
Ă€ force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oubliĂ© que le zozo Ă©tait aussi acteur. Par chance, Ă Avignon, au dĂ©but du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une confĂ©rence tramĂ©e pour la première fois en 2008 au musĂ©e des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les Ă©tudiants que nous sommes, prĂªt Ă s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le confĂ©rencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur Ă©tait un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont Ă©tĂ© victimes du racisme d’État, il a virĂ© sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune mĂ©tis est engagĂ© Ă l’hĂ´tel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est Ă©trange. Pas de miroir dans l’Ă©tablissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix mĂ©talliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pĂ¢le ». VoilĂ pour l’ambiance.
Le plot se noue quand dĂ©barque un client très spĂ©cial. Il est choyĂ© par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intĂ©resser Ă son serveur dĂ©diĂ©, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persĂ©cuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprĂ©cie guère les gens de couleur.
Les fans de Jann Halexander se dĂ©lectent des extraits de chansons glissĂ©s dans le texte mine de rien. Les autres et les mĂªmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a
- de la dĂ©contraction mais de la tenue (tension dont tĂ©moigne le costume Ă©trange dont s’affuble l’acteur),
- de l’aisance et de l’ironie,
- de la spontanéité et de la pose maîtrisée,
ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec
- le personnage,
- le texte et
- l’univers qui sous-tend la pièce.
Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste Ă l’hĂ´tel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un dĂ©sastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se dĂ©lecte de son sans-gĂªne, de sa verve dĂ©bridĂ©e et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversitĂ© de ses horizons de rĂ©ception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans
- la fange,
- le stupre,
- le gore,
on Ă©coute des coĂ¯ts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude Ă©ternelle – peut-Ăªtre parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-Ăªtre mĂªme de moi. Peut-Ăªtre, hein. Ça m’Ă©tonnerait, mais peut-Ăªtre.
Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble Ă un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’Ă©coutez, vous Ăªtes ma bouffe. » Le monde l’Ă©tonne. L’homosexualitĂ© le stimule : « Oh, on fait confiance Ă la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange
- d’outrance rabelaisienne,
- de cynisme hypertrophié et
- d’invraisemblances Ă©mues comme quand il avoue :
« J’ai cachĂ© toute cette histoire Ă mes parents. D’ailleurs, j’ai tuĂ© mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » GrĂ¢ce Ă un superpouvoir que nous ne dĂ©voilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignotĂ© son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’Ă cĂ´tĂ© pour, enfin, « commencer Ă goĂ»ter le bonheur d’Ăªtre heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a
- des fuites,
- des morts,
- des apocalypses et
- des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.
Il y a aussi les annĂ©es Sida, oĂ¹ il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualitĂ©. La vie suit son cours :
- les amours se fanent,
- les vampires peinent Ă mourir,
- Transsylvania pĂ©riclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).
L’hĂ´tel est transformĂ© en « lotissements pour la classe moyenne afro-amĂ©ricaine qui monte ». Pretorius voyage Ă travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il Ă©vite les humains qui ont acceptĂ© les vaccins anti-Covid. S’il est Ă Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie
- de provocations rutilantes,
- de plaisir du conte et
- de maniement délicat de la musique, chansonnée ou non.
C’est
- palpitant,
- audacieux,
- roboratif
et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages mĂªme lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se rĂ©jouit d’apprendre que des perspectives de tournĂ©e provençale se dessinent pour un spectacle
- joyeux,
- souriant et
- vigoureux
qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rĂ©digĂ© une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner Ă cet exercice, voici une critique lyophilisĂ©e accessible Ă tous :
- Le vampire, un thème universel et intemporel.
- Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
- Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.
J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». SĂ©rieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces Ă©lĂ©ments de langage de merde, heureusement.








