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Le blog de Bertrand Ferrier, page 11

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 3/6

Première de couverture (détail)

Le faux chafouine car il questionne l’Å“uvre. Pour le commun des mortels, dont votre serviteur, une Å“uvre est artistique ou pas. Le faux renverse la table et rappelle que l’art n’est qu’une illusion associant

  • artisanat,
  • mythologie culturelle et
  • business.

La science essaye bien d’Ă©puiser la question en multipliant

  • les centaines de milliards de pixels pour cerner une Å“uvre,
  • les analyses inframachin,
  • les impressions 3D et
  • les reconstructions « à l’identique » par des peintres pas si soumis qu’on l’eĂ»t souhaitĂ©.

Monique Jeudy-Ballini souligne avec pertinence que cette technicitĂ© de la lutte anti-faux « donne Ă  penser que la vĂ©ritĂ© d’une composition rĂ©siderait dans ce qu’elle occulte plutĂ´t que dans ce qu’elle rend visible ». Pour examiner

  • les infrarouges,
  • la radiographie et
  • le non-dit d’une Å“uvre,

il existe des technologies. Mais elles coĂ»tent du pognon. Et l’on revient Ă  la logique nĂ©olibĂ©rale du fric Ă  gĂ©nĂ©rer coĂ»te que coĂ»te : le pognon qui coĂ»te cher est moins beau que celui qui rapporte.
Le faux renvoie les passionnĂ©s d’art Ă  leur hypocrisie ontologique. Quand ils kiffent une Å“uvre, ils la kiffent. Quand on leur apprend que c’est un faux, non. Monique Jeudy-Ballini s’en offusque : « Comment se fait-il que [l’Ă©motion] disparaisse dès qu’ils apprennent que c’est un faux ? » Cette bizarrerie trahit l’importance de « l’imaginaire » projetĂ© sur l’Å“uvre. Tout se joue sur l’Ă©laboration d’un narratif, au point que certains estiment que « la clef pour Ăªtre un grand faussaire n’est pas d’Ăªtre un grand peintre mais plutĂ´t un conteur convaincant » (73). En effet, le faux ne peut exister que dans un cadre

  • narratif,
  • social et
  • Ă©conomique

cohĂ©rent. La diffĂ©rence entre vrai et faux entre dans une variation de degrĂ©s qui efface la binaritĂ© de l’opposition initiale vrai / faux. Au point que certains faux font « eux-mĂªmes l’objet de faux », les copies devenant modèle pour d’autres copies. Matisse en avait conscience, pour qui « le jour oĂ¹ les faux Matisse ne s’achèteront plus, on ne donnera plus cher des vrais » (79).
En somme, les tableaux de peintres vedettes vivent sur un continuum d’authenticitĂ© et peuvent se dĂ©placer de haut en bas en fonction de leur histoire et de leur contexte ». La dĂ©gradation de l’authenticitĂ© est factice – le contraire serait contrariant pour le business. L’original ou la matrice n’est rien d’autre qu’un puits de possibles artistiques mais surtout pĂ©cuniaires.

  • Habiles artisans,
  • joyeux intermĂ©diaires et
  • experts sans conscience

en ont intimement pris conscience. Nous examinerons les conséquences de cette posture dans une prochaine notule. À suivre !

Hommage aux cigales qui dansent l’Ă©tĂ©

DĂ©tail de l’affiche officielle

Suite à la suppression du TGV réservé, le concert est reporté au dimanche 20 septembre.

GrĂ¢ce Ă  Michel Mazet et Isabelle Lange, titulaires, joie de revenir ce soir Ă  la collĂ©giale de PĂ©zenas – après un rĂ©cital en solo jadis – pour un nouvel Ă©pisode de la sĂ©rie « Et si l’on danse ? », fomentĂ©e avec le sieur Pierre-Marie Bonafos, ici prĂ©sentĂ© comme Pierre-Marie Bonefos sans doute pour Ă©viter que le public ne se prĂ©cipite en trop grand nombre pour l’Ă©couter.
Pourtant, ce sera bien M. Bonafos et son bonnet, non un clone de chez Wish, avec qui je propulserai des danses de Schubert, Jobim, Susato, Faillenot, Corrette, Langlais et plus car affinitĂ©s. Une heure de chorĂ©graphie pour les oreilles, joyeuse-mais-pas-que, dans un bĂ¢timent Ă©tonnant dotĂ© d’un orgue superlatif. Avec vous serait un plus positif.

 

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 2/6

Première de couverture (détail)
  • L’art,
  • le principe et
  • le business du faux

que nous commenĂ§Ă¢mes Ă  Ă©voquer en recensant Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre de Monique Jeudy-Ballini ici reposent sur l’idĂ©e qu’un faussaire imite alors qu’un artiste n’imite jamais. Ce prĂ©supposĂ© revient Ă  fantasmer l’originalitĂ© d’une pièce. La contrefaçon a pourtant Ă©tĂ© pratiquĂ©e de longue date.

  • CĂ©zanne a contrefait Ingres ;
  • CĂ©sar s’est dĂ©dit de dessins qu’il jugeait faibles, les vrais devenant des faux ;
  • van Dick a peint « environ 800 tableaux signĂ©s Rubens » ;
  • Magritte n’Ă©tait pas en reste, etc.

Plus son Ă©tat phsyico-mental s’aggravait, plus Dali a produit : bizarre autant qu’Ă©trange, non ? Bref, l’authenticitĂ© est-elle toujours objectivable ? Le fait est que l’ontologie de l’Å“uvre d’art se trouve bousculĂ©e et confrontĂ©e Ă  ces questions borderline qui font croustiller l’abondante prĂ©sence des faux.

  • « Que dire d’un faux Modigliani peint par Soutine, ou d’un Gustave DorĂ© peint par van Gogh ? »
  • « Quand les artistes copient les artistes, oĂ¹ sont les originaux ? »
  • « Que dire d’un peintre qui a rĂ©alisĂ© de multiples versions de ses propres Å“uvres ? »

La contemplation du faux amène inĂ©luctablement Ă  se demander ce qui constitue l’authentique. Par exemple, un ready-made n’est authentique que par sa signature : l’objet lui-mĂªme n’est pas créé par l’auteur. Pour autant, suffit-il d’un auteur pour constituer une Å“uvre d’art authentique ? Quand, au tournant de 1960, Yves Klein vend « des parties invisibles et intangibles d’espace vide », que deviennent les notions d’Å“uvre et d’authenticitĂ© ? Ces interrogations sont d’autant plus aiguĂ«s que « maints artistes du vingtième siècle » ont Ă©rigĂ© « l’imposture en posture » sous prĂ©texte d’ironie. Au point que l’authenticitĂ© ne concerne plus l’Å“uvre mais son crĂ©ateur. Pour le faussaire Guy Ribes, la signature de Picasso « est un tableau ». Ainsi apparaĂ®t la spĂ©cificitĂ© du faussaire vis-Ă -vis de l’artiste. Lui se bat pour une « imposture consistant Ă  convaincre qu’il n’y a pas d’imposture » quand l’artiste peut se battre en vue de valoriser sa posture d’imposteur.
Pour avoir travaillĂ© sur le livre d’Éric PiĂ©doie le Tiec, souvent citĂ© par l’auteur, on ne prĂ©tendra pas que « les acteurs du monde de l’art » se rendent complices « à leur insu » des faussaires (63). Le plus souvent, il semble qu’ils soient partie prenante voire demandeuse d’une entourloupe hautement rĂ©munĂ©ratrice. En rĂ©alitĂ©, « l’effet de faux constitue un travail collaboratif » oĂ¹ celui qui a forgĂ© le fake est le plus souvent intĂ©grĂ© Ă  une machine de l’arnaque aussi huilĂ©e et rentable qu’une chaĂ®ne de Ponzi ou un bon broutage ivoirien. Pour autant, la clef-de-voĂ»te du système est la capacitĂ© du faussaire Ă  se dĂ©mettre de son statut de crĂ©ateur… au point que certains artistes – tel Giorgio de Chirico – ont choisi de brouiller les pistes en dĂ©nonçant leurs propres tableaux comme des faux, se dĂ©mettant Ă  leur tour de leur statut de crĂ©ateur.
Dès lors, le travail du faux apparaĂ®t Ăªtre un miroir particulièrement stimulant de l’art en gĂ©nĂ©ral et des problĂ©matiques liĂ©es Ă  sa rĂ©ception en particulier. De quoi nourrir notre curiositĂ© pour l’enquĂªte de Monique Jeudy-Ballini dont nous continuerons l’exploration ce tout tantĂ´t ou presque. Ă€ suivre !

« Confessions d’un vampire sud-africain », L’incongru (Avignon), 4 juillet 2026

Jann Halexander sur la scène de l’Incongru (Avignon), le 4 juillet 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oubliĂ© que le zozo Ă©tait aussi acteur. Par chance, Ă  Avignon, au dĂ©but du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une confĂ©rence tramĂ©e pour la première fois en 2008 au musĂ©e des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les Ă©tudiants que nous sommes, prĂªt Ă  s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le confĂ©rencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur Ă©tait un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont Ă©tĂ© victimes du racisme d’État, il a virĂ© sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune mĂ©tis est engagĂ© Ă  l’hĂ´tel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est Ă©trange. Pas de miroir dans l’Ă©tablissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix mĂ©talliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pĂ¢le ». VoilĂ  pour l’ambiance.
Le plot se noue quand dĂ©barque un client très spĂ©cial. Il est choyĂ© par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intĂ©resser Ă  son serveur dĂ©diĂ©, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persĂ©cuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprĂ©cie guère les gens de couleur.

 

 

Les fans de Jann Halexander se dĂ©lectent des extraits de chansons glissĂ©s dans le texte mine de rien. Les autres et les mĂªmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a

  • de la dĂ©contraction mais de la tenue (tension dont tĂ©moigne le costume Ă©trange dont s’affuble l’acteur),
  • de l’aisance et de l’ironie,
  • de la spontanĂ©itĂ© et de la pose maĂ®trisĂ©e,

ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec

  • le personnage,
  • le texte et
  • l’univers qui sous-tend la pièce.

Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste Ă  l’hĂ´tel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un dĂ©sastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se dĂ©lecte de son sans-gĂªne, de sa verve dĂ©bridĂ©e et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversitĂ© de ses horizons de rĂ©ception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans

  • la fange,
  • le stupre,
  • le gore,

on Ă©coute des coĂ¯ts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude Ă©ternelle – peut-Ăªtre parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-Ăªtre mĂªme de moi. Peut-Ăªtre, hein. Ça m’Ă©tonnerait, mais peut-Ăªtre.

 

 

Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble Ă  un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’Ă©coutez, vous Ăªtes ma bouffe. » Le monde l’Ă©tonne. L’homosexualitĂ© le stimule : « Oh, on fait confiance Ă  la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange

  • d’outrance rabelaisienne,
  • de cynisme hypertrophiĂ© et
  • d’invraisemblances Ă©mues comme quand il avoue :

« J’ai cachĂ© toute cette histoire Ă  mes parents. D’ailleurs, j’ai tuĂ© mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » GrĂ¢ce Ă  un superpouvoir que nous ne dĂ©voilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignotĂ© son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’Ă  cĂ´tĂ© pour, enfin, « commencer Ă  goĂ»ter le bonheur d’Ăªtre heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a

  • des fuites,
  • des morts,
  • des apocalypses et
  • des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.

Il y a aussi les annĂ©es Sida, oĂ¹ il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualitĂ©. La vie suit son cours :

  • les amours se fanent,
  • les vampires peinent Ă  mourir,
  • Transsylvania pĂ©riclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).

 

 

L’hĂ´tel est transformĂ© en « lotissements pour la classe moyenne afro-amĂ©ricaine qui monte ». Pretorius voyage Ă  travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il Ă©vite les humains qui ont acceptĂ© les vaccins anti-Covid. S’il est Ă  Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie

  • de provocations rutilantes,
  • de plaisir du conte et
  • de maniement dĂ©licat de la musique, chansonnĂ©e ou non.

C’est

  • palpitant,
  • audacieux,
  • roboratif

et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages mĂªme lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se rĂ©jouit d’apprendre que des perspectives de tournĂ©e provençale se dessinent pour un spectacle

  • joyeux,
  • souriant et
  • vigoureux

qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rĂ©digĂ© une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner Ă  cet exercice, voici une critique lyophilisĂ©e accessible Ă  tous :

  • Le vampire, un thème universel et intemporel.
  • Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
  • Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.

J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». SĂ©rieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces Ă©lĂ©ments de langage de merde, heureusement.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (MimĂ©sis) – 1/6

Première de couverture (détail)

Derrière une couverture très vilaine, de face comme de dos, se cache un livre fort intĂ©ressant payĂ© par le CNRS aux Ă©ditions MimĂ©sis. Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre est paru tout rĂ©cemment et se propose de dĂ©cortiquer le mĂ©canisme qui prĂ©side Ă  la crĂ©ation de faux. Ceux-ci sont essentiels au marchĂ© de l’art top niveau. Ainsi estime-t-on que 90% des prestations graphiques de Salvador Dali sont des faux ! Plus gĂ©nĂ©ralement, depuis le quinzième siècle, a Ă©mergĂ© en Europe la pratique volontariste de la falsification comme

  • continuitĂ© post mortem donc Ă©ternisant un artiste (et finançant tant le faussaire que ses descendants, les deux pouvant Ăªtre les mĂªmes),
  • hommage car ajoutant au catalogue une Å“uvre digne d’un maĂ®tre, ou
  • imitation jugĂ©e parfaite  donc pouvant remplacer un tableau du peintre contrefait.

Presque rien de cachĂ© : « Les contrats passĂ©s entre les ateliers de peintres tels que Joardens et Rubens stimulaient très clairement le degrĂ© d’intervention du maĂ®tre dans l’exĂ©cution de l’Å“uvre. »

  • Le recul de l’anonymat Ă  l’Ă©poque romantique, puis
  • la marchandisation de la culture et
  • la valorisation progressive de la notion de gĂ©nie artistique au-delĂ  du savoir-faire artisanal

induisent l’avènement progressif mais gĂ©nĂ©ralisĂ© d’un art du faux qui culminera au vingtième siècle avant de connaĂ®tre de nouveaux dĂ©veloppements ces dernières annĂ©es. Or, si le faux fascine, c’est que sa transgression renverse la foi dans la singularitĂ© de l’artiste, consubstantielle Ă  la notion occidentale moderne d’art. Il montre que « rien n’est assez singulier pour apparaĂ®tre irremplaçable ». Plus encore, le principe de « substituabilitĂ© d’un maĂ®tre » (id est, par exemple, le fait qu’un clampin puisse crĂ©er un Rubens) interroge le « rapport diffĂ©rentiel Ă  la dĂ©lectation esthĂ©tique ». En clair ou presque, je peux kiffer un Renoir parce que c’est un Renoir… mĂªme si ce n’est pas un Renoir.
En effet, un chef-d’Å“uvre peut se rĂ©vĂ©ler Ăªtre un faux ; ce nonobstant, ce faux n’est-il pas pour autant une superbe peinture ? David Stein, faussaire patentĂ©, s’est ainsi emportĂ© quand la qualitĂ© de ses faux Chagall ou de ses faux Picasso a Ă©tĂ© stigmatisĂ©e, arguant que tel tableau de sa main « n’Ă©tait pas très bon, mais il ressemblait bien Ă  un Chagall pas très bon ». Autrement dit, vrai n’est pas forcĂ©ment magnifique, ni mauvais irrĂ©mĂ©diablement faux.
Pourtant, la sacralisation d’un tableau de vedette s’est incrĂ©mentĂ©e dans notre mentalitĂ©. Elle ruisselle y compris sur des productions de mĂ©diocre qualitĂ© grĂ¢ce aux « interactions associant les divers acteurs du monde de l’art », featuring experts, critiques, juristes, commissaires-priseurs, historiens de l’art, conservateurs, mĂ©cènes et collectionneurs. Tout ce petit monde, au sens lodgien du terme, jonglant avec les millions pendant que le peuple vĂ©rifie le prix des tomates a intĂ©rĂªt Ă  perpĂ©tuer une ontologie du vrai, mĂªme mĂ©diocre… et Ă  dĂ©velopper une industrie du faux adoubĂ© comme vrai. De la sorte, nĂ©anmoins, il laisse entendre que « c’est le monde de l’art plutĂ´t que l’artiste lui-mĂªme qui rĂ©alise l’Å“uvre » et la rend gĂ©niale. Dans cette mesure dĂ©mesurĂ©e, l’on regrette que Monique Jeudy-Ballini n’Ă©maille pas ses observations d’une incidence politique, analysant l’extension du business du fake Ă  l’aune d’un nĂ©olibĂ©ralisme galopant imposant peu Ă  peu le fric comme juge de paix et des hommes et de l’art.
En revanche, l’auteur montre fort bien pourquoi le faux peut Ăªtre satisfaisant et significatif, comme quand « le Faussaire espagnol » (personnage probablement faux lui-mĂªme) rĂ©investit Ă  la mode de son Ă©poque des tableaux connus, par exemple en substituant Ă  l’imaginaire religieux un goĂ»t certain pour la galanterie. MĂªme si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, ces « traces de rĂ©interprĂ©tation » rĂ©sonnent avec l’idĂ©e de modernitĂ© d’une Å“uvre ainsi que l’entendent les metteurs en scène dĂ©pourvus de talent donc fĂ©rus de Regietheater, acte pseudo artistique produisant une critique de l’Å“uvre matricielle « à travers des traces de rĂ©interprĂ©tation trahissant notamment des diffĂ©rences d’historicité ».
Surtout, cette tendance au remix rappelle que, Ă  l’instar de l’art qu’il imite, le faux procède essentiellement d’une posture mercantile, et les modifications proposĂ©es par « certaines copies » ont donc pour visĂ©e de « renforcer l’attractivitĂ© commerciale » d’une toile, par exemple en ajoutant des patineurs sur un paysage lacustre et hivernal. En somme, le faux s’inscrit dans un large Ă©ventail de possibles dont trois variantes apparaissent comme essentielles :

  • le faux comme copie Ă  l’identique,
  • le faux comme modernisant Ă  la marge une Å“uvre de maĂ®tre dupliquĂ©e, et
  • le faux comme inventant une Å“uvre Ă  la manière d’une star du business du beau et du wow.

D’autres variantes existent, telle celle du « vrai faux » entendu comme une Å“uvre authentique prĂ©sentant des « traits atypiques » voire des « dĂ©fauts » de rĂ©alisation qui ne paraissent pas dignes d’un maĂ®tre. NĂ©anmoins, ces faux-lĂ  sont rĂ©vĂ©lateurs d’une foi constitutive de la dĂ©lectation esthĂ©tique. Selon Monique Jeudy-Ballini,

 

si la qualitĂ© d’une maĂ®trise technique s’apprĂ©cie sur un continuum de degrĂ©s plus ou moins Ă©levĂ©s, le gĂ©nie, Ă  l’inverse, renverrait sans nuance et pour ainsi dire ontologiquement Ă  une propriĂ©tĂ© dĂ©marcative (sic) dont un Ăªtre se trouverait dotĂ© sans l’avoir cherchĂ©.

 

Dans cette perspective, le faux est un miroir que l’art nous tendrait pour comprendre notre fascination. Ă€ confirmer donc Ă  suivre dans une prochaine notule (vraie) !

« Soleil déréglé », La Factory Avignon, 3 juillet 2026

Camille Ludig, Caroline Marcos, FrĂ©dĂ©ric Jessua, Charles Van de Vyver, Nadir El Arabi et GrĂ©goire Isvarine le 3 juillet 2026 Ă  Avignon. Photo qui vaut c’qu’elle vaut : Bertrand Ferrier.

3 juillet 2026, 21 h 45. Avec Charlotte Grenat, alias mademoiselle Maya (ou l’inverse), et sa camĂ©riste Inma, nous venons de finir la mise en place de la rĂ©gie pour le spectacle que nous jouons Ă  partir du lendemain soir jusqu’au vendredi suivant. Le festival off d’Avignon est entrĂ© en Ă©bullition, autrement dit les bars dĂ©bordent. Tout commence vraiment demain. Nulle fatigue, pour le moment.

  • Une envie,
  • une urgence,
  • une Ă©mulation.

L’effroi devant la concurrence (plus de 1600 spectacles sont officiellement recensĂ©s), aussi. Pas vraiment conscientisĂ©. Un effroi tranquille. Presque.
Nous rentrons tranquillement dĂ®ner Ă  notre camp de base quand Charlotte se fait alpaguer par un gars de la FACTORY (ha, ces scènes qui pensent qu’elles sont plus importantes parce qu’elles sont CAPITALES), en passant devant l’une des adresses de cette scène conventionnĂ©e : une gĂ©nĂ©rale va commencer, ma colonelle ! En l’espèce, celle de Soleil dĂ©rĂ©glĂ©, une crĂ©ation ambitieuse de la compagnie Navaquesera. Comme le veut la tradition, l’aventure est gratuite.
Nous ne nous consultons pas longtemps. La verveine-menthe que nous envisagions de suçoter avant de partir sur le traĂ®neau du tram ? Qu’Ă  cela ne tienne, nous nous rattraperons. La salade en kit qui nous attend au frigogidaire ? Elle patientera bien 1 h 30 de plus. Puis, comment mieux commencer un festival que par une invitation impromptue ?

 

Le pitch

Casimir (FrĂ©dĂ©ric Jessua), chĂ´meur ayant un goĂ»t appuyĂ© pour la dive bouteille dans sa diversitĂ©, se fait remonter les bretelles par son Ă©pouse. SecouĂ©, il s’accorde une prune sans besoin de flicaille et voit apparaĂ®tre Gilles Bouleau en son humble logis (Charles Van de Vyver). Rien de très Ă©tonnant en soi, le gars ayant l’habitude de jouer son rĂ´le dans des fictions cinĂ©matographiques ou tĂ©lĂ©visuelles, entre Tuche et pancolades. Mais Casimir n’y est pas habituĂ© et se retrouve tout Ă©baubi devant le prĂ©sentateur de TF1. Lequel, assistĂ© par Étienne Petit (GrĂ©goire Isvarine), astrophysicien imbu de lui-mĂªme et de son mĂ©pris des autres, apprend Ă  Casimir qu’un tout nouveau programme informatique vient de dĂ©cider qu’il devait Ăªtre le nouveau prĂ©sident de la RĂ©pubique. Est-ce

  • le fruit de l’alcool ou la victoire d’une « rĂ©alitĂ© objective » dĂ©finie et subvertie par la science ?
  • un dĂ©lire de dĂ©pressif bon pour l’HP ou une opportunitĂ© sĂ©duisante Ă  ne pas louper ?
  • un rĂªve Ă©thĂ©rique ou un cauchemar tellurique ?

90′ doivent aider Casimir et nous-mĂªmes Ă  le dĂ©terminer.

 

 

Le spectacle

Parmi ses nombreuses tendances, le off d’Avignon travaille

  • le fĂ©minisme le plus Ă©pouvantablement consternant dans sa course au consensualisme,
  • les comĂ©dies beauf les plus effarantes,
  • les arnaques de compagnies sans honneur prĂ©tendant porter sur scène des pièces rapiĂ©cĂ©es par leurs soins sans en avertir prĂ©alablement le spectateur
    • (Huis clos avec trois personnages,
    • Un fil Ă  la patte en 1 h 15,
    • Ubu Roi réécrit pour dĂ©noncer Trump et Poutine, quelle audace !),
  • les tendances alternatives les plus porteuses que sont les stand-up et
  • l’arrivĂ©e massive de chansonneries, pain bĂ©nit pour les propriĂ©taires de thĂ©Ă¢tre.

Certaines crĂ©ations collectives subventionnĂ©es tentent de secouer le cocotier en osant l’abondance, fĂ»t-elle tempĂ©rĂ©e par des gnangnanteries puputes Ă  se taper la tĂªte contre les murs (« ce spectacle est conçu dans une dĂ©marche Ă©cologique avec dĂ©cors et costumes recyclĂ©s », on y reviendra).
Alors que, contrairement au in, fĂ©ru de durĂ©es plantureuses faisant arty, la plupart des spectacles du off ne dĂ©passent guère l’heure un quart afin de permettre aux thĂ©Ă¢tres d’encaisser un max, Navaquesera ose l’heure et demie autour de deux types d’acteurs : Casimir, comĂ©dien unique, et les autres, aux multiples rĂ´les dĂ©genrĂ©s Ă  l’occasion – les deux principes de performance Ă©tant, en soi, remarquables. Dès la gĂ©nĂ©rale, le travail de troupe saute aux agates :

  • les stichomythies groovent,
  • les ensembles sont rĂ©glĂ©s avec sĂ©rieux,
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© des artistes permet de gĂ©rer les imprĂ©vus Ă  base de tranquillade (panne du vidĂ©oprojecteur).

Pourtant, en dépit de ces deux qualités principales (générosité et travail patent), nous allons sortir de cette invitation avec un sentiment frisouillant la déception. En essayant de comprendre pourquoi la foufouitude du projet ne nous a pas tout à fait envolés, nous avons cru déceler quatre freins limitant notre enthousiasme.

 

Les dissonances

Le premier frein est liĂ© au casting des personnages. Le plaisir de l’archĂ©type – chaque acteur Ă©tant appelĂ© Ă  incarner des topoĂ¯ – s’enlise rapidement dans la facilitĂ© de la caricature. Ainsi

  • de la prof de fac fĂ©ministe Ă  l’idiolecte boursouflĂ©,
  • des ninjas niveau DorothĂ©e et
  • du savant vulgarisateur vomissant son public (Étienne Klein, arnaqueur d’État, reviens-nous, immonde farceur !).

Ă€ la longue et, parfois, Ă  la courte, cela dĂ©samorce tout intĂ©rĂªt du spectateur.

  • La pantalonnade s’enlise dans un prĂ©visible stabylotĂ©,
  • le comique de situation s’envase dans une itĂ©ration pataude, et
  • la volontĂ© pĂ©dagogique d’Ă©quivalence entre les grotesques s’ensuque dans un copiĂ©-collĂ© dont l’intĂ©rĂªt narratif et dramatique finit par nous fausser compagnie donc nous Ă©chapper.

Le deuxième frein est liĂ© Ă  la faiblesse du nÅ“ud diĂ©gĂ©tique. En clair ou presque, le texte se concentre trop souvent sur l’alternative, digne d’une vieille rĂ©dac de collège, entre « is this just real life? is his just fantasy? ». Franchement, en tant que spectateur, on aimerait s’en taper le coquillard.
Dès lors, on dĂ©colle presque quand Camille nous embarque dans sa foi dans le multivers, moins quand il rabat le rĂ©el sur la dichotomie opposant rĂªve et rĂ©alitĂ©. On aurait prĂ©fĂ©rĂ© l’ambiguĂ¯tĂ© tentatrice ou l’invraisemblable psychĂ©dĂ©lique au cocooning rassurant du « l’un ou l’autre », tant aller au thĂ©Ă¢tre pour s’entendre expliquer que le dĂ©lire n’est in fine qu’une mauvaise passe psy et pas une ouverture sur d’autres possibles chausse l’esprit de semelles de plomb. Tout se passe comme si la compagnie avait frissonnĂ© Ă  l’idĂ©e d’aller plus loin dans le dĂ©règlement du soleil rationnel, alors qu’elle avait Ă  l’Ă©vidence de quoi creuser pour nous offrir une rĂ©alitĂ© de l’irrĂ©el alla Arrabal.
Le troisième frein est liĂ© Ă  la construction du propos. Bouffie par un name-dropping plus fffatigant que moderniste ou post-Bret Easton Ellis, la pièce se prĂ©sente comme une suite de saynètes assez nombreuses pour que, peu finement, l’on demande Ă  Casimir de les rĂ©capituler sporadiquement afin d’aider les spectateurs Ă  se repĂ©rer dans l’accumulation (l’apparition, l’HP, les drogues…).

  • Le manque d’interactivitĂ© entre les Ă©pisodes,
  • l’absence de diachronie et
  • l’impression de feuilleter un catalogue plus qu’une existence

contribuent Ă  limiter la palpitation du spectateur.
Le quatrième frein est liĂ© Ă  l’absence d’auctorialitĂ©. Seule, sans doute, une patte auctoriale aurait pu impulser une ambition dans le dĂ©lire – au sens Ă©tymologique du terme – pour oser

  • l’invraisemblable,
  • le franchissement voire
  • le crissement.

À défaut, les successions

  • d’impossibles,
  • d’analepses et
  • d’itĂ©rations convenues n’aboutissant pas au postulat d’un autre monde en train d’Ă©merger

ahanent en nourrissant un certain manque de rythme marquĂ© par l’absence

  • de contretemps,
  • d’accents surprenants,
  • de prĂ©cipitations ou
  • de trĂ©pidances

susceptibles de singulariser tel passage et de permettre Ă  tel autre de s’Ă©taler avec astuce.
Au fil des scènes, la dynamique se perd. L’exploration de plusieurs « rĂ©alitĂ©s objectives » n’impacte en rien Casimir, et la mise en avant de postures ou d’idiolectes  – science, sociologie, trafic, psychiatrie et plus – ressemble Ă  une liste de courses plus qu’Ă  une pièce de thĂ©Ă¢tre. L’explicit Ă©touffant, avec Père NoĂ«l, semble assez dire le manque de perspective du rĂ©cit, quitte Ă  morfondre le spectateur dans une consternation grandissante, qui contraste avec l’envie des comĂ©diens de les amuser pour leur donner Ă  penser.

 

La conclusion

Devant tant d’Ă©nergie, allant

  • de salle Ă  scène,
  • de cour Ă  jardin, et
  • du texte (trop) abondant Ă  l’acting,

on aimerait Ăªtre submergĂ© par une pulsion roborative, fĂ»t-elle perturbĂ©e par la malaisance liĂ©e au traitement rĂ©servĂ© au texte de Nadhir El Arabi, puant de racisme. HĂ©las, on pense avant tout Ă  la punchline du philosophe Jean-Jaques G. dans « Une autre histoire » : « Moi, le premier acteur, je rĂªve d’un auteur. » On sent que Casimir en aurait eu besoin. Spectacle apparemment collectif, revendiquant son cĂ´tĂ© Ă©colo parce qu’il rĂ©emploie des chaises et une table (wow), Soleil dĂ©rĂ©glĂ© ose mais souffre d’une absence

  • d’Ă©criture,
  • de choix et
  • de radicalitĂ©.

De densitĂ© aussi, peut-Ăªtre. En se souciant de laisser Ă  chaque acteur un moment vedette donc un moment pas vedette, le tableau Excel de la pièce se dissout en compromissions sans intĂ©rĂªt pour le spectateur. Des acteurs valeureux,

  • le souffle,
  • l’envie d’en dĂ©coudre et
  • la capacitĂ© de questionnement

(mais aussi le talent imperturbable de FrĂ©dĂ©ric Jessua, aussi hĂ©naurme que son rĂ´le l’exige) nous auraient plus donnĂ© envie de les voir dans des pièces d’une vraie fĂ©rocitĂ©, type Les Maxibulles de Marcel AymĂ© – mĂªme si, dans ce cas, ils n’eussent point Ă©tĂ© programmĂ©s Ă  La Factory. Ă€ croire qu’il convient de ce se rĂ©jouir que le soleil de nos fantasmes soit dĂ©finitivement dĂ©rĂ©glĂ© !


Jusqu’au 25 juillet Ă  la FACTORY d’Avignon.

Rendez-vous Ă  Avignon !

L’affiche officielle

Au plaisir de ! Rens. ici.

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 3/3

Cathy Krier et IvĂ¡n Merino Gaspar au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

ConfrontĂ©e Ă  la danse, petit Ă  petit se dissout la musique de György Ligeti – singulièrement son troisième livre d’Études pour piano, d’une durĂ©e d’un petit quart d’heure. La chorĂ©graphie

  • l’avale,
  • la rend quasi secondaire,
  • la transforme en prĂ©texte.

Elisabeth Schilling l’anticipe. Coupe les parasites.Laisse Cathy Krier envoyer « White on white ». Puis pousse IvĂ¡n Merino Gaspar Ă  serpenter vers l’horizontalitĂ©. Il inspire ses consÅ“urs danseuses qui s’Ă©rectent itou. Le silence ne les effraye point et fait mĂªme office de groove. Puis les corps se contredisent,

  • ici galvanisĂ©s,
  • çà figĂ©s,
  • lĂ  rabougris.

LibĂ©rĂ©s de la musique, les artistes reprennent vie comme hĂ©bĂ©tĂ©s de l’aventure qu’est, pour un danseur, sinon l’immobilitĂ©, du moins l’interdiction de se mouvoir. Et il y a de cette tension, dans la conception de la chorĂ©graphe, entre

  • silence et musique,
  • stimulus et spontanĂ©itĂ©,
  • explosion et contrainte.

Alors des corps restent statufiĂ©s quand d’autres choient. Les hommes tĂ¢chent de rĂ©cupĂ©rer l’usage de leur squelette. Elisabeth Christine Holth leur montre la voie. Gonzalo Alonso lutte comme il peut. Ses complices se retrouvent pour profiter de leur libertĂ© regagnĂ©e, fĂ»t-ce imparfaitement : nous sommes autant humains que finis. Le plateau s’Ă©claire alors de joie, de tournoiement, d’extension, de prĂ©cision, de coordination et de crĂ©ativitĂ©. Énergiques et coordonnĂ©s, les danseurs

  • se dĂ©mantibulent,
  • se dĂ©sĂ©quilibrent et
  • dispersent leurs pulsions entre
    • sol et ciel,
    • mouvement et statisme,
    • danse et silence Ă©ternel.

Force reste au piano quand les danseurs se regroupent jusqu’au noir final, ce grand macabre qui nous rĂ©unira tous et que, pourtant, nous continuons d’applaudir. Ăˆ finita la commedia !

Le choc animal

Au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Marcelle Martin.


Pour le mariage d’un ami, un moment cabaret est prĂ©vu lors de la soirĂ©e de noces. Chacun est invitĂ© Ă  propulser quelque chose. J’ai proposĂ© un hommage animal Ă  l’amour entre deux Ăªtres. RetoquĂ© : cela risquerait de choquer le public. « Mais tu peux proposer autre chose, si tu veux. / – Je sais pas. Un striptize ? AĂ¯e, je sens que je suis re-allĂ© trop loin. Au moins, cette fois, je comprends pourquoi. »

 

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 2/3

 

Cree Barnett Williams, Gonzalo Alonso, Piera Jovic et Elisabeth Christine Holth au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Deuxième livre des Ă©tudes pour piano de György Ligeti, créé au fil du temps et achevĂ© en 1993. Ici augmentĂ© par une crĂ©ation d’Elisabeth Schilling, lancĂ©e en 2020 et rĂ©initialisĂ©e en 2026 pour la Philharmonie de Paris.
Pour « Galamb Borong », le quintette de danseurs se blottit contre le sol. La lumière diminue. Force reste au piano.. Quand les aigus se rĂ©voltent, des corps rĂ©agissent dans la pĂ©nombre. Se relèvent. Pirouettent. « FĂ©m » voient les danseurs mĂ¢les prendre le lead. ÉlĂ©gance. Lutte. Piera Jovic rejoint Gonzalo Alonso et IvĂ¡n Merino Gaspar. Ça tournoie. Elisabeth Christine Holth et Cree Barnett Williams rejoignent la danse jusqu’Ă  l’orgasme final.
EnchaĂ®nĂ©, « Vertige » vacille. Balancements. Oscillations. InsaisissabilitĂ© des lignes qui luttent contre la saisissabilitĂ© du monde. Non, le mot n’existe pas, mais le fait, si. Ça dĂ©borde – n’est-ce pas cela, le vertige ? Ça s’aligne pour rentrer dans le rang donc ça bouge encore. Ça s’obstine Ă  s’encastrer dans une seule direction. Ça veut vivre – en somme, ça fait du bien.
Avec l’apprenti sorcier dit « Der Zauberlehring » (pardon pour l’accent), ça travaille la diagonale. Se confronte. Se menace Se fuit. Échange ses positions. S’active. Ă€ jardin, oscille. DĂ©borde du tapis. Se rĂ©aligne. Se redisperse. DĂ©borde,. Se dĂ©plie. Se replie sous des formes complexe sans cesser quand cesse la musique.
« En suspens » offre son solo Ă  IvĂ¡n Merino Gaspar et Ă  ses tatouages. Le danseur tournoie. Pirouette. S’Ă©croule. Se dĂ©mantibule. Se relève sans effort apparent. Se contorsionne. PĂ©rit avec vitalitĂ©. Le quatuor de non-solistes provisoires sort de sa lĂ©thargie sous l’impulsion de Cree Barnett Williams. Le mouvement s’Ă©tend lentement. Les corps s’extraient dans le silence. Se bravent. S’interrogent. Se redressent. Se cherchent puis cherchent Ă  s’orienter.
Le langage radical de György Ligeti semble les inspirer avec « Entrelacs ». Cree Barnett Williams y propose un solo contorsionnĂ© entre volontĂ© d’Ă©lĂ©vation et aspirations telluriques. Gonzalo Alonso la rejoint. Elisabeth Christine Holth se relève, et le silence embrase des mouvements au bord de la gesticulation artistique.
« L’escalier du diable » semble contraindre des corps sans issue, comme en contradiction avec eux-mĂªmes. Ça se rapproche entre ensembles compacts mais jamais solides. Ça pivote. Se tortille. Jaillit. Persiste derrière une apparente stagnation. Ça cherche une issue mĂªme après la fin de la musique. En se regroupant ou en testant les limites physiques de l’espace.
« Coloana infinità » enjoint les danseurs Ă  frĂ´ler l’Ă©pilepsie ou Ă  se sentir bien « anywhere out of the world ». On passe de jardin Ă  cour. On franchit les limites. On teste le sol, entre immobilitĂ© et secousses, noir et lumière, brièvetĂ© et temps long, jusqu’Ă  l’explosion finale.
C’est crĂ©atif, stimulant et prenant. Jusque-lĂ  , tout va bien. Ă€ suivre, donc pour le bref troisième livre !