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Le blog de Bertrand Ferrier, page 12

Nicolas Horvath joue la musique d’Assassin’s Creed, Philharmonie de Paris, 23 juin 2026 – 1/3

Nicolas Horvath Ă  l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

D’abord dire que l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris est la meilleure salle de concerts de Paris. De loin.

  • Il y a un orgue (qui ne sert pas souvent pour des concerts, l’orgue Ă©tant conçu pas les imbĂ©ciles qui dirigent notre Culture Nationale plus comme un luxe qu’il faut afficher que comme un instrument qu’il est pertinent d’utiliser, oui, mais y a l’beau geste),
  • on y est Ă  l’aise en termes d’espace (largeur et longueur) et, en ce jour de canicule,
  • la climatisation est juste parfaite pour kiffer le son.

Ce jour, donc, malgrĂ© l’apocalypse caniculaire promise et partiellement obtenue, un programme inattendu en ces lieux, en dĂ©pit de la tendance Ă  popiser la culture qui fait bien quand il s’agit de justifier les subventions nationales : la musique d’Assassin’s Creed transcrite pour piano par une nana dont personne ne prononcera le nom, pas mĂªme sur le gĂ©nĂ©reux programme offert aux spectateurs, et jouĂ©e par un cador du piano français. Oh, pas un cador

  • qui aime se la ouèj (pour la dĂ©dicace, il se prĂ©sentera devant ses fans en bermuda et T-shirt),
  • que France-Mu adoooore ou
  • que Sa SaintetĂ© France-Inter cite,

c’est tout Ă  son honneur mĂªme si ça le fait sans doute suer, mais un mec qui a raflĂ© des prix dans les concours internationaux Ă©minents, soit autant de blanc-seings pour l’autoroute de l’Artiste Classique, c’est pas rien. Cette fin d’après-midi, Nicolas Horvath, l’insolent, vient pourtant partager sa passion pour la musique contemporaine et le gaming qu’il pratiqua jadis, comme ceux qui suivent le feuilleton de notre « grand entretien » le savent. Autour de nous,

  • plus de vieux (blancs), espèce honnie des mĂ©dias mainstream, que de jeunes bariolĂ©s,
  • plus de personnes Ă  l’apparence tout Ă  fait respectable que de passionnĂ©s Ă  crĂªte rouge (j’ai comptĂ© : il n’y en avait qu’un),
  • plus de joueurs mĂ©lomanes lambda que de zozos arborant des T-shirts officiels.

Pourtant, l’espace est bien rempli, y compris par le mari de Maryvonne, chantĂ© jadis par Anne Sylvestre, qui manifeste sa mauvaise humeur en annonçant : « Maryvonne veut voir le pianiste, moi, j’m’en fous. » Le ton est donnĂ©, d’autant que ce concert se dĂ©roule alors que Le Figaro, journal de permanentes violettes et de nĂ©olibĂ©ralisme sale, annonce malgrĂ© lui, sans doute, une « alerte rouge dans le jeu vidĂ©o français face aux fermetures et aux licenciements en cascade », tant ce monde « de jeu » n’est qu’un monde oĂ¹ l’argent est roi et la sodomie des travailleurs une jouissance, on dirait le nĂ´tre.
Après moult nĂ©gociations, Ubisoft, qui connaĂ®t bien les alertes rouges et s’Ă©tonne peut-Ăªtre d’Ăªtre Ă  peu près sempervirens, a autorisĂ© une rĂ©duction de ses musiques de jeux pour piano. Pas par Nicolas Horvath, faut pas exagĂ©rer, pas assez mĂ©diocre Ă  son goĂ»t, mais par une musicienne capable de se limiter Ă  ce que l’entreprise attend. Quand on connaĂ®t le talent de transcripteur du zozo adoubĂ© pour ploum-ploumer le rĂ©sultat, on se dit que, dĂ©cidĂ©ment, les ex-grandes entreprises sont diablement sottes – mais il s’agit d’espĂ©rer vendre des produits ultra-dĂ©rivĂ©s : après les produits dĂ©rivĂ©s que sont les vinyles de cette BO pianistique (surtout pas de CD, les marges sont trop faibles), il faudrait vendre les produits ultra-dĂ©rivĂ©s de la BO, id sunt les partitions, lesquelles doivent donc Ăªtre jouables, pour la plupart, par tous les fans ayant quelques notions de wabidouwap.
Les consĂ©quences de cette politique commerciale d’unification aplatissante apparaissent petit Ă  petit Ă  l’oreille du profane.
Quand on dĂ©baroule naĂ¯vement dans ce game, voici ce que l’on entend. La pièce tirĂ©e de l’histoire de Connor Kenway, racontĂ©e par Lorne Balfe Ă  l’origine, se caractĂ©rise par une utilisation stabylotĂ©e

  • des registres du suraigu et du grave,
  • de la ligne brisĂ©e (je commence une mĂ©lodie et je l’interromps) et
  • du duo (accompagnement / solo) qui se refuse au dialogue.

En une pièce sur les quinze annoncĂ©es, l’interprète synthĂ©tise une grande partie de ce qui attend l’auditeur en exprimant avec sensibilitĂ© le plaisir

  • du ressassement d’un motif,
  • de la modulation Ă©phĂ©mère et
  • de la suspension Ă©nigmatique.

En musicien savant, Nicolas Horvath ne se laisse pas emporter par la facilitĂ© de l’adhĂ©sion a priori Ă  un thème connu. Il

  • galbe les attaques,
  • maĂ®trise le sustain et
  • donne sens Ă  l’agogique.

 

 

Fidèle Ă  sa poĂ©tique prĂ©fĂ©rĂ©e, vue dans Chopin et Glass Ă  Paris, l’artiste enchaĂ®ne les titres de trois Ă  six minutes. Reconnaissons d’emblĂ©e que l’idĂ©e, bonne en soi, qui consiste Ă  offrir au public une heure cinq hors sol, rencontre une possible limite en la circonstance. Comme Nicolas est quasi un ami et qu’il lira cette chronique, je prĂ©fère le laisser, avec vous, chers lecteurs, dans une expectative quasi fofolle suspectant

  • trahison,
  • injustice et
  • abrutissement pas forcĂ©ment liĂ© Ă  un coup de soleil, juste Ă  une grosse connerie structurelle.

La « Ville de Jérusalem » de Jesper Kyd articule

  • le dĂ©sĂ©quilibre,
  • la rĂ©gularitĂ© et, comme le premier opus,
  • l’ouverture dans les suraigus avant l’Ă©largissement de l’ambitus.

Nicolas Horvath joue Ă  raison la dramatisation qui sourd

  • des graves,
  • des octaves,
  • du surgissement et
  • de la suspension.

ClaquĂ©e originellement par The Flight et Mike Goergiades, la lĂ©gende de l’aigle porteur associe

  • mĂ©diums et suraigus,
  • ruptures et
  • travail sur les intensitĂ©s ici dramatiques, çà grandiloquent Ă  dessein, lĂ  onirique.

Le suite d’Iga (qui a peut-Ăªtre commencĂ© avant) signale notre limite de compĂ©tence. En effet, les morceaux sont enchainĂ©s. Mais ces morceaux sont dĂ©sormais composĂ©s de plusieurs morceaux, eux-mĂªmes enchaĂ®nĂ©s. Pour qui ignore les multiples Ă©pisodes du jeu qui les a commandĂ©s, il est impossible de les repĂ©rer en fonction du programme. Nous nous en rendrons compte puisque nous noterons seize morceaux diffĂ©rents et non quinze, avant les bis (extraordinaires, mais on en parle tantĂ´t). Bah, tant pis : s’il s’agit de jouer en musique, nous aussi, Ă  notre niveau, nous ferons nos games !

 


 

Ă€ suivre.

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 4/16

Nicolas Horvath le 17 mai 2019 Ă  la Philharmonie de Paris (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.

Portera-t-il la veste Ă  la Klimt qu’il arborait dans la salle Pierre Boulez ou une veste  Ă  capuche comme cela se pratique dans la guilde d’assassins dont il sera le hĂ©raut, ce 23 juin 2026, Ă  l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris ? Grand est le suspense tant le Nicolas Horvath est une bĂªte de scène imprĂ©visible. Après

  • un programme Chopin Ă  la salle Cortot (critique Ă  retrouver d’abord ici, ensuite ici et enfin ici),
  • un programme Glass (critique Ă  retrouver ici, ici aussi et re-ici), et
  • un programme Satie n duo avec Alex Wizorek Ă  la salle Gaveau,

l’olibrius s’apprĂªte Ă  donner son quatrième concert parisien de l’annĂ©e – cette fois autour du jeu vidĂ©o Assassin’s Creed. Justement, dans cet Ă©pisode du grand entretien, il nous explique comment il en est venu Ă  ce rĂ©pertoire un peu olĂ©-olĂ© pour un artiste qui s’est fait connaĂ®tre par le versant Liszt du grand rĂ©pertoire…

4.
L’apprentissage de la liberté

Dans le précédent épisode, tu racontais comment l’absence d’écho à tes disques sur les compositrices avait mis en péril ta carrière. En anticipant le féminisme de façade des programmateurs à bonne conscience, as-tu commis une erreur stratégique ?
Sans doute, à ceci près que je n’avais pas de stratégie.

Une erreur pas stratĂ©gique, alors. C’est moins grave ?
Quand tu commets une erreur, souvent, il y a d’abord le regret de s’Ăªtre plantĂ©, et ensuite le sentiment que tu peux en tirer une leçon. Comme je n’avais pas de stratĂ©gie, j’ai le regret que ma proposition n’ait pas rencontrĂ© davantage d’Ă©cho ; et j’ai retenu la leçon en ce sens que je suis dĂ©sormais plus mĂ©fiant ou, en tout cas, plus lucide quand je m’embarque dans une aventure un peu, euh, aventureuse.

En quoi l’aventure « compositrices mĂ©connues » a-t-elle transformĂ© ta manière d’inventer ton avenir musical ?
Ça m’a dessillĂ© les yeux. J’avais attaquĂ© ce projet avec la force (donc l’aveuglement) de l’évidence. Je ne joue pas au fĂ©ministe d’opportunitĂ©, je trace ma route d’interprète et de dĂ©fricheur. Je n’ai pas peur des compositeurs vedettes, mais j’ai toujours adorĂ© les compositeurs inconnus. Non, efface ce que je viens de dire : en rĂ©alitĂ©, il n’y a pas de « mais ». J’aime jouer Liszt et Montgeroult, Brion de Jouy et Chopin. Après coup, je me dis que j’aurais pu continuer Ă  enregistrer des minimalistes pour bĂ©nĂ©ficier de ma rĂ©putation de glassomaniaque… ou choisir un rĂ©pertoire plus conventionnel mĂªme si, après vingt ans de mĂ©tier, je ne sais toujours pas adopter une posture marketing. J’ai fait une Ă©cole de musique, pas une business school !

 

« J’ai découvert que des tas de gens continuent à écrire de la musique »

 

En dĂ©pit du manque de concerts qui a suivi tes annĂ©es d’enregistrement de compositrices, tu es toujours vivant : nombreux concerts en Europe, concerts dans les salles parisiennes les plus prestigieuses… Comment, jboĂ¯ng, jboĂ¯ng, as-tu rebondi ?
J’ai eu une chance incroyable alors que j’étais assez catastrophĂ© par la tournure des Ă©vĂ©nements. Pour te l’expliquer, il faut revenir au tout dĂ©but de ma carrière – disons en 2008, quelque chose comme ça. Ă€ cette Ă©poque, je m’attachais, de manière plus ou moins discrète, Ă  ce travail que j’ai effectuĂ© pour rĂ©vĂ©ler, plus tard, des Chopin inconnus. Cependant, quand j’ai commencĂ© Ă  gagner des concours internationaux, ça ne m’a pas seulement ouvert des portes et rapportĂ© de nombreuses propositions de dates, ce qui est dĂ©jĂ  pas si pire ; ça m’a surtout donnĂ© une hĂ©naurrrrme libertĂ©. DĂ©sormais, j’avais la main sur mes programmes de concert.

Que se passait-il, avant ?
Dans ta période conservatoire et masterclass, tu joues ce que le maître te demande de jouer. Donc, moi, je jouais du Liszt, du Liszt et encore du Liszt. Remarque, c’était une bonne chose parce que, autant que je m’en souvienne, de 2005 à 2008, mon Chopin était vraiment nul. Nelson Delle Vigne – non, pas lui : Éric Heidsieck m’avait asséné que je jouais Chopin comme Liszt. Ça m’avait vachement vexé ! Je pensais que mon Chopin était bien ! Maintenant, notamment après tout le travail que j’ai accompli pour enregistrer les nocturnes, je comprends qu’il avait complètement raison. Je jouais Chopin à travers un prisme Liszt-Beethoven, alors que Chopin, c’est Bach-Mozart. La manière de toucher le piano est très différente.

 

 

Mais, à un moment, tu peux décider de jouer d’autres compositeurs que Liszt…
Oui. La preuve : dès que j’ai pu prendre ce risque, j’ai fait ce que mes maĂ®tres – au premier rang desquels Philippe Entremont – me dĂ©conseillaient de faire. J’étais très attirĂ© par la musique contemporaine. Il faut dire que, Ă  l’époque, je baignais dans le metal et la musique Ă©lectro-acoustique, on en avait parlĂ© lors du prĂ©cĂ©dent entretien. Dans les annĂ©es 2000, quand je suis arrivĂ© Ă  Paris, je bossais dur mon piano, mais j’adorais aussi les mangas, les jeux vidĂ©o, les conventions, et j’étais dans des groupes de metal.

LĂ¢che des blases, man.
Hell Militia, Tenebrare, Nyselus… On peut les retrouver sur bandcamp.

Et toi, futur virtuose des grandes salles parisiennes, françaises et européennes, tu sévissais parmi eux avant d’essayer de passer pour le gendre idéal, la rose à la bouche, le costume qui va bien et le sourire d’une douceur parfaite…
Dans tous les cas, on joue des rôles. Je n’ai jamais renié ma carrière dans le dark. Pourquoi l’aurais-je fait ? À l’époque, je donnais ouvertement des concerts en jouant de la basse ou en me produisant dans des projets dark ambient et du noise. Et je me passionnais pour la musique récente.

C’est quoi, pour toi, la musique récente ?
Dans les annĂ©es 2000, alors que j’ignorais tout du rĂ©pertoire minimaliste, j’étais un hĂ©naurrrrme fan de Boulez, de Boucourechliev, de Stockhausen, de Nono et compagnie. J’avais donc quatre piliers : la musique contemporaine, le metal, les jeux vidĂ©o et le grand rĂ©pertoire car, Ă  la base, j’adore Chopin, Beethoven, Liszt, Alkan, Scriabine, Bach… De sorte que, quand j’ai commencĂ© Ă  Ăªtre davantage libre de jouer ce qui me chante, je me suis lancĂ© dans des explorations.

 

« En 2008, je suis déjà horriblement vieux »

 

Les gens n’ont pas fui ?
Non, parce que j’étais malin. Je jouais mes programmes de concours internationaux comme font tous les aspirants pianistes professionnels et comme il est bon de s’y coller ; mais je tirais profit de mes Ă©tudes de musique Ă©lectroacoustique avec Christine Groult, au conservatoire pour dĂ©couvrir un espace de crĂ©ation qui m’était totalement inconnu.  À ma grande stupeur, j’ai appris qu’il existait encore plein de jeunes compositeurs.

Tu joues le naĂ¯f ou tu l’ignorais vraiment ?
D’après toi ? J’ai Ă©tĂ© formatĂ© par l’École Nationale et quelqu’un que j’adore : Bruno Leonardo Gelber. Je l’ai dĂ©jĂ  citĂ© car, Ă  mes yeux, c’est un pur gĂ©nie. Sauf que, pour lui, la musique s’arrĂªtait Ă  SergueĂ¯ Rachmaninov. Quand je venais avec une sonate de Scriabine pour travailler avec Gelber, il me renvoyait la partition dans la figure. Physiquement ! De sorte que j’avais intĂ©grĂ© l’idĂ©e que la race des compositeurs s’était Ă©teinte Ă  peu près avec la mort d’Albert Roussel. Le cours de Christine Groult m’a dessillĂ© les yeux. Non, la musique n’était pas morte ! Oui, des tas de gens continuaient Ă  en Ă©crire !

 

 

Ça t’a inspiré pour tes récitals ?
Et comment ! J’ai dĂ©cidĂ© d’injecter de la musique toute fraĂ®che dans mes programmes. J’ai pensĂ© que les compositeurs avaient besoin de retour car personne ne les jouait. C’est le cycle de la lose : tu n’es pas connu, on ne te joue pas, donc tu n’as pas d’argent ne serait-ce que pour organiser des concerts oĂ¹ faire entendre ton travail… Ă€ cette Ă©poque, je m’astreignais Ă  insĂ©rer 30 % de crĂ©ations dans tous mes rĂ©citals.

Nous sommes en 2008 quand tu lances vraiment ta carrière.
En effet, et à l’époque, je suis déjà horriblement vieux par rapport aux standards : j’ai trente et un ans, et je n’en suis qu’à mes tout, tout, tout débuts. Quand tu viens d’une famille ouvrière biberonnée au Bigdil, ce genre de carrière ne va pas de soi. Je me suis à travailler sérieusement mon piano très tard, donc j’ai gagné mes concours très tard, donc j’ai lancé ma carrière très tard.

 

« Mozart n’est pas un médicament que tu devrais ingurgiter de force »

 

Et tu imposes d’emblée des compositeurs contemporains, au milieu des compositeurs Radio Classique.
Oui, et notamment des compositeurs auxquels je croyais beaucoup : ceux qui écrivent pour les jeux vidéo. J’en utilisais beaucoup pour les cours de piano que je donnais – de 2000 à 2016, j’ai eu beaucoup d’élèves. De 2006 à 2014, j’avais quarante élèves par semaine, pour te donner une idée ! Or, je m’étais rendu compte que les ados que j’avais en face de moi avaient beaucoup d’activités. Ils avaient la technicité pour jouer du Czerny et du Mozart, mais leur bouleversement hormonal les poussait plutôt vers Chopin, Liszt et Rachmaninov.

Sauf qu’ils n’avaient pas le niveau pour jouer cette musique.
VoilĂ .

Et Mozart, ça les saoulait grave.
Exact.

Résultat ?
J’ai compris que, si j’essayais de leur faire ingurgiter de force du Mozart ou quelque chose d’approchant, ils risquaient d’abandonner le piano. Donc je me suis mis à leur proposer des musiques de jeux vidéo, et je me suis rendu compte que ça marchait vachement bien ! Pour moi, c’était un plaisir car, enfant, j’étais un gamer de folie ; et pour eux, c’était que du bonheur parce que, comme la musique leur parlait, ils travaillaient avec une assiduité nouvelle, donc ils jouaient bien, donc ça leur donnait encore plus envie de travailler. Quand ils avaient des potes qui venaient à la maison, ils pouvaient frimer en leur jouant des trucs qu’ils avaient entendu. Bref, le pédagogue que j’étais buvait du petit lait !

 

 

De vieux barbons pourraient te dire que c’est dommage de prendre des cours de piano pour jouer « ça » et non le grand répertoire…
T’es ado, tu ne seras jamais concertiste, tu veux juste apprendre un instrument et kiffer. Si une musique souvent très bien faite te parle, pourquoi t’en priver ?

Comment considérais-tu ton devoir de transmission ?
Moi, mon rĂ´le, c’est que mes Ă©lèves aient envie de travailler leur instrument, d’y prendre du plaisir alors que rĂ©pĂ©ter peut vite paraĂ®tre fastidieux, qu’ils apprennent la technique et la musicalitĂ© parfois sans mĂªme s’en rendre compte, et que, Ă  l’arrivĂ©e, ils aient une intelligence de la musique qui pourra les accompagner toute leur vie. Mozart, c’est pas un mĂ©dicament : t’es pas obligĂ© de l’ingurgiter pour aller bien. En revanche, te laisser porter par une musique qui te parle, avoir envie de la partager et, dès lors, aimer tant Ă©couter que jouer de la musique, c’est pas si pire, comme projet, non ?

Non, en effet.
Et j’ajouterai que, en rĂ©alitĂ©, on retrouve dans ma stratĂ©gie pĂ©dagogique la stratĂ©gie de Czerny. Ses Ă©tudes sont fondĂ©es sur des thèmes très populaires. OK, aujourd’hui, les cavalcades et chevauchĂ©es originelles, ça ne nous parle plus. Mais, Ă  l’époque, ce qui continue de barber tant de jeunes pianistes, c’était du kif ! VoilĂ  comment j’en suis venu Ă  intĂ©grer de la musique de jeux vidĂ©o Ă  la fois dans mon activitĂ© d’enseignant et dans mon travail de concertiste. De lĂ  Ă  imaginer que je travaillerai avec les studios Ghibli et avec Ubisoft, et que je jouerai la BO d’Assassin’s Creed le 23 juin Ă  la Philharmonie sur un piano d’exception, il y avait un pas… que je suis heureux d’avoir franchi !

 


 

Ă€ suivre !

Et si l’on fĂªte la musique en dansant ?

Florilège de l’affiche du concert pour la fĂªte de la musique 2026

En pied-de-nez

  • Ă  l’ex-future premier ministre ratĂ©e qui feint de croire, l’hypocrite malsaine, que les rues sont envahies de magasins de musique pour empĂªcher Master Poulet et la culture halal de s’Ă©tendre ;
  • Ă  ceux qui croient qu’ils peuvent nous Ă©craser sous leurs mesures Ă©touffantes et destructrices ;
  • Ă  tout ce qui risque de nous inciter Ă  la dĂ©pression carabinĂ©e parce que ce serait la seule attitude responsable,

contre tous ces maudits, dansons.
Dansons avec la crème de la musique europĂ©enne et mondiale. Avec des Italiens, des Austro-allemands, des BrĂ©siliens, mĂªme des Français, soyons foufous.
Ce dimanche 21 juin, au frais, dans la belle Ă©glise de Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8), let’s rejoyce. EntrĂ©e libre, sortie aussi. Concert bien quand mĂªme, d’autant que des sĂ©biles seront disponibles au cas oĂ¹. Elles n’auront rien contre les billets de 200 € s’ils se prĂ©sentent, ni contre ce qui pourrait soutenir les affiches, les programmes-Ă©ventails voire les musiciens.
Programme disponible sur FĂªte de la musique 2026 – Programme.

Petits papiers – 20

Pourquoi, Ă  certaines pĂ©riodes de l’annĂ©e, personne ne ferme les portes de la basilique d’Argenteuil (Val-d’Oise). Photo (29 mai 2026) : Bertrand Ferrier,

En attendant un prochain post sur Nicolas Horvath, for instance, quelques nouvelles du monde. Donc de la jeunesse.

 

L’OpĂ©ra Garnier et ce besoin de fric qui le transforme en gentille annexe de l’EuropĂ©en.

 

Thomas aime beaucoup.

 

Deux tiers de page dans Le Monde, 16 juin 2026, p. 26 : la CJR opine du chef. Moi, j’ai versĂ© une larmichouille.

 

En vĂ©ritĂ©, j’ai toujours pensĂ© que j’Ă©tais parfaitement normalse, mais certains plus que moi, apparemment.

 

Quand Le Figaro prendre peur, lui toujours vouloir faire peur derniers lecteurs de lui. Brrrrrrrr. Exemple.

 

Quand politicien en difficultĂ©, lui toujours chanter heures nausĂ©abondes Histoire. Quitte Ă  faire golri l’Europe entière, mais bon. Exemple.

 

Quand politicien anglais dans la caguade, lui toujours contacter Vladimir Poutine mĂªme si, d’après les mĂ©dias occidentaux, il a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© renversĂ© par les Russes et un cancer depuis longtemps. Exemple.

 

D’un certain point de vue, certes, quarante ans après Coluche, un Français continue de se gausser une fois ou deux des voisins qu’il a bien aimĂ©s. Mais il faut reconnaĂ®tre que certaine d’entre eux le cherche bien…

 

Quand institut typiquement suĂ©dois chercher financement, lui toujours annoncer l’apocalypse. En plus, ça marche avec tout : si boum, on avait raison ; si pas boum, on avait raison d’avertir. Exemple.

 

Le problème d’une sĂ©rie Arte…

 

… c’est qu’il ne faut pas la confondre avec une autre sĂ©rie Arte. Et, parfois, c’est pas si simple.

 

Avec Le Figaro, entre deux bombardements, j’ai versĂ© une larmouchette devant tant de dĂ©vouement.

 

Les salopards de la RĂ©publique croient toujours aux coĂ¯ncidences.

 

Ça vaut bien une réf.

 

Moi, non, j’ai failli en rien sur cette affaire. Mais toi, dĂ©ploratrice hypocrite, ça te dĂ©range pas de continuer Ă  vivre dans tes privilèges, n’est-il pas ?

 

Qu’est-ce que l’humour ? Vaste question, chère madame. Enfin, cher.e.etc.

 

Enfin, Ă  nous, les p’tites Kirghizes !

 

Quand le stagiaire du Figaro, francophone comme moi je parle kirghize, essaye d’employer « stupre » et « luxure » pour complaire son imbĂ©cile mais profiteur d’employeur.

 

Le stagiaire L’Équipe, francophone comme moi je parle bosniaque, essaye pour faire style d’employer l’expression « la chance ne sourit pas » et fail.

 

Bien qu’on n’entende que lui, voici donc un prĂ©sident Pascal Praud.

 

Il s’en passe, des choses, quand mĂªme.

 

Heureusement, il y a les millionnaires français.

 

La prĂ©cision de l’IA d’Amazon, c’est dingue !

 

« On se fait chier » en langage « commentaire de MMA ».

 

Tiens, un nouveau porte-parole de LFI.

 

J’aime bien cette faute de nrappe.

 

Deux sales, deux ambiances.

 

 

Vous avez Ă©crit quoi après « Canicule » ? C’est pas pour moi, c’est pour un ami. Moi, en fait.

 

On va pas se mentir, les temps sont durs et les p’tits poissons font la gueule. Mais reconnaissons que celle qui restera comme la jamais-première ministre de la France nous aide Ă  survivre avec la rigolade au cÅ“ur, cette Ă©cervelĂ©e. J’avais Ă©crit « tarĂ©e » en commençant par « gr » et en finissant par « osse conne », mais pas sĂ»r que tout le monde comprenne cet idiolecte, alors bon.

 


Ă€ suivre !

Nicolas Horvath et Yuri Revich jouent Philip Glass, salle Gaveau, 14 juin 2026 – 3/3

Nicolas Horvath et Yuri Revich, salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Ce dimanche 14 juin, après la pause fraĂ®cheur, les spectateurs de la salle Gaveau reviennent Ă©couter Nicolas Horvath et Yuri Revich – musicien que nos fidèles lecteurs ont pu croiser ici et lĂ . Les deux compères ont dĂ©cidĂ© de claquer une version du concerto pour violon de Philip Glass oĂ¹ le piano se substitue Ă  l’orchestre. Un storytelling enveloppe l’Å“uvre, composĂ©e peu après la mort du papa du compositeur. RetravaillĂ© après sa crĂ©ation pour se structurer en trois mouvements vif – lent – vif, le concerto dĂ©gaine la panoplie classique et glassique (je tente) donc accorde un grand rĂ´le aux

  • accents,
  • dĂ©calages (binaire contre ternaire) et
  • glissements d’intensitĂ©.

La réduction pour piano permet de mieux apprécier les pivotements de dispositifs :

  • accompagnement et soliste (souvent le violon, parfois le pianochestre),
  • solo d’orchestre,
  • dialogue entre les deux entitĂ©s.

Le violon fait son possible pour nous Ă©baubir – trop, peut-Ăªtre, en dĂ©pit de la sobriĂ©tĂ© de l’interprète qui ne s’aboute pas Ă  la volontĂ© du compositeur de l’inciter Ă  en faire des caisses marquant son univers.

  • Bariolages banals,
  • intervalles changeants,
  • discours brisĂ© et
  • harmoniques suraiguĂ«s convenues

peinent Ă  Ă©baubir l’auditoire non prĂ©-convaincu, pas parce que c’est mal propulsĂ© (mĂªme si, du fond en haut de la salle, le son du violon peine Ă  s’Ă©panouir, on est Ă  Gaveau…) mais parce que la partition paraĂ®t rĂ©citer des gammes stylistiques censĂ©es « faire Glass » donc laisser peu d’espace Ă 

  • la musique,
  • l’esthĂ©tique,
  • l’art,

à quelque chose qui respire un peu autre chose que nos usines avec ou sans cheminée, donc au devoir de faire comme si.
Le deuxième mouvement ne séduit guère plus, euphémisme. La mélancolie, aussi conventionnelle que stagnante, finit par se laisser pimper par le pianorchestre, chargé de booster les bouts de phrase confiées au violon.

  • Les contrechants,
  • l’itĂ©ration censĂ©e Ăªtre hypnotisante,
  • la langueur du thème

devraient benoĂ®tement nous happer. Comme les spectateurs des balcons qui s’enfuient et contrairement aux fans qui sont Ă  deux doigts de pleurer d’Ă©motion sincère, nous attendons avec hĂ¢te la rĂ©solution de la chose tant nous avons l’impression d’entendre la musique poisseuse et mĂ©diocre – comme il sied – d’un « Faites entrer l’accusé » Ă©voquant un crime commis un petit matin de novembre en Picardie. Un jeudi, sans doute. Quand il pleut. ForcĂ©ment, on est en Picardie. Bref.

 

Anthony Roth Costanzo et Philip Glass Ă  l’opĂ©ra Garnier (Paris 9), le 10 avril 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Le troisième mouvement  propulse un pianorchestre rythmique qui jouit

  • de ses stagnations motoriques roboratives,
  • du funk de ses emportements,
  • de l’orgasme des boucles et des contretemps, et
  • de son souci de dialogue avec Sire Violon Solo.

L’Ă©mulation renaĂ®t.

  • L’un stimule l’autre,
  • l’autre dĂ©fie l’un,
  • les deux se frictionnent fructueusement,

et la coda finale suspend le monde à hauteur de violon. En bis véritable, le troisième mouvement est redonné avec fougue et esprit.

  • Une interprĂ©tation magistrale,
  • des spectateurs Ă©bouriffĂ©s d’enthousiasme (le triomphe offert aux artistes est tonitruant),
  • un programme puissant mĂªme si le concerto, passion de Nicolas Horvath, ne nous paraĂ®t pas Ă  la hauteur de sa rĂ©putation, peut-Ăªtre parce que nous ne sommes pas assez glassomaniaque :

quel concert dominical, mes aĂ¯eux !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 3/16

Nicolas Horvath, Salle Cortot (Paris 17), le 27 mars 2026,. Photo : Rozenn Douerin.

Pour les amateurs de clichĂ©s, remontĂ©s par son insolent brushing toujours impeccable alors qu’il frisotte les 49 ans, c’est dingue, Nicolas Horvath est un maudit MonĂ©gasque qui s’est diversifiĂ© dans la musique classique. Pour les connaisseurs, c’est un fils d’ouvriers qui a rĂ©ussi Ă  pĂ©ter les plafonds de verre et d’acier pour parvenir Ă  la conviction que la musique, savante mais pas que, c’Ă©tait sa vie.
Avec sa franchise Ă©bouriffante, son savoir toujours stimulant et sa capacitĂ© Ă  parler musique qu’il nous cause

  • de la vraie vie,
  • de la musicologie critique ou
  • de son plaisir gourmand de rĂ©inventer son pianisme (non, j’ai jamais su ce que ça voulait vraiment dire mais ça fait super technique et j’entends ici ce terme comme « une manière d’adapter l’art d’interprĂ©ter Ă  la spĂ©cificitĂ© du compositeur »),

Nicolas Horvath rend chaque moment d’un entretien aussi imprĂ©visible que palpitant. Bonne nouvelle : ceci n’est que le dĂ©but d’une saga annonçant son tout prochain concert Ă  la Philharmonie de Paris !

3.
Du Bigdil à Philip Glass, un itinéraire

Les deux premiers Ă©pisodes de notre entretien ont portĂ© sur ton intĂ©grale Bach. Ă€ prĂ©sent, nous allons Ă©voquer les programmes de tes concerts. MĂªme si l’entretien paraĂ®tra pour partie après le 14 juin, date du premier Ă©pisode de ton diptyque parisien, il n’est pas inutile d’en parler car la conception de ces rĂ©citals Ă©claire, traduit et stimule ta personnalitĂ© musicale. Ce focus parisien est pratique mais un rien fake car, en rĂ©alitĂ©, depuis quelques mois, tu sillonnes l’Europe avec des programmes on ne peut plus variĂ©s :

  • Chopin,
  • Satie,
  • Glass,
  • animes,
  • jeux vidĂ©o et
  • metal…

Commençons par Chopin, dont tu proposes d’explorer certains recoins secrets, dans une valse stimulante entre : je joue le « grand rĂ©pertoire » des compositeurs stars parce que j’aime ça et c’est ce que veulent les programmateurs ; mais, mĂªme dans ce catalogue très connu, je peux vous rĂ©vĂ©ler des aspects nouveaux – comme tu l’avais fait pour Debussy…
J’ai presque toujours voulu jouer ce « Chopin inconnu ». J’ai découvert ça quand j’étais étudiant à Aspen et que je prenais conscience de mon appétence absolue pour le piano. Ça remonte à mes seize ans, ce qui est très tardif pour un wanna be pianiste !

Ton histoire familiale explique pour partie ce retard à l’allumage – précisons que, à seize ans, nombre de musiciens bien nés ou formatés pour la carrière sont déjà bardés de prix de conservatoires tous plus prestigieux les uns que les autres.
Tu es fou ! Elle ne l’explique pas « pour partie », elle l’explique tout court. Ma biographie entretient une ambiguĂ¯tĂ©. Le fait que je sois nĂ© Ă  Monaco charrie des fantasmes et des stĂ©rĂ©otypes dingues qui ne correspondent pas du tout Ă  mon vĂ©cu ! Je viens d’une famille ouvrière oĂ¹ l’on regarde Le Bigdil et le foot Ă  la tĂ©lĂ©, pas le dernier concert de Martha Argerich sur Arte. Quand j’ai eu une bourse pour aller Ă  Aspen, j’ai eu un choc intĂ©rieur. J’ai voulu non pas jouer du piano mais que le piano soit ma vie ; et il se trouve que, Ă  cette Ă©poque, j’ai lu Les Grands Virtuoses du piano de Wilhelm von Lenz, traduit et prĂ©sentĂ© par Jean-Jacques Eigeldinger (Flammarion, « Harmoniques », 1998). Or, dès les premières pages, on y dĂ©couvre un fac-simile du fameux nocturne opus 9 n°2 de Chopin, un tube que tous les mĂ©lomanes ont entendu sinon Ă©coutĂ© mille fois, et que tous les apprentis pianistes ont dĂ» glisser sous leurs doigts.

Qu’a de si singulier ce fac-simile ?
Sur la reproduction, je dĂ©couvre des variantes par rapport Ă  la partition que je joue. Quand j’en parle Ă  mon prof de l’époque, il ignore tout de l’histoire et, comment dire ? ne trouve pas la question super intĂ©ressante car seule la tradition compte Ă  ses yeux. MĂªme dĂ©sintĂ©rĂªt de la part d’autres interlocuteurs, comme Brigitte Engerer ou GĂ©rard FrĂ©my. En revanche, intĂ©rĂªt de la part d’une de mes profs qui avait Ă©tĂ© l’élève de Jan Ekier, le grand Ă©diteur de Chopin en Pologne. Elle m’a confirmĂ© dans mon intuition devenue conviction : il existe un Chopin diffĂ©rent de celui que les habitudes ont figĂ©.

 

« La guerre en Ukraine a percuté mon projet Scriabine »

 Ta posture frise toutefois le crime de lèse-majesté. Chercher des variantes chopniques (?), c’est risquer de remettre en cause plusieurs siècles de tradition éditoriale donc interprétative…
Disons que j’ai très vite perçu une réticence.

Serais-tu devenu le roi de l’euphémisme ?
Bon, d’accord, Ă  l’École Normale de Musique oĂ¹ j’étudiais, mes professeurs n’avaient aucune appĂ©tence pour la question. Bruno Leonardo Gelber s’en fichait comme de colin-tampon. Germaine Devèze, son assistante, m’avait assĂ©nĂ© que, si tout le monde jouait la version officielle, c’est que c’était la seule Ă  Ăªtre valable. J’avais trouvĂ© cette position un rien dĂ©cevante, mais un tel dogmatisme avait eu une consĂ©quence positive : renforcer ma curiositĂ© pour ce qui, Ă  l’origine, n’était qu’une hypothèse ! En farfouillant, je me suis aperçu que des gens comme Jean-Jacques Eigeldinger ont Ă©crit des livres oĂ¹ ils exposaient des partitions alternatives extrĂªmement intĂ©ressantes.

Ton but n’était pas de dire : « Les partitions officielles sont nulles », mais : « D’autres versions de la mĂªme musique valent le coup d’oreille »…
Tu as raison de le prĂ©ciser. Je n’ai jamais eu l’intention de contester l’intĂ©rĂªt des versions gravĂ©es dans le marbre. Je voulais simplement explorer des pistes alternatives que Chopin avait pu laisser, par exemple en griffonnant sur les partitions de ses Ă©lèves.

Étais-tu le premier à défricher ces terres inconnues ?
Non. Évidemment que non. Des musicologues avaient ouvert la voie. J’ai entendu Raoul Koczalski, Ă©lève de Charles Mikuli, qui avait enregistrĂ© une version des nocturnes diffĂ©rente de la partition officielle. Son Chopin est radicalement diffĂ©rent du Chopin moyen que l’on a coutume d’entendre. Il m’a ouvert des voies, et pas que pour Chopin ! Il m’a permis de comprendre le bel canto au piano, et il m’a aidĂ© Ă  apprĂ©hender ces drĂ´les de partitions qui prenaient la poussière Ă  force d’attendre que quelqu’un leur donne une chance ! En revanche, aucun de mes maĂ®tres ou des maĂ®tres avec qui j’ai pu discuter ne m’ont encouragĂ© dans cette voie, c’est rien de le dire. Pas Philippe Entremont, pas Gabriel Tacchino, autant de grands noms que l’idĂ©e d’interroger le rĂ©pertoire hĂ©rissait viscĂ©ralement !

Pas de quoi te décourager, cependant.G
Aucun risque, j’avais trop envie d’enregistrer Chopin pour abandonner ainsi.

Que représente Chopin, dans ton Panthéon personnel ?
C’est l’un de mes compositeurs prĂ©fĂ©rĂ©s. Il Ă©tait mĂªme prĂ©vu que mon premier disque fĂ»t un disque Chopin et non Liszt. J’avais imaginĂ© de faire se cĂ´toyer Chopin, Satie et Scriabine…

… car Scriabine est un autre de tes compositeurs fĂ©tiches. Tu as hĂ¢te de pouvoir le capter, lui aussi.
Ô combien ! On m’a reproposé de lui consacrer un disque, il y a deux ans, alors que je travaillais sur l’intégrale des chorals de Bach. J’ai refusé à cause de la guerre en Ukraine, qui a tout percuté.

Quel rapport ?
J’ai Ă©normĂ©ment d’amis ukrainiens. J’ai donnĂ© des concerts de fou furieux Ă  Maidan, en 2014, au moment des massacres. Aujourd’hui, jouer de la musique russe est devenu compliquĂ©. Pour Ăªtre honnĂªte, je sais que j’aurais un mal fou Ă  donner des concerts avec la musique de Scriabine mĂªme si, par le passĂ©, ça m’est arrivĂ©. Rarement, mais ça m’est arrivĂ©.

 

« Défricher de nouveaux répertoires musicaux est une passion »

 Le problème vient de ce que tu crains le boycott des programmateurs imbéciles, estimant que claquer un concert Scriabine équivaudrait à soutenir Vladimir Poutine.
Ce n’est pas une crainte, c’est une certitude.

À ce point ?
Tu sais, les propositions de concert obĂ©issent Ă  des lois assez prĂ©visibles et Ă  des codes qu’il est difficile de bousculer. Je l’ai Ă©prouvĂ© personnellement. Quand on m’a proposĂ© le projet Scriabine, j’étais atterrĂ© par le sort rĂ©servĂ© Ă  mes cinq monographies sur sept disques, consacrĂ©es Ă  des compositrices peu connues, hormis peut-Ăªtre Geneviève Tailleferre, et encore ! J’ai mis environ trois ans Ă  les rĂ©aliser, et elles ne m’ont rapportĂ© aucun concert. Alors, oui, c’est très chouette d’avoir, Ă  ma mesure, aidĂ© la musicologie Ă  avancer et d’avoir Ă©largi le rĂ©pertoire en rendant disponibles des partitions rarissimes voire jusque-lĂ  inaccessibles ; mais, en termes de retombĂ©es, le rĂ©sultat a Ă©tĂ© une catastrophe alors que j’avais passĂ© de très longs mois de nĂ©gociation, de prĂ©paration, de rĂ©pĂ©tition et de captation.

Pourtant, de l’extĂ©rieur, on a l’impression que la mode des compositrices est un phĂ©nomène de masse – avec ce cĂ´tĂ© assez dĂ©rangeant de programmer une Å“uvre non parce qu’elle est pimpante voire inconnue mais parce que le compositeur qui l’a Ă©crite est une compositrice…
Mon projet est arrivĂ© avant cette vague mĂ©diatique en faveur des compositrices – que, pour ma part, je trouve formidable. Mais, justement, cela me rendait confiant. J’étais sĂ»r de pouvoir susciter la curiositĂ© voire l’engagement, et de donner sans problème des florilèges de mes intĂ©grales Montgeroult, Brion de Jouy et Tailleferre. Le rĂ©pertoire est rare et passionnant, et l’idĂ©e de visibiliser le travail des compositrices tout en rĂ©vĂ©lant des Å“uvres peu jouĂ©es – oui, peu jouĂ©es, c’est rien de le dire –, ça me paraissait hyper stimulant. Ă€ un moment, j’ai mĂªme essayĂ© de proposer des concerts sur le thème des compositrices sous la RĂ©volution. Ça me permettait de mĂ©langer les compositrices et d’intĂ©grer des crĂ©atrices que je devais enregistrer… mais ça n’a suscitĂ© aucune envie chez les programmateurs.

As-tu été surpris, bien que tu connaisses la banalité de la plupart des set-lists des récitals de piano ?
Oui.

Comment l’analyses-tu ?
C’est sans doute une histoire de timing. J’en ai tiré les conséquences en refusant trois autres projets discographiques, malgré l’insistance de Naxos. J’adore défricher de nouveaux territoires musicaux mais, si je ne vends pas de concerts, je ne peux pas consacrer autant d’énergie à des captations.

 

« Les gens adorent Erik Satie, et ils ont bien raison ! »

 Si je comprends bien, ton Ă©quation Ă©conomique fait qu’enregistrer un disque ne suffit pas, il faut aussi que cet enregistrement soit un relais pour des concerts. En effet, tout le temps passĂ© Ă  travailler un rĂ©pertoire original est autant de temps que tu ne passes pas pour prĂ©parer des programmes qui, eux, pourraient Ăªtre davantage dĂ©sirĂ©s par les programmateurs…
C’est tout à fait ça.

En ce sens, tes monographies de compositrices marquent un tournant dans tes choix artistiques.
Pas forcĂ©ment dans mes choix, plutĂ´t dans mon approche pragmatique du mĂ©tier. Je n’avais jamais rencontrĂ© ce problème auparavant. Ma pĂ©riode Liszt avait Ă©tĂ© accompagnĂ©e par une tournĂ©e. Avant mĂªme mon disque Christus, j’étais sollicitĂ© pour donner des rĂ©citals, notamment après mon prix Franz Liszt au concours de Yokohama. J’étais identifiĂ© dans ce crĂ©neau. Je travaillais avec des gens comme Leslie Howard et Philippe Entremont, qui sont des rĂ©fĂ©rences sur la question. Quand j’ai enregistrĂ© l’intĂ©grale Philip Glass, j’ai connu un engouement pareil, les concerts ont Ă©tĂ© incroyables. MĂªme topo pour Erik Satie, que les gens adorent – et ils ont raison !

Et ton Debussy ?
Ha, malheureusement, le projet est sorti pile pendant le Covid. Autant dire qu’il est mort Ă  la naissance. Normalement, je devais enregistrer une intĂ©grale de Debussy. J’espère que ça se fera un jour… Mais, Ă  l’époque, tout s’est arrĂªtĂ© d’un seul coup d’un seul.

Et là-dessus arrivent, après quelques détours, les monographies de compositrices…
Oui. Avec zéro concert à la clef. Économiquement, ç’a été une catastrophe.

 

 

Comment y as-tu survécu ? C’est ce que nous découvrirons dans un prochain épisode (tadaaaaam)…


Ă€ suivre !
D’ici lĂ , pour retrouver nos 64 posts sur Nicolas Horvath, c’est ici.

Nicolas Horvath et Yuri Revich jouent Philip Glass, salle Gaveau, 14 juin 2026 – 2/3

Nicolas Horvath Ă  la salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.

De retour Ă  Paris après un rĂ©cital salle Cortot (« chez lui », presque, puisqu’il a abouti son cursus Ă  l’École Nationale de Musique), Nicolas Horvath a pris possession de la salle Gaveau en dĂ©but d’après-midi, ce dimanche 14 juin 2026, pour un rĂ©cital 100 % Philip Glass, l’un de ses terrains musicaux de prĂ©dilection depuis un p’tit bout d’temps, dĂ©sormais. La première partie de son premier show (il enchaĂ®nait quelques demi-heures plus tard avec un duo l’unissant Ă  Alex Vizorek autour d’Erik Satie) enquillait les dix premières Ă©tudes de Philip Glass. Nous avons Ă©voquĂ© les cinq premières et la çonnerie de cellulaire qui va bien ici. Attaquons la seconde moitiĂ© de la première mi-temps – il faut suivre.
La sixième Ă©tude est sans doute le mĂ©gahit du lot. C’est un tube pour mandoline ou balalaĂ¯ka, selon que vous Ăªtes en gondole ou en troĂ¯ka, et surtout la fĂªte

  • du bariolage,
  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es, et
  • des fusĂ©es ajoutant de la virtuositĂ© octaviĂ©e Ă  la virtuositĂ© tout court.

On est d’autant plus Ă©baubi de la manière dont Nicolas Horvath parvient Ă  en faire de la musique, par-delĂ  le cĂ´tĂ© quasi pop de cet hymne maximaliste de la musique dite minimaliste. Il y a

  • de la sensibilitĂ©,
  • de la fermetĂ© et
  • de l’Ă©nergie convaincue

dans son interprĂ©tation. Un frisson de kif passe dans la salle, comme quand un chanteur lĂ¢che le titre-phare « pour ceux qui ne sont venus que pour ça », ainsi que stipulait Marie-Paule Belle la Parisienne avant de chanter « Je ne suis pas Parisienne ». La septième Ă©tude travaille sur

  • l’harmonisation,
  • la percussivitĂ© (le piano est un instrument oĂ¹ des marteaux frappent des cordes, faut s’en servir),
  • les ruptures et
  • les nuances

jusqu’Ă  l’apaisement final. Bon, en vrai, après « les nuances », j’avais notĂ© autre chose mais le gribouillis oscillait entre « reflux » et « rĂ©glisse », donc je prĂ©fère agir comme si je n’avais rien Ă©crit après « nuances », merci pour votre incomprĂ©hension.
La huitième étude surprend. Elle festonne comme un prélude cherchant

  • la ligne ou l’harmonie qui siĂ©ra,
  • le dĂ©veloppement qui s’aboutera bien Ă  l’amorce, et
  • la direction qui se rĂ©vèlera la plus fructueuse pour Ă©crire.

 

 

Cette dimension de fausse improvisation, très habilement rendue par une interprĂ©tation rigoureuse et souple, qui sent l’Å“uvre comme si elle l’avait mitonnĂ©e dans ses chaudrons en cuivre sur un piano plus de cuisine que de concert, rappelle que, pour ce type de pièce, le plus intĂ©ressant n’est pas la rĂ©ussite de la quĂªte avec un earworm Ă  garder dans le ciboulot mais la quĂªte elle-mĂªme.
La neuvième Ă©tude tend le propos.  Il y a de l’Ă©lectricitĂ© dans l’air – du moins celle que laissent encore aux citoyens les centres de donnĂ©es si chèrement subventionnĂ©s par ces farceurs de la start-up nation dont est l’hĂ´te du jour, Jean-Marc Dumontet, macroniste opportuniste des plus gluants – dans le monde culturel – si l’on excepte Françoise Nyssen et le groupe Indochine, ex-rebelle devenu – avec succès donc profit – Ă©gĂ©rie officielle du rĂ©gime nĂ©olibĂ©ral, bref. Non, bref parce que j’allais ajouter un couplet sur, alors que c’est pas du tout le sujet, donc. Tension, disions-nous, oui, tension entre une volontĂ© d’envol dans les aigus et le rappel Ă  la terre d’accords descendants sur un bourdon de graves obstinĂ©s, l’arc Ă©lectrique dĂ©bouchant sur un crescendo puissant.

  • Ça turbine,
  • ça s’interrompt,
  • ça ressasse.

Et ça débouche sur la dixième étude. Rien de charmant, ici. Mieux :

  • du rythme,
  • de la dissonance en secondes (pas la vitesse, d’accord ?),
  • une sensation de houle profonde,
  • des commentaires dĂ©sĂ©quilibrĂ©s voire claudiquant des mĂ©diums et des graves,
  • un prĂ©cipitĂ© de nuances sans cesse mouvantes,
  • une exploration
    • des aigus,
    • des mordants,
    • des boucles,
    • des samples,

le tout dans un temps qui s’assume long et itĂ©ratif. Bref, ça finit en fanfare et ça offre Ă  l’artiste un triomphe de malade. Sans se soucier de leurs pacemakers ou de leurs permanentes violettes, les glassomaniaques du parterre sont debout. Avec les fans en culottes courtes du balcon, ils fracassent leurs mimines et crient autant qu’une personne payant son billet minimum 39 € sait crier. Nicolas Horvath n’a pas prĂªchĂ© des convaincus : il les a transportĂ©s. Sans doute la vraie presse culturelle oubliera-t-elle de le noter, mais qui s’en soucie encore ?


Ă€ suivre !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 2/16

Nicolas Horvath, le 2 avril 2025 Ă  la salle Gaveau (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ l’occasion de ces deux dates parisiennes prĂ©-estivales, Nicolas Horvath nous a accordĂ© un nouveau grand entretien oĂ¹ l’on commence par parler de Johann Sebastian Bach et des coulisses d’un certain enregistrement…

 

2.
De l’art d’écouter une intégrale

En nous prĂ©sentant ton intĂ©grale des chorals de Bach, tu as privilĂ©giĂ© jusqu’ici l’approche musicologique. Ă€ prĂ©sent, pourrais-tu donner le mode d’emploi pour l’auditeur ? En clair, faut-il picorer Ă  l’intĂ©rieur des disques, mettre l’ensemble en lecture alĂ©atoire ou s’astreindre Ă  ouĂ¯r religieusement chaque disque de bout en bout, jusqu’à avoir encaissĂ© les 371 chorals ?
Plutôt qu’un mode d’emploi technique, je te propose un peu d’archéologie ! En effet, l’intégrale telle qu’elle est disponible en douze disques n’a rien à voir avec le projet tel que je l’avais imaginé.

À quoi diable avons-nous échappé ?
J’avais imaginé une sorte de feuilleton quotidien selon un principe : à chaque jour son choral. J’avais imaginé sortir des vidéos pour proposer une exploration de Bach pendant une année. L’idée sous-jacente était de profiter de chaque choral plutôt que d’inviter l’auditeur à se siffler une trentaine de chorals d’un seul coup d’un seul, comme c’est le cas quand tu glisses un disque de l’intégrale dans ton lecteur. Tout écouter à la file serait une performance, sans doute pas un plaisir musical. Bach n’avait pas du tout conçu une compilation semblable ; et, quant à moi, j’aurais aimé proposer une expérience spéciale, pas un pensum.

Mais ? Car je suppute qu’il y a un « mais »…
Oui, il y a un « mais », et un « mais » de taille ! Il se trouve que les agrĂ©gateurs  [plateformes en ligne de streaming musical] ont refusĂ© la mise en ligne quotidienne que j’avais fantasmĂ©e car ils concentrent les sorties exclusivement le vendredi. Première frustration : je serais passĂ© d’une sortie journalière Ă  une sortie hebdomadaire. Ă€ la rigueur, pourquoi pas ? Je pouvais accompagner ce rendez-vous de quelques vidĂ©os expliquant pourquoi tel choral me plaĂ®t plus qu’un autre et mettant en valeur mes favoris. Quoique un tantinet déçu, j’étais prĂªt Ă  rĂ©inventer le dispositif sans abandonner l’idĂ©e de l’exploration en feuilleton. Après, tout a pris un temps de dingue. Entre l’enregistrement des cent premiers chorals et le lancement de la sĂ©rie, il a dĂ» s’écouler une dizaine de mois.

Et tu as dû à nouveau changer ton fusil d’épaule.
Oui, encore une fois à cause des agrégateurs.

 

« Enregistrer dix heures de Bach, ça n’est pas rien »

 

Des adversaires habituels, pour un innovateur de ta trempe…
J’avais dĂ©jĂ  eu maille Ă  partir avec eux quand j’avais publiĂ© ma sĂ©rie expĂ©rimentale. J’avais plaidĂ© pour des sorties plutĂ´t hebdomadaires que mensuelles. Je croyais plus Ă  l’effet de curiositĂ© suscitĂ© par un rendez-vous assez frĂ©quent qu’à un rendu de gros pavĂ© disponible Ă  la fin du mois. Ma demande a Ă©tĂ© rejetĂ©e par la plateforme. Ça m’avait chagrinĂ© car on s’éloignait vraiment du projet. MĂªme topo pour Bach : j’ai Ă©tĂ© chafouin quand mon intĂ©grale est devenue une sĂ©rie d’albums alors que j’espĂ©rais provoquer des rencontres, du dĂ©sir, pourquoi pas de la frustration (c’est court, en gĂ©nĂ©ral, un choral, tu as hĂ¢te dâ€™Ăªtre Ă  demain pour entendre le prochain) ? En tout cas, j’aurais voulu fomenter quelque chose de plus digeste que douze disques d’une cinquantaine de minutes chacun.

Aujourd’hui, celui qui se procure tes disques – je ne sais pas s’ils existent en physique, mais presque peu importe – se retrouve devant une trentaine de chorals par volume. Remarque, chacun peut dĂ©cider de ne s’en Ă©couter qu’un par jour…
Bien sĂ»r ! Des radios protestantes Ă©taient prĂªtes Ă  accompagner le concept en diffusant un choral par jour. Quant Ă  l’appropriation du projet par les curieux, mon idĂ©e d’origine Ă©tait que l’auditeur se passĂ¢t le choral en boucle pendant quelques minutes de sa journĂ©e. J’aime l’idĂ©e qu’une mĂ©lodie, une harmonie et une polyphonie accompagnent la journĂ©e d’un mĂ©lomane… et que l’envie de dĂ©couvrir la pièce du lendemain le titille aussi.

Puisque cela n’a pu aboutir, que faire de ces 371 chorals répartis en 12 volumes ?
Les considérer pour ce qu’ils sont : un concentré de grande musique. C’est pas mal, non ? Tant pis si je n’ai pas réussi à m’emparer des nouveaux outils que constituent les plateformes pour m’émanciper de la logique de l’album.

Derrière le ton posé que tu emploies, on fait plus que deviner ta frustration. Après l’interdiction d’écrire tes propres transcriptions, l’impossibilité de distribuer tes sessions comme tu l’entends…
J’essaye de savoir raison garder. Enregistrer dix heures de Bach, ce n’est pas rien. Reste que monter un projet qui n’est pas une suite d’albums et se voir contraint de le transformer en une suite d’albums, ce n’est pas la panacée. Ni pour celui qui avait imaginé qu’une autre écoute était possible, ni pour l’auditeur, comme tu l’as relevé en me demandant « comment écouter l’intégrale ? ». C’est beaucoup plus difficile à comprendre.

 

 

« L’enregistrement n’a pas Ă©tĂ© simple, mais j’ai cessĂ© de m’emmĂªler les pinceaux »

 

En cours de route, tu as abandonné l’idée des vidéos best of ou didactiques ?
Oui, car je trouve qu’elles avaient du sens dans le cadre d’un projet précis. Elles s’intégraient à un édifice cohérent. Seules, franchement, elles auraient beaucoup perdu de leur pertinence. J’ai préféré laisser la nouvelle mouture de l’intégrale vivre sa vie.

En une série de disques.
En effet. Et j’ai bien aimĂ© ce qu’en a Ă©crit Damian Thompson pour The Spectator : « Je dĂ©fie quiconque d’écouter plus d’une douzaine de chorals Ă  la suite sans sombrer dans l’ennui. En revanche, il suffit d’en Ă©couter un par pour Ăªtre Ă©bloui. »

Justement, quel conseil donnerais-tu Ă  un auditeur qui souhaiterait dĂ©couvrir ton monument Bach ? Comment s’approprier l’intĂ©grale ? Par quel volume commencer ? Si l’on s’en rĂ©fère Ă  la cyclicitĂ© des annĂ©es liturgiques, j’imagine que cela n’a guère d’importance, mais peut-Ăªtre l’un des douze disques rĂ©sonne-t-il particulièrement, dans ton souvenir…
C’est sûr que certains chorals me plaisent plus que d’autres.

Par exemple ?
Attends, je prends mon recueil… Bon, par exemple, « Christ, unser Herr, zum Jordan Kam », « Christ ist erstanden », « Auf meinen lieben Gott » ou « Ermutre dich, mein schwacher Geist » extrait de l’Oratorio de NoĂ«l… En fait,
si tu voyais ma partition, tu rigolerais : certaines pièces sont ornĂ©es d’un cÅ“ur voire de deux cÅ“urs, quand je les apprĂ©cie particulièrement ; d’autres (mais parfois les mĂªmes) ont droit Ă  une Ă©toile de David ou deux, quand je les juge très intĂ©ressantes !

Mettons les mains dans le cambouis musicologique et posons une question technique : quelle édition as-tu utilisé, et pourquoi ?
Au dĂ©but, StĂ©phane m’a fait travailler sur l’édition Breitkopf. Plus tard, j’ai optĂ© pour l’édition d’Albert Riemenschneider chez Schirmer / Hal Leonard. En effet, la première Ă©dition Breitkopf de 1912 avait repris le travail de Carl Philip Emmanuel Bach, initialement publiĂ© en quatre volumes. Moi, ça m’allait très bien, cette organisation simple et efficace. J’ai donc commencĂ© Ă  enregistrer Ă  partir de cette version. Sauf que je me suis aperçu que, dans les annĂ©es 2010, je crois, Breitkopf a publiĂ© une nouvelle Ă©dition critique pour laquelle ils ont supprimĂ© beaucoup de chorals car ils ont estimĂ© que, dans le lot, beaucoup de chorals n’étaient pas de Johann Sebastian Bach. Ă€ l’arrivĂ©e, le nombre dĂ©finitif de chorals Ă©tait moindre que chez Schirmer, de sorte que j’ai prĂ©fĂ©rĂ© migrer chez Schirmer… ce qui m’a considĂ©rablement compliquĂ© la tĂ¢che au moment oĂ¹ j’ai dĂ» faire le lien entre les deux Ă©ditions pour coordonner les enregistrements dĂ©jĂ  en boĂ®te et les nouveaux.

Pourquoi ?
Chez Azure Sky travaille un mec qui adooore Bach. Il m’avait prĂ©parĂ© un hĂ©naurme tableau Excel pour relier les diffĂ©rents chorals selon l’édition et selon les fichiers ProTool. C’était quelque chose d’assez militaire, on va dire, au sens oĂ¹ c’était ultra organisĂ© et rigoureux… mais ça faisait sauter la logique d’enregistrement que j’avais imaginĂ©e. Du coup, les premiers mois, je me suis plantĂ© dans la dĂ©nomination des fichiers, en mĂ©langeant les fichiers « B » (pour Breitkopf) et « R » (pour Riemenschneider). D’autant que, la plupart du temps, j’enregistre le soir, et il m’arrive dâ€™Ăªtre un peu fatiguĂ© lorsque je dois m’astreindre aux tĂ¢ches techniques affĂ©rentes. Heureusement, j’ai fini par trouver un process qui m’empĂªchait de m’emmĂªler les pinceaux, et il n’y a plus eu de problème.

 

 

« J’aimerais créer un petit moment suspendu »

 

Alors, puisqu’on en est au process, quid du process d’écoute ? Quel mode d’emploi pour l’auditeur ?
Je pense que le mieux est d’écouter au pif. Il faut se laisser prendre par un sentiment hyper rare chez le mĂ©lomane bachomaniaque : la surprise. Normalement, il devait y avoir une sortie coffret en fĂ©vrier 2026, mais je n’en entends plus parler. C’est comme Godot, je l’attends toujours ! Le temps qu’elle arrive, tu prends un disque, tu mets une piste au hasard et tu Ă©coutes. Tu fais ça Ă  des moments de la journĂ©e qui te semblent propices, Ă  des moments oĂ¹ tu as envie de te poser pour Ă©couter un Bach beaucoup plus organique que le Bach des fugues. Un Bach qui te propose une jubilation beaucoup plus immĂ©diate. Et puis tu as une possibilitĂ© plus transcendantale.

Peste ! Que sera-ce ?
Les Ă©quipes d’Azure Sky Records ont passĂ© un temps assez fou Ă  rĂ©organiser les chorals non pas par ordre orthographique mais en fonction des temps liturgiques. Ça, c’est pour ceux qui veulent suivre le canon des Évangiles – je sais que nous sommes de moins en moins nombreux –, voire si tu veux lire Ă  ta famille l’extrait du jour de la Bible. Chacun son appĂ©tence, mais je prĂ©cise que, mĂªme si je ne fais pas partie de ces croyants, je me dis qu’un choral appropriĂ© jouĂ© au piano peut offrir une BO assez sympa Ă  l’écoute de la parole de Dieu.

Tu soulignes ainsi que la musique de Bach avait parfois, sinon souvent, une dimension fonctionnelle…
… et mon but premier serait de diriger la curiosité des auditeurs sur autre chose. J’aime l’idée que l’on écoute un choral pour créer un petit moment suspendu qui t’appartient. Tu écoutes. Tu regardes la nature. Un oiseau qui s’envole [l’entretien se déroule sur fond de chants d’oiseaux incessants, on dirait du Mesiaen en mieux, NDLR]. Un papillon qui essaye de butiner une fleur. Tu as une minute trente, deux minutes grand max pour te sortir de tes notifs IG. Si la musique peut t’aider à ça, bah, ça paraît rien, mais je pense que ça n’est pas rien du tout.

Ă€ suivre !

Nicolas Horvath et Yuri Revich jouent Philip Glass, salle Gaveau, 14 juin 2026 – 1/3

 

Nicolas Horvath, salle Gaveau (Paris 8), le 14 juin 2026. Photo : Rozenn Douerin.

Coup double pour un Nicolas Horvath habituĂ© des grandes formes. Ă€ 14 h, il joue Philip Glass en compagnie du violoniste Yuri Revich ; Ă  17 h 30, il joue Erik Satie. Nous nous sommes faufilĂ©s salle Gaveau pour profiter du premier Ă©pisode, composĂ© de deux parties : les dix premières Ă©tudes pour piano d’abord, le concerto pour violon substituant le piano Ă  l’orchestre (le transcripteur ne sera pas citĂ©).
Les Ă©tudes de Philip Glass  sont l’un des domaines particuliers de Nicolas Horvath. Il les a jouĂ©es environ un milliard de fois (il a mĂªme participĂ©, au cĂ´tĂ© du compositeur, Ă  l’intĂ©grale collective donnĂ©e jadis Ă  la Philharmonie de Paris), les a enregistrĂ©es, et a choisi d’interprĂ©ter les dix premières parce qu’il juge qu’elles forment un cycle cohĂ©rent et parce qu’il les prĂ©fère aux dix dernières, plus hĂ©tĂ©roclites. Pas question pour autant de se laisser aller Ă  la familiaritĂ© ou Ă  la nĂ©gligence avec dix pièces d’une difficultĂ© variable mais exigeant chacune de l’interprète

  • luciditĂ©,
  • rigueur et
  • poĂ©sie

Dès la première Ă©tude, capot du piano fermĂ© « pour se rapprocher du son choisi par le compositeur lorsqu’il a enregistrĂ© ces pièces », le musicien met les choses au clair.

  • TonicitĂ© des accords,
  • Ă©nergie des doigts dĂ©liĂ©s,
  • groove du tempo rapide et des accents,
  • soin soyeux des nuances,
  • dynamisme des octaves rĂ©pĂ©tĂ©es qui rebondissent :

d’un seul coup d’un seul, ceux qui n’auraient pas bien attachĂ© leur perruque sont sans doute retournĂ©s au statut si souvent honni de chauve. Le contraste avec la deuxième Ă©tude (l’artiste enchaĂ®nera les dix chapitres quasiment all’attacco) est d’autant plus saisissant.

  • Onirisme de la mĂ©ditation,
  • profondeur des graves,
  • lĂ©gèretĂ© des aigus,
  • plaisir du bercement rĂ©gulier,
  • clartĂ© de la mĂ©lodie surplombante,
  • rayonnement du son sculptĂ© par une juste pĂ©dalisation et
  • gourmandise d’un long decrescendo

hypnotisent un parterre bien garni – mĂªme si, chacun le sait, les meilleures places ont au rang X du second balcon, sauf pour les personnes de taille raisonnable Ă  grande tant la place guibolistique offerte est inconfortablement minime. La troisième Ă©tude travaille un Ă©lĂ©ment du style glassien jusqu’ici laissĂ© de cĂ´tĂ©, Ă  savoir la fragmentation. On goĂ»te donc le mystère provoquĂ© par

  • l’Ă©clatement itĂ©ratif du propos,
  • la sapiditĂ© des variations thymiques et rythmiques,
  • la jubilation des contretemps aux allures de ressac tempĂ©tueux contre la digue de la mesure et du mĂ©tronome, ainsi que
  • l’immense palette horvathienne
    • de touchers,
    • d’attaques et
    • de phrasĂ©s.

Impressionnant ! La quatrième étude fonctionne sur les dialogues entre

  • stabilitĂ© et dĂ©sir de mouvement,
  • motorisme de la main gauche et incisivitĂ© (je tente le nĂ©ologisme) de la main droite,
  • clapotements d’une apparente stagnation et Ă©claboussures provoquĂ©es par les changements de registres.

La cinquième Ă©tude n’est assurĂ©ment pas la plus spectaculaire mais elle respire le luxe

  • du calme,
  • de la suspension,
  • de la retenue,
  • de l’interrogation propre aux cellules brisĂ©es,
  • des miroitements de la nuance piano,
  • d’aigus mĂ©lodieux bien qu’ils ne forment pas une mĂ©lodie Ă  proprement parler, bref,
  • d’une virtuositĂ© qui n’est plus dans la cĂ©lĂ©ritĂ© qui bastonne mais dans la fabrique dĂ©licate du son.

Évidemment, les touristes hispanophones qui nous jouxtent en profitent pour laisser longuement tintinnabuler leur cellulaire. Nous allons faire une courte pause pour ne pas nous escagasser plus que de raison, et nous reprendrons prochainement le cours de nos émotions.

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 1/16

Affiche du premier des 2,5 concerts parisiens de juin 2026 (détail)

En concert pour deux hénaurmes dates parisiennes et demie, incluant une pleine après-midi à la salle Gaveau ce 14 juin 2026, Nicolas Horvath se confie sur ses projets, son métier, son amour de la musique et ce qui attend les spectateurs lors de ses trois prochaines prestations capitales… et au fil de ses disques désormais innombrables.

1.
L’homme qui voulait parler de Bach

Nicolas, il y a quatre ans presque jour pour jour, nous avions profité de la sortie de ton premier disque comme compositeur pour fomenter un tout aussi premier « grand entretien » avec toi. Pour le continuer, j’ai trouvé non pas un mais deux prétextes et demi, autour de tes prochaines dates parisiennes. Sauf que l’histoire est plus compliquée que ça, comme l’indique ton site.
Ha bon, pourquoi ?

N’importe quel artiste présenterait son agenda par ordre chronologique. Comme « môssieur » n’est pas n’importe quel artiste, il a décidé d’organiser son planning européen par les répertoires qu’il joue en parallèle et parfois en les croisant. À savoir, d’une part, Chopin, Glass, Satie, pour ce qui est de la musique officiellement savante ; d’autre part, les musiques du studio Ghibli ou d’Assassin’s Creed pour tes explorations des animes et des jeux vidéo.
Tu oublies Bach.

Non, parce que Bach – dont tu as enregistré 371 chorals en douze disques pour Azure Sky Records – se réfère à ta discographie, pas à ton agenda.
C’est vrai que je n’ai pas eu une grosse demande des programmateurs sur ce répertoire… Un peu comme quand j’ai enregistré des disques de compositrices très peu connues voire jamais jouées : je n’ai pas été sollicité, les créatrices demeurent toujours aussi peu jouées !

 

« J’ai senti que ma case était devenue une cage »

 

Que t’inspire ce manque de curiosité des programmateurs ?
Pfff, d’après toi ? J’en suis triste, mais je reconnais que, pour les concerts, mĂªme si je peux Ăªtre force de proposition, je suis très dĂ©pendant des invitations que l’on m’adresse.

Puisque tu veux parler du Kantor, qui n’était pas directement au programme de l’entretien, dis-nous : qu’aimerais-tu jouer de Bach en concert ?
J’adoooorerais jouer mon florilège de chorals personnel ; et j’adoooorerais le faire dialoguer avec Chopin ou avec Glass.

Qu’est-ce qui coince ?
Hum, mon intégrale des chorals n’a pas rencontré un écho énorme dans les médias, spécialisés ou pas, de sorte que les organisateurs ont pu passer à côté de mes disques sans grande difficulté. Je n’en rejette pas la faute sur la cécité des uns ou sur l’absence de valorisation média adéquate car, pour ce qui m’incombe, je dois battre ma coulpe : j’ai l’impression que mon inadaptation aux réseaux sociaux n’a pas contribué à amplifier l’aura de cette nouveauté, c’est rien de le dire ! Pour autant, je ne désespère pas que cette graine Bach que j’ai plantée ne pousse pas plus tard…

Puisque tu as réussi à piquer notre curiosité, allons plus loin : comment t’est venue cette idée saugrenue d’une « intégrale des chorals de Bach » ? Tu as lancé ta carrière comme M. Liszt, tu l’as développée comme M. Minimaliste par ton inclination pour cette musique, et M. Maximaliste pour les formes géantes de récitals ou d’intégrales que tu affectionnes. Pourquoi diable es-tu allé repasser ton Bach ?
Haha, cette blagounette est un peu vraie, dans mon cas. J’ai ce projet en tĂªte depuis hyper longtemps. En fait, l’histoire commence quand je prends des cours de composition avec StĂ©phane Delplace. Comme souvent, les profs de compo te mettent face aux chorals de Bach, car ils forment une base essentielle. En l’espèce, le cas Ă©tait encore plus grave car StĂ©phane est Ă  genoux devant ce corpus.

Va pour le compositeur que tu es ; mais l’interprète ?
Ă€ l’époque, je jouais quelques chorals, guère plus. NĂ©anmoins, je me disais que, un jour, ce serait bien que je fisse le tour de ce gros recueil, mĂªme si je vĂ©nĂ©rais par-dessus tout L’Art de la fugue que j’espère avoir l’heur d’enregistrer un jour.

Entretemps, tu as le malheur d’avoir le bonheur (si) de contracter avec Naxos oĂ¹, de fil en aiguille, tu deviens petit Ă  petit le SpĂ©cialiste ès Compositeurs Inconnus que la firme a permis Ă  beaucoup de mĂ©lomanes de dĂ©couvrir Ă  petit prix.
En quelque sorte, oui, j’étais vouĂ© Ă  jouer des gens ou des Å“uvres pas cĂ©lèbres. Or, quand tu es catĂ©gorisĂ©, rares sont les maisons de disques qui acceptent que tu sortes de ta case devenue une cage. Par exemple, je me souviens de promesses d’albums Scarlatti qui n’ont jamais vu le jour.

Tu n’aurais pas envisagé une intégrale des 555 sonates environ, au hasard ?
Oh que si, et je l’envisage toujours, mĂªme si je sais que ça ne se concrĂ©tisera pas dans l’immĂ©diat ! Pour Ăªtre honnĂªte, j’avais mĂªme commencĂ© Ă  mettre l’ouvrage sur le mĂ©tier… Ça ne s’est pas encore rĂ©alisĂ©, mais mĂ©fiez-vous : quand je crois Ă  la pertinence musicale d’une idĂ©e, je suis tĂªtu !

 

 

« J’ai toujours voulu avancer »

 

Reste que, lorsque tu étais naxossiste, Scarlatti était trop connu pour toi qui étais connu pour jouer des compositeurs inconnus.
Certes, et la mĂªme logique a retoquĂ© mon projet Chopin, qui n’intĂ©ressait absolument pas Naxos, d’autant que je n’étais pas Ă©tiquetĂ© comme un « pianiste Chopin ». Alors, quand, avec le label 1001 notes, on a commencĂ© Ă  prendre langue autour de mon projet d’intĂ©grale des « nocturnes de Chopin diffĂ©rents », je me suis remis Ă  bosser sĂ©rieusement, et j’ai senti que, pour arriver Ă  comprendre Chopin dans l’intimitĂ© de sa musique, je devais repasser par les chorals de Bach.

Pourquoi ?
Chopin est hyper influencé par les chorals de Bach.

Et Nicolas Horvath, est-il « hyper influencé par les chorals de Bach » ?
Quand j’apprenais la compo, moyen. J’étais passionné par ce que l’on appelle le romantisme tardif, dont rien n’est plus éloigné que Bach. C’est Chopin qui m’a obligé à y revenir !

Hélas, tu étais un cheval de l’écurie Naxos.
Attention, je ne crache pas dans la soupe ! C’est sĂ©curisant dâ€™Ăªtre artiste Naxos. C’est flatteur dâ€™Ăªtre numĂ©ro un des ventes. C’est rassurant dâ€™Ăªtre identifiĂ©. Le revers de la mĂ©daille consiste Ă  avoir une sorte d’œil de Sauron braquĂ© sur soi. Au moment oĂ¹ des envies diffĂ©rentes me prennent, tout me rappelle qu’un contrat d’exclusivitĂ© de deux ans pèse sur moi, valable cinq ans pour les compositeurs que j’enregistrais. Encore une fois, je nuance mon propos : le contrat Ă©tait la promesse de l’engagement d’une grosse machine derrière moi, ce qui est trrrrès confortable pour un artiste ; ce nonobstant, il Ă©tait aussi une chaĂ®ne qui m’entravait sĂ©rieusement. J’en ai pris conscience.

Comment leur as-tu expliqué que « they shall not pass » ?
J’ai fait profil bas, et j’ai proposĂ© des projets qui ont Ă©tĂ© systĂ©matiquement refusĂ©s. Par exemple, la sĂ©rie expĂ©rimentale dont tu as rĂ©digĂ© certains livrets, je l’avais d’abord soumise Ă  Naxos. Pourtant, elle aurait eu du sens et de la gueule chez eux ! Mais le refus du label m’a permis de sortir des disques ailleurs, mĂªme quand j’étais sous cloche. Après la musique minimaliste inconnue, je leur ai proposĂ© mon intĂ©grale des nocturnes presque aussi inconnus de Chopin. Re-non.

Il faut en vouloir pour garder l’espoir et l’envie !
Je sentais qu’une histoire se défaisait, mais je n’avais pas le choix et je voulais avancer. En parallèle, j’avais gardé des liens avec mon ancienne directrice chez Naxos qui était passée chez Azure Sky Records. Je lui ai soumis l’idée Bach, à laquelle je croyais profondément. J’ai senti que ça tiltait. Quelle joie !

 

 

« La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel »

 

Qu’est-ce qui, selon toi, justifiait l’enregistrement d’une telle masse musicale ?
Ne serait-ce que le fait que ça n’avait jamais été enregistré alors que c’est génial.

Peut-Ăªtre faut-il s’arrĂªter sur le « ça » du « ça n’a jamais Ă©tĂ© enregistré ». On peut le dire, ces chorals de Bach ne sont pas de Bach mais transcrits d’après Bach. Les as-tu transcrits toi-mĂªme ?
Je vais Ăªtre très transparent avec toi et ceux qui nous lisent. Ă€ l’origine du projet, j’avais prĂ©vu de rĂ©arranger l’ensemble du corpus pour le rendre plus pianistique. Azure Sky Records s’y est opposĂ© parce que ça leur aurait coĂ»tĂ© trop cher puisque le label aurait dĂ» me verser des droits de transcription.

Ce qui aurait été logique et juste…
En thĂ©orie, peut-Ăªtre. En pratique, comme il existait des arrangements tombĂ©s dans le domaine public, ben, les gars prĂ©fĂ©raient une option nettement moins coĂ»teuse.

Je vais me permettre de réagir avec un idiolecte de musicologue (enfin, je crois) : c’est couillon car tu aurais pu, par la suite, proposer à la vente tes propres versions des chorals.
C’était l’idĂ©e. D’autant que les cent premiers chorals Ă©taient prĂªts. HĂ©las, il paraĂ®t que, Ă©conomiquement, le dĂ©fi n’était pas tenable pour le label. Le domaine public Ă©tait plus abordable !

MalgrĂ© ce frein Ă  la fois stupide et très comprĂ©hensible, tu as poursuivi le projet d’intĂ©grale car, pour toi, l’intĂ©grale participe moins d’un fantasme de complĂ©tude que d’une idĂ©e de panorama Ă©volutif : on voit tout l’œuvre, mais pas de la mĂªme manière entre le dĂ©but et la fin.
Oui, et pas uniquement d’un point de vue artistique. Tu vois, tout à l’heure, on parlait de Scarlatti. Or, j’ai lu un entretien de Scott Ross qui, lui, a enregistré une intégrale mémorable des sonates pour un petit label français. Il évoquait l’évolution technique de la prise de son au fil des sessions. Ça a résonné en moi car j’ai expérimenté cette sensation.

Il faut prĂ©ciser que tu enregistres toi-mĂªme ton piano dans ton studio, et que l’enregistrement des dix heures de Bach ne s’est pas fait en un tournemain.
Non, il m’a fallu environ trois ans pour le mener à bien ; et je décèle évidemment une différence de timbres entre les premiers enregistrements et les derniers. Petit à petit, je progresse. Le son est plus fin et plus juste. C’est aussi cette histoire que racontent les intégrales que j’enregistre.

Tu te rends compte oĂ¹ on en est ? On Ă©tait censĂ©s parler de tes prochains concerts parisiens, et on a Ă  peine commencĂ© d’aborder ton projet Bach qui n’en fait pas partie…
C’est logique ! Tous mes projets s’inscrivent dans ce que je pense et ce que je vis. Tout est reliĂ©. Des passerelles conduisent dans de nombreuses directions. La vie ne s’organise pas sur un tableur Excel. Je lance des idĂ©es, parfois elles vont Ă  dame, parfois elles restent suspendues ; et mĂªme cette suspension, aussi dĂ©cevante soit-elle, m’amène l’énergie qui pousse une autre idĂ©e et l’aide Ă  se concrĂ©tiser. N’est-ce pas Ă  toi d’organiser l’entretien ?