
Sous le titre trompeur Renoir et l’amour (de l’amour, il ne sera pratiquement pas question), le musĂ©e d’Orsay cĂ©lèbre ses quarante ans en rassemblant ses toiles d’Auguste et en les augmentant grĂ¢ce Ă
- des prĂªts de la National Gallery de Londres,
- du musĂ©e des beaux-arts de Boston (institutions oĂ¹ l’exposition voyagera Ă partir du 3 octobre) et grĂ¢ce Ă
- quelques portraits de Renoir peints par autrui, pour la mise en bouche.
Ă€ quelques jours de la clĂ´ture, peut-Ăªtre boostĂ©e par l’attrait pour la climatisation en cette pĂ©riode de fortes chaleurs, la frĂ©quentation dĂ©passe les 100 % de la capacitĂ© du lieu. Les files d’attente sont impressionnantes et la presse pas tout Ă fait compatible avec la contemplation sereine de l’Å“uvre de la star locale. NĂ©anmoins, l’enjeu en vaut la chandelle. On ne relate plus la profondeur et la profusion des collections d’Orsay ; l’ajout de tableaux sans doute jamais vus en France et pas prĂªts d’y revenir ajoute Ă l’excitation et vaut bien, faute de mieux, quelque inconfort momentanĂ©. C’est la condition pour dĂ©couvrir une variĂ©tĂ© de sujets difficilement rassemblĂ©s par des thĂ©matiques parfois biscornues et souvent fourre-tout.
Ă€ la vĂ©ritĂ©, l’Å“il pĂ©tille plus que l’esprit dès lors que l’on abandonne, autant que faire se peut, la problĂ©matique faussement mise en avant par les commissaires. Alors, on peut se laisser happer par les grandes passions du peintre – les commentaires des tableaux s’attardent, eux, plus volontiers sur ses petites passions, maĂ®tresses incluses :
- la couleur
- (variété et vivacité,
- composition et décomposition,
- valeur suggestive pouvant se substituer Ă la forme)
- le mouvement
- (dynamique de la composition,
- énergie du trait,
- allant çà socialisé, là érotisé de la danse),
- les paysages
- naturels et souvent éclaboussés de soleil,
- humanisés
- (habitats,
- insertion de l’homme dans l’espace,
- reliefs de repas peints comme un champ hirsute), voire
- intĂ©rieurs quand l’artiste se focalise sur un visage aux traits plus complexes qu’il n’y paraĂ®t de loin.
L’accrochage salue aussi le traitement des personnages (et mĂªme des animaux : chiens, chat, coq…) cher au peintre. Nus ou demi-nus, les corps de femmes se marbrent de teintes contradictoires qui font Ă©cho au bouillonnement du fond (ainsi de l’Ă©tude dite Torse de femme au soleil). Soigneusement vĂªtus, les individus s’insèrent, sincères, dans la comĂ©die sociale de la bonne bourgeoisie prĂªte, parfois, Ă s’encanailler. Les toiles alternent scènes de genre posĂ©es et saynètes prĂ©sentĂ©es comme saisies sur le vif
- (un salon,
- une tablée,
- une volte chorĂ©graphique…).

Entre raretĂ©s et tableaux cĂ©lĂ©brissimes, le regard est invitĂ© Ă s’ajuster et Ă saisir la spĂ©cificitĂ© des cadrages donc du propos.
- Vie intime,
- partages amicaux oĂ¹ la virilitĂ© s’exprime aussi par une drague assumĂ©e, et
- liesse populaire
baladent le visiteur dans un kalĂ©idoscope de sujets mais aussi d’atmosphères et d’Ă©lĂ©ments. Si
- la nature, à travers les jardins, notamment, est omniprésente,
- les lieux de convivialitĂ© plus ou moins clos (cafĂ©s, atelier, salon) et les commerces comme celui de « la modiste » travaillent l’air et la circulation de la lumière, tandis que
- la fascination pour les canotiers Ă©clabousse le musĂ©e d’une onde rafraĂ®chissante.
Entre ville et feuillage, le plaisir de la promenade picturale se nourrit aussi de la variĂ©tĂ© des formats, allant de la minuscule Lecture du rĂ´le, prĂªtĂ©e par le musĂ©e de Reims, aux grands formats cĂ©lĂ©brissimes. Au point que, Ă©tourdis par la vigueur du pinceau et bousculĂ©s par le grand nombre de visiteurs, l’on en viendrait presque Ă oublier que la peinture de Renoir est aussi une peinture
- de l’attente,
- de la suspension voire
- du mystère susceptible de rendre Ă©ngimatique une attitude ou un visage – celui
- d’une lectrice,
- de Nini Lopez ou
- d’une spectatrice Ă la fois regardante et regardĂ©e dans sa loge d’opĂ©ra, par exemple.

Or, Ă en juger par les tableaux rassemblĂ©s pour l’occasion, Renoir aime singulièrement saisir
- l’entre-deux,
- l’impalpable et
- le non-dit.
Plus suggestive que narrative, sa geste artistique est semĂ©e de points de bascule qu’il saisit et offre avec gourmandise au spectateur sans lui en dĂ©voiler ni les tenants ni les aboutissants. Ainsi,
- un bouquet abandonné (ou posé) sur un siège,
- une discussion muette entre un homme et une femme Ă travers une clĂ´ture,
- une scène panoramique sur le pont des Arts oĂ¹ les nombreux passants (et deux chiens) vaquent Ă l’on ne saura jamais quoi, devant des monuments comme indiffĂ©rents Ă l’agitation humaine
pimentent, parmi d’autres, l’Ă©vidence du trait d’une pointe d’Ă©trangetĂ©. C’est qu’il y a du rythme, dans l’Å“uvre de Renoir, que ce soit
- dans l’immobilitĂ© d’une pose conventionnelle,
- dans les bousculades et le fouillis des grands boulevards,
- dans un pas de danse mais aussi
- dans la tonicité du coup de pinceau qui croque ou évoque tel espace ou telle silhouette.

Aussi, en dĂ©pit de l’importante prĂ©sence de la nature, vĂ©gĂ©tale ou aquatique, ressort-il de la visite une importance prĂ©gnante accordĂ©e aux corps, qu’ils soient
- sagement figés,
- finement ambigus (les sachants contemporains soupçonnent le peintre d’avoir croquĂ© dans « La Yole », en omettant le canotier attendu, un couple de lesbiennes),
- tendrement enlacés dans la danse,
- volontiers dĂ©nudĂ©s (ainsi du gamin croquĂ© de dos en train de cĂ¢liner un chat bien aimable) ou
- ancrĂ©s dans la convention bourgeoise par des costumes impeccables, mĂªme Ă la fin d’un repas.
Tout se passe comme si, Ă travers
- la variété de ses inspirations,
- la vivacité de ses pinceaux et
- l’Ă©tendue sidĂ©rante de sa palette chromatique,
Auguste Renoir Ă©voquait, sous diffĂ©rents angles, une envie de vivre ou, a minima, d’habiter sa vie. Sous ses airs souvent sages, ses tableaux vibrent de la tension entre
- désirs et conventions,
- pulsions et us,
- individualités et ordre social.
Cette Ă©lectricitĂ© revigorante ne s’arrĂªte pas au seuil du musĂ©e. Après que nous avons regagnĂ© le chaud de l’Ă©tĂ© et laissĂ© la foule des visiteurs derrière nous, nous dĂ©couvrons qu’il nous suffit de cligner des yeux pour vĂ©rifier que nous avons rĂ©ussi notre braquage. En effet, au nez et Ă la barbe des gardiens de tout sexe, nous avons emportĂ© avec nous un peu de cette lumière impressionniste que nous Ă©tions venus quĂ©rir ; et c’est un peu de cet un peu (si) de lumière que la prĂ©sente chronique a, Ă sa manière, tentĂ© de partager avec vous, chers lecteurs.






