
C’est une fable bien réelle, et ça commence dans
- le sombre,
- les cliquetis d’un énorme trousseau de clefs,
- l’urgence.
Eurielle Soun-Fragnol, infirmière née en 1983,
- arrive,
- galère,
- s’inquiète
pour sa patiente et son planning. Satie en sourdine chante gymnopédie et « niossienne » car la professionnelle joue du piano (on regrettera que l’interprète ne soit pas crédité in fine, nous semble-t-il, et qu’une musique sans intérêt boucle le documentaire alors qu’un retour à Satie eût été plus signifiant et moins chpoufi-chpoufa). C’est fin décembre dans une Bretagne extrême. Eurielle file entre ses patients. Elle en a un peu moins que soixante-dix à voir par jour, la bienheureuse. Donc elle commence dans la nuit du petit matin et termine plus ou moins vers 21 h 30.
Dans les échanges, ça parle plus de crèche (on est près de Noël en Bretagne, on n’a pas peur de fêter l’avènement du Christ) que de médecine. Dans un rare moment intime pour l’héroïne, ça évoque Juliette la fistonne puis ça refocalise sur une patiente donc ça cite le code PIN 1234. Des portes s’ouvrent, des boîtes se ferment, des piqûres cognent des patients qui font semblant que ça va, des mouettes gueulent, on est à Saint-Brieuc, il fait gris.
- L’image assume le moche de la vie.
- Le son assume l’aléatoire de la vie.
- Le bonheur réside dans la crème, c’est la vie.
L’infirmière rentre les poubelles car la tempête souffle. Et le documentaire part dans son tourbillon d’une heure chrono. On doute du téléphone. On teste, teste, test son, merci Pascal. On court. On coche ce qui est fait. On a mal aux dents donc on aimerait avoir le temps de prendre rendez-vous chez le dentiste avant que la fin d’année n’écluse les rendez-vous.
On marche sous la pluie. On emploie le mot « terracotta » comme à Paris – le clivage Bretagne / Île de France est assumé – on emploierait « taupe », ces fameuses couleur qui n’existent pas. On fait des câlins, thérapeutique non nomenclaturée. On prend la tension. On provoque en proposant de voler des guirlandes pour Frédérique. On aime les ragots. On regrette les p’tits ballons de rouge qu’on offrait jadis aux infirmières de passage. On se souvient du temps où l’hôpital faisait son boulot (sujet grave que le documentaire a la finesse d’oublier pour raconter une histoire sans se perdre dans un débat). On a aimé entendre L’Internationale à l’orgue. On ne décourage pas le passage des patientes chez Burger King. On ne condamne pas les chats pour une boule de lymphe. Malgré un diplôme d’infirmière et un DU « Plaies et cicatrisation », on voudrait reprendre des études mais c’est pas simple. On aide les gens à ne pas mourir tout de suite. On suit des patients pendant quinze ans, donc on finit pas ses phrases. On s’émeut quand ça fait de la tarte aux pommes entre mère et fille. On pose les mêmes questions et les mêmes questions avec la même ingénuité et la même ingénuité.
On a décidément mal aux dents.
On survit grâce à la Xylocaine et aux pansements presque discrets. On parle d’hypotension orthostatique. On affirme que la plus belle des choses est l’amour. On n’aime ni les antifas, ni Bachar al-Assad, le contraire aurait sans doute bloqué le film. On voit les proches des souffrants. On trouve qu’Erik Satie, même s’il oblige la senestre à se balader sur le clavier, c’est quand même quelque chose, merde. On dit « merde », d’ailleurs. On cherche des médicaments manquants. On craint de devoir appeler les pompiers. On court après
- le temps,
- la vie,
- quelque chose.
On envoie les gens en HDJ, antichambre d’une mort qui piaffe. On écoute les gens pleurer quand la vraie vie revient (c’est l’affiche du film). On se demande quel est le moment le plus agréable de ce qui ne sera plus. On ne sait plus quel jour on est ni si c’est le matin ou la nuit (on est à Saint-Brieuc, ça joue). On évacue les mégots de Frédérique. On fait saigner les berges des plaies. On rêve même de créer « une maison de cicatrisation » pour dynamiser le territoire. On applaudit celle qui va chez le coiffeur pour s’offrir un carré plongeant. On craint qu’une coupe girly fasse serpillière, mais un descendant désamorce le stress. On rigole des bourrasques. On interdit de mourir à un homme de 93 ans à cause qu’il y a des boutures à faire mais, hors caméra, l’intéressé ne tardera pas à désobéir. Puis on avoue que l’on a fait un malaise chez un client et que l’on s’est senti mal à l’aise de s’arrêter. Des plaies s’ouvrent. Feignons qu’elles se cicatrisent d’elles-mêmes.
Alors on repart. On se gratte le dos contre un mur « comme un ours ». On demande des blagues à ChatGPT. On offre des chocolats qui seront thésaurisés pour être « mangés après manger ». On essaye de se souvenir de la blague de canards de ChatGPT tout en restant dans l’étang. On continue de dicter ses messages à son smartphone comme un radiologue parle à son dictaphone, ses hénaurmes revenus en moins.
On n’a plus mal aux dents.
On vapote. On en revient à l’art de la cicatrice et à son corollaire souvent impensé qu’est la cicatrisation. On sait que, après la blessure, physique ou intime, reste toujours une trace. Symboliquement et pas que, on espère que « la clef n’est pas dans la serrure ». On conseille aux gens donc à soi d’être apaisé. On a deux chiens, un chat, quatre poules avec des prénoms signifiants pour soi, surtout Solange. On propose aux gens dont le papa aurait guéri du cancer de « boire un coup ».
Et puis, c’est la vie, on décide que ça suffit. On dit au revoir. En français macroniste, ça se dit : on revend ses parts dans le cabinet. On s’enfuit avant de s’encroûter. On veut cicatriser, même si la vie prouvera qu’une vie à mille à l’heure, pour
- sécuriser des vieux,
- soulager un jeune barbu,
- faire prendre des médocs à tour de bras,
- piquouser et
- rappeler que, même souffrant, un patient a le droit de vivre,
ça n’est carrément pas sans conséquence.
En travaillant sur la spécularité réciproque
- (Eurielle regarde ses patients qui la regardent,
- Guillaume regarde Eurielle qui le regarde,
- des patients regardent Guillaume et le transforment malgré lui en personnage épisodique du film,
- les spectateurs regardent Guillaume qui, dans un plan sans équivoque, les regarde),
le réalisateur, caméra à l’épaule, explore une pulsion qui ne s’appellerait plus le voyeurisme mais le regardisme – et hop – et qui désignerait l’envie d’en apprendre plus sur les gens que l’on aperçoit, soient-ils vedettes ou figurants. Pour cela, comme l’ambitionne dans un temps fissuré le réalisateur, il faudrait ne plus les voir mais les regarder. En ce sens, le cinéma de Guillaume Vatan participe d’une redistribution de l’attention par l’émotion. En témoigne le travail sur le cadrage, souvent très serré donc ambigu : il est certes serré pour saisir l’expression ou le rictus qui parle sans mot dire, donc pour dévoiler l’intimité, mais il est aussi serré pour ne pas dévoiler excessivement l’intimité des personnes filmées, en l’espèce leur intérieur (la géographie des espaces reste souvent mystérieuse, et l’on ne saura rien de l’habitation de la visiteuse). L’intime et l’intérieur sont l’un des grands sujets du film.
D’autant que, prolongeant cette spatialisation fragmentée, le temps se déstructure lui aussi. La tournée de l’infirmière est filmée comme en continu, sautant de visite en visite, c’est la première chronologie ; cependant, elle est aussi filmée sur plusieurs jours voire plusieurs semaines, et cette chronologie tacite s’interpole avec la première, comme si le temps se diffractait, donnant une impression d’affolement et d’étouffement – qui n’est pas qu’une impression : la soignante fera un burn-out puis, après le film, une série d’accidents graves de santé. Presque innocemment, le film saisit
- ce point de bascule,
- ce juste avant qui se profile,
- cette suffocation du sprint final qui s’ignore,
- cette évidence du compte à rebours que l’on essaye de ne pas voir puis que l’on tente d’apprivoiser.
L’adieu d’Eurielle à ses patients après quinze ans de course folle est aussi
- un adieu à une part de soi,
- une question posée au spectateur (et toi, mon coco, t’en es où de ta course
- vaine,
- folle et
- épuisante ?) et
- une ultime spécularité admise par le cinéaste car le film marque aussi un point de bascule pour celui qui s’apprête à renoncer à son boulot salarié pour se consacrer pleinement à sa passion cinématographique.
Trois autobiographies, en somme :
- celle de l’infirmière,
- celle des spectateurs qui s’identifient, consciemment ou non, à son épuisement du quotidien, et
- celle de l’homme qui met la vie en images.
Triple aussi est l’art du réalisateur :
- il montre sans parler,
- il est là au bon moment
- (pour le personnage principal,
- pour lui et, par une forme de prolongement cosmique,
- pour le temps qui oscille entre pluie battante et tempête – bienvenue à Saint-Brieuc, décidément !), et
- il résonne avec les images qu’il crée.
S’entrelacent ainsi
- sa pudeur voyeuriste voire regardiste,
- son art désacralisé par l’attention portée aux considérations les plus pragmatiques, et
- son artisanat savant,
dans ce qui est à la fois
- un film,
- une histoire et
- une déclaration d’intentions artistiques.
Le résultat, loin d’un « Strip-tease » télévisuel (ce qui ne serait déjà pas si vergogneux), donne au spectateur de quoi
- s’émouvoir,
- vibrer et
- réfléchir.
L’essai est transformé.