Nicolas Horvath le 17 mai 2019 Ă la Philharmonie de Paris (Paris 19). Photo : Rozenn Douerin.
Portera-t-il la veste Ă la Klimt qu’il arborait dans la salle Pierre Boulez ou une veste à capuche comme cela se pratique dans la guilde d’assassins dont il sera le hĂ©raut, ce 23 juin 2026, Ă l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris ? Grand est le suspense tant le Nicolas Horvath est une bĂªte de scène imprĂ©visible. Après
un programme Chopin Ă la salle Cortot (critique Ă retrouver d’abord ici , ensuite ici et enfin ici ),
un programme Glass (critique Ă retrouver ici , ici aussi et re-ici ), et
un programme Satie n duo avec Alex Wizorek Ă la salle Gaveau,
l’olibrius s’apprĂªte Ă donner son quatrième concert parisien de l’annĂ©e – cette fois autour du jeu vidĂ©o Assassin’s Creed . Justement, dans cet Ă©pisode du grand entretien, il nous explique comment il en est venu Ă ce rĂ©pertoire un peu olĂ©-olĂ© pour un artiste qui s’est fait connaĂ®tre par le versant Liszt du grand rĂ©pertoire…
4.
L’apprentissage de la liberté
Dans le précédent épisode, tu racontais comment l’absence d’écho à tes disques sur les compositrices avait mis en péril ta carrière. En anticipant le féminisme de façade des programmateurs à bonne conscience, as-tu commis une erreur stratégique ?
Sans doute, à ceci près que je n’avais pas de stratégie.
Une erreur pas stratĂ©gique, alors. C’est moins grave ?
Quand tu commets une erreur, souvent, il y a d’abord le regret de s’Ăªtre plantĂ©, et ensuite le sentiment que tu peux en tirer une leçon. Comme je n’avais pas de stratĂ©gie, j’ai le regret que ma proposition n’ait pas rencontrĂ© davantage d’Ă©cho ; et j’ai retenu la leçon en ce sens que je suis dĂ©sormais plus mĂ©fiant ou, en tout cas, plus lucide quand je m’embarque dans une aventure un peu, euh, aventureuse.
En quoi l’aventure « compositrices mĂ©connues » a-t-elle transformĂ© ta manière d’inventer ton avenir musical ?
Ça m’a dessillĂ© les yeux. J’avais attaquĂ© ce projet avec la force (donc l’aveuglement) de l’évidence. Je ne joue pas au fĂ©ministe d’opportunitĂ©, je trace ma route d’interprète et de dĂ©fricheur. Je n’ai pas peur des compositeurs vedettes, mais j’ai toujours adorĂ© les compositeurs inconnus. Non, efface ce que je viens de dire : en rĂ©alitĂ©, il n’y a pas de « mais ». J’aime jouer Liszt et Montgeroult, Brion de Jouy et Chopin. Après coup, je me dis que j’aurais pu continuer Ă enregistrer des minimalistes pour bĂ©nĂ©ficier de ma rĂ©putation de glassomaniaque… ou choisir un rĂ©pertoire plus conventionnel mĂªme si, après vingt ans de mĂ©tier, je ne sais toujours pas adopter une posture marketing . J’ai fait une Ă©cole de musique, pas une business school !
« J’ai découvert que des tas de gens continuent à écrire de la musique »
Â
En dĂ©pit du manque de concerts qui a suivi tes annĂ©es d’enregistrement de compositrices, tu es toujours vivant : nombreux concerts en Europe, concerts dans les salles parisiennes les plus prestigieuses… Comment, jboĂ¯ng, jboĂ¯ng, as-tu rebondi ?
J’ai eu une chance incroyable alors que j’étais assez catastrophĂ© par la tournure des Ă©vĂ©nements. Pour te l’expliquer, il faut revenir au tout dĂ©but de ma carrière – disons en 2008, quelque chose comme ça. Ă€ cette Ă©poque, je m’attachais, de manière plus ou moins discrète, Ă ce travail que j’ai effectuĂ© pour rĂ©vĂ©ler, plus tard, des Chopin inconnus. Cependant, quand j’ai commencĂ© Ă gagner des concours internationaux, ça ne m’a pas seulement ouvert des portes et rapportĂ© de nombreuses propositions de dates, ce qui est dĂ©jĂ pas si pire ; ça m’a surtout donnĂ© une hĂ©naurrrrme libertĂ©. DĂ©sormais, j’avais la main sur mes programmes de concert.
Que se passait-il, avant ?
Dans ta période conservatoire et masterclass , tu joues ce que le maître te demande de jouer. Donc, moi, je jouais du Liszt, du Liszt et encore du Liszt. Remarque, c’était une bonne chose parce que, autant que je m’en souvienne, de 2005 à 2008, mon Chopin était vraiment nul. Nelson Delle Vigne – non, pas lui : Éric Heidsieck m’avait asséné que je jouais Chopin comme Liszt. Ça m’avait vachement vexé ! Je pensais que mon Chopin était bien ! Maintenant, notamment après tout le travail que j’ai accompli pour enregistrer les nocturnes, je comprends qu’il avait complètement raison. Je jouais Chopin à travers un prisme Liszt-Beethoven, alors que Chopin, c’est Bach-Mozart. La manière de toucher le piano est très différente.
Mais, à un moment, tu peux décider de jouer d’autres compositeurs que Liszt…
Oui. La preuve : dès que j’ai pu prendre ce risque, j’ai fait ce que mes maĂ®tres – au premier rang desquels Philippe Entremont – me dĂ©conseillaient de faire. J’étais très attirĂ© par la musique contemporaine. Il faut dire que, Ă l’époque, je baignais dans le metal et la musique Ă©lectro-acoustique, on en avait parlĂ© lors du prĂ©cĂ©dent entretien. Dans les annĂ©es 2000, quand je suis arrivĂ© Ă Paris, je bossais dur mon piano, mais j’adorais aussi les mangas, les jeux vidĂ©o, les conventions, et j’étais dans des groupes de metal .
LĂ¢che des blases, man .
Hell Militia, Tenebrare, Nyselus… On peut les retrouver sur bandcamp.
Et toi, futur virtuose des grandes salles parisiennes, françaises et européennes, tu sévissais parmi eux avant d’essayer de passer pour le gendre idéal, la rose à la bouche, le costume qui va bien et le sourire d’une douceur parfaite…
Dans tous les cas, on joue des rôles. Je n’ai jamais renié ma carrière dans le dark . Pourquoi l’aurais-je fait ? À l’époque, je donnais ouvertement des concerts en jouant de la basse ou en me produisant dans des projets dark ambient et du noise . Et je me passionnais pour la musique récente.
C’est quoi, pour toi, la musique récente ?
Dans les annĂ©es 2000, alors que j’ignorais tout du rĂ©pertoire minimaliste, j’étais un hĂ©naurrrrme fan de Boulez, de Boucourechliev, de Stockhausen, de Nono et compagnie. J’avais donc quatre piliers : la musique contemporaine, le metal , les jeux vidĂ©o et le grand rĂ©pertoire car, Ă la base, j’adore Chopin, Beethoven, Liszt, Alkan, Scriabine, Bach… De sorte que, quand j’ai commencĂ© Ă Ăªtre davantage libre de jouer ce qui me chante, je me suis lancĂ© dans des explorations.
« En 2008, je suis déjà horriblement vieux »
Â
Les gens n’ont pas fui ?
Non, parce que j’étais malin. Je jouais mes programmes de concours internationaux comme font tous les aspirants pianistes professionnels et comme il est bon de s’y coller ; mais je tirais profit de mes Ă©tudes de musique Ă©lectroacoustique avec Christine Groult, au conservatoire pour dĂ©couvrir un espace de crĂ©ation qui m’était totalement inconnu.  À ma grande stupeur, j’ai appris qu’il existait encore plein de jeunes compositeurs.
Tu joues le naĂ¯f ou tu l’ignorais vraiment ?
D’après toi ? J’ai Ă©tĂ© formatĂ© par l’École Nationale et quelqu’un que j’adore : Bruno Leonardo Gelber. Je l’ai dĂ©jĂ citĂ© car, Ă mes yeux, c’est un pur gĂ©nie. Sauf que, pour lui, la musique s’arrĂªtait Ă SergueĂ¯ Rachmaninov. Quand je venais avec une sonate de Scriabine pour travailler avec Gelber, il me renvoyait la partition dans la figure. Physiquement ! De sorte que j’avais intĂ©grĂ© l’idĂ©e que la race des compositeurs s’était Ă©teinte Ă peu près avec la mort d’Albert Roussel. Le cours de Christine Groult m’a dessillĂ© les yeux. Non, la musique n’était pas morte ! Oui, des tas de gens continuaient Ă en Ă©crire !
Â
Ça t’a inspiré pour tes récitals ?
Et comment ! J’ai dĂ©cidĂ© d’injecter de la musique toute fraĂ®che dans mes programmes. J’ai pensĂ© que les compositeurs avaient besoin de retour car personne ne les jouait. C’est le cycle de la lose : tu n’es pas connu, on ne te joue pas, donc tu n’as pas d’argent ne serait-ce que pour organiser des concerts oĂ¹ faire entendre ton travail… Ă€ cette Ă©poque, je m’astreignais Ă insĂ©rer 30 % de crĂ©ations dans tous mes rĂ©citals.
Nous sommes en 2008 quand tu lances vraiment ta carrière.
En effet, et à l’époque, je suis déjà horriblement vieux par rapport aux standards : j’ai trente et un ans, et je n’en suis qu’à mes tout, tout, tout débuts. Quand tu viens d’une famille ouvrière biberonnée au Bigdil , ce genre de carrière ne va pas de soi. Je me suis à travailler sérieusement mon piano très tard, donc j’ai gagné mes concours très tard, donc j’ai lancé ma carrière très tard.
« Mozart n’est pas un médicament que tu devrais ingurgiter de force »
Â
Et tu imposes d’emblée des compositeurs contemporains, au milieu des compositeurs Radio Classique.
Oui, et notamment des compositeurs auxquels je croyais beaucoup : ceux qui écrivent pour les jeux vidéo. J’en utilisais beaucoup pour les cours de piano que je donnais – de 2000 à 2016, j’ai eu beaucoup d’élèves. De 2006 à 2014, j’avais quarante élèves par semaine, pour te donner une idée ! Or, je m’étais rendu compte que les ados que j’avais en face de moi avaient beaucoup d’activités. Ils avaient la technicité pour jouer du Czerny et du Mozart, mais leur bouleversement hormonal les poussait plutôt vers Chopin, Liszt et Rachmaninov.
Sauf qu’ils n’avaient pas le niveau pour jouer cette musique.
VoilĂ .
Et Mozart, ça les saoulait grave.
Exact.
Résultat ?
J’ai compris que, si j’essayais de leur faire ingurgiter de force du Mozart ou quelque chose d’approchant, ils risquaient d’abandonner le piano. Donc je me suis mis à leur proposer des musiques de jeux vidéo, et je me suis rendu compte que ça marchait vachement bien ! Pour moi, c’était un plaisir car, enfant, j’étais un gamer de folie ; et pour eux, c’était que du bonheur parce que, comme la musique leur parlait, ils travaillaient avec une assiduité nouvelle, donc ils jouaient bien, donc ça leur donnait encore plus envie de travailler. Quand ils avaient des potes qui venaient à la maison, ils pouvaient frimer en leur jouant des trucs qu’ils avaient entendu. Bref, le pédagogue que j’étais buvait du petit lait !
De vieux barbons pourraient te dire que c’est dommage de prendre des cours de piano pour jouer « ça » et non le grand répertoire…
T’es ado, tu ne seras jamais concertiste, tu veux juste apprendre un instrument et kiffer. Si une musique souvent très bien faite te parle, pourquoi t’en priver ?
Comment considérais-tu ton devoir de transmission ?
Moi, mon rĂ´le, c’est que mes Ă©lèves aient envie de travailler leur instrument, d’y prendre du plaisir alors que rĂ©pĂ©ter peut vite paraĂ®tre fastidieux, qu’ils apprennent la technique et la musicalitĂ© parfois sans mĂªme s’en rendre compte, et que, Ă l’arrivĂ©e, ils aient une intelligence de la musique qui pourra les accompagner toute leur vie. Mozart, c’est pas un mĂ©dicament : t’es pas obligĂ© de l’ingurgiter pour aller bien. En revanche, te laisser porter par une musique qui te parle, avoir envie de la partager et, dès lors, aimer tant Ă©couter que jouer de la musique, c’est pas si pire, comme projet, non ?
Non, en effet.
Et j’ajouterai que, en rĂ©alitĂ©, on retrouve dans ma stratĂ©gie pĂ©dagogique la stratĂ©gie de Czerny. Ses Ă©tudes sont fondĂ©es sur des thèmes très populaires. OK, aujourd’hui, les cavalcades et chevauchĂ©es originelles, ça ne nous parle plus. Mais, Ă l’époque, ce qui continue de barber tant de jeunes pianistes, c’était du kif ! VoilĂ comment j’en suis venu Ă intĂ©grer de la musique de jeux vidĂ©o Ă la fois dans mon activitĂ© d’enseignant et dans mon travail de concertiste. De lĂ Ă imaginer que je travaillerai avec les studios Ghibli et avec Ubisoft, et que je jouerai la BO d’Assassin’s Creed le 23 juin Ă la Philharmonie sur un piano d’exception, il y avait un pas… que je suis heureux d’avoir franchi !
Ă€ suivre !