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Le blog de Bertrand Ferrier, page 11

« Soleil déréglé », La Factory Avignon, 3 juillet 2026

Camille Ludig, Caroline Marcos, FrĂ©dĂ©ric Jessua, Charles Van de Vyver, Nadir El Arabi et GrĂ©goire Isvarine le 3 juillet 2026 Ă  Avignon. Photo qui vaut c’qu’elle vaut : Bertrand Ferrier.

3 juillet 2026, 21 h 45. Avec Charlotte Grenat, alias mademoiselle Maya (ou l’inverse), et sa camĂ©riste Inma, nous venons de finir la mise en place de la rĂ©gie pour le spectacle que nous jouons Ă  partir du lendemain soir jusqu’au vendredi suivant. Le festival off d’Avignon est entrĂ© en Ă©bullition, autrement dit les bars dĂ©bordent. Tout commence vraiment demain. Nulle fatigue, pour le moment.

  • Une envie,
  • une urgence,
  • une Ă©mulation.

L’effroi devant la concurrence (plus de 1600 spectacles sont officiellement recensĂ©s), aussi. Pas vraiment conscientisĂ©. Un effroi tranquille. Presque.
Nous rentrons tranquillement dĂ®ner Ă  notre camp de base quand Charlotte se fait alpaguer par un gars de la FACTORY (ha, ces scènes qui pensent qu’elles sont plus importantes parce qu’elles sont CAPITALES), en passant devant l’une des adresses de cette scène conventionnĂ©e : une gĂ©nĂ©rale va commencer, ma colonelle ! En l’espèce, celle de Soleil dĂ©rĂ©glĂ©, une crĂ©ation ambitieuse de la compagnie Navaquesera. Comme le veut la tradition, l’aventure est gratuite.
Nous ne nous consultons pas longtemps. La verveine-menthe que nous envisagions de suçoter avant de partir sur le traĂ®neau du tram ? Qu’Ă  cela ne tienne, nous nous rattraperons. La salade en kit qui nous attend au frigogidaire ? Elle patientera bien 1 h 30 de plus. Puis, comment mieux commencer un festival que par une invitation impromptue ?

 

Le pitch

Casimir (FrĂ©dĂ©ric Jessua), chĂ´meur ayant un goĂ»t appuyĂ© pour la dive bouteille dans sa diversitĂ©, se fait remonter les bretelles par son Ă©pouse. SecouĂ©, il s’accorde une prune sans besoin de flicaille et voit apparaĂ®tre Gilles Bouleau en son humble logis (Charles Van de Vyver). Rien de très Ă©tonnant en soi, le gars ayant l’habitude de jouer son rĂ´le dans des fictions cinĂ©matographiques ou tĂ©lĂ©visuelles, entre Tuche et pancolades. Mais Casimir n’y est pas habituĂ© et se retrouve tout Ă©baubi devant le prĂ©sentateur de TF1. Lequel, assistĂ© par Étienne Petit (GrĂ©goire Isvarine), astrophysicien imbu de lui-mĂªme et de son mĂ©pris des autres, apprend Ă  Casimir qu’un tout nouveau programme informatique vient de dĂ©cider qu’il devait Ăªtre le nouveau prĂ©sident de la RĂ©pubique. Est-ce

  • le fruit de l’alcool ou la victoire d’une « rĂ©alitĂ© objective » dĂ©finie et subvertie par la science ?
  • un dĂ©lire de dĂ©pressif bon pour l’HP ou une opportunitĂ© sĂ©duisante Ă  ne pas louper ?
  • un rĂªve Ă©thĂ©rique ou un cauchemar tellurique ?

90′ doivent aider Casimir et nous-mĂªmes Ă  le dĂ©terminer.

 

 

Le spectacle

Parmi ses nombreuses tendances, le off d’Avignon travaille

  • le fĂ©minisme le plus Ă©pouvantablement consternant dans sa course au consensualisme,
  • les comĂ©dies beauf les plus effarantes,
  • les arnaques de compagnies sans honneur prĂ©tendant porter sur scène des pièces rapiĂ©cĂ©es par leurs soins sans en avertir prĂ©alablement le spectateur
    • (Huis clos avec trois personnages,
    • Un fil Ă  la patte en 1 h 15,
    • Ubu Roi réécrit pour dĂ©noncer Trump et Poutine, quelle audace !),
  • les tendances alternatives les plus porteuses que sont les stand-up et
  • l’arrivĂ©e massive de chansonneries, pain bĂ©nit pour les propriĂ©taires de thĂ©Ă¢tre.

Certaines crĂ©ations collectives subventionnĂ©es tentent de secouer le cocotier en osant l’abondance, fĂ»t-elle tempĂ©rĂ©e par des gnangnanteries puputes Ă  se taper la tĂªte contre les murs (« ce spectacle est conçu dans une dĂ©marche Ă©cologique avec dĂ©cors et costumes recyclĂ©s », on y reviendra).
Alors que, contrairement au in, fĂ©ru de durĂ©es plantureuses faisant arty, la plupart des spectacles du off ne dĂ©passent guère l’heure un quart afin de permettre aux thĂ©Ă¢tres d’encaisser un max, Navaquesera ose l’heure et demie autour de deux types d’acteurs : Casimir, comĂ©dien unique, et les autres, aux multiples rĂ´les dĂ©genrĂ©s Ă  l’occasion – les deux principes de performance Ă©tant, en soi, remarquables. Dès la gĂ©nĂ©rale, le travail de troupe saute aux agates :

  • les stichomythies groovent,
  • les ensembles sont rĂ©glĂ©s avec sĂ©rieux,
  • la sĂ©rĂ©nitĂ© des artistes permet de gĂ©rer les imprĂ©vus Ă  base de tranquillade (panne du vidĂ©oprojecteur).

Pourtant, en dépit de ces deux qualités principales (générosité et travail patent), nous allons sortir de cette invitation avec un sentiment frisouillant la déception. En essayant de comprendre pourquoi la foufouitude du projet ne nous a pas tout à fait envolés, nous avons cru déceler quatre freins limitant notre enthousiasme.

 

Les dissonances

Le premier frein est liĂ© au casting des personnages. Le plaisir de l’archĂ©type – chaque acteur Ă©tant appelĂ© Ă  incarner des topoĂ¯ – s’enlise rapidement dans la facilitĂ© de la caricature. Ainsi

  • de la prof de fac fĂ©ministe Ă  l’idiolecte boursouflĂ©,
  • des ninjas niveau DorothĂ©e et
  • du savant vulgarisateur vomissant son public (Étienne Klein, arnaqueur d’État, reviens-nous, immonde farceur !).

Ă€ la longue et, parfois, Ă  la courte, cela dĂ©samorce tout intĂ©rĂªt du spectateur.

  • La pantalonnade s’enlise dans un prĂ©visible stabylotĂ©,
  • le comique de situation s’envase dans une itĂ©ration pataude, et
  • la volontĂ© pĂ©dagogique d’Ă©quivalence entre les grotesques s’ensuque dans un copiĂ©-collĂ© dont l’intĂ©rĂªt narratif et dramatique finit par nous fausser compagnie donc nous Ă©chapper.

Le deuxième frein est liĂ© Ă  la faiblesse du nÅ“ud diĂ©gĂ©tique. En clair ou presque, le texte se concentre trop souvent sur l’alternative, digne d’une vieille rĂ©dac de collège, entre « is this just real life? is his just fantasy? ». Franchement, en tant que spectateur, on aimerait s’en taper le coquillard.
Dès lors, on dĂ©colle presque quand Camille nous embarque dans sa foi dans le multivers, moins quand il rabat le rĂ©el sur la dichotomie opposant rĂªve et rĂ©alitĂ©. On aurait prĂ©fĂ©rĂ© l’ambiguĂ¯tĂ© tentatrice ou l’invraisemblable psychĂ©dĂ©lique au cocooning rassurant du « l’un ou l’autre », tant aller au thĂ©Ă¢tre pour s’entendre expliquer que le dĂ©lire n’est in fine qu’une mauvaise passe psy et pas une ouverture sur d’autres possibles chausse l’esprit de semelles de plomb. Tout se passe comme si la compagnie avait frissonnĂ© Ă  l’idĂ©e d’aller plus loin dans le dĂ©règlement du soleil rationnel, alors qu’elle avait Ă  l’Ă©vidence de quoi creuser pour nous offrir une rĂ©alitĂ© de l’irrĂ©el alla Arrabal.
Le troisième frein est liĂ© Ă  la construction du propos. Bouffie par un name-dropping plus fffatigant que moderniste ou post-Bret Easton Ellis, la pièce se prĂ©sente comme une suite de saynètes assez nombreuses pour que, peu finement, l’on demande Ă  Casimir de les rĂ©capituler sporadiquement afin d’aider les spectateurs Ă  se repĂ©rer dans l’accumulation (l’apparition, l’HP, les drogues…).

  • Le manque d’interactivitĂ© entre les Ă©pisodes,
  • l’absence de diachronie et
  • l’impression de feuilleter un catalogue plus qu’une existence

contribuent Ă  limiter la palpitation du spectateur.
Le quatrième frein est liĂ© Ă  l’absence d’auctorialitĂ©. Seule, sans doute, une patte auctoriale aurait pu impulser une ambition dans le dĂ©lire – au sens Ă©tymologique du terme – pour oser

  • l’invraisemblable,
  • le franchissement voire
  • le crissement.

À défaut, les successions

  • d’impossibles,
  • d’analepses et
  • d’itĂ©rations convenues n’aboutissant pas au postulat d’un autre monde en train d’Ă©merger

ahanent en nourrissant un certain manque de rythme marquĂ© par l’absence

  • de contretemps,
  • d’accents surprenants,
  • de prĂ©cipitations ou
  • de trĂ©pidances

susceptibles de singulariser tel passage et de permettre Ă  tel autre de s’Ă©taler avec astuce.
Au fil des scènes, la dynamique se perd. L’exploration de plusieurs « rĂ©alitĂ©s objectives » n’impacte en rien Casimir, et la mise en avant de postures ou d’idiolectes  – science, sociologie, trafic, psychiatrie et plus – ressemble Ă  une liste de courses plus qu’Ă  une pièce de thĂ©Ă¢tre. L’explicit Ă©touffant, avec Père NoĂ«l, semble assez dire le manque de perspective du rĂ©cit, quitte Ă  morfondre le spectateur dans une consternation grandissante, qui contraste avec l’envie des comĂ©diens de les amuser pour leur donner Ă  penser.

 

La conclusion

Devant tant d’Ă©nergie, allant

  • de salle Ă  scène,
  • de cour Ă  jardin, et
  • du texte (trop) abondant Ă  l’acting,

on aimerait Ăªtre submergĂ© par une pulsion roborative, fĂ»t-elle perturbĂ©e par la malaisance liĂ©e au traitement rĂ©servĂ© au texte de Nadhir El Arabi, puant de racisme. HĂ©las, on pense avant tout Ă  la punchline du philosophe Jean-Jaques G. dans « Une autre histoire » : « Moi, le premier acteur, je rĂªve d’un auteur. » On sent que Casimir en aurait eu besoin. Spectacle apparemment collectif, revendiquant son cĂ´tĂ© Ă©colo parce qu’il rĂ©emploie des chaises et une table (wow), Soleil dĂ©rĂ©glĂ© ose mais souffre d’une absence

  • d’Ă©criture,
  • de choix et
  • de radicalitĂ©.

De densitĂ© aussi, peut-Ăªtre. En se souciant de laisser Ă  chaque acteur un moment vedette donc un moment pas vedette, le tableau Excel de la pièce se dissout en compromissions sans intĂ©rĂªt pour le spectateur. Des acteurs valeureux,

  • le souffle,
  • l’envie d’en dĂ©coudre et
  • la capacitĂ© de questionnement

(mais aussi le talent imperturbable de FrĂ©dĂ©ric Jessua, aussi hĂ©naurme que son rĂ´le l’exige) nous auraient plus donnĂ© envie de les voir dans des pièces d’une vraie fĂ©rocitĂ©, type Les Maxibulles de Marcel AymĂ© – mĂªme si, dans ce cas, ils n’eussent point Ă©tĂ© programmĂ©s Ă  La Factory. Ă€ croire qu’il convient de ce se rĂ©jouir que le soleil de nos fantasmes soit dĂ©finitivement dĂ©rĂ©glĂ© !


Jusqu’au 25 juillet Ă  la FACTORY d’Avignon.

Rendez-vous Ă  Avignon !

L’affiche officielle

Au plaisir de ! Rens. ici.

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 3/3

Cathy Krier et IvĂ¡n Merino Gaspar au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

ConfrontĂ©e Ă  la danse, petit Ă  petit se dissout la musique de György Ligeti – singulièrement son troisième livre d’Études pour piano, d’une durĂ©e d’un petit quart d’heure. La chorĂ©graphie

  • l’avale,
  • la rend quasi secondaire,
  • la transforme en prĂ©texte.

Elisabeth Schilling l’anticipe. Coupe les parasites.Laisse Cathy Krier envoyer « White on white ». Puis pousse IvĂ¡n Merino Gaspar Ă  serpenter vers l’horizontalitĂ©. Il inspire ses consÅ“urs danseuses qui s’Ă©rectent itou. Le silence ne les effraye point et fait mĂªme office de groove. Puis les corps se contredisent,

  • ici galvanisĂ©s,
  • çà figĂ©s,
  • lĂ  rabougris.

LibĂ©rĂ©s de la musique, les artistes reprennent vie comme hĂ©bĂ©tĂ©s de l’aventure qu’est, pour un danseur, sinon l’immobilitĂ©, du moins l’interdiction de se mouvoir. Et il y a de cette tension, dans la conception de la chorĂ©graphe, entre

  • silence et musique,
  • stimulus et spontanĂ©itĂ©,
  • explosion et contrainte.

Alors des corps restent statufiĂ©s quand d’autres choient. Les hommes tĂ¢chent de rĂ©cupĂ©rer l’usage de leur squelette. Elisabeth Christine Holth leur montre la voie. Gonzalo Alonso lutte comme il peut. Ses complices se retrouvent pour profiter de leur libertĂ© regagnĂ©e, fĂ»t-ce imparfaitement : nous sommes autant humains que finis. Le plateau s’Ă©claire alors de joie, de tournoiement, d’extension, de prĂ©cision, de coordination et de crĂ©ativitĂ©. Énergiques et coordonnĂ©s, les danseurs

  • se dĂ©mantibulent,
  • se dĂ©sĂ©quilibrent et
  • dispersent leurs pulsions entre
    • sol et ciel,
    • mouvement et statisme,
    • danse et silence Ă©ternel.

Force reste au piano quand les danseurs se regroupent jusqu’au noir final, ce grand macabre qui nous rĂ©unira tous et que, pourtant, nous continuons d’applaudir. Ăˆ finita la commedia !

Le choc animal

Au thĂ©Ă¢tre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Marcelle Martin.


Pour le mariage d’un ami, un moment cabaret est prĂ©vu lors de la soirĂ©e de noces. Chacun est invitĂ© Ă  propulser quelque chose. J’ai proposĂ© un hommage animal Ă  l’amour entre deux Ăªtres. RetoquĂ© : cela risquerait de choquer le public. « Mais tu peux proposer autre chose, si tu veux. / – Je sais pas. Un striptize ? AĂ¯e, je sens que je suis re-allĂ© trop loin. Au moins, cette fois, je comprends pourquoi. »

 

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 2/3

 

Cree Barnett Williams, Gonzalo Alonso, Piera Jovic et Elisabeth Christine Holth au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Deuxième livre des Ă©tudes pour piano de György Ligeti, créé au fil du temps et achevĂ© en 1993. Ici augmentĂ© par une crĂ©ation d’Elisabeth Schilling, lancĂ©e en 2020 et rĂ©initialisĂ©e en 2026 pour la Philharmonie de Paris.
Pour « Galamb Borong », le quintette de danseurs se blottit contre le sol. La lumière diminue. Force reste au piano.. Quand les aigus se rĂ©voltent, des corps rĂ©agissent dans la pĂ©nombre. Se relèvent. Pirouettent. « FĂ©m » voient les danseurs mĂ¢les prendre le lead. ÉlĂ©gance. Lutte. Piera Jovic rejoint Gonzalo Alonso et IvĂ¡n Merino Gaspar. Ça tournoie. Elisabeth Christine Holth et Cree Barnett Williams rejoignent la danse jusqu’Ă  l’orgasme final.
EnchaĂ®nĂ©, « Vertige » vacille. Balancements. Oscillations. InsaisissabilitĂ© des lignes qui luttent contre la saisissabilitĂ© du monde. Non, le mot n’existe pas, mais le fait, si. Ça dĂ©borde – n’est-ce pas cela, le vertige ? Ça s’aligne pour rentrer dans le rang donc ça bouge encore. Ça s’obstine Ă  s’encastrer dans une seule direction. Ça veut vivre – en somme, ça fait du bien.
Avec l’apprenti sorcier dit « Der Zauberlehring » (pardon pour l’accent), ça travaille la diagonale. Se confronte. Se menace Se fuit. Échange ses positions. S’active. Ă€ jardin, oscille. DĂ©borde du tapis. Se rĂ©aligne. Se redisperse. DĂ©borde,. Se dĂ©plie. Se replie sous des formes complexe sans cesser quand cesse la musique.
« En suspens » offre son solo Ă  IvĂ¡n Merino Gaspar et Ă  ses tatouages. Le danseur tournoie. Pirouette. S’Ă©croule. Se dĂ©mantibule. Se relève sans effort apparent. Se contorsionne. PĂ©rit avec vitalitĂ©. Le quatuor de non-solistes provisoires sort de sa lĂ©thargie sous l’impulsion de Cree Barnett Williams. Le mouvement s’Ă©tend lentement. Les corps s’extraient dans le silence. Se bravent. S’interrogent. Se redressent. Se cherchent puis cherchent Ă  s’orienter.
Le langage radical de György Ligeti semble les inspirer avec « Entrelacs ». Cree Barnett Williams y propose un solo contorsionnĂ© entre volontĂ© d’Ă©lĂ©vation et aspirations telluriques. Gonzalo Alonso la rejoint. Elisabeth Christine Holth se relève, et le silence embrase des mouvements au bord de la gesticulation artistique.
« L’escalier du diable » semble contraindre des corps sans issue, comme en contradiction avec eux-mĂªmes. Ça se rapproche entre ensembles compacts mais jamais solides. Ça pivote. Se tortille. Jaillit. Persiste derrière une apparente stagnation. Ça cherche une issue mĂªme après la fin de la musique. En se regroupant ou en testant les limites physiques de l’espace.
« Coloana infinità » enjoint les danseurs Ă  frĂ´ler l’Ă©pilepsie ou Ă  se sentir bien « anywhere out of the world ». On passe de jardin Ă  cour. On franchit les limites. On teste le sol, entre immobilitĂ© et secousses, noir et lumière, brièvetĂ© et temps long, jusqu’Ă  l’explosion finale.
C’est crĂ©atif, stimulant et prenant. Jusque-lĂ  , tout va bien. Ă€ suivre, donc pour le bref troisième livre !

Pat Metheny, Le grand Rex, 22 juin 2026 – 4/4

Souvenir du concert de Pat Metheny, le 22 juin 2026, au Grand Rex (Paris 2). Avec Chris Fishman (claviers), Jermaine Paul (contrebasse), Joe Dyson (batterie) et Leonard Patton (voix et percussions). Photo : Pierre-Marie Bonafos et son bonnet.

On connaĂ®t la blague de Michel Petrucciani. Après qu’il avait terminĂ© son set, Ă©tait sorti en coulisses, Ă©tait revenu saluer le public, s’Ă©tait hissĂ© Ă  nouveau sur son siège, devant le piano, il dĂ©clarait : « I think I remember one more… »
Point de facĂ©tie Ă©quivalente quand Pat Metheny revient seul, après la clameur qui a saluĂ© la performance de son groupe. Il s’asseoit avec une guitare Ă©lectroacoustique et festonne

  • des harmonies,
  • des sonoritĂ©s et
  • un rubato d’une Ă©lĂ©gance Ă  se damner

autour de « This is not America », un titre coĂ©crit par David Bowie, Pat et feu Lyle Mays pour la BO du Jeu du faucon – on ne saurait oublier la propension du guitariste pour les BO, dont tĂ©moignait sa très poĂ©tique partition pour A map of the world. Aucun discours antitrumpiste (les paroles de David Bowie ne s’y prĂªtent guère, jouant sur la parophonie « this is not America / this is not a miracle »), aucune leçon pupute de politique consensuelle, juste la musique et la capacitĂ© Ă  transcender une plaisante rengaine en minerai de jazz inspirant. Ça transporte !

 

 

Justement, le deuxième encore, tuilĂ©, propulse « Last train home » que l’on aurait jurĂ© injouable en solo, tant sa rythmique imitant le passage du train sur les rails est essentielle Ă  la chanson. Sauf qu’impossible n’est pas Metheny. Avec ses guitares Ă  la main, le gars n’a peur de rien. Après plus de deux heures de concert, il rĂ©ussit Ă  scotcher une fois de plus son auditoire.
Après un passage en coulisses, le temps que le public clape comme il se doit (et que des spectateurs amĂ©ricains s’enfuient – c’est le problème du couple, quand monsieur aime le jase et que madame prĂ©fèrerait jaser), la vedette revient avec sa gang pour « Song for Bilbao ». Les zozos sont remontĂ©s comme des pendules, mĂªme si personne n’a dĂ» employer cette expression depuis deux ou trois millĂ©naires. Le groove explose tout sur son passage. Jermaine Paul fracasse son solo de contrebasse en jouant l’ivresse – celle

  • du dĂ©bit,
  • de la boucle et
  • des contrastes
    • de registre,
    • de nuance,
    • d’attaque.

Étourdissant ! Puis Chris Fishman prend le lead derrière ses claviers. Il s’amuse Ă  parcourir le thème sur une sonorité vintage comme pour s’Ă©loigner de toute comparaison avec les soli monstrueux que Lyle Mays claquait au piano Ă  semblable occasion. Ă€ la batterie, Joe Dyson sait manipuler ses fĂ»ts de manière Ă  se dĂ©tacher du cadre sans jamais l’abandonner. Après la dernière note, la salle se lève comme un seul homme, le Grand Rex tremble !

 

 

Troisième bis en solo.

  • SimplicitĂ© du standard mĂ©thĂ©nyen,
  • lumineuse complexitĂ© de l’harmonisation,
  • perfection de l’arrangement,
  • maestria d’un jeu pourtant sans affectation,
  • richesse de la construction modale,
  • friction entre la musicalitĂ© palpitante et la tranquillitĂ© apparente de la grille oĂ¹ elle prend sa source :

ce pourrait Ăªtre une fin sublime… mais il est encore trop tĂ´t pour se quitter.
Un ultime bis en quintette (avec basse Ă©lectrique) s’impose. « Are you going with me? » et son rythme aussi entĂªtant que contrariant permettent de glisser un dernier solo de Pat Metheny, lequel n’a aucun mal Ă  trouver encore quelque chose Ă  raconter sur son standard. Sa guitare raconte, croit-on entendre, des histoires

  • de possibles nĂ©gligĂ©s,
  • de gens croisĂ©s jadis et quasi effacĂ©s de nos mĂ©moires, voire
  • de cieux qui parassent synthĂ©tiser
    • l’inaccessible porteur d’onirisme,
    • l’infinitude inspirante et
    • la perspective de la mort quand ils reflètent la terre.

Pas de contradiction. Juste des tensions insolubles et parfois Ă©nergisantes qui traversent l’humanitĂ©. Le mystère de mister Metheny, lui, Ă©tait bien vivant lors de ce live parisien et, comme tant d’Ă©nigmes, il Ă©tait bon de le respirer plutĂ´t que de le percer !

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 1/3

Cathy Krier au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Au grĂ© des invitations, joie de dĂ©couvrir diffĂ©rents recoins de la Philharmonie de Paris : après l’amphithĂ©Ă¢tre frĂ©quentĂ© pour Ă©couter Nicolas Horvath (chronique disponible ici, re-ici et encore re-ici), le studio, super pas bien indiquĂ© pour un nĂ©ophyte et peut-Ăªtre pas que pour lui. D’autant que, ce 26 juin, il y a quelque dĂ©fi Ă  se glisser dans un espace rĂ©putĂ© plein oĂ¹, en rĂ©alitĂ©, un tiers des spectateurs annoncĂ©s ont fait dĂ©fection, plus probablement Ă  cause de la canicule qui bat son plein qu’Ă  cause du match opposant l’Ă©quipe de France et l’Ă©quipe de Norvège. En effet, pas sĂ»r que les clients d’une intĂ©grale des Études pour piano de György Ligeti augmentĂ©e d’un ballet contemporain soient les mĂªmes que les fanatiques de la machine Ă  cash de Gianni Infantino le trumpomaniaque !
La crĂ©ation chorĂ©graphique au programme ce soir date de 2020 – Elisabeth Christine Holth et Piera Jovic Ă©taient de la crĂ©ation, pas Cree Barnett Williams, Gonzalo Alonso ni IvĂ¡n Merino Gaspar. Pourquoi la chorĂ©graphe Elisabeth Schilling, assistĂ©e de Brian Ca – qui Ă©tait de la première – et se revendique comme Ă©tant très influencĂ©e par AstĂ©rix, l’a-t-elle intitulĂ©e « ÉCOUTE BOUGER LES YEUX » ? Mystère qu’il est sans doute prudent de laisser mystĂ©rieux.
C’est Ă  la Luxembourgeoise Cathy Krier qu’est confiĂ©e l’exĂ©cution d’une Å“uvre monstrueusement difficile, distribuĂ©e en trois « livres ». Le premier, créé en 1985, est ici prĂ©cĂ©dĂ© d’abord par les bruits d’Ă©ventail que ce que les entomologistes du genre humain dĂ©signent sous le nom d’espèce de « connasses » ne peuvent s’empĂªcher de lĂ¢cher alors que l’espace est parfaitement climatisĂ©, puis par l’entrĂ©e dans un espace vide parĂ© de blanc des cinq danseurs et de la pianiste. Le noir domine. Le silence. Les corps se figent. Un danseur tombe. Un autre se plie. Le dĂ©sĂ©quilibre gagne. Tournoiements. Regroupement.
La première Ă©tude, rĂ©solument polyrythmique, s’appelle « DĂ©sordre ». Elisabeth Schilling tient son oxymoron en synchronisant la dĂ©sorganisation de ses danseurs. Au service de la danse, le piano est plus tonique que dĂ©taillĂ©. On investit l’espace en parcourant la diagonale qui va de jardin Ă  cour (j’ai notĂ© l’inverse, mais mon souvenir se rebelle, alors bon, laissons le dĂ©bat se poursuivre et mon sens de l’orientation briller). Après la musique, le silence puis les corps prennent le relais. Ils s’Ă©tirent. Se dĂ©ploient. Suspendent le temps aux cordes du regard.

 

Gonzalo Alonso au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Cordes Ă  vide », oĂ¹ une main ne joue que des touches blanches, une autre que des touches noires, offre un premier solo jouant avec les ombres et les lumières blanches, crues, gĂ©omĂ©triques, créées par Fränz Meyers et Nina Schaeffer. L’espace s’agrandit de hauts et de bas. La danse s’anime de fulgurances contraires et contrariĂ©es. Tensions et extensions s’exposent. Le fond de scène est Ă  son tour investit. Le solo se dissipe. Le quatuor absorbe le corps qui lui manquait.
Avec « Touches bloquĂ©es » (oĂ¹ la pianiste ne peut jouer toutes les notes puisque certaines sont dĂ©jĂ  utilisĂ©es quand elle est censĂ©e les faire sonner, ce qui crĂ©e du groove), un duo part en quĂªte d’une mobilitĂ© en parallèle. La danse semble provoquĂ©e par des stimulus sonores. Des symĂ©tries apparaissent, se rĂ©sorbent, s’inversent. Les trois danseurs restĂ©s statiques se mettent Ă  leur tour Ă  explorer ces possibles.
Pour « Fanfares », l’Ă©lectricitĂ© percute tour Ă  tour chaque danseur. Le quintette se meut sans sembler connectĂ©, ouvrant le champ des possibles. Les mouvements se dĂ©composent dans l’espace ouatĂ© de la lenteur.  Les graves du piano plombent les corps ; les aigus les relèvent.
Avec « Arc-en-ciel », Gonzalo Alonso, qui joue le brun moustachu et barbouillu par contraste avec un IvĂ¡n Merino Gaspar moustachu reconnaissable Ă  ses cheveux plus dĂ©colorĂ©s que blonds, s’offre un solo. Convulsions. Course au ralenti, ressorts, ressassement. VolontĂ© de repousser la pesanteur depuis le sol. Ou juste de la pousser. Ou simplement de la contredire. Pas facile, voire perdu d’avance. L’important, c’est la lutte. ÉmoustillĂ©s par le dĂ©fi, les collègues du moustachu barbouillu s’y mettent eux aussi. La bataille est rude, et tous n’ont pas la mĂªme tĂ©nacitĂ©. Pourquoi l’auraient-ils ? Comme nous, ils savent que nous nous retrouverons tĂ´t ou tard au point de dĂ©part, les halètements de fatigue en plus.
Avec le redoutable « Automne Ă  Varsovie », le motorisme pianistique contamine le quintette. La troupe s’attire, se retire, se rĂ©accorde. Saccades, imitations, Ă©chos. Aspirations contradictoires vers les cintres et le ras du plateau, l’avancĂ©e et la prudence, l’Ă©nergie et l’affaissement. Les mouvements s’amplifient jusqu’au chaos et Ă  l’Ă©clatement. Une vitalitĂ© tantĂ´t souriante, tantĂ´t menaçante, secoue l’ensemble qui se rĂ©unit et se rĂ©tracte sur lui-mĂªme comme le son se concentre dans les graves Ă  la fin du premier livre. Il en reste deux. Ă€ suivre, donc.

Pat Metheny, Le grand Rex, 22 juin 2026 – 3/4

Première du disque, notre appareil photo ayant Ă©tĂ© confisquĂ© Ă  l’entrĂ©e (mais pas les autres photophones, bref)

Un guitariste n’est pas obligĂ© d’en faire des caisses pour sĂ©duire son public. Son personnage peut attirer, mais c’est surtout sa musique qui. Au grand Rex, après quelques mots de Pat Metheny, guitar heroe du jour (parmi ces mots : « Merci beaucoup », en français dans le texte), murmurĂ©s au bout de quelque trois quarts d’heure de gling et de glang, se glisse « Urban and western » in a bluesy way avec basse Ă©lectrique pour arrondir les traits. Le solo du compositeur s’amuse Ă 

  • subvertir le rythme topique,
  • secouer les Ă©vidences qu’il Ă©nonce,
  • irriter l’inventivitĂ© avec des boucles explosives, et
  • irradier sa guitare avec des envolĂ©es qui font escarbiller cet Ă¢tre.

Le solo d’orgue Hammond by Chris Fishman sur une basse de piano se dope Ă 

  • des crescendi incendiaires,
  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es et
  • des montĂ©es harmoniques

signalant le souci du musicien de ne pas s’en tenir Ă  un schĂ©ma d’improvisation unique.

 

 

Originellement fomentée avec John Scofield, « The red one » envoie le bois côté groove. Joe Dyson à la batterie induit contretemps et anticipations de la meilleure eau. Le solo de Jermaine Paul à la contrebasse fomente

  • impulsions,
  • ruptures et
  • enrichissements
    • (dĂ©couplages rythmiques,
    • intervalles saisissants et
    • exploration des diffĂ©rents registres).

Après cet accès d’adrĂ©naline, Pat Metheny s’asseoit pour un solo. C’est

  • condensĂ©,
  • sobre,
  • presque plus classique que jazz.

Et c’est beau :

  • ça mĂ©dite sans chougner,
  • ça nostalgise sans mĂ©lancoliser,
  • ça suggère sans sous-titrer.

HĂ©las, Leonard Patton vient tout gĂ¢cher en miaulant les paroles stupides de « MĂ¡s allĂ¡Â Â», chanson extraite de First circle, avec des trouvailles du type :

  • « Comment te parler sans parler ? » (ben tais-toi en t’exprimant dans le silence du non-dit),
  • « Quelles rues me verront marcher seul ? » (demande Ă  Jean-Jacques, il marche seul dans les rues de Lisbonne ou quelque chose),
  • « Je ne sais pas si je sais arriver mais je sais partir » (n’hĂ©site pas, vraiment),

argh.

  • Voix insupportable de mignardise,
  • faiblesse musicale d’une chansonnette pataude,
  • texte piètrement benĂªt :

quelle dĂ©ception d’entendre ça ce soir !

 

 

Heureusement, succède Ă  cette erreur de set-list un sommet du rĂ©pertoire : « Phase Dance », proposĂ©e en version guitare-piano – on aurait prĂ©fĂ©rĂ© guitare-contrebasse ou guitare-batterie, mais bon…

  • EfficacitĂ© du thème,
  • solo de guitare ajoutant de la fougue au swing,
  • solo de piano percussif quoique un peu sage :

on prend ! Le titre suivant envoie tambourin et grosse caisse. Solo du drummiste. Retour de Pat Metheny en mode jazz psyché pour le combo « Round Trip / Broadway Blues », hommage à Ornette Coleman, originellement capté sur Bright Size Life.

  • Basses surproduites (volontairement, pour une fois, l’Ă©quilibre sonore n’Ă©tant pas le fort de la soirĂ©e),
  • saturation dĂ©cidĂ©e,
  • rupture sonore et
  • brio technique

irradient le public, Ă  la fois surpris et surpris d’Ăªtre surpris (si). Formidable, Ă  ce stade du concert ! Tous les compères reviennent (les lamelles cliquetantes itou) pour « Zenith Blue », dernier titre de la set-list principale. Choix audacieux car thème

  • saccadĂ©,
  • disjoint,
  • complexe.

Après une mise en place impeccable, le solo de Pat Metheny festonne avec ses chères sonorités vintage autour

  • de notes-pivots,
  • d’harmonies qui font rĂ©cit,
  • de changements de dĂ©bit imprĂ©visibles et
  • du bĂ©nĂ©fice que l’imaginaire peut tirer des chuintements Ă©tranges que le zozo sait tirer de sa guitare.

Le solo de Chris Fishman joue sur

  • la cĂ©lĂ©ritĂ©,
  • les accords heurtĂ©s qui rythment le discours et
  • des moments de respiration qui permettent de dĂ©flagrer d’autant mieux ensuite.

Cette libertĂ©-lĂ  nous plaĂ®t bien… mais c’est la fin du concert. Ă€ suivre ?

Nicolas Horvath joue la musique d’Assassin’s Creed, Philharmonie de Paris, 23 juin 2026 – 3/3

L’album dorĂ© (deux disques vinyles) de la BO d’Assassin’s Creed par Nicolas Horvath

C’est le mystère. Un mystère de gros sous derrière, mais nous, auditeurs, on s’en fout, comme les fanatiques de foutchebol aiment Ă  oublier que leurs idoles sont avant tout des produits dĂ©rivĂ©s de fonds spĂ©culatifs, donc rĂ©munĂ©rĂ©s Ă  prix d’or pour rapporter encore plus. Bah, l’opĂ©ra a chantĂ© le veau d’or, mais pas celui-lĂ .
Comme les golfeurs, allons droit aux puts : le jeu vidĂ©o est une affaire de gros sous ET POURTANT Nicolas Horvath s’est lancĂ© dans une aventure de foufou – qui, donc, lui ressemble – pour prouver que les gros sous sont tout sauf contradictoires avec la belle musique. Avec son concert Ă  l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris, il claque le beignet aux snobs de tout genre – dont nous pouvons Ăªtre Ă  l’occasion – et propose une fusion entre

  • des compositeurs sacrĂ©ment armĂ©s en musique savante,
  • un Ubisoft qui sait ce qui est bien et pas bien, et
  • un dĂ©sir de musique qui inonde les joueurs droguĂ©s à Assassin’s Creed mais dĂ©borde les rangs des mĂ©lomanes chenus – dont, une fois de plus, nous craignons d’Ăªtre – sans pour autant les exclure du game.

Chris Tilton a signĂ© « Unity » que Julie Lamontagne, la valeureuse transcriptrice, envoie commencer dans l’ultragrave mais Ă©tend habilement Ă  l’ensemble du clavier dans un suspense pesant mais peu inquiĂ©tant. Ce prĂ©lude ouvre la voie Ă  un joli dialogue entre une main gauche motorique et une main droite volontiers suraigĂ¼e comme l’exige le cahier des charges. Dans le langage pianistique d’Ubisoft,

  • le grave est le lieu du drame,
  • le mĂ©dium celui de la tension,
  • l’aigu celui de l’exposition du thème et de l’Ă©vasion.

Nicolas Horvath, pianiste accompli qui n’ignore rien des ruses de la pop entendue comme la musque Ă  vocation populaire, a

  • le talent,
  • la culture et
  • le savoir-faire

qu’il faut pour contrecarrer – autant que possible – ces topoĂ¯.

  • Il dynamise,
  • il tuile,
  • il cherche la musique dans les pas de cĂ´tĂ©
    • (les modulations,
    • les inattendus,
    • les attentes qui suspendent le discours).

La suite parisienne créditant Chris Tilton et Sarah Schachner est vendue pour associer

  • bariolage,
  • brisures et
  • thème en suraigu.

Jamais l’interprète ne se limite Ă  cette caricature. En live, il parle

  • rythmique,
  • respiration et
  • tonicitĂ© multiple des attaques.

 

 

La suite du Wessex de Jesper Kyd est passé à semblable moulinette.

  • La profondeur des graves,
  • le charme attractif des aigus,
  • le potentiel motorique des mĂ©diums

font sens sous les doigts aiguisĂ©s d’un maĂ®tre-pianiste. L’Ă©vocation de la famille d’Ezio, cher aux fans, est assez importante pour qu’elle soit placĂ©e en tĂªte de la set-list des disques et du streaming.

  • Suspension,
  • esquisse et
  • pudeur

semblent prendre le lead sur cette proposition qui Ă©meut les gamers. Les aigus habitent l’incipit de la suite du Valhalla cosignĂ©e par Sarah Schachner et Jesper Kyd (Ă  ce niveau friquistique, on suppute l’importance de l’ordre d’apparition, mĂªme les savants connaissent l’importance du premier nommĂ© dans leurs articles, c’est dire). La recherche d’efficacitĂ© dans l’Ă©criture pianistique prive l’auditeur d’Ă©motion, pas de satisfaction devant l’intĂ©gritĂ© d’un interprète qui se goberge Ă  l’Ă©vidence de la capacitĂ© narrative d’une transcription par devoir assez plate. Le zozo sait

  • esquisser la suggestivitĂ© d’une mĂ©lodie,
  • faire Ă©tinceler les passages inflammables et
  • ne pas renoncer devant des segments assez clichĂ©s pour pouvoir Ăªtre considĂ©rĂ©s comme peu dignes de la Philharmonie voire de Nicolas Horvath.

Dans la version Julie Lamontagne by Ubisoft, l’incipit et l’explicit de la suite de Boston signĂ©e Lorne Bafle sont Ă  la fois techniquement exigeantes et engoncĂ©es dans les facilitĂ©s narratives de la musique qui exigent du pianiste

  • virtuositĂ©,
  • Ă©nergie et
  • foi.

Les trois Ă©tudes de Philip Glass qu’offre Nicolas Horvath en bis sont une preuve de sa confiance dans la jointure entre musique populaire et musique savante, mĂªme si elles cassent le game : la musique entendue avant avait une utilitĂ© fonctionnelle, la musique autrement inspirante qu’il fracasse dans les esgourdes de son public rappelle Ă  quel point on ne parle pas de la mĂªme chose. Certes, des bariolages proposĂ©s par Julie Lamontagne peuvent paraĂ®tre glassiens ; cependant, mĂªme pour un glassomane limitĂ© comme votre serviteur, lĂ , on ne parle pas du mĂªme projet.
C’est sans doute la grandeur de Nicolas Horvath de vouloir subsumer la musique. Penser non pas que tout se vaut, car les critères varient, bien fol est qui s’y fie, mais que tout a sa place et mĂ©rite le respect dès lors que la manière de faire advenir l’Ă©motion musicale est construite. Son interprĂ©tation

  • intègre
  • puissante et
  • totale

de transcriptions formatĂ©es avec un mĂ©tier admirable est tout Ă  son honneur. Il ne va pas aimer que nous finissions ainsi, mais il est temps d’assumer : le business qui a bridĂ© sa puissance lisztienne Ă  transformer une retranscription en moment wow nous inspire peu de kiffance pour Sa SaintetĂ© Ubisoft, mais pas moins d’admiration pour un artiste qui est

  • un pianiste de folie,
  • un artiste crĂ©atif comme il en est peu et
  • un musicien incroyable.

Pat Metheny, Le grand Rex, 22 juin 2026 – 2/4

Souvenir du concert de Pat Metheny, le 22 juin 2026, au Grand Rex (Paris 2). Avec Chris Fishman (claviers), Jermaine Paul (contrebasse), Joe Dyson (batterie) et Leonard Patton (voix et percussions). Photo : Pierre-Marie Bonafos et son bonnet.

L’Ă©tape parisienne de la tournĂ©e europĂ©enne de Pat Metheny (faut suivre) n’a fait l’impasse – et c’est heureux – ni sur de nouveaux titres, ni sur des classiques, comme ce « Better Days ahead », pour lequel percussionniste et contrebassiste dĂ©sertent la scène. L’ambiance carioca de l’original disparaĂ®t, pas la richesse d’impulsions que sous-tend le thème. Le solo du maestro se concentre autour de l’association entre

  • virtuositĂ© digitale,
  • plaisir de l’itĂ©ration qui fait headbanguer et
  • sursauts revitalisant le groove.

Le clavier qui joue la basse Ă  gauche propose une paraphrase assez plate et pourtant savoureuse car habilement suivie et soutenue par Pat Metheny et Joe Dyson derrière ses fĂ»ts. Le titre permet de se goberger d’une tendance de Pat Ă  se laisser aller aux prĂ©ludes distincts du thème et aux codas profuses, ce qui n’est certes pas pour nous dĂ©plaire.

 

 

Le deuxième titre en trio, « Timeline », n’est plus vraiment de Michael Brecker depuis que Pat Metheny et ses compères l’ont inscrit Ă  leur rĂ©pertoire – un concert de 2019 en porte trace, dĂ©jĂ  en trio mais avec James Francies Ă  l’orgue Hammond et Marcus Gilmore Ă  la batterie. Le principe fonctionne toujours fort bien, et le solo de Pat Metheny s’y insère avec brio. Le gratteux semble s’Ă©tonner, gourmand,

  • d’intervalles,
  • de libertĂ© de chant,
  • de dĂ©rivations subites dĂ©valĂ©es Ă  toute vitesse, ainsi que
  • de reprises et de modifications qui ouvrent de nouveaux chemins de traverse.

Chris Fishman jongle avec trois ingrédients :

  • les accords tenus qui planent sur le Rex,
  • les accords saccadĂ©s et
  • les promptes volutes.

Rien d’Ă©baubissant outre mesure, mais un beau travail. De trop brèves escarmouches solo de la batterie ponctuent et enrichissent la reprise du thème sans remettre en cause la rĂ©gularitĂ© du tempo et des pĂªches. Joli !

 

 

« Make a new world », excellent mid-tempo du dernier disque, rappelle que la tranquillitĂ© de la battue n’empĂªche ni les cahots surprenants ni les sursauts rythmiques

  • (accents,
  • contretemps et
  • suspensions).

Le solo de Pat Metheny joue de la tension entre

  • une Ă©nergie sempervirens,
  • la douceur du substrat thĂ©matique et
  • le surgissement de trouvailles
    • (insistances,
    • changements de registres et
    • dĂ©rapages harmoniques contrĂ´lĂ©s).

Le solo du piano

  • prend le temps du crescendo,
  • se dĂ©siste en faveur du clavier aux sonoritĂ©s vintage et
  • cherche Ă  s’envoler entre fusĂ©es digitales et attaques plus ou moins dĂ©veloppĂ©es.

Le groupe revient au complet pour clapper sur « The first circle » avec, comme armes supplémentaires, une guitare type électro-acoustique pour Pat Metheny et le mystérieux clavier augmenté qui déclenche le tintement des lamelles métalliques. Bien que ce soit un ultraclassique, on reste sous le charme

  • de la richesse du thème,
  • de l’originalitĂ© du traitement jazzistique
    • (claps,
    • sonoritĂ©s,
    • construction) et
  • de la maĂ®trise collective dans la restitution de ce gros morceau du rĂ©pertoire methenyque.

Tant pis si le solo de piano sĂ©duit d’abord en refusant les formules prĂ©fabriquĂ©es pour se chercher avec franchise… mais sans vĂ©ritablement Ă©blouir, Ă  l’arrivĂ©e, par une crĂ©ativitĂ© spectaculaire. Disons que la prise de risque valait l’Ă©coute !

 


 

Ă€ suivre…