
Derrière une couverture très vilaine, de face comme de dos, se cache un livre fort intĂ©ressant payĂ© par le CNRS aux Ă©ditions MimĂ©sis. Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă l’Å“uvre est paru tout rĂ©cemment et se propose de dĂ©cortiquer le mĂ©canisme qui prĂ©side Ă la crĂ©ation de faux. Ceux-ci sont essentiels au marchĂ© de l’art top niveau. Ainsi estime-t-on que 90% des prestations graphiques de Salvador Dali sont des faux ! Plus gĂ©nĂ©ralement, depuis le quinzième siècle, a Ă©mergĂ© en Europe la pratique volontariste de la falsification comme
- continuitĂ© post mortem donc Ă©ternisant un artiste (et finançant tant le faussaire que ses descendants, les deux pouvant Ăªtre les mĂªmes),
- hommage car ajoutant au catalogue une Å“uvre digne d’un maĂ®tre, ou
- imitation jugée parfaite donc pouvant remplacer un tableau du peintre contrefait.
Presque rien de cachĂ© : « Les contrats passĂ©s entre les ateliers de peintres tels que Joardens et Rubens stimulaient très clairement le degrĂ© d’intervention du maĂ®tre dans l’exĂ©cution de l’Å“uvre. »
- Le recul de l’anonymat Ă l’Ă©poque romantique, puis
- la marchandisation de la culture et
- la valorisation progressive de la notion de génie artistique au-delà du savoir-faire artisanal
induisent l’avènement progressif mais gĂ©nĂ©ralisĂ© d’un art du faux qui culminera au vingtième siècle avant de connaĂ®tre de nouveaux dĂ©veloppements ces dernières annĂ©es. Or, si le faux fascine, c’est que sa transgression renverse la foi dans la singularitĂ© de l’artiste, consubstantielle Ă la notion occidentale moderne d’art. Il montre que « rien n’est assez singulier pour apparaĂ®tre irremplaçable ». Plus encore, le principe de « substituabilitĂ© d’un maĂ®tre » (id est, par exemple, le fait qu’un clampin puisse crĂ©er un Rubens) interroge le « rapport diffĂ©rentiel Ă la dĂ©lectation esthĂ©tique ». En clair ou presque, je peux kiffer un Renoir parce que c’est un Renoir… mĂªme si ce n’est pas un Renoir.
En effet, un chef-d’Å“uvre peut se rĂ©vĂ©ler Ăªtre un faux ; ce nonobstant, ce faux n’est-il pas pour autant une superbe peinture ? David Stein, faussaire patentĂ©, s’est ainsi emportĂ© quand la qualitĂ© de ses faux Chagall ou de ses faux Picasso a Ă©tĂ© stigmatisĂ©e, arguant que tel tableau de sa main « n’Ă©tait pas très bon, mais il ressemblait bien Ă un Chagall pas très bon ». Autrement dit, vrai n’est pas forcĂ©ment magnifique, ni mauvais irrĂ©mĂ©diablement faux.
Pourtant, la sacralisation d’un tableau de vedette s’est incrĂ©mentĂ©e dans notre mentalitĂ©. Elle ruisselle y compris sur des productions de mĂ©diocre qualitĂ© grĂ¢ce aux « interactions associant les divers acteurs du monde de l’art », featuring experts, critiques, juristes, commissaires-priseurs, historiens de l’art, conservateurs, mĂ©cènes et collectionneurs. Tout ce petit monde, au sens lodgien du terme, jonglant avec les millions pendant que le peuple vĂ©rifie le prix des tomates a intĂ©rĂªt Ă perpĂ©tuer une ontologie du vrai, mĂªme mĂ©diocre… et Ă dĂ©velopper une industrie du faux adoubĂ© comme vrai. De la sorte, nĂ©anmoins, il laisse entendre que « c’est le monde de l’art plutĂ´t que l’artiste lui-mĂªme qui rĂ©alise l’Å“uvre » et la rend gĂ©niale. Dans cette mesure dĂ©mesurĂ©e, l’on regrette que Monique Jeudy-Ballini n’Ă©maille pas ses observations d’une incidence politique, analysant l’extension du business du fake Ă l’aune d’un nĂ©olibĂ©ralisme galopant imposant peu Ă peu le fric comme juge de paix et des hommes et de l’art.
En revanche, l’auteur montre fort bien pourquoi le faux peut Ăªtre satisfaisant et significatif, comme quand « le Faussaire espagnol » (personnage probablement faux lui-mĂªme) rĂ©investit Ă la mode de son Ă©poque des tableaux connus, par exemple en substituant Ă l’imaginaire religieux un goĂ»t certain pour la galanterie. MĂªme si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, ces « traces de rĂ©interprĂ©tation » rĂ©sonnent avec l’idĂ©e de modernitĂ© d’une Å“uvre ainsi que l’entendent les metteurs en scène dĂ©pourvus de talent donc fĂ©rus de Regietheater, acte pseudo artistique produisant une critique de l’Å“uvre matricielle « à travers des traces de rĂ©interprĂ©tation trahissant notamment des diffĂ©rences d’historicité ».
Surtout, cette tendance au remix rappelle que, Ă l’instar de l’art qu’il imite, le faux procède essentiellement d’une posture mercantile, et les modifications proposĂ©es par « certaines copies » ont donc pour visĂ©e de « renforcer l’attractivitĂ© commerciale » d’une toile, par exemple en ajoutant des patineurs sur un paysage lacustre et hivernal. En somme, le faux s’inscrit dans un large Ă©ventail de possibles dont trois variantes apparaissent comme essentielles :
- le faux comme copie Ă l’identique,
- le faux comme modernisant Ă la marge une Å“uvre de maĂ®tre dupliquĂ©e, et
- le faux comme inventant une Å“uvre Ă la manière d’une star du business du beau et du wow.
D’autres variantes existent, telle celle du « vrai faux » entendu comme une Å“uvre authentique prĂ©sentant des « traits atypiques » voire des « dĂ©fauts » de rĂ©alisation qui ne paraissent pas dignes d’un maĂ®tre. NĂ©anmoins, ces faux-lĂ sont rĂ©vĂ©lateurs d’une foi constitutive de la dĂ©lectation esthĂ©tique. Selon Monique Jeudy-Ballini,
si la qualitĂ© d’une maĂ®trise technique s’apprĂ©cie sur un continuum de degrĂ©s plus ou moins Ă©levĂ©s, le gĂ©nie, Ă l’inverse, renverrait sans nuance et pour ainsi dire ontologiquement Ă une propriĂ©tĂ© dĂ©marcative (sic) dont un Ăªtre se trouverait dotĂ© sans l’avoir cherchĂ©.
Dans cette perspective, le faux est un miroir que l’art nous tendrait pour comprendre notre fascination. Ă€ confirmer donc Ă suivre dans une prochaine notule (vraie) !









