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Dire et Ă©crire : c’est tout ce qu’il nous reste

Capture d’Ă©cran YouTube

C’est tout ce qu’il me reste, après, je n’ai plus rien
C’est tout ce qu’il me reste, c’est mon slip et j’y tiens

fredonnait Thomas Fersen. Dire et Ă©crire avec fermetĂ© et droiture, dans un monde qui prĂ©fère acquiescer et agrĂ©er sans discernement, c’est la ligne de conduite qu’assume Jean-Pierre Colombiès. De plateaux tĂ©lĂ© en interviouves radio, d’entretiens YouTube en livres, celui qui fut commandant de la Police nationale

  • trace sa voie,
  • pose sa voix et, au fond, en somme
  • analyse et objecte bien plus qu’il ne dĂ©nonce.

Il le fait presque toujours en dialogue. Aussi faut-il qu’il croise le fer avec le bon bretteur. Si, pour La Face obscure de la police (Max Milo, 2026), son livre disponible chez votre libraire chouchou ou ici, il a trouvĂ© le meilleur (au moins) puisque c’Ă©tait moi, entre les dizaines de zozos qui l’ont sollicitĂ© ces dernières semaines, il a aussi dĂ©nichĂ© un solliciteur high level qui sait

  • structurer le propos,
  • relancer et, qualitĂ© essentielle,
  • se taire.

En dĂ©pit d’un titre naze et d’une typo Ă  se taper la tĂŞte contre le premier perron venu, la vidĂ©o ci-dessous est une occasion prĂ©cieuse d’entendre une parole

  • informĂ©e,
  • rĂ©flĂ©chie et
  • intelligemment dissonante

sur la police, la justice, la politique donc notre société et ce, de manière

  • intelligente,
  • informĂ©e voire, pire,
  • assez motivĂ©e pour que le causeur semble avoir lu le livre qui suscite l’entretien,

ce qui est, pardon pour l’euphĂ©misme, rarissime. Bon visionnage pour ceux qui surpasseront la prĂ©sentation mochississime (ils auront raison) et, pour les plus fouyouyous, bonne lecture du parallĂ©lĂ©pipède feuillu sus Ă©voquĂ© !

 

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 6

Détail de la première de couverture

Ă€ l’ère de la science sinon triomphante du moins tonitruante, le soin reste un domaine oĂą les croyances restent presque aussi importantes que les savoirs. Loin de s’effacer, le rĂ´le des non-mĂ©decins dans la mentalitĂ© et les pratiques occidentales paraĂ®t mĂŞme s’imposer, de façon

  • alternative (selon mes humeurs ou mes souffrances, pour guĂ©rir, je choisis parfois la mĂ©decine, parfois la non-mĂ©decine),
  • cumulative (j’engage un magnĂ©tiseur pour compenser les brĂ»lures occasionnĂ©es par ma radiothĂ©rapie) ou
  • oppositionnelle (je suis contre tout ce qui n’est pas officiellement validĂ© par la science, donc pour tout ce qui l’est, vaccins expĂ©rimentaux compris, ou je suis contre tout ce qui relève de la mĂ©decine officielle et des thĂ©rapeutiques chimiques).

Ă€ travers le cas spĂ©cifique de la consommation par des EuropĂ©ens de l’ayahuasca dans la jungle amazonienne, David Dupuis analyse, dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026), la complĂ©mentaritĂ© des rĂ´les thĂ©rapeutiques entre

  • la science (le directeur du premier centre oĂą il ingurgite la plante est un docteur français),
  • la croyance (l’ayahuasca va me rĂ©vĂ©ler des vĂ©ritĂ©s qui m’aideront Ă  guĂ©rir en me connectant Ă  des entitĂ©s invisibles chargĂ©es de me reconnecter Ă  moi-mĂŞme) et
  • les pratiques des guĂ©risseurs.

Ainsi souligne-t-il le rĂ´le des « officiants » lors des cĂ©rĂ©monies au cours desquelles est ingĂ©rĂ©e la dĂ©coction hallucinogène. Il les dĂ©crit comme les « leviers de transformation de l’expĂ©rience visionnaire » actionnĂ©s via

  • un chant,
  • une posture,
  • un souffle,
  • une aspersion,
  • un geste ou, Ă  l’inverse,
  • une immobilitĂ©, un silence, etc.

En soi, nihil novi sub sole : comme dans toute cĂ©rĂ©monie, le chamanisme amazonien intègre des « élĂ©ments sensoriels » dans ses « pratiques rituelles ». Ceux-ci « font passer l’expĂ©rience du registre du chaos sensoriel Ă  celui d’une scène intelligible ». Comme on l’a vu dans le prĂ©cĂ©dent Ă©pisode, l’interaction entre la plante et celui qui la consomme n’est jamais pure : elle est

  • prĂ©parĂ©e,
  • organisĂ©e et
  • dĂ©briefĂ©e

par un maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie chargĂ©, parfois Ă  la demande, parfois Ă  l’insu de l’expĂ©rimentateur, de crĂ©er les conditions d’une « homogĂ©nĂ©isation progressive » des hallucinations. NĂ©anmoins, l’anthropologue va plus loin. Pour lui, la « socialisation visionnaire » (le cadre qui me permet d’accĂ©der Ă  la consommation de la plante et Ă  faire signifier, au moins partiellement, ses consĂ©quences) est partie prenante de la « fabrication du visible », autrement dit Ă  la « production phĂ©nomĂ©nologique de ce qui apparaĂ®t ». La vision n’Ă©merge pas uniquement grâce Ă  l’absorption d’une molĂ©cule. Les mĂ©canismes que dĂ©clenche cette consommation « prennent forme dans un tissu d’engagements perceptifs et relationnels » et s’organisent autour de « l’infĂ©rence active » (id est de notre tendance Ă  anticiper ce qui va advenir en imaginant le plus probable).
En l’espèce, les interfĂ©rences sensorielles des « officiants » contribuent Ă  l’interprĂ©tation de l’hallucination voire l’inflĂ©chissent ou la suscitent. Un souffle chaud pourra confirmer la prĂ©sence d’une entitĂ© bienveillante ; une aspersion pourra me dĂ©barrasser d’un dĂ©mon en me rassurant ; etc. Si beaucoup de rĂ©cits des consommateurs d’ayahuasca se ressemblent lors des groupes de parole qui suivent l’ingestion du produit, c’est certes que l’imagination des participants a Ă©tĂ© formatĂ©e par un cadre culturel et pĂ©dagogique peu ou prou similaire, mais c’est aussi que le cadre de l’expĂ©rimentation est identique pour tous. De sorte que

  • les règles fixĂ©es aux consommateurs,
  • la mise en scène de la consommation et
  • le comportement du maĂ®tre de cĂ©rĂ©monie et de ses assistants

construisent l’hallucination permise par la drogue. Le rituel, explique l’auteur,

agit en modelant les prĂ©dictions perceptives, rĂ©duisant l’incertitude sensorielle et guidant l’expĂ©rience vers certaines configurations stabilisĂ©es.

Ce que je perçois – et pas seulement quand j’hallucine – est toujours le rĂ©sultat d’une interaction tant est patent « le caractère profondĂ©ment hypersocial de la cognition humaine ». Quand agit la DMT, la subjectivitĂ© de celui qui hallucine est polluĂ©e, parasitĂ©e, contaminĂ©e donc guidĂ©e par l’ensemble de ce qu’il vit, ce qu’on lui a dit, ce Ă  quoi il a Ă©tĂ© invitĂ© de prĂŞter attention, la manière dont se comporte l’officiant, etc. Dès lors, il n’est pas nĂ©cessaire ni mĂŞme utile de croire aux dĂ©mons pour en voir un si l’on se retrouve « immergĂ© dans un environnement saturĂ© d’indices perceptifs et affectifs qui rendent leur prĂ©sence

  • plausible,
  • tangible et
  • investissable ».

Par consĂ©quent, constate David Dupuis, raconter l’ayahuasca exige de dĂ©crypter une « grammaire de l’expĂ©rience visionnaire » pour rendre raison d’un « entrelacement de dynamiques » :

  • l’effet de la plante,
  • le cadre du rituel et
  • les dispositifs d’interprĂ©tation.

L’analyse est d’autant plus intĂ©ressante qu’elle fait Ă©cho Ă  de nombreuses situations du quotidien dont, Dieu soit louĂ©, la drogue n’est pas forcĂ©ment prĂ©sente. Cependant, le dĂ©cryptage de l’anthropologue ne se limite pas Ă  nous aider Ă  prendre conscience de la manière dont nous construisons notre perception du rĂ©el et du possible en fonction de nos interactions. Il met aussi en Ă©vidence le danger que reprĂ©sente la capacitĂ© – essentiellement insidieuse – des guĂ©risseurs-officiants Ă  guider des consommateurs, fragilisĂ©s par une situation de dĂ©tresse plus ou moins grande, dans des rĂ©flexions qui peuvent bouleverser leur existence.
La perspective qu’existent et se dĂ©veloppent ce que l’on appelle volontiers, ne serait-ce que parce que c’est encore plus flou que vague, des situations d’emprise mentale n’a pas Ă©chappĂ© aux autoritĂ©s françaises, qui poursuivent depuis charmante lurette l’ayahuasca de leur zèle hostile, obstinĂ© et pas toujours bien argumentĂ©. Nous le dĂ©crypterons tantĂ´t avec David Dupuis. Ă€ suivre !

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 6

Nicolas Horvath Ă  Paris Expo (Paris 15), le 17 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.

Comment se remettre d’un four ? Comment explorer des rĂ©pertoires rares sur les scènes classiques – comme, au hasard, des soundtracks d’animĂ©s ou de jeux vidĂ©o – sans effrayer les programmateurs guindĂ©s et les industriels du divertissement, paranos en diable quand on touche Ă  leurs droits ? Bref, peut-on inventer une carrière de pianiste en mĂŞlant les mastodontes de la musique savante et de nouveaux terrains de jeu ? Nicolas Horvath continue de nous rĂ©vĂ©ler les coulisses d’une vie musicale intense et crĂ©ative, donc risquĂ©e.


6.
De l’avantage du long terme sur l’immĂ©diatetĂ©

Nicolas, tu nous as expliqué que, selon toi, le récital de piano, genre que l’on est incité à assimiler à un truc pour bourgeois

  • blanc,
  • âgĂ© et
  • somnolent,

aimant le « divin » Mozart et se pâmant devant un prĂ©lude de Chopin qui lui rappelle qu’on est bien, sur Radio Classique, peut en rĂ©alitĂ© ĂŞtre un moment oĂą, pendant une heure et des poussières, chacun est susceptible de vivre Ă  200 % et emporter avec lui une partie de ce boost d’énergie pour le reste de la vraie vie. Est-ce cette conviction que tu es, d’une certaine façon, un chief happiness manager, qui contribue Ă  ta passion et Ă  ton engagement pour le croisement entre musique savante et musique de jeu vidĂ©o ?
Pas seulement, bien sûr mais, en effet, la musique de jeu vidéo aide énormément de gens à se sentir bien. C’est une feel good music, et ça n’a évidemment rien de dévalorisant de dire ça. Je trouve même étrange d’avoir senti nécessaire de le préciser.

Ce n’est pas si étrange quand on voit combien

  • l’ennui,
  • la grisaille et
  • le ronronnant

sont valorisés, et pas que dans le domaine de la « musique classique »…
Ă€ l’inverse, tous ceux qui l’ont expĂ©rimentĂ© le savent : le son des jeux vidĂ©os, et je le dis autant en tant que musicien qu’en tant qu’ancien gamer, on le rattache Ă  des moments forts, solitaires ou partagĂ©s avec des amis proches. Des moments encore frais ou des moments viscĂ©ralement liĂ©s Ă  l’enfance ou Ă  l’adolescence. Dans tous les cas, des moments d’émotion rĂ©elle, y compris quand l’Ă©motion est suscitĂ©e par une action qui se passe dans un monde imaginaire. Après tout, quand on est Ă©mu par un livre ou un film, c’est aussi d’imaginaire qu’il s’agit ! En quelques mots comme en cent, une BO de jeu vidĂ©o est une musique qui touche au cĹ“ur. C’est son boulot et, comme elle est gĂ©nĂ©ralement Ă©crite par des compositeurs qui savent ce qu’ils font, elle tient une place importante dans mon rĂ©pertoire et dans mon univers personnel.

Tu l’as souvent intégrée dans tes programmes.
Souvent et très tĂ´t ! Cela fait longtemps que, dans mes rĂ©citals, j’insère des bouts de transcription de bande originale de jeu vidĂ©o. RĂ©sultat, j’ai Ă©tĂ© repĂ©rĂ© par de grandes conventions d’animĂ©s et de mangas au point de donner des concerts devant trois ou quatre mille personnes, Ă©cran gĂ©ant, tout le tintouin. C’était dingue, pour un jeune musicien ! Ă€ la suite de ces Ă©vĂ©nements, je suis entrĂ© en contact avec Overlook Events pour leur expliquer que je pressentais que le monde musical changeait. Ă€ l’époque, des stars comme Arcadi Volodos ou Yuja Wang faisaient bouger les lignes, par exemple quand ils interprĂ©taient la folle transcription par Vladimir Horowitz de la Marche turque de Wolfgang Amadeus Mozart. Il y avait une envie de folie, d’Ă©tonnement, de dĂ©passement du rĂ©pertoire (en l’espèce, une version augmentĂ©e de Mozart). Plus spĂ©cifiquement, quelqu’un comme Jarrod Radnich cumulait des dizaines de millions de vues avec ses transcriptions virtuoses de Pirates des CaraĂŻbes et de Harry Potter. J’étais convaincu qu’il fallait dĂ©velopper la rencontre entre le milieu du piano classique et le jeu vidĂ©o.

 

 

As-tu bien évangélisé tes interlocuteurs ?
Non. Au terme de notre Ă©change, j’ai compris que, tout convaincu que j’étais, je n’avais pas convaincu. Je prĂ©cise : « Pas encore ! » Car je suis tĂŞtu…

En attendant, tu as bifurqué.
Oui, complètement. Je me suis lancé dans les intégrales Philip Glass et Erik Satie. Naxos ne croyait pas du tout aux jeux vidéo, de sorte que j’ai sorti ce répertoire de mes set-lists pour promouvoir les projets très porteurs. Ensuite, il y a eu ce projet autour des compositrices dont on a parlé, qui m’a conduit au bord du précipice, et j’ai été sauvé par un de mes anciens contacts autour des jeux vidéo qui est revenu vers moi.

 

« Je suis Français, je crois à la parité »

 

Tu n’avais pas lâché l’affaire.
Non, on était restés en contact. Il m’avait demandé des transcriptions et m’avait engagé pour être le pianiste qui accompagnait Dany Elfman au Grand Rex, c’est pas rien ! En outre, j’avais écrit pas mal d’autres transcriptions, pour piano seul, cette fois, et j’avais préparé un album pour Little Big Adventures. Bref, je continuais de pratiquer la musique composée pour des jeux vidéo par amour pour ces partitions, mais je faisais ça presque en sous-marin car, en classique, c’est mal vu.

Jusqu’au moment où…
En 2021 ou en 2022, mon contact m’annonce que, après sa grande tournĂ©e orchestrale, Joe Hisaishi du Studio Ghibli a donnĂ© son accord pour que l’on propose un programme de concert autour de ce rĂ©pertoire, version piano seul, et qu’on l’enregistre. Partant, on a sorti un premier album du Studio Ghibli (on vient de sortir le deuxième), et je suis parti dans une tournĂ©e qui m’a moi-mĂŞme impressionné… et qui, financièrement, m’a sauvĂ© la vie grâce aux fonds qui rentraient rĂ©gulièrement. Je me souviens avec effroi de la pĂ©riode qui a prĂ©cĂ©dĂ© : je n’avais plus aucune proposition de concert car Montgerout, Brillon de Joy ou Germaine Tailleferre n’intĂ©ressait personne, malgrĂ© les trois ou quatre ans de travail que j’y avais consacrĂ©s.

 

 

Certaine crétine a profité de ce trou d’air pour rafaler ton travail avec un mépris et une surdité assez typique de la critique de projets originaux en musique classique quand ils ne sont pas validés par l’establishment. Tant pis pour elle puisque, en fin de compte, et comme pour faire rager les rageux, tout se passe comme si le jeu vidéo te remerciait pour tes bons et loyaux services de l’ombre pile au moment où tu en avais besoin !
Ce n’est pas seulement que j’en avais besoin, c’est que j’étais au fond du seau. Même en termes de moral ! J’y croyais, à ce projet sur les compositrices inconnues. Comme souvent, il avait évolué. Au début, je voulais explorer le répertoire des compositeurs français oubliés.

Sans distinction de sexe.
Oui et non. En 2017, parallèlement au troisième volume d’Erik Satie, j’avais proposé à Naxos de diviser la série moit’ / moit’. Je suis Français, je crois beaucoup à la parité. Donc j’envisageais un album Hélène de Montgeroult, un François-Adrien Boieldieu, un Anne-Louise Brillon de Jouy, un Ferdinand Hérold, etc. Je m’étais entouré de musicologues, j’avais travaillé la question des partitions à la Bibliothèque nationale, bref, j’étais au taquet. Ma proposition a pris la poussière pendant deux ans sur les bureaux de la maison de disque, qui n’y croyait pas trop. En 2019, elle m’a cependant dit banco À CONDITION de ne garder que les femmes. J’ai accepté. Peut-être n’aurais-je pas dû ! Maintenant que je connais la suite, à l’évidence, c’était l’archétype de la fausse bonne idée comme savent en avoir les marketteurs de tout bord…


Ă€ suivre !

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (MimĂ©sis) – L’intĂ©grale

Première de couverture (détail)

1.
Qu’est-ce qu’un faux ?

Derrière une couverture très vilaine, de face comme de dos, se cache un livre fort intĂ©ressant payĂ© par le CNRS aux Ă©ditions MimĂ©sis. Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Ĺ“uvre est paru tout rĂ©cemment et se propose de dĂ©cortiquer le mĂ©canisme qui prĂ©side Ă  la crĂ©ation de faux. Ceux-ci sont essentiels au marchĂ© de l’art top niveau. Ainsi estime-t-on que 90% des prestations graphiques de Salvador Dali sont des faux ! Plus gĂ©nĂ©ralement, depuis le quinzième siècle, a Ă©mergĂ© en Europe la pratique volontariste de la falsification comme

  • continuitĂ© post mortem donc Ă©ternisant un artiste (et finançant tant le faussaire que ses descendants, les deux pouvant ĂŞtre les mĂŞmes),
  • hommage car ajoutant au catalogue une Ĺ“uvre digne d’un maĂ®tre, ou
  • imitation jugĂ©e parfaite  donc pouvant remplacer un tableau du peintre contrefait.

Presque rien de cachĂ© : « Les contrats passĂ©s entre les ateliers de peintres tels que Joardens et Rubens stimulaient très clairement le degrĂ© d’intervention du maĂ®tre dans l’exĂ©cution de l’Ĺ“uvre. »

  • Le recul de l’anonymat Ă  l’Ă©poque romantique, puis
  • la marchandisation de la culture et
  • la valorisation progressive de la notion de gĂ©nie artistique au-delĂ  du savoir-faire artisanal

induisent l’avènement progressif mais gĂ©nĂ©ralisĂ© d’un art du faux qui culminera au vingtième siècle avant de connaĂ®tre de nouveaux dĂ©veloppements ces dernières annĂ©es. Or, si le faux fascine, c’est que sa transgression renverse la foi dans la singularitĂ© de l’artiste, consubstantielle Ă  la notion occidentale moderne d’art. Il montre que « rien n’est assez singulier pour apparaĂ®tre irremplaçable ». Plus encore, le principe de « substituabilitĂ© d’un maĂ®tre » (id est, par exemple, le fait qu’un clampin puisse crĂ©er un Rubens) interroge le « rapport diffĂ©rentiel Ă  la dĂ©lectation esthĂ©tique ». En clair ou presque, je peux kiffer un Renoir parce que c’est un Renoir… mĂŞme si ce n’est pas un Renoir.
En effet, un chef-d’Ĺ“uvre peut se rĂ©vĂ©ler ĂŞtre un faux ; ce nonobstant, ce faux n’est-il pas pour autant une superbe peinture ? David Stein, faussaire patentĂ©, s’est ainsi emportĂ© quand la qualitĂ© de ses faux Chagall ou de ses faux Picasso a Ă©tĂ© stigmatisĂ©e, arguant que tel tableau de sa main « n’Ă©tait pas très bon, mais il ressemblait bien Ă  un Chagall pas très bon ». Autrement dit, vrai n’est pas forcĂ©ment magnifique, ni mauvais irrĂ©mĂ©diablement faux.
Pourtant, la sacralisation d’un tableau de vedette s’est incrĂ©mentĂ©e dans notre mentalitĂ©. Elle ruisselle y compris sur des productions de mĂ©diocre qualitĂ© grâce aux « interactions associant les divers acteurs du monde de l’art », featuring experts, critiques, juristes, commissaires-priseurs, historiens de l’art, conservateurs, mĂ©cènes et collectionneurs. Tout ce petit monde, au sens lodgien du terme, jonglant avec les millions pendant que le peuple vĂ©rifie le prix des tomates a intĂ©rĂŞt Ă  perpĂ©tuer une ontologie du vrai, mĂŞme mĂ©diocre… et Ă  dĂ©velopper une industrie du faux adoubĂ© comme vrai. De la sorte, nĂ©anmoins, il laisse entendre que « c’est le monde de l’art plutĂ´t que l’artiste lui-mĂŞme qui rĂ©alise l’Ĺ“uvre » et la rend gĂ©niale. Dans cette mesure dĂ©mesurĂ©e, l’on regrette que Monique Jeudy-Ballini n’Ă©maille pas ses observations d’une incidence politique, analysant l’extension du business du fake Ă  l’aune d’un nĂ©olibĂ©ralisme galopant imposant peu Ă  peu le fric comme juge de paix et des hommes et de l’art.
En revanche, l’auteur montre fort bien pourquoi le faux peut ĂŞtre satisfaisant et significatif, comme quand « le Faussaire espagnol » (personnage probablement faux lui-mĂŞme) rĂ©investit Ă  la mode de son Ă©poque des tableaux connus, par exemple en substituant Ă  l’imaginaire religieux un goĂ»t certain pour la galanterie. MĂŞme si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, ces « traces de rĂ©interprĂ©tation » rĂ©sonnent avec l’idĂ©e de modernitĂ© d’une Ĺ“uvre ainsi que l’entendent les metteurs en scène dĂ©pourvus de talent donc fĂ©rus de Regietheater, acte pseudo artistique produisant une critique de l’Ĺ“uvre matricielle « à travers des traces de rĂ©interprĂ©tation trahissant notamment des diffĂ©rences d’historicité ».
Surtout, cette tendance au remix rappelle que, Ă  l’instar de l’art qu’il imite, le faux procède essentiellement d’une posture mercantile, et les modifications proposĂ©es par « certaines copies » ont donc pour visĂ©e de « renforcer l’attractivitĂ© commerciale » d’une toile, par exemple en ajoutant des patineurs sur un paysage lacustre et hivernal. En somme, le faux s’inscrit dans un large Ă©ventail de possibles dont trois variantes apparaissent comme essentielles :

  • le faux comme copie Ă  l’identique,
  • le faux comme modernisant Ă  la marge une Ĺ“uvre de maĂ®tre dupliquĂ©e, et
  • le faux comme inventant une Ĺ“uvre Ă  la manière d’une star du business du beau et du wow.

D’autres variantes existent, telle celle du « vrai faux » entendu comme une Ĺ“uvre authentique prĂ©sentant des « traits atypiques » voire des « dĂ©fauts » de rĂ©alisation qui ne paraissent pas dignes d’un maĂ®tre. NĂ©anmoins, ces faux-lĂ  sont rĂ©vĂ©lateurs d’une foi constitutive de la dĂ©lectation esthĂ©tique. Selon Monique Jeudy-Ballini,

 

si la qualitĂ© d’une maĂ®trise technique s’apprĂ©cie sur un continuum de degrĂ©s plus ou moins Ă©levĂ©s, le gĂ©nie, Ă  l’inverse, renverrait sans nuance et pour ainsi dire ontologiquement Ă  une propriĂ©tĂ© dĂ©marcative (sic) dont un ĂŞtre se trouverait dotĂ© sans l’avoir cherchĂ©.

 

Dans cette perspective, le faux est un miroir que l’art nous tendrait pour comprendre notre fascination.

 

2.
Y a-t-il une essence du faux ? 

 

  • L’art,
  • le principe et
  • le business du faux,

rappelle Monique Jeudy-Ballini, reposent sur l’idĂ©e qu’un faussaire imite alors qu’un artiste n’imite jamais. Ce prĂ©supposĂ© revient Ă  fantasmer l’originalitĂ© d’une pièce. La contrefaçon a pourtant Ă©tĂ© pratiquĂ©e de longue date.

  • CĂ©zanne a contrefait Ingres ;
  • CĂ©sar s’est dĂ©dit de dessins qu’il jugeait faibles, les vrais devenant des faux ;
  • van Dick a peint « environ 800 tableaux signĂ©s Rubens » ;
  • Magritte n’Ă©tait pas en reste, etc.

Plus son Ă©tat phsyico-mental s’aggravait, plus Dali a produit : bizarre autant qu’Ă©trange, non ? Bref, l’authenticitĂ© est-elle toujours objectivable ? Le fait est que l’ontologie de l’Ĺ“uvre d’art se trouve bousculĂ©e et confrontĂ©e Ă  ces questions borderline qui font croustiller l’abondante prĂ©sence des faux.

  • « Que dire d’un faux Modigliani peint par Soutine, ou d’un Gustave DorĂ© peint par van Gogh ? »
  • « Quand les artistes copient les artistes, oĂą sont les originaux ? »
  • « Que dire d’un peintre qui a rĂ©alisĂ© de multiples versions de ses propres Ĺ“uvres ? »

La contemplation du faux amène inĂ©luctablement Ă  se demander ce qui constitue l’authentique. Par exemple, un ready-made n’est authentique que par sa signature : l’objet lui-mĂŞme n’est pas créé par l’auteur. Pour autant, suffit-il d’un auteur pour constituer une Ĺ“uvre d’art authentique ? Quand, au tournant de 1960, Yves Klein vend « des parties invisibles et intangibles d’espace vide », que deviennent les notions d’Ĺ“uvre et d’authenticitĂ© ? Ces interrogations sont d’autant plus aiguĂ«s que « maints artistes du vingtième siècle » ont Ă©rigĂ© « l’imposture en posture » sous prĂ©texte d’ironie. Au point que l’authenticitĂ© ne concerne plus l’Ĺ“uvre mais son crĂ©ateur. Pour le faussaire Guy Ribes, la signature de Picasso « est un tableau ». Ainsi apparaĂ®t la spĂ©cificitĂ© du faussaire vis-Ă -vis de l’artiste. Lui se bat pour une « imposture consistant Ă  convaincre qu’il n’y a pas d’imposture » quand l’artiste peut se battre en vue de valoriser sa posture d’imposteur.
Pour avoir travaillĂ© sur le livre d’Éric PiĂ©doie le Tiec, souvent citĂ© par l’auteur, on ne prĂ©tendra pas que « les acteurs du monde de l’art » se rendent complices « à leur insu » des faussaires (63). Le plus souvent, il semble qu’ils soient partie prenante voire demandeuse d’une entourloupe hautement rĂ©munĂ©ratrice. En rĂ©alitĂ©, « l’effet de faux constitue un travail collaboratif » oĂą celui qui a forgĂ© le fake est le plus souvent intĂ©grĂ© Ă  une machine de l’arnaque aussi huilĂ©e et rentable qu’une chaĂ®ne de Ponzi ou un bon broutage ivoirien. Pour autant, la clef-de-voĂ»te du système est la capacitĂ© du faussaire Ă  se dĂ©mettre de son statut de crĂ©ateur… au point que certains artistes – tel Giorgio de Chirico – ont choisi de brouiller les pistes en dĂ©nonçant leurs propres tableaux comme des faux, se dĂ©mettant Ă  leur tour de leur statut de crĂ©ateur.
Dès lors, le travail du faux apparaĂ®t ĂŞtre un miroir particulièrement stimulant de l’art en gĂ©nĂ©ral et des problĂ©matiques liĂ©es Ă  sa rĂ©ception en particulier.

 

3.
Qu’aime-t-on quand on aime un faux (ou un vrai) ?

 

Le faux chafouine car il questionne l’Ĺ“uvre. Pour le commun des mortels, dont votre serviteur, une Ĺ“uvre est artistique ou pas. Le faux renverse la table et rappelle que l’art n’est qu’une illusion associant

  • artisanat,
  • mythologie culturelle et
  • business.

La science essaye bien d’Ă©puiser la question en multipliant

  • les centaines de milliards de pixels pour cerner une Ĺ“uvre,
  • les analyses inframachin,
  • les impressions 3D et
  • les reconstructions « à l’identique » par des peintres pas si soumis qu’on l’eĂ»t souhaitĂ©.

Monique Jeudy-Ballini souligne avec pertinence que cette technicitĂ© de la lutte anti-faux « donne Ă  penser que la vĂ©ritĂ© d’une composition rĂ©siderait dans ce qu’elle occulte plutĂ´t que dans ce qu’elle rend visible ». Pour examiner

  • les infrarouges,
  • la radiographie et
  • le non-dit d’une Ĺ“uvre,

il existe des technologies. Mais elles coĂ»tent du pognon. Et l’on revient Ă  la logique nĂ©olibĂ©rale du fric Ă  gĂ©nĂ©rer coĂ»te que coĂ»te : le pognon qui coĂ»te cher est moins beau que celui qui rapporte.
Le faux renvoie les passionnĂ©s d’art Ă  leur hypocrisie ontologique. Quand ils kiffent une Ĺ“uvre, ils la kiffent. Quand on leur apprend que c’est un faux, non. Monique Jeudy-Ballini s’en offusque : « Comment se fait-il que [l’Ă©motion] disparaisse dès qu’ils apprennent que c’est un faux ? » Cette bizarrerie trahit l’importance de « l’imaginaire » projetĂ© sur l’Ĺ“uvre. Tout se joue sur l’Ă©laboration d’un narratif, au point que certains estiment que « la clef pour ĂŞtre un grand faussaire n’est pas d’ĂŞtre un grand peintre mais plutĂ´t un conteur convaincant » (73). En effet, le faux ne peut exister que dans un cadre

  • narratif,
  • social et
  • Ă©conomique

cohĂ©rent. La diffĂ©rence entre vrai et faux entre dans une variation de degrĂ©s qui efface la binaritĂ© de l’opposition initiale vrai / faux. Au point que certains faux font « eux-mĂŞmes l’objet de faux », les copies devenant modèle pour d’autres copies. Matisse en avait conscience, pour qui « le jour oĂą les faux Matisse ne s’achèteront plus, on ne donnera plus cher des vrais » (79).
En somme, les tableaux de peintres vedettes vivent sur un continuum d’authenticitĂ© et peuvent se dĂ©placer de haut en bas en fonction de leur histoire et de leur contexte ». La dĂ©gradation de l’authenticitĂ© est factice – le contraire serait contrariant pour le business. L’original ou la matrice n’est rien d’autre qu’un puits de possibles artistiques mais surtout pĂ©cuniaires.

  • Habiles artisans,
  • joyeux intermĂ©diaires et
  • experts sans conscience

en ont intimement pris conscience.

 

4.
Qui est l’auteur d’un faux ?

 

Monique Jeudy-Ballini montre que le faux en art soulève deux questions : d’une part, comment peut-on rĂ©ussir Ă  imiter parfaitement ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie (donc ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie est-il vraiment gĂ©nial ?) ; d’autre part, si j’ai Ă©tĂ© Ă©bloui, Ă©mu voire bouleversĂ© par un faux, suis-je un ignare, un nul ou un imbĂ©cile dupĂ© par le storytelling qui entoure une Ĺ“uvre

  • (grand musĂ©e,
  • beau cadre,
  • rĂ©putation de l’artiste) ?

En sus de me remettre en cause, la duperie du faux interroge en profondeur l’idĂ©e d’Ă©motion artistique. Monique Jeudy-Ballini l’admet en estimant que « se sentir affectĂ© par un objet fait signe tout autant de la valeur de cet objet de celle de la personne affectĂ©e ». Dès lors, on peut considĂ©rer  que le faux ne doit pas ĂŞtre considĂ©rĂ© uniquement comme une entourloupe si sa capacitĂ© Ă  affecter Ă©motionnellement celui qui le regarde est avĂ©rĂ©e. L’auteur cite Julie Cayla qui signale que, au Burkina Faso, « les originaux ne sont pas des prototypes [uniques] mais des archĂ©types [dupliquabes et personnalisables] ». Le faux n’est alors critiquable que s’il est « imitation servile » ; en revanche, s’il est inspirĂ© et augmentĂ© d’une matrice existante, il est fort apprĂ©ciable (92).
En Occident, au contraire, le faussaire est invitĂ© Ă  se « rĂ©clamer d’une analogie avec le cascadeur » qui remplace des acteurs pour des scènes spĂ©cifiques tout en restant mĂ©connaissable. Cet effacement participe d’une moralisation du faux, que dĂ©veloppent nombre de gros arnaqueurs en expliquant que « la contrefaçon n’est pas de la triche » car elle exige

  • de l’admiration pour le peintre que l’on espère Ă©galer,
  • de la sincĂ©ritĂ© dans l’acte pictural et
  • de l’honnĂŞtetĂ© vis-Ă -vis de soi-mĂŞme.

Imiter ou copier, ce serait rendre hommage Ă  un modèle qui a touchĂ©, et l’authenticitĂ© de l’Ă©motion liminaire dĂ©douanerait l’illĂ©galitĂ© de la chose. La dimension crĂ©ative et non strictement reproductive permettrait aussi d’amoindrir la faussetĂ© du faux. Ainsi, Rosa Elba Camacho raconte que, quand il s’est agi de reproduire les fresques de Lascaux, les artisans peintres ont refusĂ© de suivre « une projection pour copier au millimètre près les formes des figures », prĂ©fĂ©rant « recrĂ©er le plus possible

  • la vigueur,
  • la force et
  • la vie des figures » (102).

En somme, un faussaire pourrait dĂ©clarer, comme Eric Hebborn : « Les autres peignent la nature, je peins l’art. » Icilio Federico Joni, lui, se considĂ©rait « comme un peintre de tableaux anciens en rejetant pour lui-mĂŞme l’appellation de faussaire », qu’il rĂ©serve aux faux-monnayeurs. Il prolonge ainsi la distinction de Jerrold Levinson entre « inventive forgeries » et « referential forgeries ». Guy Ribes va plus loin en affirmant « crĂ©er » et non pas imiter, copier, dupliquer ou reproduire car il lui faut « aller jusqu’Ă  ce moment d’Ă©lĂ©vation oĂą la distinction entre soi et l’autre [le peintre qu’il copie] s’abolit dans l’acte mĂŞme de peindre ».
Fausser, c’est accepter d’ĂŞtre possĂ©dĂ© par un autre pour s’approprier son art. L’authentification d’un faux est l’acte final de cette dĂ©possession qui transforme le faussaire en « personne diffuse » voire dissoute. La rĂ©ussite de l’artisan « rĂ©side donc dans son talent Ă  prĂ©sentifier le gĂ©nie d’un absent en s’absentant lui-mĂŞme de ses propres accomplissements ». Quitte Ă  les revendiquer, plus tard, de prĂ©fĂ©rence après avoir Ă©tĂ© rattrapĂ© par la patrouille…

 

5.
Qu’apporte le faux Ă  l’art ?

 

Contrairement Ă  l’original, le faux – tel que nous l’envisageons en dĂ©ambulant dans Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Ĺ“uvre (MimĂ©sis) de Monique Jeudy-Ballini – est multiple. Multiple car il multiplie des Ĺ“uvres ; mais multiple aussi car il peut ĂŞtre copie d’une pièce Ă©ventuellement disparue, ou crĂ©ation inspirĂ©e par l’esprit et le style d’un artiste princeps. En effet, la rhĂ©torique des faussaires s’emploie frĂ©quemment Ă  revendiquer une moralitĂ© irrĂ©prochable, frisant la bienveillance et la gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e.
En l’espèce, la multiplication d’une Ĺ“uvre par la production de faux, loin de les Ă©touffer, Ă©tofferait la gloire et le rayonnement d’un crĂ©ateur. Un exemple ? Le faussaire Alin (sic) Marthouret a expliquĂ© avoir « contribuĂ© Ă  augmenter le patrimoine artistique parce que, en dĂ©finitive, mes faux sont devenus des vrais avec le temps ». De mĂŞme, Éric PiĂ©doie le Tiec assure avoir « agrandi » l’Ĺ“uvre des artistes qu’il a siphonnĂ©s en se substituant Ă  eux pour crĂ©er ce qu’ils n’avaient pas eu

  • le temps,
  • l’envie ou
  • l’idĂ©e

de crĂ©er. Ă€ en croire ces praticiens de l’entourloupe, une Ĺ“uvre originale se dĂ©plierait voire se dĂ©voilerait pleinement Ă  travers leurs manigances. Curieusement, les faits ne leur donnent pas toujours tort. Certaines copies en viennent Ă  remplacer des originaux considĂ©rĂ©s comme perdus. Ă€ leur instar, l’ersatz serait susceptible de se hisser Ă  la hauteur de l’original ; et

  • le mensonge,
  • l’illusion ou
  • la manipulation

contribuerait Ă  la pĂ©rennisation du patrimoine. En captant la patte d’un artiste, un faussaire l’installerait plus durablement dans le paysage musĂ©al et marchand. Chemin faisant, le statut de son travail se transsubstantierait : faux un jour, authentifiĂ© le lendemain, l’ontologie de la copie  se renverse.
Monique Jeudy-Ballini montre que le raisonnement va plus loin : si « la facultĂ© de faire illusion » permet au faux de passer pour vrai, elle valide aussi la dĂ©marche du faussaire en dĂ©montrant, selon lui, sa « connivence prĂ©sumĂ©e » avec un artiste matriciel. Plusieurs d’entre eux revendiquent d’avoir besoin d’admirer un artiste ou d’ĂŞtre tombĂ© en amour devant une Ĺ“uvre pour se trouver en capacitĂ© de copier. Grâce aux faussaires, Ă  les en croire, le catalogue de certains artistes s’enrichit de « tableaux que [les artistes] ne peignirent jamais ou qu’ils auraient pu peindre ».
Un tel tour de passe-passe n’est pas pour rien dans l’imaginaire flatteur qui entoure souvent ces artisans, d’autant que leur gloire ne peut rayonner qu’a posteriori, leur meilleur atout consistant Ă  « élaborer leur invisibilité ». Cette discrĂ©tion, parfois provisoire (avant d’ĂŞtre attrapĂ© et puni, par exemple, et de se mettre Ă  table devant flics, juges puis grand public), parfois dĂ©finitive, peut frustrer ou lasser l’artisan, dĂ©pitĂ© de crĂ©er des Ĺ“uvres de gĂ©nie sans ĂŞtre lui-mĂŞme reconnu comme un gĂ©nie. D’oĂą la tentation de l’Ă©nigme qui le taraude Ă  l’occasion, comme dans ce faux de La Tour oĂą on pouvait lire « Merde » au dĂ©tour d’une dentelle (sans ciller, le Metropolitan museum a fait effacer l’outrage).

  • L’Ă©nigme,
  • le dĂ©tail baroque ou
  • la revendication discernable aux infrarouges

est un pied-de-nez aux experts. Toutefois, pour le faussaire, il apparaĂ®t surtout comme une manière de s’inscrire dans l’Ĺ“uvre et d’ĂŞtre en capacitĂ©, un jour, d’ĂŞtre enfin reconnu comme l’auteur de cette toile. Certains faussaires vont plus loin et cherchent Ă  laisser une trace d’eux dans une silhouette ou un dĂ©tail, la trace devenant un signe Ă  mi-chemin entre l’autographe dissimulĂ© et l’autoportrait fugace, l’ensemble des faux d’un mĂŞme artisan constituant « un vrai musĂ©e » que lui seul a la libertĂ© de visiter en contemplant le carrousel de ses souvenirs. Dans cette perspective, l’inscription du faux dans le marchĂ© de l’art constitue une Ă©tape essentielle du processus.

  • L’authentification,
  • la fixation d’un narratif expliquant l’apparition d’une Ĺ“uvre nouvelle et
  • l’optimisation des enchères

participent Ă  la validation du faux donc du faussaire. Pour l’artisan, gagner beaucoup d’argent devient un moyen de confirmer son talent pour l’arnaque artistique. Ironie de l’histoire, certains faussaires revendiquent d’avoir vendu des faux… pour acheter ou conserver des tableaux authentiques.
De mĂŞme que le faux devient un vrai quand il est authentifiĂ©, de mĂŞme l’argent des faux peut financer des vrais. Il est certain que ce tourbillon a quelque chose d’Ă©tourdissant mais aussi d’intĂ©ressant dans la mesure oĂą, peu Ă  peu, il donne l’illusion que les deux rives de l’art sĂ©parant vrai et faux parviennent quelquefois Ă  se rencontrer au grĂ© d’embrouillaminis assez amusants et fondĂ©s sur le moins amusant culte du dieu Pognon.

 

6.
Quel est le contraire d’un faux ?

 

Pour conclure notre promenade Ă  travers Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Ĺ“uvre (MimĂ©sis) de Monique Jeudy-Ballini, interrogeons-nous sur l’ontologie de l’art du faussaire. Au reste, peut-ĂŞtre y a-t-il dans ce syntagme manière d’oxymoron. En effet, l’artiste est rĂ©putĂ© « se penser soi-mĂŞme sur le modèle du crĂ©ateur divin, produisant des formes Ă  partir de sa seule pensĂ©e, libre de tout modèle et donc Ă  l’origine de quelque chose de neuf » ; le faussaire, c’est tout le contraire.

  • L’imitation,
  • l’inspiration poussĂ©e, parfois mĂŞme
  • la reproduction la plus similaire possible

ne cadrent pas a priori avec la dĂ©finition de l’art comme geste crĂ©atif. Or, le problème que pose le faux ne s’arrĂŞte pas lĂ . Le faux interroge le vrai. Le met en cause. L’introduit dans l’ère du soupçon. Selon l’expression de l’auteur, il « contamine le regard » et fait craindre que le vrai ne soit « qu’un faux qui ne s’est pas fait prendre » (148). Aussi certains distinguent-ils les bons faux (qui passent pour des vrais) des mauvais (que l’on dĂ©croche piteusement de leurs cimaises).
En ce sens, un faux authentifiĂ© perd – au moins provisoirement – son statut de faux pour gagner celui de vrai. La distinction entre l’authentique et la copie, que l’on avait tendance Ă  supputer ferme et dĂ©finitive, peut s’effacer grâce Ă  « une sorte de blanchiment », que celui-ci signale le talent et la maĂ®trise du contrefacteur ou qu’il couronne l’aviditĂ© d’experts soucieux de croquer Ă  pleines dents dans le gâteau du marchĂ© de l’art. De la sorte, le faux « confronte rĂ©gulièrement le monde de l’art Ă  son impuissance » ou Ă  sa voracitĂ©, le processus global Ă©tant souvent l’aboutissement d’une conjuration des malfaiteurs.

  • Artisan rouĂ©,
  • intermĂ©diaire vĂ©reux et
  • expert corrompu ou incompĂ©tent (l’un n’empĂŞchant pas l’autre)

sont autant de participants potentiels et complĂ©mentaires Ă  ce genre d’arnaque. D’autres larrons renforcent le mĂ©canisme.

 

 

En gĂ©nĂ©ral, les conservateurs de musĂ©e et les restaurateurs n’ont aucun intĂ©rĂŞt Ă  admettre la prĂ©sence de faux dans les collections ou parmi les tableaux de maĂ®tre qu’ils manipulent. Roger Roche, restaurateur en chef au musĂ©e du QuĂ©bec admettait Ă  la fois « ne pas ĂŞtre toujours capable d’identifier un faux » et « ne pas toujours ĂŞtre en mesure de le dĂ©noncer ». C’est que le faux rappelle qu’une grande partie de l’art tourne autour des problĂ©matiques pĂ©cuniaires qui s’appuient notamment sur un principe rĂ©sumĂ© par Tony Tetro, faussaire renommĂ© :

 

SignĂ© par moi, un simple dessin ne valait rien ; signĂ© par un peintre cĂ©lèbre, il valait de l’argent que je pouvais mettre Ă  la banque.

 

Dans quelques cas rarissimes, il arrive que l’amour de la notabilitĂ© l’emporte sur l’appel de l’argent. Monique Jeudy-Ballini cite le cas de Mark A. Landis, faussaire qui a prĂ©fĂ©rĂ© faire don de son travail « à une cinquantaine de musĂ©es et de galeries d’art amĂ©ricains » comme s’il s’agissait de vrais. L’arnaque n’ayant rien coĂ»tĂ© Ă  ces institutions, le malin s’en est tirĂ© comme un prince… tout en rĂ©vĂ©lant la faiblesse scientifique et/ou l’aveuglement du petit monde de l’art.
Reste que, Ă  l’exception près, le rapport entre le faux et l’argent est d’autant plus fort qu’il est exactement le mĂŞme que celui qu’entretient le vrai avec l’argent. Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur, le rĂ©sumait ainsi Ă  ses clients :

 

Le tableau, c’est pas très important, mais le certificat vaut plus cher que le tableau.

 

Au point que les profits potentiels Ă  tirer de ce juteux business ont inspirĂ© Ă  Henri Abel Abraham Haddad, dit David Stein, une jolie formule : « J’ai fait du toboggan sur le vertige des autres. »
Pour autant, l’argent n’est pas le seul moteur du faussaire. Monique Jeudy-Ballini Ă©voque aussi « le plaisir Ă©prouvĂ© Ă  maĂ®triser un jeu de dupes » oĂą « les experts ne sont bons que si le faussaire est mauvais ». De mĂŞme, constatait le faussaire Guy Ribes, quand un collectionneur comprend que son chef-d’Ĺ“uvre est un faux, il le revend ; quand celui Ă  qui il l’a cĂ©dĂ© s’en aperçoit Ă  son tour, il le revend, etc. John Myatt rĂ©sume cette chaĂ®ne d’une phrase : « C’est la richesse qui essaye de se protĂ©ger – et pourquoi pas, je suppose ? »

 

 

Il n’en demeure pas moins que commettre un faux est un acte passible de peines sĂ©vères, bien que les plaintes ne soient pas systĂ©matiques. Par exemple, on raconte que Pablo Picasso rechignait Ă  attaquer les très nombreux faussaires qui salissaient son travail en expliquant : « Je sais bien ce qui va arriver. Je serai chez le juge d’instruction, on introduira un criminel, menottes au point, et ce sera un de mes amis ! » Certains faussaires – ça les arrange bien, Ă©videmment – estiment que « l’histoire de l’art est pleine de peintres qui se savent copiĂ©s (…) ou de peintres qui se copient entre eux ». En consĂ©quence, commettre un faux serait non seulement participer Ă  l’extension du domaine d’un maĂ®tre, mais aussi se hisser au niveau des plus grands noms de l’Histoire de l’art.
Ce nonobstant, mĂŞme si Monique Jeudy-Ballini Ă©vite d’employer le terme, l’une des grandes rĂ©vĂ©lations que permet le faux concerne la fĂ©tichisation du nom du peintre qui, quand il est renommĂ©, devient Ă  lui seul une machine à cash, indĂ©pendamment de l’Ĺ“uvre elle-mĂŞme. Cette constante travers des siècles de beaux-arts, tout comme la faible fĂ©minisation du business, tant du faux que du vrai. La capacitĂ© Ă  transformer le geste artistique en espèces sonnantes et trĂ©buchantes emporte la morale et l’Ă©quitĂ© sur son passage, guidĂ©e par le dĂ©sir de « celui qui achète une toile non pas pour l’Ă©motion qu’elle lui procure mais pour l’investissement qu’elle reprĂ©sente ».
Ă€ cette aune, les progrès de la digitalisation et du numĂ©rique ne rĂ©volutionnent pas ces pratiques, au contraire : elles perpĂ©tuent une pratique de duplication et ne cessent d’interroger ce qui suscite rĂ©ellement l’Ă©motion artistique. L’auteur cite l’exemple de la duplication des Noces de Cana de VĂ©ronèse, recréées par une imprimante 3D. RĂ©sultat : « Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et, pourtant, ils pleuraient. »
Monique Jeudy-Ballini constate « une fluiditĂ© entre rĂ©el et virtuel » augmentant « l’indĂ©cision quant Ă  la dĂ©finition du faux ». Un tableau reproduit, une Ĺ“uvre perdue reconstituĂ©e – autrement dit : imaginĂ©e – par un logiciel ou une intelligence artificielle correctement promptĂ©e, cela ne ressortit pas forcĂ©ment du faux au sens oĂą le processus est assumĂ© sans duperie, mais cela questionne la notion d’authenticitĂ© artistique et de la « transformation du rapport entre un auteur, une Ĺ“uvre et ses regardeurs », sans oublier le marchĂ© qui en tire profit.
En dĂ©pit d’une Ă©criture qui aurait parfois gagnĂ© Ă  ĂŞtre lissĂ©e (rĂ©currences, rĂ©pĂ©titions et plĂ©onasmes sont nombreux), Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Ĺ“uvre permet de plonger dans ce monde interlope avec un souci patent de la documentation et un art certain pour donner Ă  penser au lecteur. De quoi inviter joyeusement Ă  dĂ©couvrir Ă  la source les analyses et pistes rassemblĂ©es dans cet ouvrage !

 

Pierre RĂ©ach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – L’intĂ©grale

Pierre Réach à la synagogue Copernic (Paris 16) le 10 mars 2024. Photo : Rozenn Douerin.

Pour fĂŞter l’accomplissement que constitue la parution du quatrième et dernier volume de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre RĂ©ach, la maison republie les douze articles inspirĂ©s par ce dernier volet en un post. Avec un inĂ©dit : le compte-rendu de la neuvième sonate, curieusement omis lors de la publication du feuilleton en Ă©pisodes et qui prend enfin sa place dans la valse intĂ©grale !


Troisième sonate (1/8)

Il l’a fait ! Pierre RĂ©ach a rejoint le cercle très fermĂ© des pianistes français ayant enregistrĂ© et publiĂ© une intĂ©grale des sonates de Ludwig van Beethoven. Son exploit est peut-ĂŞtre encore plus notable que la performance de ses prĂ©dĂ©cesseurs car les ventes de disque sont devenues tellement minimes que l’existence mĂŞme d’une sĂ©rie de quatre volumes Ă©talĂ©s sur plusieurs annĂ©es est une gageure dont il n’Ă©tait pas certain qu’elle allât jusqu’Ă  dame. Exploit technique et Ă©conomique, partant, et aboutissement d’une carrière qui fait osciller l’artiste entre satisfaction jouissive et blues post-partum.
Au programme du dernier double disque, huit sonates d’ampleur variĂ©e, avec la Hammerklavier pour conclure. En dĂ©but de sprint final, la troisième sonate (op. 2 n°3) en Ut que dĂ©capsule un allegro con brio. « Con brio » ne signifie pas bruyant. C’est donc pour

  • l’Ă©lĂ©gance,
  • la dĂ©licatesse et
  • l’allant

qu’opte Pierre RĂ©ach aux commandes d’un Steinway D captĂ©, comme de coutume, par le toujours excellent Étienne Collard.

  • Accents,
  • contretemps,
  • contre-rythmes
    • (triolets relançant la logique binaire,
    • tenues,
    • sforzendi vraiment puissants sur le deuxième temps…) et
  • legato soyeux pour enlever les doubles sans transformer le texte en pointillĂ©s Ă  relier par l’imagination

accueillent l’auditeur avec le dynamisme requis.

  • Bariolage tonique,
  • trilles ciselĂ©es et
  • sextolet de triples filant comme file le blizzard sur la steppe

nous entraînent dans une cavalcade à la fois joyeuse et brinquebalante. Les sautes

  • d’humeur,
  • de couleurs,
  • de modes et
  • de tonalitĂ©s

ne laissent pas s’installer une Ă©vidence monolithique. On se goberge

  • des surprises,
  • des ornements, et
  • de la variĂ©tĂ© des attaques pimpant la narration,

d’autant que Pierre RĂ©ach enjambe intelligemment la première reprise qui aurait remplacĂ© la fraĂ®cheur du texte par une redite dispensable.

 

 

  • FluiditĂ© des traits,
  • largeur du spectre d’intensitĂ©s,
  • capacitĂ© Ă  incarner le texte sans en rien Ă´ter ni y ajouter quoi que ce soit :

la probitĂ© de l’interprète n’est jamais sĂ©cheresse, elle est confiance dans une partition – mĂŞme si celle-ci est rarement classĂ©e dans le top moumoute des trente-deux sonates. Le pianiste est convaincu qu’il n’y a pas de « petite sonate » de Ludwig van Beethoven, et il est bien dĂ©cidĂ© Ă  nous le prouver.

  • L’indĂ©cision du compositeur,
  • sa cyclothymie crĂ©atrice et
  • son dĂ©sir d’oser la variĂ©tĂ© d’ambiances

trouvent en lui un porte-voix convaincant, qui semble particulièrement inspiré par les à-coups

  • harmoniques,
  • rythmiques et
  • stylistiques

d’un premier mouvement Ă©tonnant. Le deuxième mouvement est un adagio en Mi, ce qui surprend après un acte liminaire en Do. Ici, rien ne presse. La musique se dĂ©ploie avec grâce mais, paradoxalement, sous des allures d’une grande sĂ©rĂ©nitĂ©, reste parcourue par une instabilitĂ© structurelle dont tĂ©moignent notamment

  • les contretemps,
  • la brièvetĂ© des sĂ©quences et
  • la modulation rapide – presque brutale – en mi mineur, bientĂ´t submergĂ©e par la tonalitĂ© de Sol.

 

 

C’est ce que le musicien prĂ©fère, chez Beethoven : sa propension Ă  changer de masque vite et souvent tout en restant lui-mĂŞme.

  • Les mains se croisent ;
  • la main gauche assure la basse puis file fredonner des bribes de mĂ©lodie ;
  • les nuances Ă©voquent un miroitement insaisissable ;
  • poignets et doigts donnent l’impression que le clavier devient mallĂ©able Ă  merci, comme s’il se soumettait Ă  la musique et amplifiait les desiderata du virtuose pour leur permettre de rayonner davantage.

Le retour Ă  la partie A en majeur prĂ©pare une coda chargĂ©e de fusionner les deux poĂ©tiques avec une habiletĂ© que l’auditeur, mĂŞme s’il ne se revendique point beethovĂ©nomaniacofadafondu, doit qualifier de confondante jusque dans son apparente simplicitĂ©. Malin comme un singe (par ici, c’est un puissant compliment), Pierre RĂ©ach a ainsi entamĂ© le quatrième volume de son intĂ©grale avec une sonate qui, pardon pour elle, ne paye guère de mine.

  • Sans titre infusĂ© par un Ă©diteur en quĂŞte de sexytude (ce n’Ă©tait que la troisième de Louis de BĂ©tove, comme stipuleraient les dĂ©biles qui, encore aujourd’hui, Ă©voquent avec dĂ©votion Jean-SĂ©bastien Bach),
  • sans rĂ©putation grandiloquente,
  • sans originalitĂ© formelle,

l’Ĺ“uvre claque pourtant deux premiers mouvements originaux et punchy. Ses deux derniers Ă©pisodes seront-ils Ă  la hauteur ? (Bah, je sais, mais, parfois, le teasing est joyeusement lĂ©ger, parfois, c’est moyen et, pour cette notule, je l’admets, tout laisse Ă  supputer que l’on Ă©tait dans la mauvaise moyenne.)
Le troisième mouvement, allegro, est un scherzo où la légèreté du toucher de Pierre Réach fait merveille. Dans une posture tonale indécise, la tune ose

  • le pĂ©tillement,
  • l’irritation et mĂŞme
  • la fureur.

 

 

Le trio double l’Ă©nergie ternaire, la mesure Ă  3/4 passant officieusement Ă  9/8. En presque clair : y a toujours trois temps, mais y a trois croches par temps au lieu de deux dans la logique du 3/4, ce qui veut dire que les saucisses s’agitent plus et le swing tinte davantage.

  • L’aisance digitale de l’interprète,
  • son sens de la respiration,
  • son art de l’articulation,
  • sa science de la pĂ©dalisation

saisissent l’esgourde de l’Ă©coutant et ne la lâchent plus. Le grondement de la coda conduit Ă  un allegro assai toujours ternaire (en 6/8, cette fois). Pierre RĂ©ach l’attaque avec une forme d’Ă©briĂ©tĂ© – lui que nous n’avons jamais connu que sobre – tant

  • ses accords volent sur le clavier,
  • ses doubles croches s’amusent,
  • ses nuances Ă©clairent avec un naturel confondant,
  • ses contrastes semblent sourdre du texte et non de la volontĂ© de l’interprète.

 

 

Sans doute Ă  force de frĂ©quenter une Ĺ“uvre sourd-il non pas une familiaritĂ© mais une forme de libertĂ© intĂ©rieure qui donne de l’air Ă  la poussière, de l’aisance au respect, du naturel aux foucades du compositeur.

On est saisi par la fluidité que trouve Pierre Réach dans le tortueux.

  • Il ne suave pas le rugueux, il le rend perceptible.
  • Il ne lisse pas le rocailleux, il astuce un chemin.
  • Il n’aplanit pas le pentu, il le rend dĂ©sirable.

Il y a

  • du naturel dans sa restitution,
  • du vivant dans cette exĂ©cution,
  • de l’envie dans cette restitution.

Loin d’une proposition engoncĂ©e dans une idĂ©e componctueuse de l’IntĂ©grale Des Sonates De Beethoven,

  • ça va de l’avant,
  • ça a de l’allant, bref,
  • ça groove et on headbangue volontiers sur ces octaves qui pulsent (Ă  notre Ă©chelle, headbanguer est un compliment physique adressĂ© Ă  l’interprète et, Ă©ventuellement, au compositeur).

Une proposition

  • virtuose,
  • musicale et
  • pensĂ©e

qui donne hâte de vous retrouver pour raconter la sonate opus 10 n°2.


Sixième sonate (2/8)

Environ onze minutes : c’est la durĂ©e totale de la sixième sonate en Fa, opus 10 n°2, soit moins que le plus bref mouvement de la Hammerklavier qui clĂ´turera l’intĂ©grale. Cela raconte pour partie la plasticitĂ© de cette notion de « sonate pour piano de Beethoven », plus complexe Ă  cerner que ce que ce label unifiant laisserait subodorer.
Le premier des trois mouvements est un allegro Ă  deux temps et jaillit d’une anacrouse staccato. En clair ou presque, ça commence avant que ça ne commence. Plus encore, ça n’attend pas, ça bondit, loin de ec que pourrait laisser subodorer la première de couverture du coffret oĂą l’artiste semble raide et distant. Certes, suffit de l’Ă©couter pour savoir que non mais, admettons-le,

  • l’image très figĂ©e,
  • les signes archĂ©typaux choisis pour prĂ©senter le disque et
  • la typo peu engageante

peuvent induire en erreur. La musique contredit pleinement cette intuition. D’emblĂ©e, elle se rĂ©vèle

  • Ă©nergique,
  • Ă©lĂ©gante,
  • balancĂ©e.

Sans ostentation mais avec efficacité,

  • palpitent les ornements qui, parfois, se cumulent
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants,
    • triolets de doubles croches Ă  la main droite…) ;
  • swinguent les va-et-vient rythmiques (accompagnement passant
    • du binaire au ternaire,
    • de la double croche Ă  la triple,
    • des arpèges au silence…) ; et
  • s’articulent
    • legato,
    • staccato et
    • sforzendo, comme autant d’Ă©lĂ©ments d’un mĂŞme langage aux multiples atours.

 

 

Gracieuses, les mains se croisent pour un joli effet de dialogue entre aigus et graves sur son lit d’arpèges arythmiques avant que la reprise ne soit subtilement esquivĂ©e pour basculer plus vite en mineur. Soudain, c’est

  • presque un french-cancan qui se dĂ©chaĂ®ne ;
  • une dĂ©licate cavalcade enfantine qui lui succède ;
  • un duel plus irritĂ© qui oppose dextre et senestre… et
  • une brusque suspension qui prĂ©cipite plus qu’elle ne mĂ©nage le bref passage en RĂ©.

Pierre Réach rend ces tournoiements aussi

  • palpitants que naturels,
  • surprenants que fluides,
  • Ă©vidents qu’inattendus.

Son Steinway fort bien rĂ©glĂ© dĂ©voile une mĂŞme capacitĂ© Ă  faire musique sur l’ensemble des registres et des intensitĂ©s, permettant Ă  l’interprète de dĂ©clamer son texte avec

  • assurance,
  • allant et
  • finesse.

L’allegretto ternaire qui enquille Ă©tonne d’emblĂ©e par sa tonalitĂ© de La bĂ©mol, dont le contraste avec le Fa prĂ©cĂ©dent suscite l’Ă©tonnement et attire l’attention. L’unisson grave semble faire sortir la musique des tĂ©nèbres avant que le piano n’en rĂ©vèle les diaprures bigarrĂ©es et presque fantasques en Ă©tendant le domaine du son dans l’aigu.

 

 

Alors que nous nous installons dans un confort agréable, une nouvelle volte change la donne et secoue nos certitudes et nos anticipations.

  • La tonalitĂ© de RĂ© bĂ©mol,
  • la solennitĂ© de l’oscillation rythmique,
  • les cahots
    • (variĂ©tĂ© des attaques,
    • silences interrogatifs,
    • ruptures de motifs) puis
  • le retour au motif et Ă  la tonalitĂ© liminaires

s’attachent – et parviennent – Ă  emporter l’auditeur dans une Ă©coute sans cesse en Ă©veil. Le presto final troque le trois temps et le fa mineur conclusif pour le deux temps et le Fa majeur du premier mouvement. Un fugato sautillant engage avec

  • une lĂ©gèretĂ© Ă©moustillante,
  • un sens du groove joliment manifestĂ© par des accents bien sentis, et
  • un art du dialogue polyphonique Ă©clairĂ© par des doigts d’une apprĂ©ciable agilitĂ©.

 

 

Guilleret, il court, il court, le furet que semble être devenu le sujet du mouvement. Un soin particulier apporté

  • au toucher,
  • au phrasĂ© et
  • Ă  la pĂ©dalisation osĂ©e par petites touches

contribue Ă  rendre ces trois petites minutes beaucoup trop courtes – et l’on ne sait, in fine, si l’on apprĂ©cie davantage la pĂ©tillance de la musique ou la frustration de sa brièvetĂ©, ce qui est une salutation rare que l’on est heureux de partager entre le compositeur et son porte-voix.


Neuvième sonate (3/8)

PubliĂ©e Ă  l’orĂ©e du dix-neuvième siècle, l’opus 14 n°1 en Mi se dĂ©ploie sur trois mouvements. L’allegro frĂ©tille joyeusement sous les doigts de Pierre RĂ©ach.

  • Les accords rĂ©pĂ©tĂ©s sautillent sous les quartes ascendantes,
  • les doubles croches jouĂ©es Ă  quatre octaves diffĂ©rentes filent avec grâce, et
  • les ornements dynamisent Ă©lĂ©gamment le commentaire-intermède.

Derrière cette couleur enjouée, des ombres se dessinent, esquissées notamment par

  • des mutations d’intensitĂ© très parlants,
  • des chromatismes renfrognĂ©s voire chafouins (une Ă©pithète curieusement peu employĂ©e dans un monde qui fait pourtant si souvent la gueule), et
  • des passages graves prompts Ă  gronder.

Tant mieux pour l’interprète dont on connaĂ®t le talent pour jouer

  • les contrastes,
  • les contradictions et
  • l’ambiguĂŻtĂ©.

 

 

Avec Pierre RĂ©ach, les partitions Ă©chappent toujours Ă  l’univocitĂ©. Ses affinitĂ©s musicales le poussent vers des partitions dont l’Ă©vidence est trompeuse, ainsi qu’il le rĂ©vèle en attirant notre oreille vers des pans plus secrets du tissu sonore. Illustrant cette inclination, la seconde partie du mouvement

  • s’agite,
  • se trouble et
  • cherche en vain Ă  se rassĂ©rĂ©ner.

AppuyĂ© sur des motifs obstinĂ©s, le compositeur semble s’amuser Ă  travers son porte-voix des variantes qu’il leur impose

  • (modulations,
  • inversion des voix,
  • changements d’Ă©clairage dont tĂ©moigne par exemple l’Ă©tonnante coda).

Les deux mouvements suivants sont deux fois plus brefs que les 6′ du premier. L’allegretto ternaire, en mi mineur et Ut, bĂ©nĂ©ficie

  • de la science du toucher que possède le docteur RĂ©ach,
  • de sa maĂ®trise de la caractĂ©risation des registres, et
  • de son plaisir Ă  raconter la musique.

En effet, l’Ă©nergumène ne joue pas des notes, il nous narre une histoire

  • fluctuante,
  • surprenante et
  • toujours animĂ©e.

 

 

Le rondo, allegro commodo à deux temps, revient au Mi initial en déclenchant

  • une batterie de triolets motoriques,
  • une pĂ©tarade d’octaves lĂ©gères et
  • des guirlandes de doubles croches descendantes qui courent de mains en mains.

Dans la deuxième partie, mineure, renversant la logique du deuxième mouvement où le mode mineur encadrait le passage en mineur, on goûte

  • l’agilitĂ© digitale du pianiste,
  • sa capacitĂ© Ă  laisser respirer la musique au bon moment et pile le temps qu’il faut, ainsi que
  • son sens des accents qui donnent Ă  cette cavalcade un entrain presque situĂ© entre funky et techno.

L’Ă©coute est donc

  • plaisir,
  • intĂ©rĂŞt,
  • Ă©motion

car c’est avec une mĂŞme attention et une mĂŞme intensitĂ© que Pierre RĂ©ach investit les parties thĂ©matiques et les passages de transition. Il offre ainsi un lustre fort apprĂ©ciable Ă  une sonate qui conforte l’intĂ©rĂŞt d’une intĂ©grale sans laquelle elle ne serait Ă  peur près jamais jouĂ©e. Chouette dĂ©couverte !


Treizième sonate (4/8)

Avec la sonate opus 27 n°1 en Mi bĂ©mol, Pierre RĂ©ach dĂ©gaine une sonate pas comme les autres. Il l’avait gardĂ©e sous le coude malgrĂ©, sans doute, la crainte de ne pas aller au bout de l’aventure qu’est l’enregistrement d’une intĂ©grale. L’andante de cette pièce indiquĂ©e comme Ă©tant « quasi una fantasia » est gorgĂ© de reprises, donc exige un sens de la narration particulier. Rien n’effraye l’interprète :

  • ni le chromatisme osĂ©,
  • ni les modulations saugrenues,
  • ni le cahot provoquĂ© par un allegro ternaire dans une nouvelle tonalitĂ©

dont le surgissement est presque imprĂ©visible, n’eussent Ă©tĂ© les signaux « de basse intensité » liĂ©s aux modulations Ă©tonnantes (et Ă  la proximitĂ© entre do mineur et Mi bĂ©mol, certes) qui Ă©voquent a posteriori l’existence d’une tension pouvant aller jusqu’Ă  la dĂ©chirure. Principalement, pourtant,

  • c’est lĂ©ger,
  • ça bondit,
  • ça jaillit.

Autrement dit,

  • la prĂ©cision,
  • l’exigence du texte et
  • le sens du phrasĂ©

 font presque tout.

 

 

  • Le toucher,
  • les variations d’intensitĂ© et
  • l’Ă©nergie vibrante du tempo

font le reste. Le retour (prĂ©parĂ©) Ă  la formule liminaire ouvre la voie au calme dont le charme paisible rend d’autant plus croustillant l’attaque du molto allegro e vivace Ă  trois temps qui enquille. Dans cette marmite qui semble bouillonner de l’intĂ©rieur sous l’apparence simple d’un duo,

  • mouvements parallèles ou contraires,
  • legato et staccato,
  • grondements et secousses

animent avec vigueur un discours tourné vers

  • l’itĂ©ration,
  • la mutation d’intensitĂ©s et bientĂ´t
  • les microdĂ©calages formant un dĂ©sĂ©quilibre plein d’allant.

En La bĂ©mol mais toujours Ă  trois temps, l’adagio con espressione affiche une gravitĂ© solennelle martelĂ©e par les octaves graves.

 

 

Pierre Réach lui donne

  • un soyeux qui s’abstient de mièvrerie
    • (accents,
    • nuances,
    • Ă©tagement lumineux des diffĂ©rentes voix),
  • une poĂ©sie qui sait s’Ă©lectriser
    • (variĂ©tĂ© des ornements,
    • pertinence de l’agogique,
    • Ă©lĂ©gance du trait de quadruples croches), et
  • une douceur qui s’habille de libertĂ©
    • (inventivitĂ© harmonique,
    • contretemps presque facĂ©tieux,
    • rubato final qui glisse vers le dernier mouvement).

L’ample allegro vivace qui conclut cette sonate kalĂ©idoscopique rĂ©ussit Ă  nouveau Ă  contraster par

  • son tempo,
  • sa mesure et
  • sa tonicitĂ© motorique voire explosive.

Jouant sur les différents

  • registres,
  • touchers et
  • effets d’Ă©cho

convoquĂ©s par la partition, l’interprète s’amuse

  • ici de la dentelle en doubles croches rigoureuses,
  • çà du pĂ©tillement du bariolage lĂ©ger,
  • lĂ  de la jubilation d’octaves tĂŞtues.

 

 

Le compositeur associe

  • rĂ©pĂ©titions,
  • retournements et
  • foucades

pour diffuser une Ă©nergie qui circule d’une main Ă  l’autre et dont la diversitĂ© donne l’impression ou l’espĂ©rance, par-delĂ  les vagues musicales, de devoir ĂŞtre inextinguible. Des moments de suspense font nĂ©anmoins respirer l’auditeur avant que

  • sforzendi,
  • dialogue et
  • cavalcade,

irrésistibles,

  • ne reviennent faire rutiler leur fougue,
  • ne se souviennent du calme initial puis
  • ne glissent vers la pyrotechnie finale incluant
    • quintuples croches et trilles (c’Ă©tait bien la peine d’Ă©crire un mouvement lent !),
    • doublement du tempo et
    • crescendo avec fortissimo Ă  l’arrivĂ©e.

La lecture de Pierre Réach rend à la fois

  • la vitalitĂ©,
  • les foucades et
  • l’originalitĂ© de la sonate.

Voilà bien une astucieuse mise en bouche avant la sonate opus 90 en mi mineur qui conclut le premier disque de ce quatrième volume !


Vingt-septième sonate (5/8)

D’abord, le storytelling. Triple, s’il-vous-plaĂ®t, puisque la maison ne recule devant aucun sacrifice. Enfin, presque.
Premièrement, composĂ©e en 1814, la vingt-septième sonate qu’est l’opus 90 et que nous nous apprĂŞtons Ă  Ă©couter avec vous, succède aux « Adieux » et prĂ©cède les cinq tubes pianistiques qui clĂ´tureront un cycle qui n’en Ă©tait pas vraiment un.
Deuxièmement, elle est en mi mineur, ce qui n’a rien d’extraordinaire, sauf que c’est la seule des trente-deux sonates Ă  ĂŞtre dans cette tonalitĂ© ce qui, pour le coup, est extraordinaire au sens premier du terme (mĂŞme s’il faut pour cela considĂ©rer une sonate de Beethoven comme quelque chose d’ordinaire…) et qui la rend Ă  jamais singulière aux esgourdes du mĂ©lomane curieux… d’autant que, dans ses Carnets de conversation, Beethoven a stipulĂ© qu’il Ă©tait « fermement convaincu que chaque tonalitĂ© avait ses caractĂ©ristiques Ă©motionnelles propres » (on peut lire des Ă©crits sur la tonalitĂ© chez Beethoven par exemple ici).
Dès lors, je subodore les deux questions que vous vous posez. D’une part, quelles sont les tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es par Beethoven dans ses sonates ? D’autre part, mi mineur est-il la seule tonalitĂ© Ă  n’avoir Ă©tĂ© utilisĂ©e qu’une fois dans le corpus ? Afin de rĂ©pondre Ă  vos questions pressantes et ne maĂ®trisant pas l’intelligence artificielle, j’ai effectuĂ© en personne un double dĂ©compte. Voyons pour commencer les tonalitĂ©s utilisĂ©es par LvB dans ses sonates pour piano.

  • Do m (5, 8, 32)
  • Do M 1 (3, 21)
  • Do# m (14)
  • RĂ© m (17)
  • RĂ© M (7, 15)
  • Mib M (4, 13, 18, 26)
  • Mi m (27)
  • Mi M (9, 30)
  • Fa m (1, 23)
  • Fa M (6, 22)
  • Fa# M (24)
  • Sol m (19)
  • Sol M (10, 20, 25)
  • Lab M (12, 31)
  • La M (2, 28)
  • Sib M (11, 29)

Voyons Ă  prĂ©sent le classement des tonalitĂ©s les plus utilisĂ©es (les tonalitĂ©s sont rangĂ©es par frĂ©quence puis par ordre allant de Do Ă  Si – enfin, Ă  Si bĂ©mol car il n’y a pas de sonate pour piano en Si chez Ludwig).

  1. Mib M, 4 (4, 13, 18, 26)
  2. Do m, 3 (5, 8, 32)
  3. Sol M, 3 (10, 20, 25)
  4. Do M, 2 (3, 21)
  5. RĂ© M, 2 (7, 15)
  6. Mi M, 2 (9, 30)
  7. Fa m, 2 (1, 23)
  8. Fa M, 2 (6, 22)
  9. Lab M, 2 (12, 31)
  10. La M 2 (2, 28)
  11. Sib M, 2 (11, 29)
  12. Do# m, 1 (14)
  13. RĂ© m, 1 (17)
  14. Mi m, 1 (27)
  15. Fa# M, 1 (24)
  16. Sol m, 1 (19)

Non, pour des clampins comme nous, ça ne sert Ă  rien de savoir cela, mais il est des curiositĂ©s que l’on peut Ă©tancher presque facilement : voilĂ  qui est fait pour celle-ci. Et, donc, nous constatons que mi mineur n’est pas la seule tonalitĂ© mono-sollicitĂ©ee (ha !) par Beethoven dans le corpus qui nous intĂ©resse. Re-donc, oui, tout ce dĂ©veloppement sur la singularitĂ© tonale de la sonate relève, peu ou prou, du baratin voire du balabala. Ce nonobstant, maintenant qu’il est Ă©crit, hein…
Troisièmement, le storytelling de la vingt-septième sonate raconte qu’elle serait un court-mĂ©trage biographique fixant la passion de Moritz von Lichnowsky, Ă  qui elle est dĂ©diĂ©e, pour « une jeune actrice viennoise ». D’oĂą la partition initiale entre le « combat entre la tĂŞte et le cĹ“ur » et la « conversation avec la bien-aimĂ©e ». Les titres des deux Ă©pisodes ont depuis Ă©voluĂ©. Tout commence par un mouvement Ă  trois temps qu’il faut jouer « avec vivacitĂ© et, d’un bout Ă  l’autre, avec sentiment et expression ». Le musicien suit docilement les instructions de sorte que, sous ses doigts, l’incipit hĂ©site entre bondissements et Ă©lĂ©gance timide. L’auditeur se dĂ©lecte des Ă -coups

  • de nuances (sforzendi versus pianissimi),
  • de tempi (« in tempo » versus ralentis), et
  • de structure rythmique (ensemble de quatre versus triolets ou sextolets).

Pierre Réach les rend savoureux par son goût pour un jeu droit, soucieux de la partition et jamais tenté par la mignonnité, et hop, ce qui serait fâcheux dans une sonate de LvB.

  • Des accords rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • des contretemps et
  • des bariolages intensifs

semblent lancer l’affaire. Fausse piste ! La narration

  • se suspend Ă  nouveau,
  • menace de se dissoudre dans le silence puis
  • se cabre sous l’effet
    • de notes,
    • d’intervalles et
    • d’accords tous trois rĂ©pĂ©tĂ©s.

 

 

AussitĂ´t, la partition change son fusil d’Ă©paule et revient Ă  la lĂ©gèretĂ© et Ă  la fluiditĂ© ; mais, une fois de plus, l’atmosphère est bousculĂ©e, Ă  prĂ©sent par le retour du motif liminaire, presque fĂ©roce Ă  force de tonicitĂ©. Il faut

  • de la douceur,
  • du sens du surgissement et
  • de l’explosivitĂ©

pour raconter les mĂ©andres d’un mouvement volontiers

  • imprĂ©visible,
  • trouĂ©,
  • suspendu,
  • inflammable et
  • portĂ© par un trouble que prolonge joliment un dernier retour de motif soufflĂ© sotto voce.

Le deuxième mouvement, en Mi désormais majeur, est « à jouer sans trop de vélocité et très chantant ».

  • MĂ©lodieux mais rĂ©solu,
  • lĂ©ger mais parcouru de tensions,
  • cohĂ©rent mais prompt Ă  virer casaque,

ce second épisode régale par son mélange

  • de grâce,
  • de prĂ©cipitĂ© d’idĂ©es et
  • de contrastes consubstantiels au compositeur et plus que soigneusement pensĂ©s et rendus par l’interprète.

 

 

Le développement se nourrit

  • de modulations,
  • de facĂ©ties rythmiques et
  • d’itĂ©rations

qui ne lâchent point l’oreille de l’auditeur. On essaye de ne plus s’Ă©tonner de la capacitĂ© du pianiste Ă  associer

  • rejet de l’univocitĂ©,
  • respect du texte,
  • intelligence musicale et, semble-t-il,
  • souci de garder une cohĂ©rence narrative Ă  travers les mutations brutales ou tuilĂ©es,

mais c’est tâche difficile. En effet, aussi Ă  l’aise dans

  • le soyeux,
  • le rugueux ou
  • l’Ă©toffe bien coupĂ©e de l’allant qui ne barguigne pas,

Pierre RĂ©ach signe ici une interprĂ©tation sĂ©duisante d’une sonate Ă©tonnante et entĂŞtante. Et ce n’est pas fini !


Onzième sonate (6/8)

La onzième sonate, l’opus 22, est une tĂ©tralogie en Si bĂ©mol qui se dĂ©capsule sur un allegro con brio. C’est un LvB tout feu tout flamme qui embrase le clavier. De mĂ©lodie, guère, mais des accords parfaits

  • martelĂ©s,
  • Ă©grenĂ©s,
  • arpĂ©gĂ©s,
  • Ă©miettĂ©s,

qu’ils relèvent de la tonalitĂ© principale ou de ses mutations (bientĂ´t, le Fa se substitue au Si bĂ©mol). Dans cette atmosphère plus martiale que poĂ©tique, la musicalitĂ© se niche dans la variĂ©tĂ©

  • d’attaques,
  • de nuances et
  • de phrasĂ©s.

Elle interroge aussi la capacitĂ© de l’interprète Ă  faire sienne une esthĂ©tique de l’Ă©miettement, les vagues de notes s’Ă©puisant vite sur la grève de l’inspiration, forçant le compositeur Ă  presque mettre en scène ces flux et reflux de la crĂ©ativitĂ©, entre

  • jaillissements soudains,
  • brisures et
  • introspection prĂ©parant le prochain geyser de doubles croches.

 

 

Pierre RĂ©ach opte pour la reprise – il l’Ă©vite parfois. Ici, le replay a du sens en cela qu’il valorise Ă  la fois

  • la compacitĂ© du propos,
  • sa multiplicitĂ© contrastĂ©e et
  • l’Ă©cart entre le dynamisme de l’Ă©noncĂ© et le caractère très tenu de l’inspiration mĂ©lodique.

En rĂ©alitĂ©, Beethoven se moque bien d’Ă©crire un earworm. Il semble beaucoup plus soucieux d’en dĂ©coudre avec manière d’Ă©nergie intĂ©rieure, dĂ©vorante et dĂ©bordante, qui donne l’impression de lui Ă©chapper aussi bien quand elle sort de la sonate pour envahir le clavier que quand elle se rĂ©tracte et ouvre la voie

  • au silence,
  • au pianissimo (ah! cet art du decrescendo !) ou
  • Ă  ce minimalisme harmonique que sont l’unisson et ses octaves.

Donc

  • ça gronde,
  • ça monte,
  • ça jaillit,
  • ça module,
  • ça court d’arpèges brisĂ©s en basses entĂŞtĂ©es

jusqu’Ă  Ă©puisement du carburant brĂ»lĂ© dans une dernière salve de gammes Ă©noncĂ©es avec force octaves et sforzendi.

 

 

L’adagio con molt’ espressione qui suit est forcĂ©ment d’une autre eau.

  • Tempo apaisĂ©,
  • balancement ternaire rythmĂ© par les accords simples de la main gauche (entre Eb et Bb7/D sur les quatre premières mesures : rien de secouant !),
  • structure nette distinguant le lead Ă  dextre et le ploum-ploum Ă  senestre,

tout paraĂ®t calme et enfin propice Ă  la mĂ©lodie. Pourtant, le compositeur s’y soustrait en dĂ©construisant cette attente par

  • un chromatisme envahissant,
  • une ornementation abondante qui peine Ă  masquer un certain piĂ©tinement, et
  • un recours aux accords parfaits Ă©grenĂ©s fort banalement.

Bref, rien de mignard. Pas d’air Ă  siffloter. Pas d’envolĂ©e immĂ©diatement saisissante. Pas de lyrisme pour faire frissonner l’auditeur. Beethoven ne renie pas le procĂ©dĂ© qu’il a mis en place dans le premier mouvement : interroger des motifs minimaux

  • (un accord,
  • un rythme,
  • une microcellule de quelques notes)

comme pour gratter le vernis et dĂ©couvrir ce qui se cache derrière. Ă€ l’interprète d’habiller ce vide plein de sons. Pierre RĂ©ach l’aurĂ©ole

  • d’une pĂ©dalisation maĂ®trisĂ©e,
  • d’un toucher rĂ©solument pluriel et
  • d’une palette de nuances diaprant la sobriĂ©tĂ© en la parant de reflets inattendus et saisissants.

Chemin faisant,

  • d’audacieuses modulations parfois brutales (ainsi du surgissement inattendu du Sol et de son dĂ©zingage immĂ©diat autour de 3’10),
  • la surexploitation du chromatisme, ainsi que
  • la propension
    • Ă  l’Ă©puisement des motifs,
    • Ă  l’itĂ©ration de segments ou de formules reconnaissables, et
    • Ă  leur dĂ©guisement sous des chapelets de triples croches

sertissent la recherche dans un écrin riche de sa pauvreté. Va à présent pour un menuetto, pris allant. Première section gracieuse : main droite frétillante avec rythmes pointés et appogiatures, main gauche légère dans ses croches et ses tenues. La seconde section fait apparaître une tension :

  • crescendo,
  • fortissimo,
  • sforzendo et
  • brusques changements d’atmosphère

indiquent que la suite risque de ne pas ĂŞtre aussi paisible et uniforme que l’on pouvait imaginer. Le retour au premier motif ne dissipe donc pas la mĂ©fiance de l’auditeur. Pourtant, cet Ă©cart semble s’ĂŞtre effacĂ© aussitĂ´t qu’apparu. MĂŞme la section mineure qui enquille esquive la chape de mines graves planant souvent sur ce mode.
L’efficacitĂ© motorique de la main gauche, dont l’interprète prĂ©serve la lĂ©gèretĂ© mĂŞme dans l’ultra grave, est plaisamment secouĂ©e par les accords puissamment accentuĂ©s de la main droite, qui permettent de charpenter la mesure et le discours par-delĂ  le flot de notes libĂ©rĂ© par la senestre. On goĂ»te aussi l’usage d’une pĂ©dale de sustain qui sait rajouter de la crème sans envaser la pâtisserie : elle donne

  • de l’ampleur au son,
  • de la profondeur Ă  l’harmonie,
  • du soyeux Ă  l’exĂ©cution

mais ne s’Ă©tale jamais assez pour flouter la rigueur du discours. Un da capo sans reprise (et hors section mineure, bien sĂ»r) fait l’effet d’une analepse permettant de revoir en accĂ©lĂ©rĂ© les Ă©pisodes d’un chemin tout Ă  fait coquet, qui tranche avec les deux premières Ă©tapes de la sonate. Cela est enlevĂ© avec une certaine prestance et une habiletĂ© tout aussi certaine, creusant une veine beethovĂ©nienne moins stricte et chafouine que celle qui rendait la première moitiĂ© de l’Ĺ“uvre  aussi inquiĂ©tante qu’intrigante.

 

 

Un rondo allegretto Ă  deux temps, deux fois plus long que son prĂ©dĂ©cesseur, conclut l’affaire. Pierre RĂ©ach en fait crĂ©piter le charme, les arabesques aiguĂ«s se frottant aux notes rĂ©pĂ©tĂ©es du tĂ©nor et aux crescendi (exigĂ©s par la partition) qui permettent de distinguer l’aguichant raffinement du mignon ennuyeux. Cependant, on retrouve fort vite des ingrĂ©dients typiques du premier mouvement, tels que

  • la fragmentation du propos,
  • la propension au chromatisme (et pas seulement dans les traits de triples croches),
  • les contrastes secouants et
  • l’inclination pour les arpèges brisĂ©s d’accords parfaits aux enchaĂ®nements simples revendiquĂ©s (F, C7, F, C7, F, etc.).

En alternant ces deux types de sĂ©quence (mĂ©lodie versus examen d’un matĂ©riau minimal ayant tendance Ă  se dĂ©liter), le compositeur crĂ©e une nouvelle tension qui, tour Ă  tour, se dissipe et sourd, bien aidĂ©e par la prĂ©cision du phrasĂ© çà, l’efficacitĂ© des octaves lĂ .

  • Modulations orageuses,
  • contrastes incessants et
  • exploration d’un large spectre de nuances et de registres

sont joliment mis en valeur par une interprĂ©tation qui, Ă  l’Ă©vidence, sait oĂą elle va mais joue en permanence l’Ă©tonnĂ©e devant les secousses d’un rĂ©cit qu’il est difficile d’anticiper. Pour parvenir Ă  cette qualitĂ© d’exĂ©cution, il faut

  • du souffle,
  • des doigts et
  • un plaisir malicieux de conteur

prenant plaisir Ă  prendre Ă  contrepied son auditoire tout en le rattrapant par un motif bien identifiĂ© (qu’il peut d’ailleurs reprendre

  • en le morcelant,
  • en le tronquant ou
  • en le dĂ©formant)

jusqu’Ă  une conclusion astucieusement trop brève. Pierre RĂ©ach dĂ©montre une fois de plus qu’il est Ă  son affaire, nous prĂ©parant ainsi Ă  dĂ©couvrir avec impatience l’Ă©trange sonate opus 54 en Fa, emballĂ©e en deux mouvements et neuf minutes.


Vingt-deuxième sonate (7/8)

Bizarre autant qu’Ă©trange, la vingt-deuxième sonate de Ludwig van Beethoven a parfois Ă©tĂ© accusĂ©e d’ĂŞtre un travail rapide et bâclĂ© rendu au plus vite par le compositeur. On ne doute pas que Pierre RĂ©ach va tâcher de faire mentir cette rumeur frappant de quasi infamie ce diptyque qui s’ouvre sur un mouvement « in tempo d’un menuetto » en Fa.
Jouant avec diffĂ©rents registres du piano (graves, mĂ©diums, aigus), l’Ĺ“uvre commence par mâchonner une petite ritournelle en profitant des hauteurs de sons pour la colorer diffĂ©remment Ă  chaque exposition. Succède Ă  cette sĂ©quence une pluie d’octaves en triolets et en mouvements contrariĂ©s. L’interprète veille Ă  y insuffler du groove avec

  • du staccato qui bondit,
  • une ligne aiguĂ« qui se dĂ©tache, renforçant l’efficacitĂ© de la basse, et
  • un respect justement scrupuleux des sforzendi souvent Ă  contretemps exigĂ©s par LvB.

Après

  • une modulation façon embardĂ©e,
  • un decrescendo et
  • des silences

qui préparent le retour en Fa et la réexposition du motif luminaire boosté aux contretemps et aux appogiatures, la tempête des octaves revient brièvement, puis le leitmotiv refait surface.

 

 

Tout se passe comme si le compositeur semblait moins chercher Ă  Ă©puiser les possibles de la cellule matricielle qu’Ă  explorer d’autres manières de la ronger jusqu’Ă  savourer sa substantifique moelle.

  • Notes rĂ©pĂ©tĂ©es,
  • triolets de doubles,
  • ornementation abondante
    • (appogiatures,
    • trilles,
    • mordants)

semblent s’amuser Ă  tordre l’idĂ©e mĂŞme de menuet en rĂ©investissant la mesure Ă  trois temps d’une manière presque saugrenue, avec

  • ritendi,
  • rubato appuyĂ© sur un bref changement de tempo, et
  • distension de l’allant (passage de neuf Ă  six croches Ă  la mesure, ce qui donne l’illusion d’un ralentissement – en l’espèce, ralentissement du dĂ©bit, non de la battue)

pour clore une coda grave et rĂ©ussie. L’incarnation musicale de cette recherche crĂ©ative et des trouvailles de l’idole de Pierre RĂ©ach rend raison Ă  la fois d’un mouvement original et d’un musicien accompli.

 

 

Le second mouvement, un allegretto, est un duo, presque une pièce de théâtre oĂą deux interlocuteurs, discutant Ă  bâtons rompus, passent leur temps Ă  se courir après. En ouverture de course, point de mĂ©lodie : surtout des sĂ©quences ancrĂ©es dans l’harmonie la plus simple (F et C7 essentiellement) parfois agrĂ©mentĂ©e d’un chromatisme de passage. C’est donc

  • l’Ă©nergie,
  • le jaillissement,
  • la frĂ©nĂ©sie maĂ®trisĂ©e (et vice et versa)

qui comptent.

  • Doigts lĂ©gers,
  • phrasĂ© soignĂ©,
  • accentuation pĂŞchue,
  • pĂ©dalisation parfaite

dĂ©versent un torrent de dynamisme sur l’ensemble du clavier.

  • Des contretemps,
  • des Ă©changes musclĂ©s,
  • des nuances changeantes,
  • des modulations inventives

dopent la capacitĂ© beethovĂ©nienne Ă  dĂ©ployer l’idĂ©e originale en en rĂ©vĂ©lant plis et replis sans verser dans le bavardage.
Le rĂ©sultat claque. Cette exĂ©cution impressionnante d’une curiositĂ© beethovĂ©nienne rappelle Ă  nouveau l’extrĂŞme donc passionnante diversitĂ© celĂ©e sous le terme unificateur de « sonates »… et augure du plus palpitant pour le petit menĂ© au bout, dans le grand tarot de l’intĂ©grale : la sonate « pour pianoforte », la cĂ©lĂ©brissime Hammerklavier, avec laquelle Pierre RĂ©ach a choisi de conclure son grand Ĺ“uvre.


Vingt-neuvième sonate (8/8)

La voici donc, la « grande sonate pour pianoforte » en Si bĂ©mol, cĂ©lèbre sous son nom de scène de « Hammerklavier ». 45′, 4 mouvements, une musique que le compositeur, alors sourd, n’entendra jamais que dans le confinement de son esprit en Ă©bullition : c’est le couronnement de l’intĂ©grale des sonates pour piano de Ludwig van Beethoven par Pierre RĂ©ach.
Le premier mouvement – un allegro Ă  deux temps – s’ouvre sur

  • un festival de nuances allant du piano au fortissimo soit de façon tuilĂ©e, soit par des changements soudains,
  • un crĂ©pitement des touchers, entre
    • immatĂ©riel et percutant,
    • staccato et legato,
    • uni dans la tonicitĂ© ou la douceur et diffĂ©renciĂ© pour clarifier les rĂ´les de chaque voix,
  • une farandole de tempi, entre
    • rigueur fière-Ă -bras,
    • ritardandi lĂ©chĂ©s et
    • suspensions des points d’orgue,
  • une valse des tonalitĂ©s,  basculant du Si bĂ©mol au Sol et retour en un tournemain,
  • une promenade sur l’ensemble des registres du clavier Ă  marteaux, et
  • un catalogue de rythmes,
    • ici martial,
    • çà complexe quand le binaire se teinte de ternaire,
    • lĂ  swinguant quand les contretemps dynamisent le discours.

Le tout est lustrĂ© par un musicien narrateur capable de se laisser surprendre donc de nous surprendre sans pour autant perdre le fil pourtant tortueux de son rĂ©cit. La bascule en Mi bĂ©mol, au mitan de l’allegro s’accompagne d’une fugue vite secouĂ©e

  • de nervositĂ©,
  • d’intranquillitĂ© et
  • d’une tension qui ne tarde guère Ă  la submerger et Ă  la faire sortir de son genre et de sa tonalitĂ©.

 

 

On est happé par

  • les froissements chromatiques,
  • les cahots rythmiques,
  • les ruptures d’atmosphère dialoguant avec les rĂ©investissements de leitmotifs, et
  • le va-et-vient des passages emportĂ©s ou suspendus que rythment les trilles ou effets de trilles tintant comme le grondement intĂ©rieur que la nettetĂ© d’une ligne mĂ©lodique ou d’un accord plaquĂ© ne peut qu’encadrer sans l’Ă©teindre.

Dans ce piano total, Pierre RĂ©ach efface sa virtuositĂ© derrière une assurance qui capte l’oreille et permet de se laisser emporter par un torrent

  • d’idĂ©es contradictoires,
  • de rugissements et
  • de savoureuses hĂ©sitations crĂ©atrices de suspense.

CuriositĂ© dans une sonate composĂ©e de trois mouvements d’environ un quart d’heure, surgit alors un scherzo de moins de trois minutes. Ce mouvement ternaire, siglĂ© « assai vivace », dĂ©borde

  • d’Ă©nergie,
  • d’envie et
  • de trouvailles
    • (plaisir du dĂ©sĂ©quilibre pointĂ©,
    • Ă©clatement du mineur avec ses triolets motoriques courant d’une main Ă  l’autre,
    • jaillissement du presto binaire qui marque le dĂ©but de la dĂ©mantibulation, et hop, du mouvement,
    • modulations rebelles,
    • ruptures narratives…)

jusqu’Ă  son Ă©trange fin sonnant comme un pied-de-nez au prĂ©visible qui sait si bien ensuquer nos existences sous prĂ©texte de les rendre douillettes. Dix-huit minutes : c’est la durĂ©e de l’adagio sostenuto en fa dièse mineur qui enquille. Signe de la labilitĂ© du feeling des grands interprètes, cette durĂ©e est Ă©minemment variable.

  • Alfred Brendel exĂ©cutait l’adagio en moins de 17′,
  • Emil Gilels en vingt minutes,
  • Glenn Gould en 21′ et
  • Grigory Sokolov frĂ´lait les 22’…

Tout est question de ressenti et de convictions sur l’art d’incarner un moment « appassionato e con molto sentimento » !

  • Retenue,
  • profondeur sonore,
  • Ă©tagement des voix (mĂ©lodie nette mais accompagnement non Ă©touffĂ©)

habitent les premières mesures.

  • Modulations,
  • trouvailles chromatiques et
  • plaisir du temps qui prend son temps

caractérisent le prélude. Puis

  • le balancement ternaire Ă  temps et Ă  contretemps,
  • l’exploration du registre suraigu et
  • la libertĂ© apparente d’un faux rubato (l’Ă©criture mĂŞle ternaire et binaire pour donner l’illusion d’un passage laissĂ© Ă  la guise de l’interprète)

semblent envoler le mouvement vers un lyrisme presque chopinien. Tout cela est offert avec une dĂ©licatesse qui sait ĂŞtre assez tendue pour esquiver toute tentation de mièvrerie ou tout risque de coquetterie mignarde. Une tension grince sous l’Ă©lĂ©gance, ce dont tĂ©moignent

  • les cahots harmoniques,
  • les mutations d’atmosphères entre aigus et ultragraves, tous deux confiĂ©s Ă  la main droite, et
  • le passage
    • du paisible 6/8 (six croches par mesure)
    • Ă  un 18/16 (dix-huit doubles par mesure) plus grondant puis, brièvement,
    • Ă  un 16/32 (seize triples par mesure) de guingois.

 

 

Ces signes dessinent une incapacitĂ© Ă  chasser le tourment malgrĂ© la sĂ©rĂ©nitĂ© que l’on aurait pu imaginer consubstantielle Ă  un tempo lent. Certes,

  • l’enrichissement de la polyphonie,
  • le retour Ă  un dĂ©bit plus modĂ©rĂ© et
  • les unissons

paraissent traduire un apaisement. Toutefois, cette illusion est rapidement contredite par

  • les modulations successives,
  • des sforzendi rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • l’instabilitĂ© narrative et
  • le surgissement des triples croches farandolant, et hop, sur le martèlement sourd de la senestre.

Pierre Réach excelle dans ces passages ambigus et tiraillés où

  • son agilitĂ© digitale,
  • son sens de la phrase,
  • son art de la musicalitĂ©
    • (nuances,
    • toucher,
    • agogique,
    • respirations…) et
  • sa maĂ®trise intime de la langue beethovĂ©nienne

Ă©claboussent l’auditeur. Dans son interprĂ©tation, il y a

  • de la confidence,
  • de l’Ă©tonnement,
  • de la fraĂ®cheur mais aussi
  • manière de nostalgie abrasive,

comme si le pianiste essayait de retenir son propos sur la pointe des doigts moins pour mĂ©nager le suspense que pour donner son juste poids Ă  ce qu’il nous glisse Ă  l’esgourde. Dès lors,

  • suspensions,
  • rĂ©expositions de structures bien identifiĂ©es et
  • effets d’attente habilement rendus par le jeu avec le tempo exigĂ© par le compositeur

guident l’auditeur au long de ce bien Ă©trange mouvement vers une explosion qui

  • menace,
  • se profile mais
  • attendra en dĂ©finitive pour dĂ©flagrer.

Certes, on imagine que Pierre RĂ©ach n’a pas attendu d’ĂŞtre Ă©puisĂ© par des sĂ©ances d’enregistrement plus que denses pour claquer le dernier mouvement de la sonate dite « Hammerklavier » par laquelle il conclut son intĂ©grale Beethoven. N’empĂŞche, mĂŞme en la confiant de façon anticipĂ©e aux micros toujours aussi incroyablement parfaits d’Étienne Collard, il savait sans l’ombre d’un doute que l’ultime note de l’allegro parachèverait ce qui pourrait bien constituer son propre chef-d’Ĺ“uvre discographique, par

  • ses dimensions,
  • son audace et
  • son ambition,

quoique d’autres disques comme l’Alkan, rĂ©cemment rééditĂ© [critique

mĂŞme si c’est pas le mĂŞme « re-ici » que le premier « re-ici », Ă©videmment, sinon il n’y aurait aucun intĂ©rĂŞt Ă  Ă©crire plusieurs fois « re-ici »], contribuent Ă  le poser comme l’un des pianistes français les plus remarquables de notre Ă©poque, fĂ»t-il moins mĂ©diatisĂ© que tel interprète de Rameau ou telles stars Ă  deux tĂŞtes avec des cheveux (trop de cheveux, ça, incontestablement).
Dès lors, admettons-le : pour Ă©couter ce trente-deuxième travail beethovĂ©nien de l’interprète, il faut commencer par prendre acte de la performance globale de celui que nous dĂ©couvrĂ®mes – tardivement – quelque cent mois avant d’Ă©crire ces lignes, alors qu’il Ă©tait accompagnateur DeLuxe dans un endroit presque aussi inattendu que le nom portĂ© par l’institution disparue en 2020 (critique ici). Cela Ă©tant posĂ©, nous pouvons nous concentrer sur la musique, sans contredire la contextualisation prĂ©cĂ©dente mais en se focalisant sur une question toute musicologique, ce qui n’Ă©tonnera point nos lecteurs coutumiers : en dehors du « une intĂ©grale de trente-deux sonates, c’est fouyouyou », ce mouvement de dingue, ça l’fait ?
La maison ne reculant devant aucun oxymoron, posons que la fin commence par un prélude mêlant

  • tonalitĂ©s tournoyantes,
  • registres crĂ©pitants de gauche Ă  droite du clavier Ă  marteaux,
  • tempi divers (du largo Ă  triple croches jusqu’Ă  un allegro risoluto), et
  • mesures insaisissables (de l’absence de mesure au 3/4 en passant par une battue Ă  quatre temps et en repassant par  un passage non strictement mesurĂ©).

L’Ă©criture mĂŞle

  • suspensions,
  • fragmentation et
  • recherche ostensible d’un fil conducteur ou d’un dĂ©tonateur Ă  inspiration

que Pierre Réach nimbe dans

  • des nuances admirables de contrastes,
  • un art du toucher multiple que nous avons Ă  peine dĂ» mentionner un milliard de fois par le passĂ© mais le talent, l’exigence et la singularitĂ© de l’interprète ont leur part de responsabilitĂ© dans cette itĂ©ration, et
  • un sens du groove que la pochette du disque ne permet pas d’anticiper : l’art de
    • faire attendre la note juste le temps qu’il faut,
    • donner du peps au rebond de la quadruple croche, et de
    • saisir comme Ă  la volĂ©e l’agogique appropriĂ©e ou la rigueur mĂ©tronomique qui sied

nous saisissent Ă  nouveau avant de nous plonger dans l’hĂ©naurme fugue biscornue Ă  trois voix, annoncĂ©e « con alenne licenze ».

  • Les doigts tricotent,
  • la polyphonie se dĂ©ploie,
  • les idĂ©es fusent,
  • les modulations valsent. 

C’est

  • brillant mais chaleureux,
  • net mais excitant,
  • rigoureux mais sachant respirer

comme si, par moments, la partition et l’interprète se retournaient vers l’auditeur en lui disant : « Ça va ? T’es toujours avec moi ? Alors c’est r’parti ! »

 

 

Il y a

  • de la tonicitĂ© gracieuse,
  • de la fureur Ă©lĂ©gante et
  • de l’ambiguĂŻtĂ© foisonnante

dans ce torrent submergeant

  • la forme,
  • la biensĂ©ance et
  • l’instrument

sous l’Ĺ“il tour Ă  tour

  • vigilant,
  • amusĂ© ou
  • sĂ©vère

 du musicien. Les brisures de phrases, gĂ©niales (autour de 5’40), sont rendues avec une naĂŻvetĂ© parfaite. Pour qui n’a jamais ouĂŻ le mouvement, on croit vraiment Ă  des doigts qui trĂ©buchent ; qui le connaĂ®t redĂ©couvre ses sursauts avec le plaisir propre aux retrouvailles amicales. Le ressurgissement des

  • fortissimi,
  • sforzendi et
  • Ă©changes vigoureux entre registres

signale une nouvelle phase dans la discussion tripartite.

  • La fougue des redoutables trilles,
  • l’association entre pĂ©dalisation et prĂ©cision, et
  • la maĂ®trise des tuilages entre
    • atmosphères,
    • caractères et
    • tonalitĂ©s

prĂ©cipitent l’auditeur jusqu’Ă  l’arrĂŞt brutal avant le dernier tiers. StoppĂ© en haut du grand huit, nous voilĂ  placĂ© devant

  • un silence inattendu,
  • un certain chaos tonal, et
  • le brusque retour Ă  un cantabile
    • « sempre dolce »,
    • « sempre legato » et
    • « una corda »

(en presque clair : super calme, surtout par rapport Ă  ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©). Toujours pianissimo, les secousses beethovĂ©niennes ne manquent pas de se remettre Ă  vibrer promptement donc Ă  secouer la carlingue, avec discrĂ©tion d’abord :

  • retour en Si bĂ©mol après le passage en RĂ©,
  • retour des trilles dĂ©clencheuses,
  • retour a tempo et accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit dissipant toute crainte d’extinction après un ritardando paisible en diable.

Et bientĂ´t, on y retourne franco :

  • octaves graves très marquĂ©es (et remarquablement pensĂ©es puis jouĂ©es par l’interprète : ces deux-en-deux improbables, quel mĂ©tier !),
  • crescendo vigoureux et
  • accents puissants

relancent le dĂ©bat entre les trois interlocuteurs. Pierre RĂ©ach, c’est dĂ©cidĂ©ment sa patte, parvient Ă  rassembler dans un bouquet final fascinant

  • exigence et libertĂ©,
  • voix de stentor et gazouillis champĂŞtres,
  • caractĂ©risation et souffle donnant Ă  l’ensemble une cohĂ©rence tumultueuse.

Voici donc l’extraordinaire conclusion d’une aventure passionnante de bout en bout… Ă  suivre dans un livre que prĂ©pare l’interprète sur le corpus qu’il vient de claquer. Bien qu’il soit en cours d’Ă©criture, nous en guettons dĂ©jĂ  la sortie !


Pour Ă©couter gratuitement l’intĂ©gralitĂ© de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre RĂ©ach nous a accordĂ© en 2022, c’est lĂ .

Nicolas Horvath – Le grand entretien parisien – 5

Nicolas Horvath Ă  l’amphithéâtre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ la mi-2026, Nicolas Horvath nous accordait un second grand entretien oĂą il nous dĂ©voilait les coulisses des concerts, des disques et des projets qui font ou dĂ©font une carrière, selon le grĂ© du vent. Après les quatre premiers Ă©pisodes – Ă  retrouver ici – et quelques chemins de traverse, nous revoici face Ă  l’artiste pour Ă©voquer l’art du choix, entre

  • dĂ©sirs personnels,
  • exigences des organisateurs et
  • inclinations du public…

 

5.
De l’art difficile de construire un rĂ©pertoire Ă  sa main

 

Nicolas, sans être un révolutionnaire, il y a chez toi un côté expérimentateur : après avoir intégré un quota de musique savante contemporaine, minimaliste mais pas que, tu as glissé dans tes récitals très sérieux des morceaux adaptés de bandes originales de jeux vidéos.
Oui, ces trois ingrédients dont j’aime épicer mes récitals à côté de chefs-d’œuvre bien connus sont complémentaires :

  • le contemporain disons non consonant,
  • le minimalisme Ă  proprement parler et
  • la musique de jeux vidĂ©o.

Je suis certain que cette diversité peut donner du souffle à un récital, à ceci près qu’un musicien ne peut pas passer en force. Alors, à l’usage, j’ai retenu la leçon et j’en ai tiré les conséquences. J’ai vu les réactions du public, et j’ai enlevé les compositeurs qui faisaient grincer des dents.

Parce qu’on n’impose pas de la musique aux mélomanes malgré eux…
On peut surprendre, j’aime même à penser qu’on le doit. Néanmoins, dans le cadre d’un concert, déplaire en sachant que tu vas déplaire est contreproductif, un peu stupide, très prétentieux et dangereux.

À ce point ?
Ben oui ! C’est contreproductif : tu vas hérisser des auditeurs, quel intérêt ? C’est stupide : tu ne vas même pas te faire plaisir en jouant des pièces que tu aimes devant un auditoire hostile qui ne les applaudira pas. C’est prétentieux : proposer des découvertes aux spectateurs, pourquoi pas, mais penser que tu peux leur imposer tes goûts parce que tu sais ce qu’il faut aimer, quel gâchis ! Et c’est dangereux car je ne suis pas le producteur de mes récitals. Je n’ai pas les moyens de louer des salles ou de me fabriquer une tournée – d’autant que, ça, c’est un métier à part entière et que je ne suis pas certain d’avoir les connaissances nécessaires voire l’envie de m’y coller… Par conséquent, je dois compter sur l’invitation des organisateurs. Or, quand quelqu’un m’invite, je préfère qu’il soit satisfait, que le public soit content et, pas du tout accessoirement, que je sois réinvité. Il n’y a pas de martingale pour cocher ces trois cases, mais il y a une condition pour être susceptible de revenir : être applaudi et aimé du public.

 

« Je tâchais d’ouvrir une fenêtre »

 

Cette nécessité de « plaire au plus grand nombre » exige des sacrifices.
« Sacrifice » est peut-ĂŞtre un peu exagĂ©rĂ© ! On parle de choix artistiques. MĂŞme si certains font mal sur le moment, Ă  l’arrivĂ©e personne ne meurt dans d’atroces souffrances Ă  cause d’eux, pas mĂŞme moi ! Pour autant, oui, comme je dois gagner ma vie, j’ai confrontĂ© mes convictions et mes engagements Ă  la rĂ©ception qu’ils ont rencontrĂ©e ; et, Ă  regret j’ai Ă©tĂ© amenĂ© Ă  retirer de mes set-lists des compositeurs que j’ai pourtant beaucoup jouĂ©s et que j’aurais aimĂ© continuer Ă  jouer rĂ©gulièrement.

Lesquels, par exemple ?
Typiquement, Elliott Carter. J’ai Ă©tĂ© l’un des premiers Ă  interprĂ©ter CatĂ©naires par cĹ“ur, mais le public n’accrochait pas plus que ça. C’est pourtant une toccata très tonique et très spectaculaire, qui demande des mois de travail et exige une prĂ©cision sans faille, la moindre erreur Ă©tant fatale… Sauf que, Ă  l’arrivĂ©e, le public applaudissait poliment.

 

 

Ce qui équivaut presque à des huées dans un récital de piano…
Voilà. Et ça pouvait être pire ! Quand je jouais Une page d’éphéméride de Pierre Boulez, je m’en rendais bien compte que le public s’en cognait.

Il faudra qu’on fasse un entretien autour de Boulez et Stockhausen pour que tu expliques pourquoi cette musique, si éloignée des canons de beauté de tant de mélomanes, te fascine.
Avec plaisir !

Cependant, pour le moment, revenons-en à ton évolution dans la construction de tes programmes de concert. On a l’impression que le chien fou s’est assagi :

  • moins de musique bizarre (Ă  l’aune d’un prĂ©lude de FrĂ©dĂ©ric Chopin),
  • suppression des quotas de compositeurs vivants,
  • rĂ©glages fins Ă  l’applaudimètre pour les tentatives non conventionnelles et, petit Ă  petit,
  • construction de rĂ©citals thĂ©matiques très spĂ©cifiques pour te permettre de jouer « autre chose ».

Tu as raison de parler d’évolution, car c’est vraiment de cela qu’il s’agit. Ni d’une trahison de mes multiples amours et curiosités musicales, ni d’une rupture avec une certaine idée de la liberté artistique, je dirais même : au contraire ! Dans ma manière de concevoir le déroulement d’un concert, il y a une mutation progressive. Je n’ai pas la sensation d’avoir été fouyoouyou à mes débuts et, désormais, d’être devenu grand et de ne plus donner que des récitals bien propres sur soi. Mes premiers récitals n’étaient pas insensés. Je ne cherchais pas à choquer les auditeurs, je ne suis ni fou ni suicidaire ! Je tâchais simplement d’ouvrir en grand une fenêtre sur une musique que les spectateurs n’avaient peut-être pas l’habitude d’écouter. Je voulais leur montrer que, en dépit de caractéristiques stylistiques très différentes, c’est toujours de musique qu’il s’agit. Certes, chemin faisant, j’ai dû un peu en rabattre quant à cette ambition. Néanmoins, elle n’est pas éteinte, et j’espère que les concerts de la saison 2025-2026 l’ont prouvé !

 

« Je pressentais que le monde musical changeait »

 

Plutôt que de rupture dans ta façon de procéder, tu donnes l’impression que tout s’est passé de manière plutôt fluide, comme si tu avais réglé en douceur le curseur pianistique entre

  • dĂ©sirs,
  • intuitions et
  • principe de rĂ©alitĂ©.

Est-ce ainsi que tu as vécu la mutation artistique qui t’a permis d’explorer en concert le monde du jeu vidéo en sus du monde de la « musique classique », ou cette impression n’est-elle qu’une reconstitution a posteriori ?
Fondamentalement, je n’ai jamais pensé la musique comme un monolithe mais comme un art aux multiples facettes, et je me suis toujours refusé à n’en explorer qu’un aspect. En 2008, quand j’ai commencé, je jouais des musiques différentes, et je recevais plein de partitions que m’envoyaient des potes compositeurs. Souvent, je postais des vidéos sur YouTube avec deux objectifs : qu’ils gardent une trace de ce qui était souvent une première et parfois une dernière, et qu’ils constatent ce que leur travail donne en concert.

 

 

Comment caractériserais-tu ce dernier apport ?
Quand tu es compositeur et que tu entends un pianiste jouer ton œuvre, tu te rends compte de ce qui fonctionne et de ce qui ne fonctionne pas. Ça peut t’aider à évoluer en connectant mieux ta musique et l’instrument auquel tu la destines. À l’époque, dans mon rapport à ce type de musique et dans mon désir de l’insérer dans des programmes plus classiques, il y avait vraiment quelque chose de l’ordre de l’échange entre

  • Ă©criture,
  • interprĂ©tation et
  • concert.

Souvent, quand tu joues une pièce d’un compositeur vivant, le compositeur donne son avis sur l’interprétation ; rarement, l’interprète propose des petites modifications (ça dépend surtout de la renommée du compositeur !) ; mais, plus rarement encore, le compositeur prend le temps de réfléchir à l’inscription de sa musique dans un programme non spécialisé dans la musique contemporaine. Pour moi, les trois pôles gagnent à fonctionner ensemble – mais j’ai l’impression que je me suis encore éloigné de notre sujet…

Pas tant que ça, et puis il faut bien que je serve à quelque chose, même si ceux qui me connaissent s’étonneront que ce « quelque chose » soit de te ramener dans le droit chemin ! En gros, la question pourrait être : après près de vingt ans de pratique, comment construis-tu tes programmes quand tu décides de limiter les parties « musique contemporaine hyper bizarre » mais que l’envie de jouer des musiques de jeu vidéo te titille toujours très fort ?
C’est important d’insister sur cette dimension d’envie. Malgré des succès fous et des soirées XXL, je n’ai peut-être pas la plus grande carrière de tous mes collègues, mais j’ai une carrière à travers laquelle je joue ce que je veux. Tu ne peux pas savoir comme c’est bon ! Jusqu’à aujourd’hui, malgré des déceptions et des bas, il faut bien l’admettre, même si ça n’est pas toujours facile, une carrière où j’ai la liberté de jouer ce que je veux, ça me va, oh oui ! ça me va infiniment bien.

Ne m’as-tu pas dit que tu avais dû arrêter de jouer certains compositeurs que tu chéris ?
Si, et ça n’a rien de contradictoire : je joue ce que je veux, pas tout ce que je veux. Je revendique de penser à mon public en général et aux organisateurs en particulier. Je joue du piano pour être écouté par des gens, pas pour me trouver génial et n’en faire qu’à ma tête. Une partie de mon travail consiste à trouver des voies pour que coïncident

  • mes inclinations,
  • celles des organisateurs et
  • la capacitĂ© des spectateurs Ă  s’enthousiasmer

– parce que, en réalité, j’en suis persuadé on va au concert pour en ressortir

  • enthousiaste,
  • Ă©bouriffĂ©, et
  • regonflĂ© pour la suite de sa vie ou, au moins, de sa semaine !

Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 12/12

Première de couverture

Certes, on imagine que Pierre RĂ©ach n’a pas attendu d’ĂŞtre Ă©puisĂ© par des sĂ©ances d’enregistrement plus que denses pour claquer le dernier mouvement de la sonate dite « Hammerklavier » par laquelle il conclut son intĂ©grale Beethoven. N’empĂŞche, mĂŞme en la confiant de façon anticipĂ©e aux micros toujours aussi incroyablement parfaits d’Étienne Collard, il savait sans l’ombre d’un doute que l’ultime note de l’allegro parachèverait ce qui pourrait bien constituer son propre chef-d’Ĺ“uvre discographique, par

  • ses dimensions,
  • son audace et
  • son ambition,

quoique d’autres disques comme l’Alkan, rĂ©cemment rééditĂ© [critique

mĂŞme si c’est pas le mĂŞme « re-ici » que le premier « re-ici », Ă©videmment, sinon il n’y aurait aucun intĂ©rĂŞt Ă  Ă©crire plusieurs fois « re-ici »], contribuent Ă  le poser comme l’un des pianistes français les plus remarquables de notre Ă©poque, fĂ»t-il moins mĂ©diatisĂ© que tel interprète de Rameau ou telles stars Ă  deux tĂŞtes avec des cheveux (trop de cheveux, ça, incontestablement).
Dès lors, admettons-le : pour Ă©couter ce trente-deuxième travail beethovĂ©nien de l’interprète, il faut commencer par prendre acte de la performance globale de celui que nous dĂ©couvrĂ®mes – tardivement – quelque cent mois avant d’Ă©crire ces lignes, alors qu’il Ă©tait accompagnateur DeLuxe dans un endroit presque aussi inattendu que le nom portĂ© par l’institution disparue en 2020 (critique ici). Cela Ă©tant posĂ©, nous pouvons nous concentrer sur la musique, sans contredire la contextualisation prĂ©cĂ©dente mais en se focalisant sur une question toute musicologique, ce qui n’Ă©tonnera point nos lecteurs coutumiers : en dehors du « une intĂ©grale de trente-deux sonates, c’est fouyouyou », ce mouvement de dingue, ça l’fait ?
La maison ne reculant devant aucun oxymoron, posons que la fin commence par un prélude mêlant

  • tonalitĂ©s tournoyantes,
  • registres crĂ©pitants de gauche Ă  droite du clavier Ă  marteaux,
  • tempi divers (du largo Ă  triple croches jusqu’Ă  un allegro risoluto), et
  • mesures insaisissables (de l’absence de mesure au 3/4 en passant par une battue Ă  quatre temps et en repassant par  un passage non strictement mesurĂ©).

L’Ă©criture mĂŞle

  • suspensions,
  • fragmentation et
  • recherche ostensible d’un fil conducteur ou d’un dĂ©tonateur Ă  inspiration

que Pierre Réach nimbe dans

  • des nuances admirables de contrastes,
  • un art du toucher multiple que nous avons Ă  peine dĂ» mentionner un milliard de fois par le passĂ© mais le talent, l’exigence et la singularitĂ© de l’interprète ont leur part de responsabilitĂ© dans cette itĂ©ration, et
  • un sens du groove que la pochette du disque ne permet pas d’anticiper : l’art de
    • faire attendre la note juste le temps qu’il faut,
    • donner du peps au rebond de la quadruple croche, et de
    • saisir comme Ă  la volĂ©e l’agogique appropriĂ©e ou la rigueur mĂ©tronomique qui sied

nous saisissent Ă  nouveau avant de nous plonger dans l’hĂ©naurme fugue biscornue Ă  trois voix, annoncĂ©e « con alenne licenze ».

  • Les doigts tricotent,
  • la polyphonie se dĂ©ploie,
  • les idĂ©es fusent,
  • les modulations valsent. 

C’est

  • brillant mais chaleureux,
  • net mais excitant,
  • rigoureux mais sachant respirer

comme si, par moments, la partition et l’interprète se retournaient vers l’auditeur en lui disant : « Ça va ? T’es toujours avec moi ? Alors c’est r’parti ! »

 

 

Il y a

  • de la tonicitĂ© gracieuse,
  • de la fureur Ă©lĂ©gante et
  • de l’ambiguĂŻtĂ© foisonnante

dans ce torrent submergeant

  • la forme,
  • la biensĂ©ance et
  • l’instrument

sous l’Ĺ“il tour Ă  tour

  • vigilant,
  • amusĂ© ou
  • sĂ©vère

 du musicien. Les brisures de phrases, gĂ©niales (autour de 5’40), sont rendues avec une naĂŻvetĂ© parfaite. Pour qui n’a jamais ouĂŻ le mouvement, on croit vraiment Ă  des doigts qui trĂ©buchent ; qui le connaĂ®t redĂ©couvre ses sursauts avec le plaisir propre aux retrouvailles amicales. Le ressurgissement des

  • fortissimi,
  • sforzendi et
  • Ă©changes vigoureux entre registres

signale une nouvelle phase dans la discussion tripartite.

  • La fougue des redoutables trilles,
  • l’association entre pĂ©dalisation et prĂ©cision, et
  • la maĂ®trise des tuilages entre
    • atmosphères,
    • caractères et
    • tonalitĂ©s

prĂ©cipitent l’auditeur jusqu’Ă  l’arrĂŞt brutal avant le dernier tiers. StoppĂ© en haut du grand huit, nous voilĂ  placĂ© devant

  • un silence inattendu,
  • un certain chaos tonal, et
  • le brusque retour Ă  un cantabile
    • « sempre dolce »,
    • « sempre legato » et
    • « una corda »

(en presque clair : super calme, surtout par rapport Ă  ce qui a prĂ©cĂ©dĂ©). Toujours pianissimo, les secousses beethovĂ©niennes ne manquent pas de se remettre Ă  vibrer promptement donc Ă  secouer la carlingue, avec discrĂ©tion d’abord :

  • retour en Si bĂ©mol après le passage en RĂ©,
  • retour des trilles dĂ©clencheuses,
  • retour a tempo et accĂ©lĂ©ration du dĂ©bit dissipant toute crainte d’extinction après un ritardando paisible en diable.

Et bientĂ´t, on y retourne franco :

  • octaves graves très marquĂ©es (et remarquablement pensĂ©es puis jouĂ©es par l’interprète : ces deux-en-deux improbables, quel mĂ©tier !),
  • crescendo vigoureux et
  • accents puissants

relancent le dĂ©bat entre les trois interlocuteurs. Pierre RĂ©ach, c’est dĂ©cidĂ©ment sa patte, parvient Ă  rassembler dans un bouquet final fascinant

  • exigence et libertĂ©,
  • voix de stentor et gazouillis champĂŞtres,
  • caractĂ©risation et souffle donnant Ă  l’ensemble une cohĂ©rence tumultueuse.

Voici donc l’extraordinaire conclusion d’une aventure passionnante de bout en bout… Ă  suivre dans un livre que prĂ©pare l’interprète sur le corpus qu’il vient de claquer. Bien qu’il soit en cours d’Ă©criture, nous en guettons dĂ©jĂ  la sortie !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

David Dupuis, « L’Épreuve de l’invisible » (Le Seuil) – 5

Détail de la première de couverture

Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès

  • Ă  des vĂ©ritĂ©s crystal clear,
  • Ă  des perspectives permettant de construire du sens, ou
  • Ă  des visions en grande partie prĂ©fabriquĂ©es par un conditionnement prĂ©alable,

s’interroge David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychĂ©dĂ©lique (Le Seuil, « La couleur des idĂ©es », 2026) ? Pour le dĂ©terminer, l’anthropologue propose de dĂ©finir « une Ă©cologie de l’expĂ©rience visionnaire ». Ă€ l’en croire, les visions sont des phĂ©nomènes Ă  la fois

  • « subjectifs,
  • collectifs et
  • biologiques »

entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent

  • « effets pharmacologiques,
  • histoires biographiques,
  • rĂ©pertoires symboliques et
  • interactions sociales »…

ce qui implique, Ă  rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès Ă  des entitĂ©s existant en soi mais Ă  une iconographie fondĂ©e sur la suggestivitĂ© extĂ©rieure et le vĂ©cu intĂ©rieur. L’auteur s’intĂ©resse donc Ă  la construction du phĂ©nomène, autrement dit Ă  l’apprentissage de la vision. Dans les tĂ©moignages recueillis, il repère une dynamique mĂŞlant, ainsi qu’il l’envisageait, maĂŻeutique extĂ©rieure (un sachant t’amène Ă  comprendre en dĂ©cryptant) et maĂŻeutique intĂ©rieure (Ă  force d’expĂ©riences et de conseils, je deviens Ă  mon tour davantage capable

  • d’attention,
  • de perception et
  • d’interprĂ©tation)…

ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement

  • par l’expĂ©rience vĂ©cue puis accumulĂ©e par le consommateur d’ayahuasca,
  • par les types de cĂ©rĂ©monies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsĂ©e,
  • par l’environnement et l’Ă©tat d’esprit de l’expĂ©rimentateur, et
  • par les Ă©changes fermement guidĂ©s via les groupes de parole, par exemple.

Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :

  • verticalitĂ© du sachant,
  • profondeur autobiographique de l’expĂ©rimentateur, et
  • horizontalitĂ© d’un retour entre pairs.

Lui synthĂ©tise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portĂ©e aux hallucinations

  • (conseils,
  • interdits,
  • interprĂ©tations par le sachant…) ;

et le non-dit qui tend Ă  mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expĂ©rience

  • (« rĂ©gimes d’autoritĂ©,
  • circulation des rĂ©cits,
  • Ă©preuves partagĂ©es et
  • ajustements collectifs des attentes »).

Dès lors, il appert Ă  petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni mĂŞme un automatisme liĂ© Ă  la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend Ă  travers « une grande diversitĂ© de formes et de dynamiques ». Parallèlement Ă  cet apprentissage, l’expĂ©rimentateur dĂ©sapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en rĂ©alitĂ© un contexte très construit, notamment par

  • la situation gĂ©ographique de la dĂ©gustation (la jungle lointaine),
  • la temporalitĂ© du sirotage (la nuit), et
  • la scĂ©narisation de la cĂ©rĂ©monie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incomprĂ©hensibles Ă  l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent Ă  des entitĂ©s ici prĂ©sentes).

Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exĂ©gèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une dĂ©prise mentale (grâce Ă  la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrĂ´le plus) mais une forme d’emprise mentale (en rĂ©alitĂ©, je contrĂ´le une large partie de mes visions parce que le maĂ®tre m’a conditionnĂ© pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrĂ´le plus mes perceptions mais qu’un autre les contrĂ´le pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur

  • le contenu de la vision,
  • la perception que j’en ai et
  • l’interprĂ©tation que je suis invitĂ© Ă  en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.

Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guĂ©risseurs – divers – impliquĂ©s dans de tels phĂ©nomènes ? C’est ce que nous dĂ©couvrirons au dĂ©but de la prochaine notule. Ă€ suivre !

Pierre Réach joue huit ultimes sonates de Beethoven (Anima) – 11/12

Première de couverture

Dix-huit minutes : c’est la durĂ©e de l’adagio sostenuto en fa dièse mineur de la vingt-neuvième sonate de Ludwig van Beethoven telle que l’interprète Pierre RĂ©ach.

  • Alfred Brendel l’exĂ©cutait en moins de 17′,
  • Emil Gilels en vingt minutes,
  • Glenn Gould en 21′ et
  • Grigory Sokolov frĂ´lait les 22’…

Tout est question de ressenti et de convictions sur l’art d’incarner un moment « appassionato e con molto sentimento » !

  • Retenue,
  • profondeur sonore,
  • Ă©tagement des voix (mĂ©lodie nette mais accompagnement non Ă©touffĂ©)

habitent les premières mesures.

  • Modulations,
  • trouvailles chromatiques et
  • plaisir du temps qui prend son temps

caractérisent le prélude. Puis

  • le balancement ternaire Ă  temps et Ă  contretemps,
  • l’exploration du registre suraigu et
  • la libertĂ© apparente d’un faux rubato (l’Ă©criture mĂŞle ternaire et binaire pour donner l’illusion d’un passage laissĂ© Ă  la guise de l’interprète)

semblent envoler le mouvement vers un lyrisme presque chopinien. Tout cela est offert avec une dĂ©licatesse qui sait ĂŞtre assez tendue pour esquiver toute tentation de mièvrerie ou tout risque de coquetterie mignarde. Une tension grince sous l’Ă©lĂ©gance, ce dont tĂ©moignent

  • les cahots harmoniques,
  • les mutations d’atmosphères entre aigus et ultragraves, tous deux confiĂ©s Ă  la main droite, et
  • le passage
    • du paisible 6/8 (six croches par mesure)
    • Ă  un 18/16 (dix-huit doubles par mesure) plus grondant puis, brièvement,
    • Ă  un 16/32 (seize triples par mesure) de guingois.

 

 

Ces signes dessinent une incapacitĂ© Ă  chasser le tourment malgrĂ© la sĂ©rĂ©nitĂ© que l’on aurait pu imaginer consubstantielle Ă  un tempo lent. Certes,

  • l’enrichissement de la polyphonie,
  • le retour Ă  un dĂ©bit plus modĂ©rĂ© et
  • les unissons

paraissent traduire un apaisement. Toutefois, cette illusion est rapidement contredite par

  • les modulations successives,
  • des sforzendi rĂ©pĂ©tĂ©s,
  • l’instabilitĂ© narrative et
  • le surgissement des triples croches farandolant, et hop, sur le martèlement sourd de la senestre.

Pierre Réach excelle dans ces passages ambigus et tiraillés où

  • son agilitĂ© digitale,
  • son sens de la phrase,
  • son art de la musicalitĂ©
    • (nuances,
    • toucher,
    • agogique,
    • respirations…) et
  • sa maĂ®trise intime de la langue beethovĂ©nienne

Ă©claboussent l’auditeur. Dans son interprĂ©tation, il y a

  • de la confidence,
  • de l’Ă©tonnement,
  • de la fraĂ®cheur mais aussi
  • manière de nostalgie abrasive,

comme si le pianiste essayait de retenir son propos sur la pointe des doigts moins pour mĂ©nager le suspense que pour donner son juste poids Ă  ce qu’il nous glisse Ă  l’esgourde. Dès lors,

  • suspensions,
  • rĂ©expositions de structures bien identifiĂ©es et
  • effets d’attente habilement rendus par le jeu avec le tempo exigĂ© par le compositeur

guident l’auditeur au long de ce bien Ă©trange mouvement vers une explosion qui

  • menace,
  • se profile mais
  • attendra en dĂ©finitive pour dĂ©flagrer.

Ă€ suivre !


Pour écouter gratuitement l’intégralité de ce quatrième volume, c’est ici.
Pour retrouver le grand entretien que Pierre Réach nous a accordé en 2022, c’est là.

Petits papiers – 22

Dans une salle paroissiale, le 6 aoĂ»t 2026. Cherchez l’erreur. Photo non truquĂ©e (pourquoi, fallait ?) : Bertrand Ferrier.

Le lecteur qui veut faire une pause, en ce jour Ferrier, le peut Ă  nouveau. Nous reprendrons prochainement la lecture du livre Ă©moustillant de David Dupuis, mais prĂ©fĂ©rons profiter de ce 15 aoĂ»t pour provoquer une nouvelle sĂ©ance de dĂ©coupures de presse. Ă€ commencer par un scoupe de l’homme qui jouait du piano avec sa bite alors que, selon plusieurs sources, le piano ne lui avait rien fait – certains ajoutent : « Au contraire. »

 

 

Diable ! La Russie mobiliserait des soldats ? C’est Ă©tonnant ? Pourquoi ça ? Pour que soient libĂ©rĂ©s des milliards Ă  destination d’un gouvernement corrompu jusqu’Ă  la moelle contre une promesse d’adhĂ©rer Ă  l’Union europĂ©enne ? Hum, pourquoi pas, en effet… Pendant ce temps, il s’en passe, des choses, dans le monde.

 

 

Il se passe surtout des drames. Hélas, ô combien hélas.

 

 

Et puis, y a des secrets. Par exemple, d’oĂą vient l’argent, surtout pour des gens qui ne travaillent pas. C’est souvent ça, les secrets. Enfin, tant qu’il vient…

 

 

Tout cela n’obère pas les vraies questions qu’il faudrait oser affronter aujourd’hui, mĂŞme si cela suppose de parler manière d’anglichme.

 

 

P.a.r e.x.e.m.p.l.e, j.e v.o.u.l.a.i.s v.o.i.r ce que donnerait une phrase avec plein de points au milieu, voir si ça ramenait des clics ou des subventions. Las, clairement, j’ai pas le level.e pour Ă©crire dans L’Équip.e. AĂŻ.e.

 

 

Cela n’Ă´te rien au charme des thĂ©rapies alternatives promues par Le Monde (26-27 juillet 2026, p. 16).

 

 

Aux championnats de France d’athlĂ©tisme, certains ont dĂ» mal comprendre les consignes pour que les filles en petite tenue ne soient pas « sexualisĂ©es ». Notez bien que j’ignore ce que signifie « ne pas sexualiser », dĂ©jĂ , des filles ainsi vĂŞtues, ensuite, mais bon, j’ai rien ni contre, ni tout contre.

 

 

Heureusement, face aux alĂ©as de la vie en gĂ©nĂ©ral et Ă  ce qui m’attend en particulier, notre mĂ©decine est de plus en plus efficace. BientĂ´t, on pourrait voir un vaccin contre le Covid première gĂ©nĂ©ration empĂŞcher d’avoir des gonocoques, et une pilule abortive

  • guĂ©rir du cancer du foie,
  • Ă©liminer des staphylocoques dorĂ©s et
  • ralentir la dyslexie des patients atteints du trouble de l’attention hyperactive.

L’avenir s’annonce radieux. Hâte !

 

 

En attendant, rĂ©pĂ©tons sans dĂ©semparer que les moyens allouĂ©s par les gouvernements de Sosotteur Ier de la PensĂ©e complexe, dans tous les domaines, surtout ceux qui ne l’intĂ©ressent pas le moins du monde, sont TOUJOURS plus que suffisants (les moyens, pas les gouvernements, tsss, tsss). Le reste n’est que complotisme de comptoir de Master Poulet. Sans alcool, donc. Les pires.

 

 

La drogue et la fraude Ă©tant sous contrĂ´le dans notre beau pays, des faits fâcheux ne sauraient ĂŞtre envisagĂ©s sans que l’on plaidât un viol dans ‘enfance et la lĂ©gitime dĂ©fense parce que la victime traversait sur un passage-piĂ©tons, ce qui est devenu extrĂŞmement rare (on comprend pourquoi). En tout cas, c’est mon espĂ©rance.

 

 

Pour nos lecteurs mauvais esprits, rappelons qu’il n’y a pas d’augmentation des prix, juste une sensation d’inflation. De mĂŞme que la guerre, c’est la paix ; la libertĂ©, c’est l’esclavage ; l’ignorance, c’est la force. Merci Ă  tous de le rappeler aux fauteurs de langage.

 

 

Alors, l’on me dira : « Mais que faire quand un crime, pardon, un acte, pourrait laisser entendre que certains problèmes peuvent survenir dans une France pourtant

  • apaisĂ©e,
  • rayonnante et
  • sublimeuse ? »

Eh bien, je rĂ©pondrai que, comme chacun, je danse la vie et j’aime, par exemple, quand un suspect dĂ©clare qu’il a commis un crime parce qu’Allah le lui a ordonnĂ©, puis qu’un ministre arrive pour dire qu’il faut ĂŞtre « très prudent sur le mobile de cet acte violent ». Je l’imagine trier ses Ă©lĂ©ments de langage, exclure « les heures les plus sombres de notre Histoire nausĂ©abonde » pour en venir Ă  « l’acte isolĂ© d’un dĂ©sĂ©quilibré ». Ce serait presque amusant par le seul fait qu’il s’agit d’un running gag. Ça ne l’est pas, non, ça ne l’est pas du tout et, ce nonobstant, ça l’est presque. C’est mĂŞme ça qui est dĂ©gueulasse.

 

 

Je vous propose de lire une rĂ©flexion assez concon Ă  prononcer quand tu fais de la perche et que tu ne veux pas qu’on te voie de dessous. Ă€ moins que… Ă€ moins que, si, remarque…
Si tu tiens Ă  ton sport bizarre, j’ai une soluce : mets un survĂŞtement et un fichu ample par-dessus avec des adhĂ©sifs aux chevilles. Tu monteras moins haut, mais tu pourras justifier tes contreperformances par le male gaze. Ou alors, plus simple, fais de l’athlĂ© sans essayer de monter Ă  cinq mètres, tu t’habilles dĂ©cemment comme disaient nos grands-mères, et tu n’auras plus Ă  pousser des cris du cul. Du cĹ“ur, pardon, c’est Ă  s’y mĂ©prendre.

 

 

L’information selon Le Figaro, niveau d’indĂ©cence maximale.

 

 

Depuis le temps que Vladimir Poutine a perdu la guerre, le pouvoir et son combat contre le cancer, on se réjouit que la lutte contre les fake news persiste à être aussi peu crédible ou efficace, on ne sait plus !

 

 

Jean-Jacques G., mon philosophe prĂ©fĂ©rĂ©, dĂ©crivait ces moments de « conscience un peu sourde » oĂą l’on n’est « pas très fier de soi ». Heureusement, certaine est plus cool avec ça et, après avoir entubĂ© ses derniers fanatiques avec son spectacle de merde (c’est elle qui le dit), affiche clairement son absence de dignitĂ©. C’est osĂ© mais ça en devient presque beau.

 

 

Quand le sous-titreur exprimer un tipeu son racimse. Ou ĂŞtre aussi roumain (donc moins cher qu’un francophone d’origine) que le dealer, va savoir. Ou avoir oubliĂ© « suis », soit, mais c’Ă©tait moins rigolant dans cette dĂ©coupure de presse sous-titrĂ©e.

 

 

Pendant ce temps, dans le monde, des gens inventent de nouvelles activités qui valent la prison (pas en France, évidemment).

 

 

Ha,

  • les engrais contre la nature,
  • les cancĂ©rigènes contre la santĂ©,
  • l’eau pour inonder du maĂŻs pourri au dĂ©triment de la prĂ©servation du bien commun,

ha ! Et le lobby de la FNSEA en prime…

 

 

Allez, pour terminer, saluons l’exigence des farceurs politiques comme ce cocu qui veut « intensifier la lutte contre la maltraitance animale »… en promouvant une loi d’il y a cinq ans rendue sciemment inapplicable parce que, avec ses petits copains, il a pĂ©tĂ© les moyens de l’action publique pour des causes vraiment importantes. Comme l’eĂ»t proposĂ© Redouane Harjane, « j’espère qu’il est mort, ce bouffon », ne serait-ce que par respect pour tous les animaux qu’il a laissĂ© maltraiter tout en jouant le kĂ©kĂ©.

 


Ă€ suivre !