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Le blog de Bertrand Ferrier

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 2/6

Première de pochette

Après un premier Ă©pisode griffonnĂ© jadis ou naguère sur cette page, voici le retour de Luigi Magistrelli et Claudia Bracco pour la grande sonate en Mi bĂ©mol opus 167 de Camille Saint-SaĂ«ns, Ă©crite « pour clarinette avec accompagnement de piano ». PubliĂ©e en 1921, elle s’articule en quatre mouvements et s’ouvre sur un allegretto ornĂ© d’une mesure plutĂ´t originale pour un mouvement liminaire. Elle rassemble douze croches par mesure, Ă©grenĂ©es par le piano.

  • La discrĂ©tion mĂ©ticuleuse de la pianiste qui permet de valoriser sans Ă -coups les notes-pivots (tel le rĂ© bĂ©mol Ă  la basse, mesure 9),
  • la sonoritĂ© chaleureuse de Luigi Magistrelli (qui peut le conduire Ă  unir deux notes similaires d’ordinaire sĂ©parĂ©es, comme les deux do de la sixième mesure) et
  • l’Ă©vidence immĂ©diate de la capacitĂ© des musiciens Ă  respirer ensemble avec aisance, sans presser (silence de la mesure 11)

accrochent l’oreille instantanĂ©ment. Par moments (0’30), le son semble Ă©chapper au clarinettiste ; sans doute, portĂ© par le sens mĂ©lodique du compositeur, prĂ©fère-t-il une expressivitĂ© intense Ă  une perfection lisse et glacĂ©e. Cela ne l’empĂªche pas, heureusement, de soigner

  • les passages de registre (l’une des vraies difficultĂ©s de l’instrument !),
  • l’Ă©quilibre du texte et
  • la cohĂ©rence du propos.

Avec Claudia Bracco, il lisse et tisse joliment les mutations

  • rythmiques (passage Ă  9/8),
  • tonales (Saint-SaĂ«ns adore moduler…) et
  • thymiques (du grave profond aux fusĂ©es filant vers l’aigu en passant par les bariolages toniques).

Sa sensibilitĂ© le pousse peut-Ăªtre Ă  boursoufler par endroits la sonoritĂ© que l’on aurait parfois imaginer moins faseyante. De mĂªme, l’usage d’une rĂ©verbĂ©ration excessive amène Ă  l’occasion les notes tenues Ă  manger les soupirs et Ă  dĂ©border sur les suivantes (3’04). Reste l’effet tout Ă  fait charmeur de cet Ă©pisode fringant, qui dĂ©bouche sur un allegro animato Ă  deux temps et en La bĂ©mol, lancĂ© par le clarinettiste en personne.

 

 

L’Ă©nergie du mouvement repose sur le respect des indications prĂ©cises du compositeur en matière

  • d’articulation,
  • de legato et
  • de dĂ©tachĂ©.

La rigueur – ici, c’est une belle qualitĂ© – de Claudia Bracco permet Ă  Luigi Magistrelli de rendre raison des changements

  • de registre,
  • de couleur et
  • de dynamique

qui caractĂ©risent ce mouvement presque facĂ©tieux. Le lento qui suit est un trois temps Ă©crit dans la tonalitĂ© vicieuse de mi bĂ©mol mineur, cette fois, avec six bĂ©mols Ă  l’armature pour la pianiste. Les graves sont de sortie, y compris pour la clarinette que Camille Saint-SaĂ«ns envoie plonger au plus profond de ses abysses. Comme l’eĂ»t stipulĂ© feu Ricet Barrier en imitant le glas, ce swing de l’enterrement : « Eh ben oui, c’est vachement pas gai ! »

  • Lenteur,
  • gravitĂ© de la tessiture,
  • solennitĂ© de l’absence de legato

construisent une Ă©coute funèbre oĂ¹ surprend parfois une embouchure plus souple qu’expressive. La seconde partie contraste par sa mĂ©lopĂ©e aigĂ¼e oĂ¹ le Steinway et sa maĂ®tresse du jour donnent Ă  l’auditeur une leçon formidable

  • de toucher,
  • de pĂ©dalisation et
  • d’Ă©coute du soliste – dont la jolie sonoritĂ© paraĂ®t çà et lĂ  desservie par des tenues un peu trop souples Ă  notre goĂ»t – qu’elle accompagne.

 

 

Une modulation

  • intrigante,
  • Ă©lĂ©gante et
  • habile,

confiĂ©e aux arpèges du piano, conduit Ă  un molto allegro vibrant en Mi bĂ©mol, forcĂ©ment. C’est

  • prompt,
  • dĂ©liĂ© et
  • bien tuilĂ© entre les partenaires.

On apprécie la capacité des interprètes à jouer

  • vite mais sans prĂ©cipitation,
  • tonique mais sans dĂ©bordement,
  • fluide mais sans mignardise, par exemple quand les triolets contaminent la clarinette.

Les effets

  • de nuance,
  • de contraste et
  • de synchronisation,

ainsi que le souffle de Luigi Magistrelli, ébouriffent.

  • Les chromatismes
  • les trilles et
  • les fusĂ©es

sont incarnĂ©s avec intensitĂ© jusqu’Ă  l’intermède chaotique qui conduit Ă  un allegretto en 12/8… donc au souvenir du mouvement initial (clairement le plus Ă©mouvant), choisi comme coda par le compositeur.
Certes, l’on ne parvient pas encore Ă  s’habituer Ă  la tendance du clarinettiste Ă  pousser les sons (le si bĂ©mol aigu Ă  4’26 ou le fa aigu dĂ©trempĂ© juste après nous interroge, par exemple, sur le french flair d’un interprète pourtant sans conteste virtuose). Mais qu’importe si cette dissonance entre nous incite Ă  poursuivre l’exploration voire l’apprivoisement dans une prochaine notule ?


Pour écouter le disque gratuitement, c’est là.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.

AndreĂ¯ Zviaguintsev, « Minotaure », Le CinĂ©ma des cinĂ©astes, 16 octobre 2026

AndreĂ¯ Zviaguintsev, « Minotaure », affiche française (dĂ©tail)

RĂ©solument « art et essai », ce totem anti-blockbuster hollywoodien (comme si le monde en gĂ©nĂ©ral et la culture Ă©taient binaires – divertissement ou objet artistique), Minotaure, le nouveau film du rĂ©alisateur chouchou des grands festivals internationaux, s’impose comme un travail sur le hors-champ. Comme dans tout rĂ©cit qui se respecte, le dit est souvent moins important que le non-dit. Dans le cas d’espèce, le vu est aussi souvent moins important que le non-vu.
Une scène l’illustre. Quand Anton (Yuriy Zavalniouk), l’amant photographe, copule avec Galina (Iris Lebedeva), la camĂ©ra se dĂ©tourne d’eux au moment oĂ¹ les choses sĂ©rieuses commencent, pour rĂ©aliser un presque 360° de l’appartement, traduisant visuellement la question qui prĂ©occupe le cocu (Dmitri Mazourov) : que faire Ă  prĂ©sent qu’il sait que sa femme le trompe ?

  1. Accepter la situation
  2. Détourner les yeux
  3. Renverser la table en répudiant avec fracas la maudite
  4. La fameuse réponse D

Le film remixe Ă  sa manière La Femme infidèle de Claude Chabrol en l’inscrivant dans le contexte russe de 2022. Ă€ l’Ă©poque, dĂ©jĂ , la guerre nĂ©cessite la mobilisation de troupes et permet Ă  Vladimir Poutine de durcir sa dictature, preuve que c’Ă©tait encore possible – un peu comme les « sanctions » europĂ©ennes : Ă  chaque fois, on est censĂ© Ăªtre over the top, puis on apprend que, non, c’est comme le pont vers la libertĂ© totale en scientologie, y en a toujours derrière.
On le sait bien, la guerre, externe ou interne, comme les pandĂ©mies (dĂ©crites par les gouvernants dans des termes sciemment similaires), sont des outils de contrĂ´le de la population. Ce qui fonctionne en France fonctionne en Russie, et rĂ©ciproquement. HĂ©las, la dimension politique, eĂ»t-elle Ă©tĂ© polĂ©mique, n’est qu’une dĂ©coration dans ce film Ă  la fois

  • techniquement maĂ®trisĂ©,
  • artistiquement timide et
  • narrativement ratĂ©.

L’histoire

Gleb, chef d’entreprise russe – bien que le film soit tournĂ© en Lettonie – en vue, vit dans une villa Voutch avec Galina, sa femme au foyer, et son fils Serioja (Boris Koudrine). Il est Ă  tu et Ă  toi avec le pouvoir local. Toutefois, pour prĂ©server ses bonnes relations avec le maire (Vladimir Friedman), donc les passe-droits exorbitants qu’elles autorisent ce qui, Ă©videmment, n’arriverait jamais en France, il doit Ă©tablir, Ă  l’instar de ses confrères, une anti-liste de Schindler, dans laquelle il dĂ©noncera quatorze de ses employĂ©s pour remplir les quotas de hĂ©ros Ă  fabriquer, autrement dit pour servir de chair Ă  canon.
Ă€ la maison, sa situation n’est guère plus jojo : son couple ne bat pas de l’aile, il est Ă  bout de souffle. Gleb est sĂ»r que sa femme qui le bat froid bat chaud pour un autre. Il envoie NikolaĂ¯ Sokolov (MikhaĂ¯l Samodakhov), chef de la sĂ©curitĂ© de sa boĂ®te, vĂ©rifier. Ça ne rate pas, Galina couche bien avec un Anton, photographe de son Ă©tat. Gleb va trouver le mec, le tue en deux temps, trois mouvements (c’est pas très gentil, le mannequin s’apprĂªtait Ă  lui servir un glass), puis le coule en l’attachant Ă  une poutrelle. Après quoi, il offre Ă  la mort treize types sur les quatorze qu’il a fait embaucher dans cette optique, plus NikolaĂ¯ Sokolov pour faire disparaĂ®tre un tĂ©moin potentiellement gĂªnant. Des inspecteurs de police (Vladimir Gorislavets et Stanisla Kolodoub) dĂ©barquent cependant chez Galina donc chez lui pour poser des questions et humer l’atmosphère. Les deux suspects mentent mal mais fort.
Au moment oĂ¹ la vĂ©ritĂ© est sur le point de sortir grĂ¢ce Ă  une camĂ©ra de visiophone, l’affaire est enterrĂ©e grĂ¢ce Ă  l’intervention du maire, achetĂ©e contre un don de l’entreprise en faveur de l’armĂ©e. Celle-ci recrute Ă  marche forcĂ©e, au nom d’idĂ©aux grotesques comme toutes les armĂ©es du monde en utilisent, ici Ă©noncĂ©s par SergueĂ¯ Golomazov. Tenus par leurs mensonges rĂ©ciproques, chacun sachant que l’autre sait, les Ă©poux finissent par recoller les morceaux. L’affiche qui rendait gloire au hĂ©ros Sokolov s’effondre. Avec Serioja, Gleb et Galina vont passer des vacances en Grèce. Ils volent au-dessus des nuages. La vie est belle, et le titre du film reste Ă©nigmatique.

Le film

Avec ses 2 h 20 qui en paraissent 40 (d’heures) de plus, Minotaure , dont le scĂ©nario est co-Ă©crit par Simon Liachenko, tente de gonfler une histoire de couple pour en faire une histoire gĂ©opolitique en plaquant çà et lĂ 

  • des rĂ©fĂ©rences Ă  la guerre visant Ă  dĂ©noncer l’enrĂ´lement forcĂ© par Poutine,
  • la corruption sous Poutine et
  • la saloperie de la mort Ă  cause de Poutine.

Ce qui est sans doute justifiĂ©, mais guère convaincant pour deux raisons : d’une part, que la guerre soit

  • triste,
  • injuste et
  • uniquement fomentĂ©e pour envoyer des pĂ©cores dĂ©fendre non pas la patrie mais des puissants et des riches,

c’est universel. Or, l’on ne perçoit jamais en quoi la Russie poutinienne sort du lot d’infamie sur ce plan. D’autre part, ces diversions – flattant sans doute la doxa occidentale et accrĂ©ditant le discours va-t-en-guerre de ses Ă©lites qui savent qu’ils n’iraient pas au front s’ils parvenaient Ă  leurs fins belliqueuses – peinent Ă  s’inscrire dans la dynamique narrative. Ce sont des pièces rapportĂ©es qui alourdissent un rĂ©cit peinant Ă  assumer l’essence chabrolienne du microscopique (les petits Ă©vĂ©nements structurent, animent et pourrissent nos vies) et de l’entomologie (le cinĂ©aste observe les humains comme des insectes dans une boĂ®te de laboratoire).
Dès lors, le puzzle scĂ©naristique apparaĂ®t d’autant moins captivant qu’il dĂ©laisse l’essentiel, id sunt

  • les personnages,
  • leurs interactions et
  • leurs Ă©volutions.

Chacun d’entre eux est engoncĂ© dans une caricature qui

  • ne s’amende,
  • ne s’enrichit ni
  • ne s’inflĂ©chit

jamais. Sur 2 h 20, l’accumulation de topoi est Ă  tomber d’ennui et ne fait pas que frĂ´ler les sitcoms Ă  la Ça te barbera. La première partie du film instaure le malaise au sein du couple : Galina en a marre et est visiblement dĂ©pressive ; Gleb se focalise sur un boulot qui n’a pourtant pas l’air de le passionner plus que ça mais lui permet de fuir la nana qui fait la gueule et, accessoirement, d’Ă©viter sa mère omniprĂ©sente.

  • L’absence de surprises,
  • l’utilisation de cordes narratives usĂ©es comme il ne devrait plus Ăªtre permis,
  • la complaisance dans une situation banale et peu engageante, et
  • la rĂ©utilisation appuyĂ©e du motif des photographies cher au rĂ©alisateur

pourraient, sur le temps long, amener

  • une Ă©bullition contenue,
  • une Ă©lectricitĂ© souterraine façon grĂ©sillement,
  • une irritation croissante qui fasse que l’on arrĂªte de bailler.

Erreur : le temps long est un simple ripolinage arty apportĂ© Ă  une sĂ©rie de banalitĂ©s rĂ©pĂ©titives (pourquoi ce cadeau ? pour rien / tu te comportes toujours pareil, etc.) qui, quoique filmĂ©es dans des dĂ©cors exotiques pour l’Å“il français, navrent et soporifisent – mĂªme si le terme n’existe pas, il convient fort bien Ă  ce genre de cas. Les puissantes trouvailles cinĂ©matographiques

  • (certains cadrages,
  • certains plans-sĂ©quences,
  • certaines astuces sonores, par exemple)

sont trop sporadiques pour remplacer un intĂ©rĂªt

  • narratif,
  • psychologique, pourquoi pas
  • anthropologique

par une curiositĂ© ou une admiration visuelle. La mĂ©diocritĂ© de la musique créée pour l’occasion ou les choix additionnels comme l’extrait d’Erik Satie ne relève pas non plus la piètre mayonnaise qui nous est servie.
Pis, la seconde partie, plus politique et policière, s’engonce très vite dans la contradiction diĂ©gĂ©tique entre un crime mal ficelĂ© – en l’espèce, mal scotchĂ© – et l’impunitĂ© fondĂ©e sur la corruption. Le crime imparfait ressortirait plutĂ´t de la tragĂ©die annoncĂ©e, alors que l’impunitĂ© liĂ©e au parapluie politique dĂ©samorce la force du drame qui monte quand des flics dĂ©cident de se mettre au taf. Au lieu de s’entrechoquer, les deux aspects (cĂ´tĂ© implacable de la tragĂ©die, cĂ´tĂ© artificiel du pouvoir discrĂ©tionnaire) s’annulent, et c’est nul (hop). Le second dĂ©mine le premier et l’Ă©ventuelle hĂ¢te de voir la catastrophe aller Ă  dame. Attention, spoiler : point de rebondissement façon Plein soleil Ă  espĂ©rer au dernier plan.
Outre cette mollesse scĂ©naristique qui tente de faire passer des vessies farcies de clichĂ©s pour des lanternes diablement artistiques, la construction des rĂ´les contribue Ă  attiser l’ennui. Ă€ l’instar de la dĂ©tresse des proches regardant partir les pioupious vers une mort assurĂ©e, dĂ©chirante dans la vraie vie, ici complaisante et banale, aucun Ă©lĂ©ment, dans la construction des personnages, ne les rend

  • originaux,
  • sympathiques ou mĂªme
  • pleinement rĂ©pugnants.

L’absence d’inventivitĂ© et de cahots humains, trop humains, contribue Ă  diffuser dans la salle une espèce

  • d’indiffĂ©rence,
  • de torpeur et
  • de sentiment de banalitĂ©,

y compris dans le tragique meurtrier ou le sordide du quotidien ronronnant. Avantage, tout de mĂªme, les vieux peuvent sortir pisser et revenir (ils ne se gĂªnent pas pour s’y coller), Ă  leur retour, ils n’ont pas perdu grand-chose de l’inaction. La durĂ©e excessive du film au regard du propos dope cette impression. La sĂ©quence finale sur le survol des nuages, interminable et mĂªme pas rĂ©alisĂ©e par le rĂ©alisateur, nous achève.

  • Ni souffle,
  • ni ampleur,
  • ni capacitĂ© de saisissement :

nous en viendrions Ă  oublier l’intĂ©rĂªt que nous avons parfois Ă©prouvĂ© pour

  • le travail sur le hors-champ,
  • la construction du son (aussi liĂ©e au premier item) et
  • la dĂ©coupe visuelle de l’espace.

C’est injuste, mais c’est ainsi. Le Grand prix du festival de Cannes nous a paru un long pensum boursouflĂ© et peu ambitieux. Par chance, cela lui fera une belle cuisse, ce qui nous donne la libertĂ© d’Ă©crire aussi franchement Ă  son sujet.


Sur la scientologie, une grande inneterviouve avec un insider, et pas n’importe lequel, est Ă  retrouver ici.

« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 4/5

Tamara Wilson Ă  l’opĂ©ra Bastille (Paris 12) le 8 octobre 2026. Photo : JosĂ©e Novicz.

Le deuxième tiers-temps du CrĂ©puscule des dieux, version Bastille 2026, s’ouvre sur l’Ă©loge de l’IA. VidĂ©os grotesques, entre palais et cathĂ©drale avec orgue. Le stagiaire ChatGPT ne s’est clairement pas foulĂ©, mais le Metteur En Scène a validĂ© cette merde, accompagnĂ©e d’un plateau tournoyant de jardin Ă  cour et rĂ©ciproquement. Par chance, personne ne vomit.
Alberich (Brian Mulligan) rĂ©veille Hagen (Mika Kares). Hagen revendique d’Ăªtre « flĂ©tri et blĂªme » alors que le gaillard porte beau. En dĂ©pit des grosses lunettes dont il est affublĂ©, Brian Mulligan n’a pas la perversitĂ© venimeuse de son personnage. D’ailleurs, il finit par se faire frapper avec une chaussure par son fils, c’est dĂ©bile mais peut-Ăªtre une bonne chose.
En avant-scène, l’Ă©cran transparent se relève. Calixto Bieito envoie Alberich faire des simagrĂ©es devant les spectateurs, puis il le congĂ©die. Hagen, « homme fatigué » qui ne le montre pas, se recravate. Siegfried arrive, renverse les chaises puis danse alla Travolta en pensant qu’il va bientĂ´t niquer Gutrune. Hagen relève les chaises tout juste horizontalisĂ©es. Quel moment de thĂ©Ă¢tre incroyable ! On palpite, on frĂ©mit, on a les poils. Dans la salle, chacun se pĂ¢me devant le gĂ©nie incroyable du Metteur En Scène. Hagen lance son « HoĂ¯ ho » pour attirer les hommes de la contrĂ©e :

  • impressionnant,
  • tenu et
  • tonique.

Le chÅ“ur mĂ¢le vient kiffer la vibe et envoie le pĂ¢tĂ© attendu, en dĂ©pit d’un texte franchement pas intĂ©ressant. Gutrune (Sinead Campbell Wallace) mime l’exaltation avec une vĂ©ritĂ© qui aurait comblĂ© une MJC. Celle de La FertĂ©-Bernard. Un dimanche soir de novembre. En 1984. Quand il pleuvait. Et en prĂ©sence d’Arlette Chabot. La totale, en somme.
Hagen marche sur la nouvelle table. Gutrune finit par s’allonger – c’est mieux. On s’asseoit sur la table, On attend BrĂ¼nnhilde. C’est long. On nous rĂ©pète qu’elle est la plus belle femme du monde. C’est inĂ©lĂ©gant de le spĂ©cifier, mais ça n’en reste pas moins un fait : l’effet de thĂ©Ă¢tre supposĂ© peine Ă  cadrer avec Tamara Wilson. Un peu comme si Gad Elmaleh jouait Nelson Mandela. Si, Ă  un moment, tu te dis que tu regardes Netflix by Wish.
Pourtant, quand BrĂ¼nnhilde dĂ©couvre le pot aux roses (elle a Ă©tĂ© ravie non par Gunther – Johannes Martin Kränzle – mais par Siegfried), personne ne fait le mariole. Ledit Siegfried s’allonge par terre puis se cache sous la table. La Walkyrie n’en tempĂªte pas moins contre celui qui l’a « contrainte au plaisir et Ă  l’amour ». Andreas Schager a un coup de mou. Contrairement Ă  sa collègue, il peine Ă  maĂ®triser sa voix, dĂ©sormais affectĂ©e d’un vibrato beaucoup trop lĂ¢che. Le Metteur En Scène ne lui rend pas service en l’obligeant Ă  crapahuter sur la table pour prĂªter serment et s’enferrer dĂ©finitivement dans les manigances de Hagen. Tamara Wilson, elle, paraĂ®t toujours aussi

  • fringante,
  • percutante,
  • dĂ©flagrante et
  • subtilement hĂ©roĂ¯que.

Quand Siegfried et Gutrune sortent pour faire leurs petites affaires, le Ring Ă©tant surtout une longue histoire de cul, un Ă©norme lustre virtuel dĂ©vore l’Ă©cran. Le complot macabre s’apprĂªte Ă  se gĂ©rer Ă  trois. Hagen compte rĂ©cupĂ©rer l’anneau. Gunther est dĂ©goĂ»tĂ© d’apprendre que BrĂ¼nnhilde n’est pas vierge. BrĂ¼nnhilde est dĂ©goĂ»tĂ©e de comprendre que celui qui l’a dĂ©florĂ©e l’a aussi baisĂ©e (splendide ire du « Quelle muse dĂ©moniaque se cache ici ? »).

  • Du pianissimo au fortissimo,
  • du sĂ©isme de l’amour fracassĂ© Ă  la fureur,
  • de la certitude d’Ăªtre le dindon de la farce au soupçon persistant de ne pas tout connaĂ®tre des coulisses du coup machiavĂ©lique qui se trame,

Tamara Wilson exprime l’Ă©motion et les contradictions de son personnage. Il est dĂ©cidĂ© de tuer Siegfried par derrière. L’esprit chevaleresque repassera. Johannes Martin Kränzle retrouve des couleurs après avoir quelque peu ramĂ© au long de l’acte. Hagen est envoyĂ© marcher sur la table afin d’acter la mort de Siegfried. Sur l’Ă©cran, le lustre

  • descend,
  • tourne,
  • se rĂ©duit,
  • se floute puis
  • se scinde en trois panneaux.

L’orchestre fait ce qu’il peut pour Ă©viter une fuite massive des spectateurs devant tant d’imbĂ©cillitĂ©. Il nous faut l’en remercier.


Ă€ suivre !

Thomas Fersen, « Comme on quitte son imperméable », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 2/2

Au revoir de Thomas Fersen Ă  La Scala Paris (Paris 10), le 14 octobre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

EntourĂ© de CĂ©cile Bourcier (violon), Miguel Filipe (vibraphone, percussions et, hĂ©las, voix) et Christophe Cravero (piano), dans une mise en scène de Samuel Achache et sur des arrangements de Florent Hubert, Thomas Fersen traĂ®nait tantĂ´t sa silhouette sur la scène de La Scala Paris pour y narrer les aventures mexicaines d’un grand dadais dĂ©gingandĂ©. Avec, soudain, une question…

Ă€ quoi servent des musiciens
S’ils ne jouent pas leur instrument ?
Ă€ accrocher (et c’est fort bien)
En rythme et rigoureusement
Cravates, chapeau et lunettes
Sur l’escogriffe de service
Qui ressemble Ă  une vedette.

L’homme n’est pas fait que de vices.
Celui-ci aime à écouter
En forĂªt les cris des aras ;
Et puis, va, tant qu’Ă  visiter,
Il explore, abandonné là,
Le fantĂ´me d’un vieil hĂ´tel
(Moins pour le lieu, nous semble-t-il
Que pour employer « haridelles »).
Dans la piscine, un crocodile
Ne paraĂ®t point Ăªtre en plastique.
Le hĂ©ros s’en mĂ©fie Ă  temps
Pour éviter à ce loustic
De roter en le dégustant.

Après quoi, ça s’agite un brin.
On prend un micro, on le jette.
Dans un strip-tease presque coquin,
Tout en enlevant ses lunettes,
On se déplume des cravates
Et on fait ce que fait tout homme
Quand il fantasme et qu’il se tĂ¢te :
On rĂªve de Cuba, de rhum
Et de filles conséquemment.

Chorégraphier la pachanga,
Tous aiment ça, hormis qui ment.
Comme un légionnaire bon gars,
Ça sent le sable chaud, ici,
Les mojitos, les souvenirs
D’Hemingway ou de ses sosies.
Après, laissant là les nadirs
Qui nous enfoncent dans les landes
Des échecs et des dépressions,
On passe une, deux, trois guirlandes
De fleurs, on boit une pression
(Au moins pour la rime), et c’est marre.
Dans une Chevrolet pour douze
Qui ressemble Ă  un corbillard,
On chante et on entend le blues
Joyeux des papillons jolis.

Ce qui doit arriver arrive :
On croise un mollet, on y lit
L’Ă¢me de l’amour. On dĂ©rive
Entre très, très peu d’espagnol
Et un petit peu d’italien.
C’est comme dièses et bĂ©mols,
Les langues, ça ne sert à rien
Sinon Ă  se parler d’amour
Tandis que, pour créer du lien,
Le faire nous suffit toujours.

Quand le reptile devient mule
Et que le beau chat est botté,
On prend quelques pas de recul
Pour se juger, un brin flatté,
Digne d’un grand esprit de France.
N’a-t-on pas eu onze en philo
Quand on a passé le bac ? Chance
Que ce si lumineux halo
Laissé derrière nous par les
Exploits qu’on a su accomplir !

Las, pour notre flasque dadais,
L’hĂ©sitation est bien le pire
Des sujets de dissertation
Quand, au fond, le cÅ“ur du dĂ©bat,
Est – allons, allons, simplifions :
J’y va-t-y ou j’y va-t-y pas ?

Le paradis au clair de lune
Alterne avec des moments noirs
Comme on se finit Ă  la prune
Quand on est dans les territoires
Et qu’il n’y a trop rien Ă  faire
Ă€ part, si, se saouler d’ennui.

Alors va pour le jus d’enfer
Qui fait un peu baisser la nuit
Comme un cachet de dépressif.
Il faut abandonner Cuba.
Tant pis s’il s’agit d’un poncif :
La vie, c’est des hauts et des bas.

Quand on s’ennuie, tout se dĂ©grade.
On laisse pendre ses bretelles.
On ouvre les cadeaux en rade.
On se souvient qu’on est mortel
En allant au zoo local
Voir un jaguar qui dépérit.
Bref, quand le cafard est total,
Autant revenir Ă  Paris.

Faut-il ressusciter un mort ?
Ranimer du canard confit ?
C’est que s’est cassĂ© un ressort.
Aussi, pour réparer la vie,
De maman mange-t-on les frites,
Les tartines qu’elle a beurrĂ©es,
La poire qu’elle pèle – et, vite,
On se consterne, on est navré.

Et, lĂ , on s’imagine un double
Pour vivre une autre vie en prime.
Quand ta vie ne vaut pas un rouble,
Fonce et t’en remets Ă  Didyme.
Va pour Thomas, va pour la gloire
Et pour les Louis’ qui vont avec.
Quand t’es paresseux comme un loir,
Mieux vaut avoir quelques kopecks
Car « la vie semble plus facile
Quand on est quelqu’un de connu.
Reste à prier sainte Cécile. »
Il semble qu’elle ait entendu.


Pour trouver une autre recension versifiĂ©e, c’est ici ;
pour se souvenir d’un concert fersĂ©nien de 2013, c’est lĂ 
alors que sur ce lĂ  lĂ , on se pourra souvenir d’un concert de 2017.

Thomas Fersen, « Comme on quitte son impermĂ©able », La Scala (Paris 10), 14 octobre 2026 – 1/2

Thomas Fersen Ă  La Scala Paris (Paris 10), le 14 octobre 2026. Photo : Rozenn Douerin.

L’autobiographie versifiĂ©e est une tradition bien ancrĂ©e dans le paysage littĂ©raire. Au vingtième siècle, Raymond Queneau rĂ©active le genre avec ChĂªne et chien. Trente ans plus tard, avec Une vie ordinaire, le trop sous-estimĂ© Georges Perros, se sentant « comme envahi, sous le coup d’une vermine, d’un pullulement qu’un rythme octosyllabique sollicitait », crĂ©e le sous-genre de l’autobiographie octosyllabique. Depuis 2023 et Dieu sur Terre, un homme a renouĂ© avec cette dĂ©viance gourmande, oĂ¹ l’autodĂ©rision et l’incise philosophique, souvent saugrenue et pas si con, sont des ingrĂ©dients consubstantiels Ă  l’exercice.
BousculĂ© par la baisse de ses ventes de disques, Thomas Fersen qui, dans ses tours de chant, intĂ©grait dĂ©jĂ  des sĂ©quences octosyllabiques ou alexandrines parlĂ©es (on se souvient par exemple de sa mĂ©thode pour retrouver son derche grĂ¢ce Ă  une coccinelle), s’est recyclĂ© en Ă©crivain-comĂ©dien, tirant de ses livres Ă  huit pieds des spectacles thĂ©Ă¢traux avec de la musique dedans. Preuve en est ce Comme on quitte son impermĂ©able testĂ© Ă  Avignon, dans une salle appartenant aux mĂªmes propriĂ©taires que celle de ce 14 octobre, bestofisant le livre du mĂªme nom et l’ornementant de musique et de chansons.
Alors que le rideau est encore fermĂ©, l’hurluberlu se dĂ©voile en racontant sa jeunesse et l’invention, au sens archĂ©ologique du terme, de son personnage de scène. Oui, c’est comme un making of mais en français.

On apprend qu’il voulait un rat.

Il git dans un lit, à moitié.
Autour de lui, y a un vibra-
-phone, un violon et des claviers.

(En vrai, il git complètement
Mais vous savez ce qu’il advient :
Pour une rime, un homme ment,
Et tant pis si ça n’est pas bien.)

Cet asticot Ă©tait cĂ¢bleur
Quand il a été licencié.
Il est envoyé voir ailleurs
Afin qu’il y reprenne pied.

Il quitte son ancienne vie
Comme on quitte un imperméable.
Le Mexique est un bon pays
Pour Ă©viter d’pĂ©ter un cĂ¢ble.
Sa nonchalance lui fait dire
Qu’il y piochera quelque chose
Ă€ raconter Ă  l’avenir
Peut-Ăªtre en vers, sinon en prose.

Autour de lui, les musiciens
Font un peu de bruit Ă  nos ouĂ¯es.
Le texte est suffisamment bien
Pour qu’ils soient plus discrets. Mais lui
Est dĂ©jĂ  parti dans ses rĂªves
OĂ¹ l’hippocampe est Ă©rotisme
Et oĂ¹ pointe une nouvelle Ăˆve,
Argument fort pour le tourisme.

Si l’argent pervertit l’amour,
Il le permet aussi parfois.
Certes, ce n’est plus de l’amour,
Mais ça fait la job, par ma foi.

Passent alors des animaux,
Un iguane, un iguanodon,
Un grand calamar et des mots
Tels « colombo », « visqueux ». Pardon
Si, fautif,  j’en oublie en route,
Je suis un peu escagassé
Par mes voisins qui rient sans doute
Pour se donner l’air de penser.

Au Mexique, cet échalas
Croise des Ardéchois dont les
Cheveux ne surfréquentent pas
Souvent l’eau pour s’y champouigner.
En revanche, ils savent un truc
Que le héros découvre, amer :
Comment prendre pour un trouduc
Un gusse en quĂªte d’un Uber.

C’est cette fois une mygale
Qui passe sur scène en chanson.
Son rititi est un régal ;
Son ratata fait un beau son.
Car le spectacle ajoute au texte
Des chansons ou des extraits brefs,
Private jokes ou bien prétextes
Pour tous les fans qui ont la réf.

Dans la tĂªte du personnage,
Ça se bouscule : il est souffrant.
GuĂ©ri par des Å“ufs et un sage
Pesant bien quatre-vingt-dix ans,
Il songe Ă  des blondes chicos
Et Ă  la piscine oĂ¹ il mange-
rait beaucoup, beaucoup de tacos
PlutĂ´t qu’en compagnie des anges
Des pissenlits par la racine.

C’est un très bon signe, je crois,
De revenir de la piscine
Loin des cercueils et de la Croix.
Prenez ceci comme une piste :
On fait le savant et l’expert,
Le connaisseur, le spécialiste
Mais on n’est qu’un hĂ¢bleur hors pair.


À suivre dès demain !
En attendant, pour retrouver une autre recension versifiĂ©e, c’est ici ;
pour se souvenir d’un concert fersĂ©nien de 2013, c’est lĂ 
alors que sur ce lĂ  lĂ , on se pourra souvenir d’un concert de 2017.

« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 3/5

Andreas Schager Ă  l’opĂ©ra Bastille (Paris 12) le 8 octobre 2026. Photo : JosĂ©e Novicz.

Moment crucial dans ce CrĂ©puscule des dieux : BrĂ¼nnhilde (Tamara Wilson) vient d’ouĂ¯r un bruit familier. Sera-ce Siegfried (Andreas Schager), son choupisson prĂ©fĂ©rĂ© ? Que nenni, les amis : sera-ce plutĂ´t Waltraute (Eve-Maud Hubeaux), sa sÅ“ur, en opĂ©ration commando puisqu’elle vient rĂ©cupĂ©rer l’anneau afin, dit-elle, de le rendre aux dieux dont la situation se dĂ©grade de microseconde en microseconde. Elle est

  • pourvue d’un moignon de bras droit,
  • vĂªtue d’un treillis bleu, et
  • secouĂ©e par des tressautements voulant sans doute imiter ceux d’un autiste sĂ©vère.

Rien de commun avec la didascalie qui la dĂ©crit comme « impatiente et craintive » ; mais qui croit encore qu’un Metteur En Scène se soucie du texte ? Tamara Wilson passe outre ces saloperies signĂ©es Calixto Bieito pour claquer un air oĂ¹ elle clame son espoir d’une rĂ©conciliation avec Wotan.

  • Technique imparable (les trillles !),
  • souffle infini,
  • expressivitĂ© vocale :

la dĂ©sillusion qui l’attend sera Ă  la hauteur du brio lyrique ici dĂ©ployĂ©. De son cĂ´tĂ©, Waltraute agit comme les autres acteurs du drame. Le pantin dĂ©sarticulĂ© qu’elle joue se roule par terre. On a les signatures que l’on peut, quand on est Metteur En Scène…
Dans le bulletin de santĂ© du Wallhalla, grand monologue s’il en est, Eve-Maud Hubeaux – croisĂ©e jadis, hors Ring, notamment dans Wozzeck et Don Carlos – dĂ©ploie

  • un sens du phrasĂ©,
  • un art de la nuance et
  • une vocalitĂ© profonde

qui saisissent presque en dĂ©pit du grotesque malaisant de la direction d’acteurs – cette singerie de handicaps physiques et psychiques donne clairement la gerbe. Pour une raison propre au gĂ©nie de Bieito, qu’il est difficile de ne pas saluer, re-saluer et re-re-saluer tant il Ă©clate Ă  chaque instant de ces deux heures cinq de spectacle, BrĂ¼nnhilde dĂ©shabille Waltraute, qui lui lance : « LĂ , Ă  ton doigt, l’anneau ! » Évidemment, l’anneau, ici transformĂ© en collier, n’est pas au doigt. La Mise En Scène se fout de la gueule du monde, mais le texte est tĂªtu et, çà et lĂ , ne peut que lui adresser un mĂ©dius prĂ©alablement humectĂ© puis tendu bien haut…
BrĂ¼nnhilde, elle, tient bon. Tant pis si le malheur du monde est consubstantiellement liĂ© Ă  l’anneau, elle ne s’en sĂ©parera point car le machin est devenu le gage d’amour offert par saint Siegfried, ce qui la botte davantage que « le bonheur Ă©ternel des dieux » (lesquels l’ont bannie du paradis, ça joue aussi dans l’ordre des prioritĂ©s). Bien que Tamara Wilson peine Ă  nous convaincre qu’elle est BrĂ¼nnhilde, elle chante supĂ©rieurement son rĂ´le. C’est

  • technique et musical,
  • habitĂ© et maĂ®trisĂ©,
  • prĂ©cis et frĂ©missant.

La grande colère de la Walkyrie contre sa sÅ“ur et les gugusses qui sont censĂ©s gĂ©rer le monde est admirable ; l’air de l’attente de Siegfried (« mon seul dieu Ă  moi »), portĂ© par un orchestre qui mitonne son back-up aux petits oignons, n’est pas moins rĂ©ussie. Sauf que, quand Siegfried arrive, il n’est pas Siegfried : il est dĂ©guisĂ© en Gunther. Pour le symboliser, un indice Ă©vite toute confusion. Le fier hĂ©ros porte un costume cravate, sommet

  • du talent,
  • de l’inventivitĂ© et, plus gĂ©nĂ©ralement,
  • de l’intelligence crĂ©ative

d’Ingo KrĂ¼gler, le costumier du jour, qui a dĂ» passer plus de temps au bar du sĂ©minaire de team building de l’Ă©quipe du Ring Ă  la Barbade que devant sa table ou Ă  l’atelier. Très vite, Ă  peine revenu sur le rocher sacrĂ© (c’est-Ă -dire, ici, un espace vide derrière un praticable, l’occasion de s’incliner aussi devant le talent de la dĂ©coratrice Rebecca Ringst qui, elle, aurait prĂ©fĂ©rĂ© les afters karaokĂ© avec gogo dancers aux before consacrĂ©s au brainstorming, chacun ses pĂ©chĂ©s mignons ou dĂ©goĂ»tants), Andreas Schager fait ce que Bieito aime exiger des artistes. Il se roule par terre puis, en rampant, essuie la scène de son centre Ă  jardin.
Pour conclure la première partie, Tamara Wilson l’imite en sens inverse. Le plancher doit Ăªtre propre comme un sou neuf. Les amateurs d’hygiène dramatique jubilent. Tant pis si les mĂ©lomanes amateurs de thĂ©Ă¢tre font grise mine : c’est l’heure du casse-croĂ»te ! Rendez-vous dans trois quarts d’heure pour la deuxième partie…


Ă€ suivre !

Gustave Fayet, « Collectionneur-crĂ©ateur », Fondation Louis Vuitton (Paris 16), 9 octobre 2026 – 1

Le premier catalogue de Gustave Fayet. Photo : Rozenn Douerin.

Bon, avouons-le tout rond : on est un peu gĂªnĂ© aux entournures d’aller dans le musĂ©e Ă©phĂ©mère de Bernard Arnault.

  • Son business,
  • son management,
  • son mĂ©pris tant de l’intĂ©rĂªt gĂ©nĂ©ral que des clampins que nous sommes

ne sont pas de nature Ă  nous inspirer une inclination sans partage Ă  son endroit. NĂ©anmoins, l’avantage

  • des riches exilĂ©s fiscaux maĂ®trisant l’optimisation – autrement dit l’arnaque financière et fiscale,
  • des exploiteurs sans scrupule et
  • des, disons, filous patentĂ©s capables de graisser la patte Ă  la justice pour s’en sortir blanc bleu quand ils sont pris la patte dans une confiture bien dĂ©gueulasse,

c’est qu’ils ont des relations. Donc qu’ils sont capables d’appeler leurs copains, et pas, doit-on le prĂ©ciser ? pour se faire un kebab porte de Vanves, ce que nous dĂ©conseillons, d’ailleurs, d’expĂ©rience : c’est vraiment pas bon. Non, eux, s’ils dĂ©crochent leur bigophone en or massif en consultant leur rĂ©pertoire qui pèse bonbon Ă  Genève, c’est pour que leurs soces raboulent leurs tableaux afin de fomenter une exposition maousse costaud. La preuve avec l’Ă©vĂ©nement incroyable qu’est « Gustave Fayet, collectionneur-crĂ©ateur », visible jusqu’au 8 mars. Le rĂ©sultat s’en ressent. Il est

  • clinquant,
  • hĂ©naurme et
  • maladroit.

Clinquant, il l’est grĂ¢ce Ă  l’accumulation de tableaux suivant le fil rouge de la collection de Gustave Fayet, un mec qui vivait soit

  • dans un hĂ´tel particulier du septième,
  • dans un chĂ¢teau ou
  • dans une abbaye qu’il a les moyens de retaper de fond en comble.

Dire qu’il a collectionnĂ© les plus grosses stars de la peinture de son Ă©poque est Ă  la fois vrai et faux. Vrai, car il a dĂ©tenu Ă  foison et sans exhaustivitĂ©

  • des Renoir,
  • des Matisse,
  • des Pissarro,
  • des Gauguin,
  • des Redon et
  • des Van Gogh, dont le tableau habilement montĂ© en Ă©pingle parce qu’il n’a « plus Ă©tĂ© montrĂ© en France depuis 1937 » (mais comme son propriĂ©taire est un pote de Nanard, ça passe).

Faux car Gustave Fayet Ă©tait moins un collectionneur qui avait du goĂ»t qu’un spĂ©culateur qui avait du pif. Il possĂ©dait des Å“uvres

  • qu’on lui donnait,
  • qu’il commandait ou
  • qu’il achetait

puis les Ă©changeait ou les vendait. Un gros travail semble avoir Ă©tĂ© menĂ© pour dĂ©terminer les centaines d’Å“uvres qu’il a dĂ©tenues, parfois Ă  vie, souvent pour quelques mois maximum. Par ailleurs, le type se piquait d’Ăªtre artiste et businessman de son art. Comme le mari d’Eva Gonzalès, croisĂ©e tantĂ´t ici et lĂ , crĂ©ait des produits dĂ©rivĂ©s en s’appuyant sur le travail de son Ă©pouse, Gustave Fayet peignait et dĂ©veloppait des papiers peints oĂ¹ s’exprimait son goĂ»t complexe pour la symĂ©trie (et le fric).
Le visiteur de l’exposition temporaire de la fondation Louis Vuitton, lourdement chargĂ©e en gardiens (cela se peut comprendre, vue la valeur des machins prĂ©sentĂ©s sur les cimaises, mais c’est parfois lourdingue quand on veut admirer un tableau situĂ© dans un angle) et en alarmes-dĂ©tecteurs de mouvements rendant la visite auditivement pĂ©nible, doit donc s’attendre Ă  un mĂ©lange d’Ă©blouissement devant la quantitĂ© de toiles de maĂ®tres assemblĂ©e et d’indigestion rendant difficilement sapide la dĂ©ambulation. En effet, une exposition temporaire, monothĂ©matique ou non, est d’ordinaire problĂ©matisĂ©e. Ici, la seule règle (pas toujours respectĂ©e) est que ce qui est prĂ©sentĂ© doit avoir Ă©tĂ© possĂ©dĂ© par Gustave Fayet ou Ăªtre en lien avec lui. L’on peut ainsi dĂ©couvrir que l’abus

  • de beau,
  • de remarquable et
  • de dingodingue,

surtout quand, pour les riches, l’art n’est qu’une affaire obscène d’exhibition voire de purification de la thune, et cette exposition le dĂ©montre si besoin Ă©tait, peut nuire Ă  la capacitĂ© d’Ă©merveillement d’un visiteur en lui donnant ce que nous appellerons, en ces termes choisis propres Ă  nous autres PAS spĂ©cialistes experts ès beaux-arts, un sentiment de chpoufi-chpoufa. Lequel sentiment n’Ă©tait peut-Ăªtre pas Ă©tranger au gus, puisqu’il n’a jamais eu simultanĂ©ment tous les tableaux ici prĂ©sentĂ©s.
Comment une Ă©motion aussi inconvenante Ă  l’aune des chefs-d’Å“uvre (mais pas que) exposĂ©s est-elle possible ? Ă€ mon avis, c’est l’une des questions qui seront abordĂ©es dans une prochaine notule.


Ă€ suivre !

Gabriel Morantin, « Tant que nous n’aurons de visages », Galerie Michael Lonsdale (Paris 7), 12 octobre 2026

« Portrait du Christ » (2026), huile sur toile de Gabriel Morantin. Photo : Bertrand Ferrier.

Loin des expositions gigantesques, la petite galerie Michael Lonsdale, sise dans les beaux quartiers de la capitale, propose, jusqu’au 17 octobre (une prolongation est Ă  l’Ă©tude) de dĂ©couvrir le travail de Gabriel Morantin autour du portrait. L’axe choisi laisse dans l’ombre d’autres pistes d’exploration chères au peintre, parmi lesquelles la peinture animalière tient une place de choix, qu’elle soit solennisĂ©e Ă  travers de grandes toiles Ă©quines ou saisie Ă  la volĂ©e comme dans une sĂ©rie très convaincante autour, pourtant, de la corrida, cette barbarie pour dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©s presque aussi fascinante que la chasse, la trigonomĂ©trie ou Aya Nakamura. Moins rĂ©ducteur que percutant par l’effet de cohĂ©rence qu’il offre, le choix du portrait a l’avantage de rassembler le regard autour d’un exercice aussi singulier que pluriel, et hop.
Singulier, le portrait l’est car, en revendiquant de s’inscrire dans un genre très cadrĂ©, il interroge l’essence mĂªme de l’art du peintre : que vais-je, moi, faire qui m’est propre par-delĂ , d’une part, les conventions, d’autre part la fonctionnalitĂ© du genre –  puisque, nul n’y peut dĂ©roger, un portrait est d’abord lĂ  pour reprĂ©senter quelqu’un ? Mais le portrait est aussi pluriel car il repose sur une dissonance entre l’effet de rĂ©el supposĂ© (« c’est vachement ressemblant ! ») et la dĂ©rĂ©alisation (ceci n’est pas une pipe). Telle est l’une des convictions très affirmĂ©es de Gabriel Morantin, pour qui un portrait doit Ă  la fois reprĂ©senter un modèle et l’irrĂ©aliser, en quelque sorte ou, disons, le transformer.
Ainsi distingue-t-il dans son geste la part de la figuration (l’image reprĂ©sente un modèle) de la part de la transfiguration (après avoir observĂ© le modèle, le peintre le transpose en peinture). De la sorte, le jeune artiste revendique de s’inscrire dans une double tradition, associant des maĂ®tres majuscules du genre, dont Titien et Rembrandt, Ă  des maĂ®tres actuels auprès desquels il est allĂ© longuement Ă©tudier en Italie et en Angleterre. Sa formation a passĂ© par la comprĂ©hension des premiers grĂ¢ce Ă  la science des seconds. Depuis, sa rĂ©flexion s’est approfondie Ă  travers l’appropriation personnelle de techniques (prĂ©paration de la toile, construction des couches prĂ©alables de couleur…) et par l’exploration de la dimension sacrĂ©e de l’image.

 

« Portrait de Patrick d’Almadura » (2026), huile sur toile de Gabriel Morantin. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Gabriel Morantin ne cache pas son ancrage viscĂ©ral dans le catholicisme – il aurait du mal Ă  donner le change. Sacristain Ă  temps partiel,

  • il a placĂ© son atelier dans une Ă©glise du huitième arrondissement ;
  • il expose dans une galerie dont le nom n’est pas innocent et, le jour de notre visite,
  • il doit filer plus tĂ´t que d’ordinaire pour assister Ă  une messe Ă  Saint-Sulpice.

S’il fait partie des « saints de France » comme le pape a dĂ©signĂ© les jeunes assemblĂ©s Ă  Saint-Denis lors de sa visite hexagonale, il ne minaude pas, ne se donne pas en spectacle Ă  grand renfort de gĂ©nuflexions et ne cherche pas Ă  truffer son discours de l’Ă©quivalent catho des pĂ©niblissimes ouallah-sur-le-Coran-de-La-Mecque. Toutefois, sa religion et sa manière de la vivre interfèrent fructueusement avec son activitĂ© artistique. Pour lui, aucune reprĂ©sentation, sacrĂ©e ou profane, n’est anodine. Elle interroge Ă  la foi(s), hĂ©hĂ©, l’art et la vision. Elle ne raconte rien sinon l’inscription et d’un modèle et d’une peinture dans une tradition picturale plurisĂ©culaire. Autrement dit, le portrait offre une Ă©pure du geste pictural, dĂ©barrassĂ© de ses vocations illustratives ou programmatiques.
Sans doute Gabriel Morantin a-t-il beaucoup fréquenté les icônes, dont les trois acceptions résonnent avec ses réflexions.

  • L’icĂ´ne est une peinture sur bois de personnages sacrĂ©s ;
  • elle est aussi la manière dont nous dĂ©signons les petites images qui rĂ©gissent nos vies via les applications que nous utilisons en permanence ; et
  • elle est enfin le nom donnĂ© Ă  une personne ou un objet reprĂ©sentatif d’une pĂ©riode ou d’un mouvement, et jugĂ© « iconique ».

Les « icĂ´nes » de Gabriel Morantin auscultent la question du sacrĂ© : qu’est-ce que peindre le Christ, aujourd’hui ? et qu’est-ce qui distingue la peinture d’un mythe dont n’existent que des imaginaires topiques, de celle d’un modèle que je peux faire poser et que je peux photographier ? Elles auscultent aussi la question de la fonction de l’image : Ă  quoi sert de tirer le portrait de quelqu’un ? Probablement Ă  vivre de son art grĂ¢ce aux commandes ; mais probablement aussi Ă  fixer une apparence Ă©phĂ©mère en l’extirpant de la rĂ©alitĂ© pour la transformer en sujet de tableau. Dès lors, les « icĂ´nes » disent ce qu’il y a d’iconique dans un individu. Elles

  • trient,
  • synthĂ©tisent et
  • Ă©noncent

la substantifique moelle d’une figure.
En somme, Gabriel Morantin peint et pense Ă  la fois. Les deux ensemble. Indissociables. Son travail est un cheminement, un questionnement par l’image de l’art de voir les dieux et les hommes (le titre de l’exposition s’inspire d’une citation du très chrĂ©tien C.S. Lewis, « Comment voir les dieux tant que nous n’aurons pas de visages ? ») en les symbolisant par

  • des volumes,
  • des formes et
  • des couleurs.

Ă€ travers l’investissement du genre du portrait, cette peinture se comprend comme la quĂªte

  • d’un saisissement,
  • d’une beautĂ© et
  • d’un sacrĂ©

dans un monde oĂ¹ la religiositĂ© est Ă  l’Ă©vidence l’un des phĂ©nomènes les plus bizarrement centraux. Elle s’appuie sur

  • un savoir-faire patent,
  • des convictions fortes et
  • une rĂ©flexion en Ă©bullition qui se dĂ©robe cependant Ă  la certitude pontifiante.

Elle anime le regard du promeneur et, assurĂ©ment, vaut le dĂ©tour du Francilien en goguette du cĂ´tĂ© de Varenne. Ă€ noter que l’artiste est souvent sur place, et qu’Ă©changer avec lui est passionnant.


Galerie Michael Lonsdale | 30 rue de Bourgogne, Paris 7 | Jusqu’au 17 octobre | EntrĂ©e gratuite | DĂ©tails ici.

« Le Crépuscule des dieux », Opéra Bastille (Paris 12), 8 octobre 2026 – 2/5

Sinead Campbell Wallace Ă  l’opĂ©ra Bastille (Paris 12) le 8 octobre 2026. Photo : JosĂ©e Novicz.

Au moment oĂ¹ je rĂ©dige ces lignes, je souffre d’une

  • vive,
  • constante et
  • mystĂ©rieuse

douleur Ă  l’Å“il gauche. Pourtant, ce n’est pas la seule raison qui ne m’incite guère Ă  poursuivre la chronique entamĂ©e ici. Une fois de plus, il va falloir rendre raison du tiraillement qui saisit le spectateur Ă  l’opĂ©ra de Paris : d’un cĂ´tĂ©, le plaisir et le frisson que procure une musique

  • grandiose,
  • multiple et
  • ambitieuse,

portĂ©e par des interprètes d’exception ; de l’autre, l’effarement liĂ© Ă  une mise en scène

  • grotesque,
  • mĂ©prisante et
  • vide

qui, en souillant l’Å“uvre et en embarquant dans sa nullitĂ© les chanteurs-acteurs, souille aussi les mĂ©lomanes qui se tapent une telle caguade. NĂ©anmoins, il n’est pas vain de s’essayer Ă  cet exercice – pour

  • garder trace de la soirĂ©e,
  • partager une expĂ©rience avec les curieux et
  • tĂ¢cher de mettre des mots sur un sentiment oscillant entre
    • dĂ©goĂ»t,
    • consternation et
    • colère.

L’acte premier s’ouvre sur une scène vide. Évidemment. Une estrade s’avance, ornĂ©e d’un parquet type art dĂ©co. Dessus, une table et des chaises. Sur la table, un fruitier oĂ¹ l’on dĂ©couvrira des pommes ensachetĂ©es dans du plastique. Le fond scintille.
Certes, les didascalies indiquent qu’il s’agit d’un palais au bord du Rhin, près d’un fleuve, environnĂ© de dunes et de rochers ; Gunther (Johannes Martin Kränzle) et Gutrune (Sinead Campbell Wallace) sont censĂ©s Ăªtre assis sur un trĂ´ne ; mais qu’importe le texte Ă  Calixto Bieito et Rebecca Ringst ? Le Rhin sera figurĂ© par une vidĂ©o d’eau Ă©cumante ; pour le reste, BrĂ¼nnhilde (Tamara Wilson), logiquement hors champ, danse en avant-scène et en se tortillant. D’autres vidĂ©os floues tentent de dĂ©tourner l’attention du splendide interlude orchestral, oĂ¹ la phalange maison, dirigĂ©e par Pablo Heras-Casado, dĂ©montre

  • sa force,
  • sa cohĂ©rence,
  • la richesse de son vivier de solistes (le cor !) et
  • sa connaissance intime de la langue wagnĂ©rienne.

Devant nous, BrĂ¼nnhilde rejoint Siegfried dont elle est sĂ©parĂ©e puis s’en va en montrant une fois de plus qu’elle s’est bien Ă©pilĂ©e les aisselles. Son chĂ©ri a passĂ© une veste. Gunther et Hagen (Mika Kares) ont, eux, enfilĂ© un costume-cravate (incroyable inventivitĂ© d’Ingo KrĂ¼gler, le costumier !). Johannes Martin Kränzle dĂ©voile une voix solide pour solliciter les conseils de Hagen.
Mika Kares envoie les graves indispensables Ă  son personnage de sachant machiavĂ©lique. Gunther se roule sur la table. Le philtre d’oubli et d’amour est remplacĂ© par l’une des pommes ensachetĂ©es. Et pourquoi pas, chĂ©ris, eĂ»t commentĂ© Martha en montrant un nichon ou deux ? Nous essayons de nous concentrer sur les artistes, ne serait-ce que pour saluer la prestance de Hagen, acteur

  • prĂ©cis,
  • contrĂ´lĂ© et
  • aussi charismatique qu’un crooner.

Tant pis s’il est censĂ© Ăªtre vieux et chĂ©tif… BientĂ´t, le voilĂ  debout sur la table, d’oĂ¹ il suit l’arrivĂ©e de Siegfried. Gutrune le caresse après s’Ăªtre fait tripoter par son frère. Quand entre Siegfried, chemise rose et cravate bleue Ă  motifs, il ressemble Ă  Pierre Richard s’apprĂªtant Ă  faire le mĂ©nage. Derrière, un papier peint Little Green (nous souffle-t-on dans l’oreillette) apparaĂ®t sur la vidĂ©o.
Ă€ son tour, Pierre Richard monte sur la table. La grille qui protĂ©geait l’Ă©cran remonte. Pierre Richard descend puis remonte sur la table avec la tĂªte de cheval en peluche fichĂ©e sur un manche et censĂ©e figurer Grane, le fier destrier de BrĂ¼nnhilde. Quand on s’asseoit, on met les pieds sur la table en dĂ©pit de la solennitĂ©

  • du texte,
  • de la musique et
  • du moment

puisque se prĂ©pare ici le dĂ©nouement du Ring. En tombant dans la pomme, Siegfried devient croque de Gutrune, laquelle mange les morceaux de fruit tombĂ©s Ă  terre. Adieu, pompe du « DussĂ©-je oublier tout ce que tu m’as donné », bonjour grotesque de personnages qui se font des kisses Ă  travers une pomme, puis vulgaritĂ© d’une Gutrune qui se fait cette fois triturer par l’incomparable hĂ©ros. Au fond, le papier peint se dĂ©chire. Devant, Siegfried se couche par terre. J’entends vos rĂ©actions de l’autre cĂ´tĂ© de l’Ă©cran.
Alors, soyons clair : je raconte. Ne comptez pas sur moi pour expliquer. C’est de l’art, sans doute. VoilĂ , disons que c’est de l’art. Comme la rose, il est sans pourquoi. Surtout quand le parce que associerait une absence de talent et une obligation de faire n’importe quoi pour, prĂ©cisĂ©ment, passer pour un artiste.
Devant tant d’art, donc, notre esprit vagabonde et se laisse aller Ă  d’Ă©tranges hallucinations parĂ©idoliques, ajoutant Ă 

  • Pierre Richard
  • Alexandre Benalla en Hagen et
  • Jacques Attali en Gunther.

Profitant de notre saute d’attention, Gutrune s’occupe en crapahutant Ă  son tour sur la table oĂ¹ elle danse. Gunther et Siegfried feignent de se dĂ©figurer avec leur rapière alors qu’ils sont censĂ©s juste verser une goutte de sang dans le vin pour sceller leur alliance Ă  laquelle Hagen se garde bien de s’associer. Puis ils s’amusent Ă  se chiffonner tandis que Gutrune passe Ă  l’envers la veste de Pierre Richard, façon camisole. Siegfried rĂ©cupère nĂ©anmoins ses habits pour partir Ă  la conquĂªte de BrĂ¼nnhilde.
La grille redescend devant l’Ă©cran. Il s’en passe, des choses, quand mĂªme, hein ! On comprend que, comme nous, Gutrune soit Ă  la ramasse. D’ailleurs, elle n’en peut plus et se couche sur la table. Une manie de mise en scène, dĂ©cidĂ©ment.
Si l’on parle peu de musique dans ce compte-rendu, c’est qu’elle peine Ă  se frayer un chemin jusqu’Ă  nous tant l’effarement visuel brouille le ravissement auditif. De rares accalmies nous permettent de nous remĂ©morer pourquoi nous sommes venu. Ainsi du splendide monologue du veilleur que profère Hagen le sournois, Ă  la fin de la scène deuxième. Mika Kares rend avec brio la friction entre la passion de son personnage pour la manigance et le fric, d’une part, et, d’autre part,

  • la solennitĂ© vocale qui l’habite, loin des pitreries auxquelles est contrainte Sinead Campbell Wallace,
  • la clartĂ© de la ligne et
  • la chaleur du timbre, parfaite pour faire rĂ©sonner cette bĂªte Ă  sang froid.

Pour des raisons qui lui appartiennent et que nous respectons profondĂ©ment, Gutrune caresse le tapis en souriant. Hagen jette le cheval de bois par terre, ce qui n’est pas super sympa, l’on n’en disconviendra point. Gutrune fait du bateau ou de l’Ă©quitation sur une chaise. Le dĂ©cor pivote. Une vidĂ©o Ă©voque une  montagne puis une mer Ă©cumante. Dans la fosse,

  • l’orchestre rĂ©ussit un superbe descrescendo,
  • le tutti s’Ă©panouit dans un piano scintillant, et
  • les solistes (trompette et clarinettes) dĂ©montrent une virtuositĂ© qui est aussi musique.

CĂ´tĂ© pile, le dĂ©cor rĂ©vèle une Gutrune allongĂ©e. CĂ´tĂ© face, Gutrune se casse. Pour le moment, Hagen reste collĂ© Ă  son siège. BrĂ¼nnhilde se rĂ©veille, l’anneau (ici transformĂ© en collier par le metteur en scène) Ă  la main, claquant un air (« Du lointain, un bruit familier ») d’autant plus Ă©mouvant que son anticipation joyeuse du retour de Siegfried est cruelle, le spectateur sachant qu’elle s’apprĂªte Ă  se faire duper par celui qu’elle kiffe, cette duperie permettant en sus au fĂ©lon malgrĂ© lui d’en Ă©pouser une autre. Ce qu’il adviendra après ce cliffhanger mĂ©rite certainement d’Ăªtre Ă©voquĂ© dans une prochaine notule…


Ă€ suivre, donc.

King of the entire Universe

Structure à Pézenas, le 20 septembre 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Ce moment oĂ¹ la chatte sauvage qui vient parfois squatter chez tes hĂ´tes mais refuse tout contact humain se rĂ©sout, après un rien de drague de ta part, il est vrai, Ă  pourrir ta nuit en venant te faire un cĂ¢lin Ă  trois heures du matin – ce moment-lĂ , par ma foi, tu pourrais crier : « Alors,

  • dĂ©pression,
  • pensĂ©es nĂ©gatives,
  • sentiments de lose,

vous Ăªtes oĂ¹ ? Je vous entends pas, sales merdes. Je viens de devenir le king of the entire universe ! Pour quelques demi-heures, oui, mais c’est dĂ©jĂ  ça, bande de petits crevards. »
Et pourtant, je n’ai pas de chat. N’en ai jamais eu. Jamais. J’ai mĂªme Ă©crit un roman sur le sujet, et les courageux peuvent l’acheter – haha – en livre digital par exemple ici (bah oui, faut bien vivre…).