
Pour conclure notre promenade Ă travers Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă l’Å“uvre (MimĂ©sis) de Monique Jeudy-Ballini, interrogeons-nous sur l’ontologie de l’art du faussaire. Au reste, peut-Ăªtre y a-t-il dans ce syntagme manière d’oxymoron. En effet, l’artiste est rĂ©putĂ© « se penser soi-mĂªme sur le modèle du crĂ©ateur divin, produisant des formes Ă partir de sa seule pensĂ©e, libre de tout modèle et donc Ă l’origine de quelque chose de neuf » ; le faussaire, c’est tout le contraire.
- L’imitation,
- l’inspiration poussĂ©e, parfois mĂªme
- la reproduction la plus similaire possible
ne cadrent pas a priori avec la dĂ©finition de l’art comme geste crĂ©atif. Or, le problème que pose le faux ne s’arrĂªte pas lĂ . Le faux interroge le vrai. Le met en cause. L’introduit dans l’ère du soupçon. Selon l’expression de l’auteur, il « contamine le regard » et fait craindre que le vrai ne soit « qu’un faux qui ne s’est pas fait prendre » (148). Aussi certains distinguent-ils les bons faux (qui passent pour des vrais) des mauvais (que l’on dĂ©croche piteusement de leurs cimaises).
En ce sens, un faux authentifiĂ© perd – au moins provisoirement – son statut de faux pour gagner celui de vrai. La distinction entre l’authentique et la copie, que l’on avait tendance Ă supputer ferme et dĂ©finitive, peut s’effacer grĂ¢ce à « une sorte de blanchiment », que celui-ci signale le talent et la maĂ®trise du contrefacteur ou qu’il couronne l’aviditĂ© d’experts soucieux de croquer Ă pleines dents dans le gĂ¢teau du marchĂ© de l’art. De la sorte, le faux « confronte rĂ©gulièrement le monde de l’art Ă son impuissance » ou Ă sa voracitĂ©, le processus global Ă©tant souvent l’aboutissement d’une conjuration des malfaiteurs.
- Artisan roué,
- intermédiaire véreux et
- expert corrompu ou incompĂ©tent (l’un n’empĂªchant pas l’autre)
sont autant de participants potentiels et complĂ©mentaires Ă ce genre d’arnaque. D’autres larrons renforcent le mĂ©canisme.
En gĂ©nĂ©ral, les conservateurs de musĂ©e et les restaurateurs n’ont aucun intĂ©rĂªt Ă admettre la prĂ©sence de faux dans les collections ou parmi les tableaux de maĂ®tre qu’ils manipulent. Roger Roche, restaurateur en chef au musĂ©e du QuĂ©bec admettait Ă la fois « ne pas Ăªtre toujours capable d’identifier un faux » et « ne pas toujours Ăªtre en mesure de le dĂ©noncer ». C’est que le faux rappelle qu’une grande partie de l’art tourne autour des problĂ©matiques pĂ©cuniaires qui s’appuient notamment sur un principe rĂ©sumĂ© par Tony Tetro, faussaire renommĂ© :
SignĂ© par moi, un simple dessin ne valait rien ; signĂ© par un peintre cĂ©lèbre, il valait de l’argent que je pouvais mettre Ă la banque.
Dans quelques cas rarissimes, il arrive que l’amour de la notabilitĂ© l’emporte sur l’appel de l’argent. Monique Jeudy-Ballini cite le cas de Mark A. Landis, faussaire qui a prĂ©fĂ©rĂ© faire don de son travail « à une cinquantaine de musĂ©es et de galeries d’art amĂ©ricains » comme s’il s’agissait de vrais. L’arnaque n’ayant rien coĂ»tĂ© Ă ces institutions, le malin s’en est tirĂ© comme un prince… tout en rĂ©vĂ©lant la faiblesse scientifique et/ou l’aveuglement du petit monde de l’art.
Reste que, Ă l’exception près, le rapport entre le faux et l’argent est d’autant plus fort qu’il est exactement le mĂªme que celui qu’entretient le vrai avec l’argent. Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur, le rĂ©sumait ainsi Ă ses clients :
Le tableau, c’est pas très important, mais le certificat vaut plus cher que le tableau.
Au point que les profits potentiels Ă tirer de ce juteux business ont inspirĂ© Ă Henri Abel Abraham Haddad, dit David Stein, une jolie formule : « J’ai fait du toboggan sur le vertige des autres. »
Pour autant, l’argent n’est pas le seul moteur du faussaire. Monique Jeudy-Ballini Ă©voque aussi « le plaisir Ă©prouvĂ© Ă maĂ®triser un jeu de dupes » oĂ¹ « les experts ne sont bons que si le faussaire est mauvais ». De mĂªme, constatait le faussaire Guy Ribes, quand un collectionneur comprend que son chef-d’Å“uvre est un faux, il le revend ; quand celui Ă qui il l’a cĂ©dĂ© s’en aperçoit Ă son tour, il le revend, etc. John Myatt rĂ©sume cette chaĂ®ne d’une phrase : « C’est la richesse qui essaye de se protĂ©ger – et pourquoi pas, je suppose ? »
Il n’en demeure pas moins que commettre un faux est un acte passible de peines sĂ©vères, bien que les plaintes ne soient pas systĂ©matiques. Par exemple, on raconte que Pablo Picasso rechignait Ă attaquer les très nombreux faussaires qui salissaient son travail en expliquant : « Je sais bien ce qui va arriver. Je serai chez le juge d’instruction, on introduira un criminel, menottes au point, et ce sera un de mes amis ! » Certains faussaires – ça les arrange bien, Ă©videmment – estiment que « l’histoire de l’art est pleine de peintres qui se savent copiĂ©s (…) ou de peintres qui se copient entre eux ». En consĂ©quence, commettre un faux serait non seulement participer Ă l’extension du domaine d’un maĂ®tre, mais aussi se hisser au niveau des plus grands noms de l’Histoire de l’art.
Ce nonobstant, mĂªme si Monique Jeudy-Ballini Ă©vite d’employer le terme, l’une des grandes rĂ©vĂ©lations que permet le faux concerne la fĂ©tichisation du nom du peintre qui, quand il est renommĂ©, devient Ă lui seul une machine Ă Â cash, indĂ©pendamment de l’Å“uvre elle-mĂªme. Cette constante travers des siècles de beaux-arts, tout comme la faible fĂ©minisation du business, tant du faux que du vrai. La capacitĂ© Ă transformer le geste artistique en espèces sonnantes et trĂ©buchantes emporte la morale et l’Ă©quitĂ© sur son passage, guidĂ©e par le dĂ©sir de « celui qui achète une toile non pas pour l’Ă©motion qu’elle lui procure mais pour l’investissement qu’elle reprĂ©sente ».
Ă€ cette aune, les progrès de la digitalisation et du numĂ©rique ne rĂ©volutionnent pas ces pratiques, au contraire : elles perpĂ©tuent une pratique de duplication et ne cessent d’interroger ce qui suscite rĂ©ellement l’Ă©motion artistique. L’auteur cite l’exemple de la duplication des Noces de Cana de VĂ©ronèse, recréées par une imprimante 3D. RĂ©sultat : « Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et, pourtant, ils pleuraient. »
Monique Jeudy-Ballini constate « une fluiditĂ© entre rĂ©el et virtuel » augmentant « l’indĂ©cision quant Ă la dĂ©finition du faux ». Un tableau reproduit, une Å“uvre perdue reconstituĂ©e – autrement dit : imaginĂ©e – par un logiciel ou une intelligence artificielle correctement promptĂ©e, cela ne ressortit pas forcĂ©ment du faux au sens oĂ¹ le processus est assumĂ© sans duperie, mais cela questionne la notion d’authenticitĂ© artistique et de la « transformation du rapport entre un auteur, une Å“uvre et ses regardeurs », sans oublier le marchĂ© qui en tire profit.
En dĂ©pit d’une Ă©criture qui aurait parfois gagnĂ© Ă Ăªtre lissĂ©e (rĂ©currences, rĂ©pĂ©titions et plĂ©onasmes sont nombreux), Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă l’Å“uvre permet de plonger dans ce monde interlope avec un souci patent de la documentation et un art certain pour donner Ă penser au lecteur. De quoi inviter joyeusement les lecteurs de notre petite sĂ©rie Ă dĂ©couvrir Ă la source les analyses et pistes collationnĂ©es dans cet ouvrage !









