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Le blog de Bertrand Ferrier, page 10

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 6/6

Première de couverture (détail)

Pour conclure notre promenade Ă  travers Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre (MimĂ©sis) de Monique Jeudy-Ballini, interrogeons-nous sur l’ontologie de l’art du faussaire. Au reste, peut-Ăªtre y a-t-il dans ce syntagme manière d’oxymoron. En effet, l’artiste est rĂ©putĂ© « se penser soi-mĂªme sur le modèle du crĂ©ateur divin, produisant des formes Ă  partir de sa seule pensĂ©e, libre de tout modèle et donc Ă  l’origine de quelque chose de neuf » ; le faussaire, c’est tout le contraire.

  • L’imitation,
  • l’inspiration poussĂ©e, parfois mĂªme
  • la reproduction la plus similaire possible

ne cadrent pas a priori avec la dĂ©finition de l’art comme geste crĂ©atif. Or, le problème que pose le faux ne s’arrĂªte pas lĂ . Le faux interroge le vrai. Le met en cause. L’introduit dans l’ère du soupçon. Selon l’expression de l’auteur, il « contamine le regard » et fait craindre que le vrai ne soit « qu’un faux qui ne s’est pas fait prendre » (148). Aussi certains distinguent-ils les bons faux (qui passent pour des vrais) des mauvais (que l’on dĂ©croche piteusement de leurs cimaises).
En ce sens, un faux authentifiĂ© perd – au moins provisoirement – son statut de faux pour gagner celui de vrai. La distinction entre l’authentique et la copie, que l’on avait tendance Ă  supputer ferme et dĂ©finitive, peut s’effacer grĂ¢ce Ă  « une sorte de blanchiment », que celui-ci signale le talent et la maĂ®trise du contrefacteur ou qu’il couronne l’aviditĂ© d’experts soucieux de croquer Ă  pleines dents dans le gĂ¢teau du marchĂ© de l’art. De la sorte, le faux « confronte rĂ©gulièrement le monde de l’art Ă  son impuissance » ou Ă  sa voracitĂ©, le processus global Ă©tant souvent l’aboutissement d’une conjuration des malfaiteurs.

  • Artisan rouĂ©,
  • intermĂ©diaire vĂ©reux et
  • expert corrompu ou incompĂ©tent (l’un n’empĂªchant pas l’autre)

sont autant de participants potentiels et complĂ©mentaires Ă  ce genre d’arnaque. D’autres larrons renforcent le mĂ©canisme.

 

 

En gĂ©nĂ©ral, les conservateurs de musĂ©e et les restaurateurs n’ont aucun intĂ©rĂªt Ă  admettre la prĂ©sence de faux dans les collections ou parmi les tableaux de maĂ®tre qu’ils manipulent. Roger Roche, restaurateur en chef au musĂ©e du QuĂ©bec admettait Ă  la fois « ne pas Ăªtre toujours capable d’identifier un faux » et « ne pas toujours Ăªtre en mesure de le dĂ©noncer ». C’est que le faux rappelle qu’une grande partie de l’art tourne autour des problĂ©matiques pĂ©cuniaires qui s’appuient notamment sur un principe rĂ©sumĂ© par Tony Tetro, faussaire renommĂ© :

 

SignĂ© par moi, un simple dessin ne valait rien ; signĂ© par un peintre cĂ©lèbre, il valait de l’argent que je pouvais mettre Ă  la banque.

 

Dans quelques cas rarissimes, il arrive que l’amour de la notabilitĂ© l’emporte sur l’appel de l’argent. Monique Jeudy-Ballini cite le cas de Mark A. Landis, faussaire qui a prĂ©fĂ©rĂ© faire don de son travail « à une cinquantaine de musĂ©es et de galeries d’art amĂ©ricains » comme s’il s’agissait de vrais. L’arnaque n’ayant rien coĂ»tĂ© Ă  ces institutions, le malin s’en est tirĂ© comme un prince… tout en rĂ©vĂ©lant la faiblesse scientifique et/ou l’aveuglement du petit monde de l’art.
Reste que, Ă  l’exception près, le rapport entre le faux et l’argent est d’autant plus fort qu’il est exactement le mĂªme que celui qu’entretient le vrai avec l’argent. Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur, le rĂ©sumait ainsi Ă  ses clients :

 

Le tableau, c’est pas très important, mais le certificat vaut plus cher que le tableau.

 

Au point que les profits potentiels Ă  tirer de ce juteux business ont inspirĂ© Ă  Henri Abel Abraham Haddad, dit David Stein, une jolie formule : « J’ai fait du toboggan sur le vertige des autres. »
Pour autant, l’argent n’est pas le seul moteur du faussaire. Monique Jeudy-Ballini Ă©voque aussi « le plaisir Ă©prouvĂ© Ă  maĂ®triser un jeu de dupes » oĂ¹ « les experts ne sont bons que si le faussaire est mauvais ». De mĂªme, constatait le faussaire Guy Ribes, quand un collectionneur comprend que son chef-d’Å“uvre est un faux, il le revend ; quand celui Ă  qui il l’a cĂ©dĂ© s’en aperçoit Ă  son tour, il le revend, etc. John Myatt rĂ©sume cette chaĂ®ne d’une phrase : « C’est la richesse qui essaye de se protĂ©ger – et pourquoi pas, je suppose ? »

 

 

Il n’en demeure pas moins que commettre un faux est un acte passible de peines sĂ©vères, bien que les plaintes ne soient pas systĂ©matiques. Par exemple, on raconte que Pablo Picasso rechignait Ă  attaquer les très nombreux faussaires qui salissaient son travail en expliquant : « Je sais bien ce qui va arriver. Je serai chez le juge d’instruction, on introduira un criminel, menottes au point, et ce sera un de mes amis ! » Certains faussaires – ça les arrange bien, Ă©videmment – estiment que « l’histoire de l’art est pleine de peintres qui se savent copiĂ©s (…) ou de peintres qui se copient entre eux ». En consĂ©quence, commettre un faux serait non seulement participer Ă  l’extension du domaine d’un maĂ®tre, mais aussi se hisser au niveau des plus grands noms de l’Histoire de l’art.
Ce nonobstant, mĂªme si Monique Jeudy-Ballini Ă©vite d’employer le terme, l’une des grandes rĂ©vĂ©lations que permet le faux concerne la fĂ©tichisation du nom du peintre qui, quand il est renommĂ©, devient Ă  lui seul une machine à cash, indĂ©pendamment de l’Å“uvre elle-mĂªme. Cette constante travers des siècles de beaux-arts, tout comme la faible fĂ©minisation du business, tant du faux que du vrai. La capacitĂ© Ă  transformer le geste artistique en espèces sonnantes et trĂ©buchantes emporte la morale et l’Ă©quitĂ© sur son passage, guidĂ©e par le dĂ©sir de « celui qui achète une toile non pas pour l’Ă©motion qu’elle lui procure mais pour l’investissement qu’elle reprĂ©sente ».
Ă€ cette aune, les progrès de la digitalisation et du numĂ©rique ne rĂ©volutionnent pas ces pratiques, au contraire : elles perpĂ©tuent une pratique de duplication et ne cessent d’interroger ce qui suscite rĂ©ellement l’Ă©motion artistique. L’auteur cite l’exemple de la duplication des Noces de Cana de VĂ©ronèse, recréées par une imprimante 3D. RĂ©sultat : « Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et, pourtant, ils pleuraient. »
Monique Jeudy-Ballini constate « une fluiditĂ© entre rĂ©el et virtuel » augmentant « l’indĂ©cision quant Ă  la dĂ©finition du faux ». Un tableau reproduit, une Å“uvre perdue reconstituĂ©e – autrement dit : imaginĂ©e – par un logiciel ou une intelligence artificielle correctement promptĂ©e, cela ne ressortit pas forcĂ©ment du faux au sens oĂ¹ le processus est assumĂ© sans duperie, mais cela questionne la notion d’authenticitĂ© artistique et de la « transformation du rapport entre un auteur, une Å“uvre et ses regardeurs », sans oublier le marchĂ© qui en tire profit.
En dĂ©pit d’une Ă©criture qui aurait parfois gagnĂ© Ă  Ăªtre lissĂ©e (rĂ©currences, rĂ©pĂ©titions et plĂ©onasmes sont nombreux), Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre permet de plonger dans ce monde interlope avec un souci patent de la documentation et un art certain pour donner Ă  penser au lecteur. De quoi inviter joyeusement les lecteurs de notre petite sĂ©rie Ă  dĂ©couvrir Ă  la source les analyses et pistes collationnĂ©es dans cet ouvrage !

« Renoir et l’amour », musĂ©e d’Orsay, 16 juillet 2026

Auguste Renoir, « Chemin montant vers les hautes herbes » (ca. 1875). Photo : Rozenn Douerin.

Sous le titre trompeur Renoir et l’amour (de l’amour, il ne sera pratiquement pas question), le musĂ©e d’Orsay cĂ©lèbre ses quarante ans en rassemblant ses toiles d’Auguste et en les augmentant grĂ¢ce Ă 

  • des prĂªts de la National Gallery de Londres,
  • du musĂ©e des beaux-arts de Boston (institutions oĂ¹ l’exposition voyagera Ă  partir du 3 octobre) et grĂ¢ce Ă 
  • quelques portraits de Renoir peints par autrui, pour la mise en bouche.

Ă€ quelques jours de la clĂ´ture, peut-Ăªtre boostĂ©e par l’attrait pour la climatisation en cette pĂ©riode de fortes chaleurs, la frĂ©quentation dĂ©passe les 100 % de la capacitĂ© du lieu. Les files d’attente sont impressionnantes et la presse pas tout Ă  fait compatible avec la contemplation sereine de l’Å“uvre de la star locale. NĂ©anmoins, l’enjeu en vaut la chandelle. On ne relate plus la profondeur et la profusion des collections d’Orsay ; l’ajout de tableaux sans doute jamais vus en France et pas prĂªts d’y revenir ajoute Ă  l’excitation et vaut bien, faute de mieux, quelque inconfort momentanĂ©. C’est la condition pour dĂ©couvrir une variĂ©tĂ© de sujets difficilement rassemblĂ©s par des thĂ©matiques parfois biscornues et souvent fourre-tout.
Ă€ la vĂ©ritĂ©, l’Å“il pĂ©tille plus que l’esprit dès lors que l’on abandonne, autant que faire se peut, la problĂ©matique faussement mise en avant par les commissaires. Alors, on peut se laisser happer par les grandes passions du peintre – les commentaires des tableaux s’attardent, eux, plus volontiers sur ses petites passions, maĂ®tresses incluses :

  • la couleur
    • (variĂ©tĂ© et vivacitĂ©,
    • composition et dĂ©composition,
    • valeur suggestive pouvant se substituer Ă  la forme)
  • le mouvement
    • (dynamique de la composition,
    • Ă©nergie du trait,
    • allant çà socialisĂ©, lĂ  Ă©rotisĂ© de la danse),
  • les paysages
    • naturels et souvent Ă©claboussĂ©s de soleil,
    • humanisĂ©s
      • (habitats,
      • insertion de l’homme dans l’espace,
      • reliefs de repas peints comme un champ hirsute), voire
    • intĂ©rieurs quand l’artiste se focalise sur un visage aux traits plus complexes qu’il n’y paraĂ®t de loin.

L’accrochage salue aussi le traitement des personnages (et mĂªme des animaux : chiens, chat, coq…) cher au peintre. Nus ou demi-nus, les corps de femmes se marbrent de teintes contradictoires qui font Ă©cho au bouillonnement du fond (ainsi de l’Ă©tude dite Torse de femme au soleil). Soigneusement vĂªtus, les individus s’insèrent, sincères, dans la comĂ©die sociale de la bonne bourgeoisie prĂªte, parfois, Ă  s’encanailler. Les toiles alternent scènes de genre posĂ©es et saynètes prĂ©sentĂ©es comme saisies sur le vif

  • (un salon,
  • une tablĂ©e,
  • une volte chorĂ©graphique…).

 

Auguste Renoir, « La Yole » (1875). Photo : Rozenn Douerin.

 

Entre raretĂ©s et tableaux cĂ©lĂ©brissimes, le regard est invitĂ© Ă  s’ajuster et Ă  saisir la spĂ©cificitĂ© des cadrages donc du propos.

  • Vie intime,
  • partages amicaux oĂ¹ la virilitĂ© s’exprime aussi par une drague assumĂ©e, et
  • liesse populaire

baladent le visiteur dans un kalĂ©idoscope de sujets mais aussi d’atmosphères et d’Ă©lĂ©ments. Si

  • la nature, Ă  travers les jardins, notamment, est omniprĂ©sente,
  • les lieux de convivialitĂ© plus ou moins clos (cafĂ©s, atelier, salon) et les commerces comme celui de « la modiste » travaillent l’air et la circulation de la lumière, tandis que
  • la fascination pour les canotiers Ă©clabousse le musĂ©e d’une onde rafraĂ®chissante.

Entre ville et feuillage, le plaisir de la promenade picturale se nourrit aussi de la variĂ©tĂ© des formats, allant de la minuscule Lecture du rĂ´le, prĂªtĂ©e par le musĂ©e de Reims, aux grands formats cĂ©lĂ©brissimes. Au point que, Ă©tourdis par la vigueur du pinceau et bousculĂ©s par le grand nombre de visiteurs, l’on en viendrait presque Ă  oublier que la peinture de Renoir est aussi une peinture

  • de l’attente,
  • de la suspension voire
  • du mystère susceptible de rendre Ă©ngimatique une attitude ou un visage – celui
    • d’une lectrice,
    • de Nini Lopez ou
    • d’une spectatrice Ă  la fois regardante et regardĂ©e dans sa loge d’opĂ©ra, par exemple.

 

Auguste Renoir, « La Seine à Chatou » (1881). Photo : Rozenn Douerin.

 

Or, Ă  en juger par les tableaux rassemblĂ©s pour l’occasion, Renoir aime singulièrement saisir

  • l’entre-deux,
  • l’impalpable et
  • le non-dit.

Plus suggestive que narrative, sa geste artistique est semĂ©e de points de bascule qu’il saisit et offre avec gourmandise au spectateur sans lui en dĂ©voiler ni les tenants ni les aboutissants. Ainsi,

  • un bouquet abandonnĂ© (ou posĂ©) sur un siège,
  • une discussion muette entre un homme et une femme Ă  travers une clĂ´ture,
  • une scène panoramique sur le pont des Arts oĂ¹ les nombreux passants (et deux chiens) vaquent Ă  l’on ne saura jamais quoi, devant des monuments comme indiffĂ©rents Ă  l’agitation humaine

pimentent, parmi d’autres, l’Ă©vidence du trait d’une pointe d’Ă©trangetĂ©. C’est qu’il y a du rythme, dans l’Å“uvre de Renoir, que ce soit

  • dans l’immobilitĂ© d’une pose conventionnelle,
  • dans les bousculades et le fouillis des grands boulevards,
  • dans un pas de danse mais aussi
  • dans la tonicitĂ© du coup de pinceau qui croque ou Ă©voque tel espace ou telle silhouette.

 

Auguste Renoir, « La Danse à Bougival » (1883). Photo : Rozenn Douerin.

 

Aussi, en dĂ©pit de l’importante prĂ©sence de la nature, vĂ©gĂ©tale ou aquatique, ressort-il de la visite une importance prĂ©gnante accordĂ©e aux corps, qu’ils soient

  • sagement figĂ©s,
  • finement ambigus (les sachants contemporains soupçonnent le peintre d’avoir croquĂ© dans « La Yole », en omettant le canotier attendu, un couple de lesbiennes),
  • tendrement enlacĂ©s dans la danse,
  • volontiers dĂ©nudĂ©s (ainsi du gamin croquĂ© de dos en train de cĂ¢liner un chat bien aimable) ou
  • ancrĂ©s dans la convention bourgeoise par des costumes impeccables, mĂªme Ă  la fin d’un repas.

Tout se passe comme si, Ă  travers

  • la variĂ©tĂ© de ses inspirations,
  • la vivacitĂ© de ses pinceaux et
  • l’Ă©tendue sidĂ©rante de sa palette chromatique,

Auguste Renoir Ă©voquait, sous diffĂ©rents angles, une envie de vivre ou, a minima, d’habiter sa vie. Sous ses airs souvent sages, ses tableaux vibrent de la tension entre

  • dĂ©sirs et conventions,
  • pulsions et us,
  • individualitĂ©s et ordre social.

Cette Ă©lectricitĂ© revigorante ne s’arrĂªte pas au seuil du musĂ©e. Après que nous avons regagnĂ© le chaud de l’Ă©tĂ© et laissĂ© la foule des visiteurs derrière nous, nous dĂ©couvrons qu’il nous suffit de cligner des yeux pour vĂ©rifier que nous avons rĂ©ussi notre braquage. En effet, au nez et Ă  la barbe des gardiens de tout sexe, nous avons emportĂ© avec nous un peu de cette lumière impressionniste que nous Ă©tions venus quĂ©rir ; et c’est un peu de cet un peu (si) de lumière que la prĂ©sente chronique a, Ă  sa manière, tentĂ© de partager avec vous, chers lecteurs.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 5/6

Première de couverture (détail)

Contrairement Ă  l’original, le faux – tel que nous l’envisageons en dĂ©ambulant dans Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre (MimĂ©sis) de Monique Jeudy-Ballini – est multiple. Multiple car il multiplie des Å“uvres ; mais multiple aussi car il peut Ăªtre copie d’une pièce Ă©ventuellement disparue, ou crĂ©ation inspirĂ©e par l’esprit et le style d’un artiste princeps. En effet, la rhĂ©torique des faussaires s’emploie frĂ©quemment Ă  revendiquer une moralitĂ© irrĂ©prochable, frisant la bienveillance et la gĂ©nĂ©rositĂ© dĂ©sintĂ©ressĂ©e.
En l’espèce, la multiplication d’une Å“uvre par la production de faux, loin de les Ă©touffer, Ă©tofferait la gloire et le rayonnement d’un crĂ©ateur. Un exemple ? Le faussaire Alin (sic) Marthouret a expliquĂ© avoir « contribuĂ© Ă  augmenter le patrimoine artistique parce que, en dĂ©finitive, mes faux sont devenus des vrais avec le temps ». De mĂªme, Éric PiĂ©doie le Tiec assure avoir « agrandi » l’Å“uvre des artistes qu’il a siphonnĂ©s en se substituant Ă  eux pour crĂ©er ce qu’ils n’avaient pas eu

  • le temps,
  • l’envie ou
  • l’idĂ©e

de crĂ©er. Ă€ en croire ces praticiens de l’entourloupe, une Å“uvre originale se dĂ©plierait voire se dĂ©voilerait pleinement Ă  travers leurs manigances. Curieusement, les faits ne leur donnent pas toujours tort. Certaines copies en viennent Ă  remplacer des originaux considĂ©rĂ©s comme perdus. Ă€ leur instar, l’ersatz serait susceptible de se hisser Ă  la hauteur de l’original ; et

  • le mensonge,
  • l’illusion ou
  • la manipulation

contribuerait Ă  la pĂ©rennisation du patrimoine. En captant la patte d’un artiste, un faussaire l’installerait plus durablement dans le paysage musĂ©al et marchand. Chemin faisant, le statut de son travail se transsubstantierait : faux un jour, authentifiĂ© le lendemain, l’ontologie de la copie  se renverse.
Monique Jeudy-Ballini montre que le raisonnement va plus loin : si « la facultĂ© de faire illusion » permet au faux de passer pour vrai, elle valide aussi la dĂ©marche du faussaire en dĂ©montrant, selon lui, sa « connivence prĂ©sumĂ©e » avec un artiste matriciel. Plusieurs d’entre eux revendiquent d’avoir besoin d’admirer un artiste ou d’Ăªtre tombĂ© en amour devant une Å“uvre pour se trouver en capacitĂ© de copier. GrĂ¢ce aux faussaires, Ă  les en croire, le catalogue de certains artistes s’enrichit de « tableaux que [les artistes] ne peignirent jamais ou qu’ils auraient pu peindre ».
Un tel tour de passe-passe n’est pas pour rien dans l’imaginaire flatteur qui entoure souvent ces artisans, d’autant que leur gloire ne peut rayonner qu’a posteriori, leur meilleur atout consistant Ă  « élaborer leur invisibilité ». Cette discrĂ©tion, parfois provisoire (avant d’Ăªtre attrapĂ© et puni, par exemple, et de se mettre Ă  table devant flics, juges puis grand public), parfois dĂ©finitive, peut frustrer ou lasser l’artisan, dĂ©pitĂ© de crĂ©er des Å“uvres de gĂ©nie sans Ăªtre lui-mĂªme reconnu comme un gĂ©nie. D’oĂ¹ la tentation de l’Ă©nigme qui le taraude Ă  l’occasion, comme dans ce faux de La Tour oĂ¹ on pouvait lire « Merde » au dĂ©tour d’une dentelle (sans ciller, le Metropolitan museum a fait effacer l’outrage).

  • L’Ă©nigme,
  • le dĂ©tail baroque ou
  • la revendication discernable aux infrarouges

est un pied-de-nez aux experts. Toutefois, pour le faussaire, il apparaĂ®t surtout comme une manière de s’inscrire dans l’Å“uvre et d’Ăªtre en capacitĂ©, un jour, d’Ăªtre enfin reconnu comme l’auteur de cette toile. Certains faussaires vont plus loin et cherchent Ă  laisser une trace d’eux dans une silhouette ou un dĂ©tail, la trace devenant un signe Ă  mi-chemin entre l’autographe dissimulĂ© et l’autoportrait fugace, l’ensemble des faux d’un mĂªme artisan constituant « un vrai musĂ©e » que lui seul a la libertĂ© de visiter en contemplant le carrousel de ses souvenirs. Dans cette perspective, l’inscription du faux dans le marchĂ© de l’art constitue une Ă©tape essentielle du processus.

  • L’authentification,
  • la fixation d’un narratif expliquant l’apparition d’une Å“uvre nouvelle et
  • l’optimisation des enchères

participent Ă  la validation du faux donc du faussaire. Pour l’artisan, gagner beaucoup d’argent devient un moyen de confirmer son talent pour l’arnaque artistique. Ironie de l’histoire, certains faussaires revendiquent d’avoir vendu des faux… pour acheter ou conserver des tableaux authentiques.
De mĂªme que le faux devient un vrai quand il est authentifiĂ©, de mĂªme l’argent des faux peut financer des vrais. Il est certain que ce tourbillon a quelque chose d’Ă©tourdissant mais aussi d’intĂ©ressant dans la mesure oĂ¹, peu Ă  peu, il donne l’illusion que les deux rives de l’art sĂ©parant vrai et faux parviennent quelquefois Ă  se rencontrer au grĂ© d’embrouillaminis assez amusants et fondĂ©s sur le moins amusant culte du dieu Pognon. Ă€ suivre !

« Should I stay or should I stay », La Manufacture Avignon, 10 juillet 2026

« Should I stay or should I stay », une image. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi que nous l’avouĂ¢mes tantĂ´t, le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. Ce soir, face Ă  la Horde furtive, l’on se rĂ©jouit donc d’Ăªtre raciste positif Ă  l’avance. D’autant que, pour un admirateur claustrophobe du nouveau thĂ©Ă¢tre, le pitch est ultime : quatre personnages sont enfermĂ©s dans un espace clos mais pas vraiment clos – une scène de thĂ©Ă¢tre, en somme. C’est le spectacle qui excite les papilles. Un parfum d’absurde bien conventionnel dopĂ© aux belgicismes : on est Ă  fond. MĂªme si

  • on ne peut rĂ©server sur le site officiel du off d’Avignon,
  • la compagnie tente une sodomie en proposant une rĂ©servation un euro plus cher sur son site, et
  • mĂªme s’il faut patienter demi-heure au tĂ©lĂ©phone en se faisant raccrocher au pif toutes les deux minutes avant de joindre, enfin,  la scène subventionnĂ©e afin de prĂ©empter un billet contre sesterces sonnants tout en promettant Ă  un collègue d’Ăªtre de retour pour ploum-ploumer Ă  la fin de son spectacle Ă  condition que les gars ne soient pas late,

le projet est assez sexy pour que, bon, d’accord, on y va. MalgrĂ©

  • les demandes d’assistance des collègues,
  • les sollicitations de rencontres d’occasion,
  • les fatigues et les urgences du moment,

scintille le spectacle de Simon Thomas intitulĂ© Should I stay or should I stay. PortĂ© par une compagnie d’outre-QuiĂ©vrin, il se dĂ©roule au soir de la confrontation Belgique – Espagne. Intelligemment, la scène a prĂ©vu d’accueillir dans le hall les fanas de foute devant un grantĂ©cran et des bières sans la clim qui va bien.
Devant la double affluence des thĂ©Ă¢treux et des fouteux, je manque de dĂ©faillir tant la chaleur est intense… d’autant que le spectacle commence en double retard : le temps de poser le dĂ©cor et de faire venir un handicapĂ© moteur positionnĂ© Ă  l’extĂ©rieur de la salle, donc pas près d’arriver. Une ouvreuse fait son max pour fluidifier la chose, mais un responsable dĂ©bile a dĂ©cidĂ© que l’handicapĂ© devait entrer en premier. Le mec ne rentrera pas en premier tout en bĂ©nĂ©ficiant de la meilleure place qu’il pouvait solliciter, mais les cons subventionnĂ©s se sentiront sans doute mieux d’avoir dĂ©fendu rien auprès d’Ă©quipes respectueuses du handicap mais consternĂ©es par la connerie du boss.

 

Ti K Fouti, guide avignonnais, m’aide Ă  filer d’un spectacle oĂ¹ je ploum-ploumais jusqu’au spectacle que je souhaite plopodir. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Difficile pour autant d’Ă©changer avec les employĂ©s. Les hurlements des tĂ©lĂ©visomanes sont puissants. Quand on pointe le titre de la publication festivalière (« parler plus fort que le bruit »), les petites mains ne sont pas fières : non, on ne peut pas parler plus fort que le hurlement des biĂ©romaniaques quand la Belgique Ă©galise provisoirement Ă  un partout. Enfin, il est permis d’accĂ©der au sein du sein. Quatre personnages se dressent ou se vautrent face Ă  nous.

  • Un grand (le texte reviendra sur sa taille) escogriffe capĂ© de rouge,
  • un bleu qui serine « Should I stay or should I stay » en boucle,
  • une nana bottĂ©e et cirĂ©e de jaune qui sourit,
  • une nana moulĂ©e de noir avec une capuche blanche.

Certains acteurs Ă©tant « en alternance », nous renonçons Ă  les identifier en dĂ©pit de leur dĂ©vouement sincère Ă  la galère qu’ils incarnent. Comme dĂ©cor, l’espace normal et des nĂ©ons.

  • Madame Noire essaye d’ouvrir les portes.
  • Madame Jaune se promène en souriant.
  • Le grand rouge est immobile.
  • Dialogue interminable avec le bleu au point de nous faire comprendre le titre : carrĂ©ment, on should I go or should I go.

Mais les payeurs (dont nous sommes, hĂ©las) essayent de rire de ce qui n’est pas drĂ´le. Faute d’Ăªtre tous abonnĂ©s Ă  TĂ©lĂ©rama, nous ne sommes pas nombreux Ă  nous salir de la sorte.

  • Faiblesse de la dramaturgie.
  • Vide de la scĂ©nographie.
  • Abandon de l’absurde tant vantĂ© dans le storytelling convoquant sans vergogne Beckett et les Monty Pythons, mytho qui s’effondre devant la mĂ©diocritĂ© du texte et du dispositif.

 

« Should I stay or should I stay », une image. de l’incipit Photo : Bertrand Ferrier.

 

La première scène tente de provoquer la lassitude par

  • la stagnation,
  • l’itĂ©ration et
  • la non-verbalisation – projet qui peut avoir moult autres aboutissements aboutis, y compris dans le off oĂ¹ l’on nous a parlĂ© de pièces muettes autrement bien foutues.

Soudain, la nana en noir prend son élan pour défoncer la porte puis renonce. Ouh, quel suce-pince !
Enfin, la parole advient. Les noms et les sexes des personnages changent. Simon Thomas tente des punchlines ratĂ©es comme : « Quand ça sent l’cramĂ© dans mon toaster, tu crois que j’attends que la maison brĂ»le ? Non, je vire la tranche de pain du toaster. » La pragmaticitĂ© de la proposition Ă©meut par la vibrance du quotidien dans le spectaculaire – non, c’est juste ratĂ©.
Plus les minutes s’Ă©coulent, hĂ©las lentement, plus on s’abasourdit devant la mĂ©diocritĂ© d’une proposition que l’on Ă©tait venu applaudir avec autant d’envie. Les bonnes idĂ©es telle l’opposition entre

  • la construction d’une montgolfière et la constitution d’un sandwich amĂ©ricain banane,
  • l’immortalitĂ© du homard et la mĂ©ditation sur les sables mouvants,
  • les crachats gratuits et le viol moins gratuit,

croupissent dans une facilitĂ© Ă©touffante que l’engagement des acteurs ne suffit pas Ă  dissiper. En dĂ©pit de cet investissement que l’on imagine sincère, la moyennerie, j’assume, des spectatrices tatouĂ©es qui font gling-glinguer leurs gourdes en verre respectueuses de mon cul sur l’environnement et glouglouter leurs gorgĂ©es n’illumine guère ce moment d’effarement et de dĂ©ception.
Sur scène, on essaye de fomenter des sketchs pour oublier la vacuitĂ© de l’enjeu dramatique.

  • On rĂªve de base-ball pour se prouver qu’on a des bras.
  • On raconte des rĂªves qui ne veulent rien dire en prĂ©cisant qu’ils ne veulent rien dire, pĂ´ pĂ´ pĂ´.
  • On est déçu par les termites du cerveau.
  • On se rassure avec un sang-de-gouiche haricot-abricot ou on s’assomme.

Et puis ? Le toreador bleu remercie tout le monde en castellano. On oublie. La narration se cabre. On se lance dans des « hyper Douglass » qui rappellent singulièrement le « jeu de la balle » mollement inventĂ© par Alexandre Astier pour Kaamelott Ă  l’occasion du cinquante-quatrième Ă©pisode de la deuxième saison. Ça vĂ©gète, ça se reconnaĂ®t presque comme sa poche (« mais je ne connais pas ma poche »), ça assomptionne, ça s’Ă©trangle, ça ouvre des portes mais ça reste sur scène. RĂ©sultat,

  • mĂªme quand on est venu pour applaudir
    • du nouveau thĂ©Ă¢tre modernisĂ©,
    • de l’absurde ou
    • du chaotique,
  • mĂªme quand on salue le travail d’acteurs hautement sollicitĂ©s,
  • mĂªme quand on est plutĂ´t pour bravoter les collègues fussent-ils dans le haut du spectre subventionel,

on doit admettre le truc in fine :

  • le texte,
  • la structure,
  • les piteuses esquisses de dialogues parallèles,

tout, dans cette pièce de Simon Thomas, hormis la bonne volonté de valeureux comédiens, est consternant. Quelle tristesse !


Jusqu’au 21 juillet, plus de dĂ©tails ici.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 4/6

Première de couverture (détail)

Au fil des Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre de Monique Jeudy-Ballini (MimĂ©sis), il appert que le faux en art soulève deux questions : d’une part, comment peut-on rĂ©ussir Ă  imiter parfaitement ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie (donc ce qui est censĂ© relever du gĂ©nie est-il vraiment gĂ©nial ?) ; d’autre part, si j’ai Ă©tĂ© Ă©bloui, Ă©mu voire bouleversĂ© par un faux, suis-je un ignare, un nul ou un imbĂ©cile dupĂ© par le storytelling entourĂ© une Å“uvre

  • (grand musĂ©e,
  • beau cadre,
  • rĂ©putation de l’artiste) ?

En sus de me remettre en cause, la duperie du faux interroge en profondeur l’idĂ©e d’Ă©motion artistique. Monique Jeudy-Ballini l’admet en estimant que « se sentir affectĂ© par un objet fait signe tout autant de la valeur de cet objet de celle de la personne affectĂ©e ». Dès lors, on peut considĂ©rer  que le faux ne doit pas Ăªtre considĂ©rĂ© uniquement comme une entourloupe si sa capacitĂ© Ă  affecter Ă©motionnellement celui qui le regarde est avĂ©rĂ©e. L’auteur cite Julie Cayla qui signale que, au Burkina Faso, « les originaux ne sont pas des prototypes [uniques] mais des archĂ©types [dupliquabes et personnalisables] ». Le faux n’est alors critiquable que s’il est « imitation servile » ; en revanche, s’il est inspirĂ© et augmentĂ© d’une matrice existante, il est fort apprĂ©ciable (92).
En Occident, au contraire, le faussaire est invitĂ© Ă  se « rĂ©clamer d’une analogie avec le cascadeur » qui remplace des acteurs pour des scènes spĂ©cifiques tout en restant mĂ©connaissable. Cet effacement participe d’une moralisation du faux, que dĂ©veloppent nombre de gros arnaqueurs en expliquant que « la contrefaçon n’est pas de la triche » car elle exige

  • de l’admiration pour le peintre que l’on espère Ă©galer,
  • de la sincĂ©ritĂ© dans l’acte pictural et
  • de l’honnĂªtetĂ© vis-Ă -vis de soi-mĂªme.

Imiter ou copier, ce serait rendre hommage Ă  un modèle qui a touchĂ©, et l’authenticitĂ© de l’Ă©motion liminaire dĂ©douanerait l’illĂ©galitĂ© de la chose. La dimension crĂ©ative et non strictement reproductive permettrait aussi d’amoindrir la faussetĂ© du faux. Ainsi, Rosa Elba Camacho raconte que, quand il s’est agi de reproduire les fresques de Lascaux, les artisans peintres ont refusĂ© de suivre « une projection pour copier au millimètre près les formes des figures », prĂ©fĂ©rant « recrĂ©er le plus possible

  • la vigueur,
  • la force et
  • la vie des figures » (102).

En somme, un faussaire pourrait dĂ©clarer, comme Eric Hebborn : « Les autres peignent la nature, je peins l’art. » Icilio Federico Joni, lui, se considĂ©rait « comme un peintre de tableaux anciens en rejetant pour lui-mĂªme l’appellation de faussaire », qu’il rĂ©serve aux faux-monnayeurs. Il prolonge ainsi la distinction de Jerrold Levinson entre « inventive forgeries » et « referential forgeries ». Guy Ribes va plus loin en affirmant « crĂ©er » et non pas imiter, copier, dupliquer ou reproduire car il lui faut « aller jusqu’Ă  ce moment d’Ă©lĂ©vation oĂ¹ la distinction entre soi et l’autre [le peintre qu’il copie] s’abolit dans l’acte mĂªme de peindre ».
Fausser, c’est accepter d’Ăªtre possĂ©dĂ© par un autre pour s’approprier son art. L’authentification d’un faux est l’acte final de cette dĂ©possession qui transforme le faussaire en « personne diffuse » voire dissoute. La rĂ©ussite de l’artisan « rĂ©side donc dans son talent Ă  prĂ©sentifier le gĂ©nie d’un absent en s’absentant lui-mĂªme de ses propres accomplissements ». Quitte Ă  les revendiquer, plus tard, de prĂ©fĂ©rence après avoir Ă©tĂ© rattrapĂ© par la patrouille… Ă€ suivre !

Jules & Jo, « Le futur est génial », La FACTORY Avignon, 6 juillet 2026

Pochette du dernier album

Le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. C’est un racisme positif, presque un racisme d’amour, mĂªme chez ceux qui n’ont pas chĂ©ri une petite beautĂ© d’outre-QuiĂ©vrin en leurs jeunes annĂ©es, mais ça reste un racisme dont il est difficile de se dĂ©faire, plus encore que celui frappant tous ceux qui ont un hostie d’accent tabernake.
Jules & Jo n’en ont cure, qui viennent presque rĂ©gulièrement solliciter les brava hexagonaux au off d’Avignon. En 2026, ils balancent surtout le contenu de leur nouveau disque au titre Ă©bouriffant, portĂ© par une Ă©nergie qu’anime leur quintette gagnant : « Coussin pĂ©teur », « Escabeau », « Moufles », Mixeur » et « Tapette Ă  mouches ». Pour ceux qui, comme nous, auraient attendu 2026 pour les ouĂ¯r une première fois, stipulons que, Ă  l’aune franco-franchouillarde, Jules et Jo sont des hurluberlus assumĂ©s.

  • Ambiance techno low fi,
  • outils musicaux pour partie sur table Ă  repasser,
  • dispositif scĂ©nique ostensiblement cheap.

Bien que le concert honore le dernier disque, c’est « Trampoline » qui ouvre le bal. Issu de l’intimiste Chaise de jardin (2020), la chanson rend hommage au gentil trampolin oĂ¹ Dieu ne sert Ă  rien. Le message est clair : nous allons dĂ©coller avec cet Ă©trange aĂ©roplane soucieux d’associer

  • musique dĂ©pouillĂ©e,
  • textes barrĂ©s et
  • prĂ©sence scĂ©nique Ă  l’Ă©trangetĂ© aussi tranquille que revendiquĂ©e.

RĂ©sumons le choc… Eux ont l’habitude d’eux-mĂªmes depuis vingt ans qu’ils sĂ©vissent sur les scènes francophones ; mais, pour nous qui dĂ©couvrons leur travail en direct, quel vent de fraĂ®cheur sous la canicule conditionnĂ©e ! D’autant que la folie apparente de ces Ă©nergumènes est savamment camisolĂ©e, et hop, par un mĂ©tier très sĂ»r offert Ă  leur « public sublime ». Il s’agira, explique Jules, clone et non clown de Dmitri Chostakovitch, de transformer « de petits chemins de rĂ©ponse en chemins de lumière ». Et de joindre la musique Ă  la parole en dĂ©gainant leur plus belle chanson d’amour, « Coussin pĂ©teur » (et non cousin Peter, Ă©videmment).

 

 

Alors que Jo s’est emparĂ©e d’une basse pour faire groover la programmation du clavier, l’heure est aux questions philosophiques du type :

  • « Coussin pĂ©teur, coussin pĂ©teur, qu’as-tu de moins qu’un bouquet de fleurs aux senteurs de jasmin ? » Ou encore,
  • que se passe-t-il quand on est autant coincĂ© que cachĂ© derrière une armoire, ainsi que l’explore Jo dans un « tĂ©moignage normand » bien loin du fffatigant « CachĂ© derrière, cachĂ© derrière » voulzyque ? Ou, pire,
  • comment oser sortir sa colère – quelque chose que les Français pratiquent davantage que les Belges, s’Ă©tonnent les artistes ?

Sur ce dernier point, le duo tranche et propose « un p’tit tuto ». Sur un sublime riff funky de basse utilisĂ© en loop, Jules assume sa radicalitĂ© et propose de cogner ceux qui le mĂ©ritent (par exemple ceux qui n’aiment pas Jules & Jo) Ă  coups de tapette Ă  mouche. La proposition recueille le soutien d’un public dĂ©sormais bien dans le trip. C’est justement le moment que choisissent les musiciens pour imposer, Ă©cho aux pauses publicitaires du mondial de foutebol, un instant suspendu oĂ¹ le silence

  • Ă©clate,
  • tintinnabule et
  • carillonne

Ă  la fois. VoilĂ  l’occasion d’aller chercher dans l’assistance un volontaire dĂ©signĂ©. Ce soir, Jean-Michel sera incarnĂ© par le Dacquois Lionel (excellente trouvaille : emportĂ© par la bande-son enregistrĂ©e et le ukulĂ©lĂ© de Jo, le volontaire dĂ©signĂ© se rĂ©vèlera complètement possĂ©dĂ© par son rĂ´le, sous l’objectif du cellulaire de sa femme – il sera du reste grassement rĂ©munĂ©rĂ© pour sa participation, suscitant l’immense jalousie de la foule en gagnant une tapette Ă  mouches Jules & Jo), qui se retrouve muni d’une maraca – pas d’une maracas, puisqu’il n’y en a qu’une, rappellent utilement les zozos.
Il est vite invitĂ© Ă  grimper sur l’escabeau. C’est pour son bien, voire pour son salut. En effet, sa vie est pourrie au point qu’il n’y a « que des z dans son dico » et que, en voyant une flaque d’eau, il voudrait « s’y noyer pour NoĂ«l ». Ne lui reste plus qu’Ă  escalader l’escabeau pour se jeter par terre ; si, comme il est probable, il ne trouve pas la mort dans cette TS, qu’importe : il peut sauter encore !

 

 

Moins rutilante mais plus intime, la chanson suivante rend hommage au canard de bain dont Jules entend, avec un sĂ©rieux confondant, « les coin-coin pĂ©ter dans la mousse ». Il s’en passe, des choses, dans les baignoires belges… Sur les rĂ©seaux sociaux aussi,

  • ça grouille,
  • ça grenouille,
  • ça s’occupe.

Pris Ă  partie par « une hateuse » commentant une vidĂ©o et s’offusquant de ce que leurs personnages soient « niais », Jules et Jo ont optĂ© pour des reprĂ©sailles Ă  deux lames.
D’abord, ils demandent au public de former un cÅ“ur avec les doigts et de l’envoyer vers le ciel pour dĂ©clencher « une pluie d’amour dans le cosmos ». Bah, oui, chauffe un marron, ça l’fait pĂ©ter, on en parlait presque ; provoque un niaiseux, ça l’rend encore plus niais.
Ensuite, on passe aux choses encore plus sĂ©rieuses avec le titre « Moufle », pour lequel Jo se transforme en Diam’s, version avant que la rappeuse ne se bĂ¢che et ne fasse Ă  nouveau fortune en racontant sa nouvelle life – c’est l’une des belles virtuositĂ©s de ces acteurs vocaux : changer de timbre de voix Ă  loisir. Raoul Petite prĂ©venait que « la violence va faire grincer des dents ». Jules et Jo se gobergent, eux, d’une virulence vestimentaire et aquatique peu commune en crachant : « Si t’as pas d’moufle, tu prends une pantoufle. Ta conn’rie, tu l’Ă©touffes, tu la jettes au loin, j’veux entendre le plouf ! »

 

 

NĂ©anmoins, le spectacle fonctionne grĂ¢ce au souci malin des artistes de ne pas tout miser sur l’humour systĂ©matiquement efficace ou parodique. Ils n’omettent donc pas, après des sĂ©quences embrasantes, d’exploiter d’autres facettes de leurs chansons, telle l’ambiguĂ« « Lime Ă  ongles » oĂ¹, Ă  force d’arrondir les ongles, le narrateur rogne sur

  • sa vie,
  • ses espoirs et
  • ses impossibles amours.

Ben non, la vie, « c’est pas toujours Jules et Joie. » Loin de dissiper l’apaisement créé par cette chanson mid-tempo et triste, les artistes capitalisent sur la rupture d’ambiance en dĂ©gainant un nouveau « moment lenteur » dit « de creux ». Dans un monologue alla Édouard Baer, Jules explique que, contrairement Ă  ce qui se pratique d’ordinaire sur les scènes de thĂ©Ă¢tre, il lui paraĂ®t important de s’arrĂªter et d’arrĂªter aussi les spectateurs pour « voir ce que j’ai accompli, observer ces cailloux sur le bord de la route, regarder s’il y en a d’autres », mais aussi constater qu’il y a de moins en moins de bĂ»ches, dans notre monde oĂ¹ prĂ©dominent troncs et souches.
Ce constat amer partagĂ©, les chanteurs se relancent en invitant le fan Ă  « trouver ton mixeur intĂ©rieur, celui qui t’aime ». Chez eux, le mixeur – voire un « simcÅ“ur », comme le propose Jo – est un concept

  • de joie,
  • d’Ă©nergie, voire
  • d’accomplissement orgasmique.

Au programme, donc,

  • ambiance technoĂ¯de,
  • chorĂ©graphie irrĂ©aliste (« normalement, les lames, ça tourne Ă  360° mais j’y arrive pas ») partagĂ©e avec trois nouveaux volontaires dĂ©signĂ©s (« ce soir, ça va, au dĂ©but, on n’avait que trois spectateurs, c’Ă©tait plus difficile de choisir »),
  • participation du public et
  • infusion du message de dĂ©veloppement personnel affirmant que chacun peut se mixer avec ce qu’il kiffe, comme Jean-Louis avec JĂ©sus-Christ ou JosĂ© avec les poneys.

 

 

Toujours soucieux d’Ăªtre niais, le duo invite Ă  ne pas gĂ¢cher la bonne ambiance que leur savoir-faire ultra efficace a installĂ©e. Aussi invitent-ils leur public sublime Ă  envoyer des mixeurs dans le cosmos. Avignon s’exĂ©cute, c’est pour dire.
Jules et Jo en profitent pour distiller leur programme sĂ©ditieux en racontant l’histoire d’un couple secouĂ© par une idĂ©e pour le moins fouyouyou : avant qu’Alzheimer et Parkinson ne frappent, prendre la caravane et, audace fofolle, partir « faire un pique-nique », comme un Ă©cho Ă  « La retraite » chantĂ©e par Allain Leprest, oĂ¹ le futur vieux a un sursaut consistant Ă  « tendre le bras, et hop, ils appellent ça l’autostop (…), pour peu qu’on se dĂ©merde bien, on s’ra Ă  Tolède demain… »
Le solo de jerrycan achève de convaincre le public qu’il est temps de faire un triomphe aux deux asticots. Cela nous vaut un bis des deux « jeunes mariĂ©s ». Lui a passĂ© la robe blanche en Ă©cho Ă  l’iconographie du disque. Les voilĂ  pris dans la fĂªte d’un mariage qui n’a pas purifiĂ© leurs esprits, Dieu soit louĂ©. Ensemble, ils avouent donc ce que Georges Brassens eĂ»t appelĂ© « de jolies pensĂ©es interlopes » bien qu’ils prĂ©fèrent les dissimuler, grĂ¢ce Ă  une audacieuse chorĂ©graphie dissociĂ©e, « sous la nappe en papier ». Après quoi, il est temps de lire dans la boule de cristal et de rĂ©vĂ©ler, ainsi qu’Ă  l’ouverture du dernier disque, comment transformer un avenir « si flou » en un futur « gĂ©nial ». Indice : les poils de couilles de yack peuvent jouer un rĂ´le dans cette transmutation.

 

Jules & Jo au finale, La FACTORY, Avignon, le 6 juillet 2026. Photo non retouchée (pourquoi, il aurait mieux valu ?) : Bertrand Ferrier.

 

L’affaire se conclut sur des chansons courtes au ukulĂ©lĂ© et alla Wally, extraites de Chaise de jardin. Lucides et sans concession, Jules et Jo nous rappelle(nt, mais pas obligĂ©) par exemple que nous vivons dans un monde de potage oĂ¹ nous ne sommes que des fourchettes (« dommage »), assumant d’habiter sur scène un espace oĂ¹ l’amour du public n’a pas de prix « mais notre album, si » (quinze euros). Une dĂ©couverte

  • roborative,
  • rĂ©gĂ©nĂ©rante et,
  • pfff, d’accord, il faudrait une troisième Ă©pithète mais je crois que l’idĂ©e est assez claire sans elle donc sel zappons-la, comme on dit Ă  Tokyo (je sais, je sais, on se dĂ©tend du slip, mais j’ai tentĂ© quand mĂªme).

Et, au cas oĂ¹ l’idĂ©e n’Ă©tait pas claire, explicitons-la : si vous avez la chance de ne pas connaĂ®tre encore ces frappadingues, inventez l’occasion de vous mixer avec eux, ça fait sa mère du bien !


Jusqu’au 24 juillet 2026 Ă  la salle Tomasi de la FACTORY. Plus de dates – parfois Ă  confirmer – ici.

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 3/6

Première de couverture (détail)

Le faux chafouine car il questionne l’Å“uvre. Pour le commun des mortels, dont votre serviteur, une Å“uvre est artistique ou pas. Le faux renverse la table et rappelle que l’art n’est qu’une illusion associant

  • artisanat,
  • mythologie culturelle et
  • business.

La science essaye bien d’Ă©puiser la question en multipliant

  • les centaines de milliards de pixels pour cerner une Å“uvre,
  • les analyses inframachin,
  • les impressions 3D et
  • les reconstructions « à l’identique » par des peintres pas si soumis qu’on l’eĂ»t souhaitĂ©.

Monique Jeudy-Ballini souligne avec pertinence que cette technicitĂ© de la lutte anti-faux « donne Ă  penser que la vĂ©ritĂ© d’une composition rĂ©siderait dans ce qu’elle occulte plutĂ´t que dans ce qu’elle rend visible ». Pour examiner

  • les infrarouges,
  • la radiographie et
  • le non-dit d’une Å“uvre,

il existe des technologies. Mais elles coĂ»tent du pognon. Et l’on revient Ă  la logique nĂ©olibĂ©rale du fric Ă  gĂ©nĂ©rer coĂ»te que coĂ»te : le pognon qui coĂ»te cher est moins beau que celui qui rapporte.
Le faux renvoie les passionnĂ©s d’art Ă  leur hypocrisie ontologique. Quand ils kiffent une Å“uvre, ils la kiffent. Quand on leur apprend que c’est un faux, non. Monique Jeudy-Ballini s’en offusque : « Comment se fait-il que [l’Ă©motion] disparaisse dès qu’ils apprennent que c’est un faux ? » Cette bizarrerie trahit l’importance de « l’imaginaire » projetĂ© sur l’Å“uvre. Tout se joue sur l’Ă©laboration d’un narratif, au point que certains estiment que « la clef pour Ăªtre un grand faussaire n’est pas d’Ăªtre un grand peintre mais plutĂ´t un conteur convaincant » (73). En effet, le faux ne peut exister que dans un cadre

  • narratif,
  • social et
  • Ă©conomique

cohĂ©rent. La diffĂ©rence entre vrai et faux entre dans une variation de degrĂ©s qui efface la binaritĂ© de l’opposition initiale vrai / faux. Au point que certains faux font « eux-mĂªmes l’objet de faux », les copies devenant modèle pour d’autres copies. Matisse en avait conscience, pour qui « le jour oĂ¹ les faux Matisse ne s’achèteront plus, on ne donnera plus cher des vrais » (79).
En somme, les tableaux de peintres vedettes vivent sur un continuum d’authenticitĂ© et peuvent se dĂ©placer de haut en bas en fonction de leur histoire et de leur contexte ». La dĂ©gradation de l’authenticitĂ© est factice – le contraire serait contrariant pour le business. L’original ou la matrice n’est rien d’autre qu’un puits de possibles artistiques mais surtout pĂ©cuniaires.

  • Habiles artisans,
  • joyeux intermĂ©diaires et
  • experts sans conscience

en ont intimement pris conscience. Nous examinerons les conséquences de cette posture dans une prochaine notule. À suivre !

Hommage aux cigales qui dansent l’Ă©tĂ©

DĂ©tail de l’affiche officielle

Suite à la suppression du TGV réservé, le concert est reporté au dimanche 20 septembre.

GrĂ¢ce Ă  Michel Mazet et Isabelle Lange, titulaires, joie de revenir ce soir Ă  la collĂ©giale de PĂ©zenas – après un rĂ©cital en solo jadis – pour un nouvel Ă©pisode de la sĂ©rie « Et si l’on danse ? », fomentĂ©e avec le sieur Pierre-Marie Bonafos, ici prĂ©sentĂ© comme Pierre-Marie Bonefos sans doute pour Ă©viter que le public ne se prĂ©cipite en trop grand nombre pour l’Ă©couter.
Pourtant, ce sera bien M. Bonafos et son bonnet, non un clone de chez Wish, avec qui je propulserai des danses de Schubert, Jobim, Susato, Faillenot, Corrette, Langlais et plus car affinitĂ©s. Une heure de chorĂ©graphie pour les oreilles, joyeuse-mais-pas-que, dans un bĂ¢timent Ă©tonnant dotĂ© d’un orgue superlatif. Avec vous serait un plus positif.

 

Monique Jeudy-Ballini, « Peintres de l’ombre » (Mimésis) – 2/6

Première de couverture (détail)
  • L’art,
  • le principe et
  • le business du faux

que nous commenĂ§Ă¢mes Ă  Ă©voquer en recensant Peintres de l’ombre. Les faussaires Ă  l’Å“uvre de Monique Jeudy-Ballini ici reposent sur l’idĂ©e qu’un faussaire imite alors qu’un artiste n’imite jamais. Ce prĂ©supposĂ© revient Ă  fantasmer l’originalitĂ© d’une pièce. La contrefaçon a pourtant Ă©tĂ© pratiquĂ©e de longue date.

  • CĂ©zanne a contrefait Ingres ;
  • CĂ©sar s’est dĂ©dit de dessins qu’il jugeait faibles, les vrais devenant des faux ;
  • van Dick a peint « environ 800 tableaux signĂ©s Rubens » ;
  • Magritte n’Ă©tait pas en reste, etc.

Plus son Ă©tat phsyico-mental s’aggravait, plus Dali a produit : bizarre autant qu’Ă©trange, non ? Bref, l’authenticitĂ© est-elle toujours objectivable ? Le fait est que l’ontologie de l’Å“uvre d’art se trouve bousculĂ©e et confrontĂ©e Ă  ces questions borderline qui font croustiller l’abondante prĂ©sence des faux.

  • « Que dire d’un faux Modigliani peint par Soutine, ou d’un Gustave DorĂ© peint par van Gogh ? »
  • « Quand les artistes copient les artistes, oĂ¹ sont les originaux ? »
  • « Que dire d’un peintre qui a rĂ©alisĂ© de multiples versions de ses propres Å“uvres ? »

La contemplation du faux amène inĂ©luctablement Ă  se demander ce qui constitue l’authentique. Par exemple, un ready-made n’est authentique que par sa signature : l’objet lui-mĂªme n’est pas créé par l’auteur. Pour autant, suffit-il d’un auteur pour constituer une Å“uvre d’art authentique ? Quand, au tournant de 1960, Yves Klein vend « des parties invisibles et intangibles d’espace vide », que deviennent les notions d’Å“uvre et d’authenticitĂ© ? Ces interrogations sont d’autant plus aiguĂ«s que « maints artistes du vingtième siècle » ont Ă©rigĂ© « l’imposture en posture » sous prĂ©texte d’ironie. Au point que l’authenticitĂ© ne concerne plus l’Å“uvre mais son crĂ©ateur. Pour le faussaire Guy Ribes, la signature de Picasso « est un tableau ». Ainsi apparaĂ®t la spĂ©cificitĂ© du faussaire vis-Ă -vis de l’artiste. Lui se bat pour une « imposture consistant Ă  convaincre qu’il n’y a pas d’imposture » quand l’artiste peut se battre en vue de valoriser sa posture d’imposteur.
Pour avoir travaillĂ© sur le livre d’Éric PiĂ©doie le Tiec, souvent citĂ© par l’auteur, on ne prĂ©tendra pas que « les acteurs du monde de l’art » se rendent complices « à leur insu » des faussaires (63). Le plus souvent, il semble qu’ils soient partie prenante voire demandeuse d’une entourloupe hautement rĂ©munĂ©ratrice. En rĂ©alitĂ©, « l’effet de faux constitue un travail collaboratif » oĂ¹ celui qui a forgĂ© le fake est le plus souvent intĂ©grĂ© Ă  une machine de l’arnaque aussi huilĂ©e et rentable qu’une chaĂ®ne de Ponzi ou un bon broutage ivoirien. Pour autant, la clef-de-voĂ»te du système est la capacitĂ© du faussaire Ă  se dĂ©mettre de son statut de crĂ©ateur… au point que certains artistes – tel Giorgio de Chirico – ont choisi de brouiller les pistes en dĂ©nonçant leurs propres tableaux comme des faux, se dĂ©mettant Ă  leur tour de leur statut de crĂ©ateur.
Dès lors, le travail du faux apparaĂ®t Ăªtre un miroir particulièrement stimulant de l’art en gĂ©nĂ©ral et des problĂ©matiques liĂ©es Ă  sa rĂ©ception en particulier. De quoi nourrir notre curiositĂ© pour l’enquĂªte de Monique Jeudy-Ballini dont nous continuerons l’exploration ce tout tantĂ´t ou presque. Ă€ suivre !

« Confessions d’un vampire sud-africain », L’incongru (Avignon), 4 juillet 2026

Jann Halexander sur la scène de l’Incongru (Avignon), le 4 juillet 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ă€ force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oubliĂ© que le zozo Ă©tait aussi acteur. Par chance, Ă  Avignon, au dĂ©but du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une confĂ©rence tramĂ©e pour la première fois en 2008 au musĂ©e des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les Ă©tudiants que nous sommes, prĂªt Ă  s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le confĂ©rencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur Ă©tait un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont Ă©tĂ© victimes du racisme d’État, il a virĂ© sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune mĂ©tis est engagĂ© Ă  l’hĂ´tel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est Ă©trange. Pas de miroir dans l’Ă©tablissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix mĂ©talliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pĂ¢le ». VoilĂ  pour l’ambiance.
Le plot se noue quand dĂ©barque un client très spĂ©cial. Il est choyĂ© par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intĂ©resser Ă  son serveur dĂ©diĂ©, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persĂ©cuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprĂ©cie guère les gens de couleur.

 

 

Les fans de Jann Halexander se dĂ©lectent des extraits de chansons glissĂ©s dans le texte mine de rien. Les autres et les mĂªmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a

  • de la dĂ©contraction mais de la tenue (tension dont tĂ©moigne le costume Ă©trange dont s’affuble l’acteur),
  • de l’aisance et de l’ironie,
  • de la spontanĂ©itĂ© et de la pose maĂ®trisĂ©e,

ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec

  • le personnage,
  • le texte et
  • l’univers qui sous-tend la pièce.

Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste Ă  l’hĂ´tel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un dĂ©sastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se dĂ©lecte de son sans-gĂªne, de sa verve dĂ©bridĂ©e et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversitĂ© de ses horizons de rĂ©ception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans

  • la fange,
  • le stupre,
  • le gore,

on Ă©coute des coĂ¯ts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude Ă©ternelle – peut-Ăªtre parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-Ăªtre mĂªme de moi. Peut-Ăªtre, hein. Ça m’Ă©tonnerait, mais peut-Ăªtre.

 

 

Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble Ă  un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’Ă©coutez, vous Ăªtes ma bouffe. » Le monde l’Ă©tonne. L’homosexualitĂ© le stimule : « Oh, on fait confiance Ă  la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange

  • d’outrance rabelaisienne,
  • de cynisme hypertrophiĂ© et
  • d’invraisemblances Ă©mues comme quand il avoue :

« J’ai cachĂ© toute cette histoire Ă  mes parents. D’ailleurs, j’ai tuĂ© mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » GrĂ¢ce Ă  un superpouvoir que nous ne dĂ©voilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignotĂ© son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’Ă  cĂ´tĂ© pour, enfin, « commencer Ă  goĂ»ter le bonheur d’Ăªtre heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a

  • des fuites,
  • des morts,
  • des apocalypses et
  • des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.

Il y a aussi les annĂ©es Sida, oĂ¹ il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualitĂ©. La vie suit son cours :

  • les amours se fanent,
  • les vampires peinent Ă  mourir,
  • Transsylvania pĂ©riclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).

 

 

L’hĂ´tel est transformĂ© en « lotissements pour la classe moyenne afro-amĂ©ricaine qui monte ». Pretorius voyage Ă  travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il Ă©vite les humains qui ont acceptĂ© les vaccins anti-Covid. S’il est Ă  Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie

  • de provocations rutilantes,
  • de plaisir du conte et
  • de maniement dĂ©licat de la musique, chansonnĂ©e ou non.

C’est

  • palpitant,
  • audacieux,
  • roboratif

et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages mĂªme lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se rĂ©jouit d’apprendre que des perspectives de tournĂ©e provençale se dessinent pour un spectacle

  • joyeux,
  • souriant et
  • vigoureux

qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rĂ©digĂ© une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner Ă  cet exercice, voici une critique lyophilisĂ©e accessible Ă  tous :

  • Le vampire, un thème universel et intemporel.
  • Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
  • Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.

J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». SĂ©rieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces Ă©lĂ©ments de langage de merde, heureusement.