante,
  • explosive,
  • soignĂ©e et
  • fragmentaire

qui se dissout dans une coda abrasive et un point d’orgue presque infini (regrettons au passage que le montage ne laisse pas respirer quelque peu la musique en insĂ©rant quelques secondes de silence entre les sonates…).

  • Divers,
  • riche,
  • stimulant :

de quoi se prĂ©parer dans l’Ă©motion Ă  la neuvième sonate du compositeur, considĂ©rĂ©e comme un monument du piano du vingtième siècle. Ă€ suivre !

L’hydratation, combat du siècle

Jean Dubois d’après Marcelle Martin, le 18 mars 2026 au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), Ă  l’occasion du double concert « D’une pierre deux coups ».

Je suis fort persuadĂ© que la chanson avec de la musique et du texte dedans doit parler des choses qu’elles sont extrĂªmement très sĂ©rieuses. Par exemple, sur une planète en surchauffe, Ă©voquer l’exigence de l’hydratation est un devoir citoyen. Jean Dubois a acceptĂ© de se joindre Ă  moi pour rappeler cette urgence structurelle qui ne souffre aucun compromis politicien. Il est temps de le rappeler : peu ou prou importe le reste, on veut Ă  boire !

 

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 3/5

Première de pochette

Dernière sonate en termes chronologiques, Le RĂªve du monde, composĂ© en 1993, est placĂ© au centre du disque de Jonathan Benichou. C’est habile – d’une part parce que la conclusion de la prochaine sonate est trop spectaculaire pour souffrir quelque autre Å“uvre après, d’autre part parce que la pièce elle-mĂªme est composĂ©e en symĂ©trie, avec un mouvement « tournĂ© vers l’orient », deux mouvements « tournĂ©s vers l’occident » et un dernier mouvement « tournĂ© vers l’orient ». Partant, elle convient bien Ă  sa position centrale et nous permet d’effleurer une pĂ©riode mystique de la vie d’Olivier Greif, qui a cherchĂ© dans le spiritisme puis chez un gourou de la mĂ©ditation des raisons de vivre voire de ne plus crĂ©er.
« Le garçon (pur) comme l’or » s’inspire d’une statue bouddhiste mais, dans le mĂªme temps, revendique le compositeur, se refuse Ă  n’Ăªtre qu’une « musique descriptive ». C’est en tout cas une musique suspendue comme les aime Nicolas Horvath, partagĂ©e entre

  • graves profonds,
  • mĂ©diums rĂ©guliers et
  • aigus suggestifs.

La paix ambiante, fomentée par

  • le tempo calme,
  • l’itĂ©ration et
  • le ressassement,

est troublée par

  • des courants d’air debussystes,
  • des accents Ă©clairant la mĂ©ditation,
  • des intensitĂ©s Ă©tagĂ©es et
  • des suspensions interrogatives.

Olivier Greif y déploie

  • son goĂ»t pour l’intĂ©riorisation,
  • le dĂ©veloppement statique et
  • le dĂ©voilement du son quand il mĂ¢che l’os de son motif jusqu’Ă  la substantifique moelle.

Attentif

  • au toucher,
  • au phrasĂ© et
  • aux rĂ©sonances,

Jonathan Benichou tire le meilleur d’une musique

  • de la contemplation,
  • du dĂ©tachement mondain et
  • du questionnement introspectif

jusqu’Ă  la longue persistance du coup de gong presque final.

 

 

« Wagon plombĂ© pour Auschwitz » associe une main gauche obstinĂ©e autour d’un motif Ă©voquant les roues de la voiture et un « chant synagogal » vouĂ© Ă 

  • apparaĂ®tre,
  • disparaĂ®tre et
  • se disloquer.

Le travail sur

  • les registres,
  • les attaques et
  • les nuances

met en valeur la profondeur de cette musique et l’Ă©cho Ă©mouvant qu’elle trouve chez Jonathan Benichou, donc chez son auditeur. Ă€ un premier mouvement austère s’oppose presque frontalement un deuxième acte dont l’expressivitĂ© passe par

  • les contrastes,
  • l’Ă©largissement du spectre et
  • l’exploration des abĂ®mes graves

que quelques éclats suraigus éclairent à peine puisque la fusée retombe presque aussitôt dans les ténèbres.

  • Les suspensions inquiĂ©tantes,
  • la puissance des boucles et
  • l’habiletĂ© dans le traitement du thème religieux, disloquĂ© comme si le compositeur s’interrogeait sur le sens de la transcendance divine face Ă  l’horreur du Mal,

captivent et sonnent avec une force singulière sous les doigts de l’interprète. Une prochaine notule nous conduira Ă  travers les deux derniers paysages de cette vingtième sonate. Ă€ suivre, donc !


Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple là.

Du plaisir amer d’avoir raison

Capture d’Ă©cran

Jean-Pierre Colombiès est un franc-tireur qui, comme le veut sa fonction, tire franchement. Mais, si ses balles sont réelles, elles

  • sont faites d’encre et de mots,
  • ne visent pas Ă  prĂ©server un business ou un territoire mais
  • aspirent Ă  proposer des pistes solides, sĂ©rieuses et efficaces afin de sauver le soldat Ryan qu’est la France face Ă  l’hyperpuissance des narcotrafiquants (entre autres).

Dans une nouvelle intervention fracassante, le commandant de police honoraire, qui a notamment sévi aux stups à Marseille et à Paris,

  • pointe l’hypocrisie des dĂ©clarations ministĂ©rielles devant les drames des fusillades qui se multiplient,
  • dĂ©nonce l’accumulation de mesures cosmĂ©tiques qui feraient rire si c’Ă©tait leur intention – et si le contexte n’Ă©tait pas aussi macabre et dramatique – tant elles sont
    • maladroites,
    • sous-dimensionnĂ©es,
    • ou les deux mon capitaine, et
  • pose
    • des explications Ă  cette situation,
    • des dĂ©montages de carabistouilles ainsi que
    • des rĂ©flexions nourries par son expĂ©rience policière et par le prisme dont il a hĂ©ritĂ©

avec un objectif : limiter l’emprise croissante de cette plaie bĂ©ante qu’est le marchĂ© de la drogue, dorĂ©navant au cÅ“ur de notre sociĂ©tĂ©. Autant d’Ă©lĂ©ments qu’il dĂ©veloppe plus longuement et pourtant sans davantage de longueurs dans La Face obscure de la police (Max Milo), le livre que je l’ai aidĂ© Ă  peaufiner et qui est disponible chez votre libraire chĂ©ri ou chez des Grands MĂ©chants comme celui-ci. Les Franciliens intriguĂ©s pourront

  • se procurer l’ouvrage,
  • interroger l’auteur,
  • discuter avec lui et
  • acheter un exemplaire Ă  un vrai libraire de quartier

lors du lancement parisien de l’ouvrage, le jeudi 28 mai Ă  19 h Ă  la librairie Au bonheur des livres (Paris 17), jouxtant quasiment le mĂ©tro Rome. En attendant, les amateurs de punchlines peuvent se goberger en replayant, et hop, son inneterviouve Ă  partir de 48 minutes environ ici.

Jonathan Benichou joue Olivier Greif (Arion) – 2/5

Première de pochette

Bien plus long que les deux premiers mouvements cumulĂ©s que nous Ă©coutĂ¢mes ici, « Chasse » offre plus de douze minutes « dans le goĂ»t ancien ». L’incipit fait sonner les trompes, avec de brusques sautes

  • d’intensitĂ©,
  • d’humeur,
  • de style et
  • de groove.

Olivier Greif joue sur

  • la concatĂ©nation,
  • la suspension et
  • la confrontation

des couleurs musicales.

  • PĂ©dales obstinĂ©es,
  • graves festonnants,
  • suspensions mystĂ©rieuses et
  • rĂ©expositions Ă©clatĂ©es

offrent un large éventail de possibles dont Jonathan Benichou rend la sapidité par une attention particulière

  • aux articulations,
  • Ă  la rĂ©sonance et
  • Ă  la construction de son, du staccato limpide au brouhaha savoureux.

 

 

Olivier Greif joue sur la tentation du fugato qu’il manie avec un Ă©poustouflant savoir-faire toujours masquĂ© par une science ravissante – ce qui est rare pour une science – de la muscialitĂ©. Le jeu avec

  • les harmonies changeantes,
  • les topoĂ¯ de la musique ancienne et
  • les frictions de dissonances joyeusement envahissantes

saisissent l’auditeur pour ne le plus lĂ¢cher grĂ¢ce au souffle dont fait preuve l’interprète.

  • Des explosions,
  • des accents,
  • des contretemps et
  • des breaks

dĂ©veloppent les recherches rythmiques dans un esprit profus qui ne craint ni d’explorer une idĂ©e dans ses moindres recoins, ni de poser çà un motif pour le reprendre lĂ .

  • L’imprĂ©visibilitĂ© de la geste crĂ©ative,
  • l’oxymorique dĂ©veloppement sans dĂ©veloppement qui consiste Ă  ressasser et ressasser et rererasser un segment sans relĂ¢che, comme pour en rĂ©vĂ©ler l’ensemble des facettes, et
  • le plaisir de se couler dans l’espèce de vortex oĂ¹ se retrouve confinĂ© une cellule rythmique secouĂ©e dans tous les sens

conduisent l’auditeur jusqu’Ă  une coda

  • d’abord virtuose,
  • bientĂ´t grondante,
  • enfin tonnante,

oĂ¹ se dilue, liquide, l’obsession musicale ayant envahi le mouvement, avant de se dissoudre dans un dernier coups de tut-tut de chasse. Massif et saisissant !


Pour écouter le disque intégralement et gracieusement, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gracieusement mais avec un disque, un emballage et un livret, c’est par exemple là.

Petits papiers – 17

L’actu lorientaise en continu, c’est fort (capture d’Ă©cran).

En attendant un prochain post, quelques nouvelles du monde. Ă€ commencer par les questions structurelles des grands mĂ©dias d’information.

 

Continuons par un point sur le festival de Connes.

 

Je prĂ©cise que le titre du nouveau disque des rappeurs irlandais n’est pas mon autobiographie. Enfin, I believe so.

 

Franchement, si personne n’est accidentĂ©, wtf?

 

Je crois que, souvent, on ne se pose pas les vraies questions qui changent tout.

 

Le mytho chauvin.

 

La réalité chauvinisée.

 

La dernière phrase de cette découpure de presse est un bisou. Un bijou, pardon.

 

L’Europe en vrai.

 

N’oublions pas que, sans IA, les citoyens ont Ă©lu et réélu Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe. Alors bon, quoi de pire ?

 

Quand, au Monde, ça en a fumé une trop bonne.

 

Les drames de la life belliqueuse, niveau de ouf.

 

C’est vrai, les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Mais, quand mĂªme, y a des trucs encore plus graves qu’il conviendrait de savoir. Enfin, je sais pas vous, mais, moi, je trouve que ce serait bien si.

 

Ă€ suivre !