Nicolas Horvath Ă l’amphithĂ©Ă¢tre de la Philharmonie de Paris, le 23 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.
Il y a quelque paradoxe Ă proposer, comme l’a fait Nicolas Horvath sous la houlette d’Ubisoft, 65′ de musique tirĂ©e d’Assassin’s Creed et rassemblant, en une quinzaine d’Ă©pisodes, des bribes de thèmes Ă©crits pour diffĂ©rentes occasions ludiques. En effet, contrairement Ă la musique de film, par exemple, la musique de jeu vidĂ©o est par essence non linĂ©aire. Le plus souvent, elle va s’adapter, entre autres,
aux mouvements,
aux actions,
aux changements de statut et
aux déplacements
du joueur. Dans Le Monde du 20 juin 2026, p. 24, Fanny Rebillard, cocommissaire de l’exposition « Video Games & Music » (ha, ce goĂ»t des Français pour leur langue…) Ă la Philharmonie de Paris, dans le cadre de laquelle est proposĂ© ce rĂ©cital, a expliquĂ© le succès hors contexte (sans que l’on joue) de cette musique par deux aspects. D’une part, « la dimension mĂ©morielle » ou « nostalgique » qui rattache telle ligne mĂ©lodique Ă tel « souvenir très viscĂ©ral de notre expĂ©rience de jeu ». D’autre part, « l’appropriation collective des communautĂ©s de joueurs » qui se sont appropriĂ© ces musiques
en les transcrivant,
les interprétant, voire
les enregistrant
de manière sauvage (id est sans autorisation), suscitant une attitude ambivalente chez les majors du secteur : fureur devant le non-respect du copyright , satisfaction devant cet acte de fanitude qui nourrit l’enthousiasme des addicts . Nous pourrions ajouter une troisième explication : la relinĂ©arisation d’une musique souvent vĂ©cue dans son Ă©clatement ludique. Face Ă la fragmentation et Ă la primautĂ© souvent accordĂ©e par le joueur Ă l’action, la transcription permet d’Ă©couter un thème de bout en bout, et, tout en l’institutionnalisant, de le rapprocher de ce qu’il est couramment convenu d’appeler « la musique classique ». Au reste, les codes d’Ă©criture d’Assassin’s Creed sont des codes d’une musique
très classique,
très consonante et
très propre sur elle,
ce qui n’est pas toujours une critique. En confiant les transcriptions des thèmes du jeu – rĂ©alisĂ©es par Julie Lamontagne selon les codes maison – Ă Nicolas Horvath qui les a suscitĂ©es, Ubisoft a renforcĂ© la lĂ©gitimation voire la prĂ©miumisation de son stock de BO, tant le recours Ă un grand musicien – et non Ă un de ces fakes qui jouent avec succès au Richard Clayderman en plus prĂ©tentieux et peut-Ăªtre moins bons pianistes que l’ancĂªtre – signe un dĂ©sir de surfer sur le dĂ©sir de produits dĂ©rivĂ©s en imposant une exigence de qualitĂ© pour justifier l’intransigeance de l’entreprise vis-Ă -vis de l’appropriation des mĂ©lodies par les fans … et par les curieux, Ă en juger par la prĂ©sence de moult tĂªtes chenues, ce jour caniculaire de juin 2026. Assise sur
le bariolage,
l’itĂ©ration du thème et
son bref développement,
l’incipit de la suite Ragnarök de Stephanie Economou cède devant un passage ouvertement dramatique (notes graves rĂ©pĂ©tĂ©es jouĂ©es forte puis en grondement) d’oĂ¹ s’extrait un embryon de mĂ©lodie, fixĂ© dans les mĂ©diums. Un fondu-enchaĂ®nĂ© conduit Ă un troisième Ă©pisode plus calme oĂ¹ le pianiste Ă©grène des notes en laissant habilement cliqueter le thème au-dessus d’un double accompagnement.
La suite florentine de Jesper Kyd, croisĂ© plus tĂ´t dans JĂ©rusalem, s’ouvre sur le fond musical de la saison :
clapotis de l’eau,
bruit des bouchons sur les gourdes et
claquement des Ă©ventails des mamies de tous Ă¢ges et tous sexes
(alors qu’il fait agrĂ©ablement frais, mais si l’on peut ennuyer un voisin et se dĂ©sennuyer ainsi, pourquoi se gĂªner ? Ici, c’est Paris !). Dans l’incipit ternaire, les Ă©lĂ©ments de langage obligĂ©s sont lĂ :
main gauche accompagnatrice,
main droite dans les suraigus,
calme et suspensions avant qu’une main gauche motorique en bariolage ne mène vers la rĂ©exposition du thème en octaves.
Quand commence « Black Flag Suite » de Brian Tyler, si le formatage ubisoftien peut dĂ©jĂ faire frĂ´ler une certaine lassitude dans le cadre d’une Ă©coute continue (sans doute faut-il prĂ©fĂ©rer une Ă©coute par « faces », le disque n’Ă©tant disponible qu’en vinyle, non en CD), l’on essaye d’oublier la rĂ©pĂ©titivitĂ© de l’Ă©criture – qui est aussi la marque de fabrique du studio – en se laissant sĂ©duire par les effets d’un interprète acquis Ă cette cause : il y a
des contrastes,
de l’intĂ©rioritĂ©,
de l’expressivitĂ© dans les variations,
de la prĂ©cision dans l’exĂ©cution
(réflexes,
conduite du phrasé,
étagement des nuances,
maîtrise fascinante du sustain ,
variété des touchers et des attaques).
Dans cette Ă©criture sciemment uniformisĂ©e, on s’accroche aussi aux petites rĂ©ussites :
balancement ternaire bien exploité,
fragment qui joue sa fonction d’earworm ,
changements thymiques stéréotypés mais parfois séduisants,
agencement tuilé des miniatures,
utilisation astucieuse
des différents registres du piano,
de son potentiel de narrateur et
de la dimension orchestrale ou intimiste qu’il peut donner aux diffĂ©rentes atmosphères.
D’autant que ledit piano n’est pas n’importe lequel. Choisi avec soin par Nicolas Horvath parmi la collection du musĂ©e de la musique local, c’est un Steinway A (donc un quart de queue) de 1928 ayant appartenu Ă Nadia Boulanger. Au-delĂ du storytelling ,
les couleurs du centenaire,
le remarquable réglage de sa mécanique et
sa capacitĂ© Ă interagir avec la musique d’Ubisoft en lui offrant une suavitĂ© qui peut devenir orageuse Ă tout moment
participent de l’intĂ©rĂªt de l’expĂ©rience musicale que nous vivons.
La suite romaine de Jesper Kyd sert d’interlude entre les deux sĂ©ries autour du drapeau noir de Brian Tyler. Suspendue dans les suraigus puis accrochĂ©e Ă eux, la rhapsodie dĂ©bouche sur des intervalles quasi sinisants que dissipe le combo bien connu associant bariolages descendants et octaves dans les aigus. Une nouvelle volte envoie une main gauche puissante impulser le groove avant qu’une coda presque apaisĂ©e ne revienne implorer les suraigus de nous envoler.
L’incipit de « Black Flag » s’appuie sur
le rythme de la main gauche,
l’efficacitĂ© des suraigus,
la simplicitĂ© d’un thème fragmentĂ©,
l’effet d’Ă©cho entre le lead et le mĂ©dium, ainsi que
l’itĂ©ration permise par un dĂ©veloppement oĂ¹ l’accompagnement s’enrichit et le tempo se dynamise.
Une dernière partie retourne se vouer aux suraigus, oĂ¹ nous resterons accrochĂ©s jusqu’Ă une prochaine chronique chargĂ©e de couronner ce moment Ă©tonnant.
Ă€ suivre !