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Le blog de Bertrand Ferrier

Jusqu’Ă  quand ?

Place de la République, le 5 novembre 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Jusques Ă  quand, Pharaon Ier de la PensĂ©e complexe, abuseras-tu de notre patience ? Combien de temps encore serons-nous le jouet de ton mĂ©pris ? En latin ou en français, c’est le thème du jour. Sur le chemin

  • de la rĂ©volte tranquille,
  • de la colère profonde et
  • du folklore gaulois,

nous croisons, dans le métro,

  • des humains vintage avec des sacs LenĂ´tre bien garnis,
  • un golden-retriever un brin apeurĂ© par la presse, et
  • une horde de lycĂ©ens qui ont envahi la station RĂ©aumur-SĂ©bastopol pour clapper que nous sommes tous antifascistes.

Une publicitĂ© sur un distributeur automatique de boisson nous apprend, mais un peu tard, que Lipton sera le goĂ»t de notre Ă©tĂ©. Ă€ notre arrivĂ©e, c’est l’automne mais un automne qui vibre

  • de chaleur,
  • de joie d’Ăªtre ensemble et d’Ăªtre aussi nombreux, et
  • d’ire devant le dĂ©sastre qu’ont entraĂ®nĂ© dix ans de macronisme (dĂ©jĂ , un jour, c’Ă©tait trop, alors dix ans…).

La place de la RĂ©publique grouille de monde. Ă€ dĂ©faut de son chat, chacun cherche sa tribu ou l’invente. Ainsi d’un gamin qui participe de facto aux concours de pancartes menaçantes avec un carton oĂ¹ est Ă©crit : « TREMBLE, MACRON, LES CM2 SONT DANS LA RUE ! » Les profiteurs sont lĂ , proposant notamment

  • des en-cas cuits selon des règles d’hygiène peu orthodoxes,
  • des boissons dont le prix suggère qu’elles sont Ă  base d’or liquide, et
  • des drapeaux palestiniens.

Cheveux sinon de tout pays du moins de toutes couleurs ajoutent aux teintes courantes un spectre large oĂ¹

  • le bleu,
  • le rouge et
  • le violet,

appliquĂ© totalement ou en dĂ©gradĂ©, tiennent le haut du pavĂ© au dĂ©triment du vert, apparemment devenu so 2025. D’autres rĂ©voltĂ©s, moins chromatiques, se sont accessoirisĂ©es avec

  • des lunettes dont les verres forment des cÅ“urs,
  • un manteau fuchsia vif (en photo infra),
  • des keffiehs ceints comme des bandanas Frère des ours, ou
  • des boucles d’oreille en forme de quartier d’orange.

Et pourquoi pas, chĂ©ris ? Ă€ cĂ´tĂ© de nous, un AmĂ©ricain tente d’Ă©moustiller sa compagne Ă  l’entrĂ©e de l’avenue Voltaire : « It’s protest atmosphere, soooo French, ain’t it? » Plus tĂ´t, les ateliers pancartes ont bien phosphorĂ©. L’on apprend par exemple que

  • « Mon chat mĂ©rite mieux que Macron »,
  • « Macron, arrĂªte de m’enculer : un non est un non », ou encore que,
  • « Avant, les tĂªtes tombaient. C’Ă©tait mieux avant ».

 

Sur le parcours de la manif du 5 novembre 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Les photographes, prompts Ă  arborer fièrement leur brassard « PRESS » (j’ai essayĂ© : mĂªme en appuyant fort, il n’en sort rien), s’en donnent Ă  cÅ“ur joie pour immortaliser ces graffiti Ă©phĂ©mères. Le rĂ©seau 4G semble saturĂ© ou mal en point. Des gens prennent des vidĂ©os depuis leur appartement – pas forcĂ©ment une bonne pub pour la revente de leur bien immobilier. Aucun « ACABEUH » n’est entonnĂ© autour de nous mais, contraints d’Ăªtre en statique, des djeunses s’approchent d’un mur de son transportĂ© par un camion stickĂ© CGT et convulsent comme on le ferait dans une rave gĂ©nĂ©rale.
Des odeurs révolutionnaires, selon la classification dite « de Sébastien » établie par Gad Elmaleh, émanent des fumeurs qui nous entourent.

  • Des Ă©pices fuligineuses Ă  base de plastique pĂ©rimĂ© le disputent Ă 
  • la fraise de synthèse dĂ©fraisifiĂ©e qui dĂ©fie
  • le shit solidement dosĂ©. Presque encore solide, en fait.

Devant une batucada dirigĂ©e par une fille Ă  capillaritĂ© rosĂ©e, une enseignante se dĂ©hanche en agitant son Å“uvre : « De la didactique, pas la dictature ! » Des gamins qui n’ont certainement pas dix-huit ans pour quelques annĂ©es encore tractent afin d’inciter Ă  voter Jean-Luc MĂ©lenchon. Ici, ils semblent moins en danger qu’Ă  l’entrĂ©e d’une AG de TotalÉnergies, cette entreprise dĂ©gueulasse, ou Ă  la sortie d’un meeting du Medef (donc des JO, dĂ©sormais), ce regroupement d’exploiteurs dont de nombreuses victimes sont ce jour-lĂ  dans la rue.
Le concours de pancartes se poursuit. Devant nous candidatent

  • « Panpan cucul, la maternelle est dans la rue »,
  • « La rue est au peuple comme le ciel est au condor [en un mot; « condor », quoique, si l’on pense Ă  Elon Musk, bref] »,
  • « Sujet du bac : si Macron rime avec Ă©tron, est-ce le simple fruit du hasard ? », le non moins Ă©lĂ©gant
  • « Rien ne ruisselle sauf mes aisselles » ou
  • « Plus d’Emmanuel, plus de manuels ».

Merci Ă  tous, mais trop tard : j’ai le vainqueur.

 

Une pancarte dans la foule, le 5 novembre 2026, vers la place de la République (Paris 10). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Une bande-son improbable suscite l’hystĂ©rie des collĂ©giens et des lycĂ©ens, « Emmenez-moi » de l’Ă©vadĂ© fiscal armĂ©nien se chorĂ©graphiant, finalement, aussi mieux que « RĂ©siste » de celle qui a succĂ©dĂ© Ă  VĂ©ronique S. dans la machine Ă  Ă©motions de Michel B. Sur un camion de son, un groupe profite de ce que la manif est bloquĂ©e sur place pour chanter ses tubes Ă  la gloire du fret ferroviaire ou de la carte Vitale. Des manifestants essayent de retrouver leurs potes en se triangulant : « On est entre

  • un drapeau sur les saucisses [en fait, du lard, mais c’est vrai que la chose Ă©tait particulièrement mal dessinĂ©e],
  • le ballon Sud solidaire mais pas le premier parce qu’on est rue Jean-Pierre Timbaud alors que le premier, non, et
  • une banderole avec des sirènes dessus. »

That’s

  • manifestation violente,
  • casseurs racailleux et
  • dĂ©gradation dangereuse du pays nĂ©cessitant l’Ă©tat d’urgence et l’interdiction d’Internet

in French, guys. DĂ©sormais, les CRS contrĂ´lent les accès Ă  la place de la RĂ©publique. L’un d’eux avertit les badauds qui s’approchent : « Ouvrez vos sacs, sauf si vous n’en avez pas. » L’inverse eĂ»t Ă©tĂ© plus logique, mais bon, nous sommes en France oĂ¹ l’on a toujours une lĂ©gère prĂ©fĂ©rence pour

  • les CRS,
  • les militaires et
  • les mĂ©diateurs de la ville de Paris, cette lie de la sociĂ©tĂ© d’inutiles dangereux censĂ©s assurer la sĂ©curitĂ© (la sĂ©curitĂ© des notables en place, hein, pas la nĂ´tre, faut pas dĂ©conner – d’autant qu’on ne leur demande rien).

Cette après-midi-lĂ , l’ambiance est

  • vĂ©nère,
  • dĂ©ter et
  • joyeuse

Ă  la fois. Jusqu’Ă  quand ?


Le rĂ©cit et les photos du mĂªme Ă©vĂ©nement selon ce torchon qu’est Le Figaro

 

Ă€ pas de loup

 

Salle Mozart au CRR de Saint-Maur le 4 novembre 2026. Photo : Bertrand Ferrier

Travail en cours. Sur

  • la transcription,
  • l’interprĂ©tation,
  • l’appropriation organistique.

Oui, organistique, mĂªme Ă  deux gros pianos. Chouette. Rendez-vous aux scolaires toulois fin novembre !

La scientologie est-elle un art ?

Découpure de presse (source : https://madame.lefigaro.fr/celebrites/actu-people/qui-sont-connor-et-isabella-les-enfants-de-tom-cruise-qui-ont-choisi-la-scientologie-20261031)

Alors que l’emprise d’une Ă©glise « controversĂ©e » (d’une Ă©glise, donc) prend la lumière, un acteur hĂ©naurme mais en perte de vitesse tente de survivre grĂ¢ce Ă  une partie de ses enfants. L’occasion de se souvenir d’Ă©changes vigoureux et riches sur cet hubbardisme avec Cyprien Katsaris puis Éric Roux en personne, pour partie rĂ©sumĂ©s ici.
Ben si, pour ceux qui aiment la belle musique, et peu importe ce que chacun pense de la scientologie, Cyprien Katsaris qui se pose pour expliquer pourquoi il adhère Ă  cette entreprise, et le boss de l’enclave française puis le co-boss de l’enclave europĂ©enne de la supposĂ©e secte qui vient commenter puis assister au concert du mec (concert fomentĂ© lĂ , le jour oĂ¹ la colère des gens, dits « gilets jaunes », explose), c’est pas rien.

 

Cyprien Katsaris au travail chez lui (Paris 16). Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 6/7

Première de pochette

Le dernier volet de notre fenĂªtre sur la clarinette alla francese selon Luigi Magistrelli s’ouvre, en rĂ©alitĂ©, sur deux compositions suisses puisque signĂ©es RenĂ© Gerber, que nous avons eu souventes fois l’occasion d’Ă©voquer sur ce support ainsi que dans un ample article sur la catalogue du musicien intitulĂ© « 233 nuances de RenĂ© Gerber (ou presque) » in : Jean-Jacques Perrenoud (dir.), RenĂ© Gerber, compositeur, homme de l’art (ChĂ¢teau & Attinger, 2020). MĂªme si ce n’est pas très French, c’est un joli cousinage qui a du sens pour un label oĂ¹ l’essentiel de l’Å“uvre de RenĂ© Gerber a Ă©tĂ© discographiĂ©e.
Il s’agit de deux compositions pour clarinette seule Ă©crites en 1970. La première, la plus ambitieuse, s’intitule Six variations sur un thème romantique. Le thème, moderato, en do mineur, se fonde sur une structure ABA’ :

  • descente diatonique (Ut – Si bĂ©mol – La bĂ©mol),
  • volutes aspirant Ă  l’aigu,
  • retour de la formule liminaire enrichie de doubles croches et de rythme pointĂ©.

Luigi Magistrelli en propose une lecture audacieuse, associant

  • la solennitĂ© de A,
  • l’Ă©lan presque prĂ©cipitĂ© de B, et
  • l’urgence quasi bancale de A’.

La première variation permet de profiter

  • de la sonoritĂ© chaude des mĂ©diums,
  • de l’attention au phrasĂ© et
  • du souci de nuancer

dont fait montre l’interprète. Dans la deuxième variation, majeure, alternant doubles – sextolets de doubles – doubles par quatre, on goĂ»te

  • les diffĂ©rents dĂ©tachĂ©s proposĂ©s par Luigi Magistrelli,
  • son dĂ©sir d’incarner librement le texte via une juste agogique, et
  • son art de faire rebondir les notes rĂ©pĂ©tĂ©es.

La troisième variation, moderato molto, revient au mode mineur en enquillant des triolets que perturbent des changements de mesure (4/4, 3/4, 2/4, 4/4). S’y dĂ©gustent

  • l’inclination de RenĂ© Gerber pour la modulation Ă©phĂ©mère,
  • la prĂ©cision des phrasĂ©s du clarinettiste et
  • sa technique superlative qui lui permet de souffler des pianissimi impressionnants.

Retour au majeur pour la quatrième variation, un allegretto qui s’ouvre presque sur la citation de l’incipit du cĂ©lèbre « Choral du veilleur » de Johann Sebastian Bach (le motif rĂ©apparaĂ®tra vers la fin du segment). Le compositeur s’empresse de la fondre dans un style guilleret oĂ¹ se mĂªlent

  • doubles pour lancer la dynamique,
  • appogiatures pour impulser le groove,
  • points d’orgue pour crĂ©er un suspense narratif inattendu et
  • notes rĂ©pĂ©tĂ©es pour que les oreilles de l’auditeur rebondissent avec la clarinette.

 

 

Si l’on reste encore surpris par le choix de Luigi Magistrelli de laisser fluctuer certains sons tenus (2’45), on embarque avec lui pour la cinquième variation, mineure, au goĂ»t de lamento.

  • Le mode,
  • l’usage du registre grave et
  • le tempo moderato

contrastent malicieusement avec la variation primesautière qui l’a prĂ©cĂ©dĂ©e.

  • Ritendi,
  • changement de mesure et
  • respirations

respectent l’esprit Ă  la fois grave et, un temps, cantabile, qui sourd de ce segment. Comme de juste, la dernière variation est une synthèse de ce qui prĂ©cède, rendant compte des frictions entre les variations. Elle est Ă  la fois en mode mineur, et « en mode brillant », comme diraient les djeunses s’ils Ă©coutaient plus RenĂ© qu’Aya.

  • Les doubles croches,
  • le large spectre de registres convoquĂ©s et
  • le souffle de l’interprète qui lui permet de dĂ©ployer les traits sans les saucissonner

gomment largement un montage toujours aussi rustique (patch Ă  4′) pour donner Ă  savourer une musique

  • simple (c’est pas une insulte),
  • efficace (non plus) et
  • astucieuse (en rĂ©alitĂ©, y a pas d’insulte, dans cette notule, donc restons enthousiastes et nonobstant paisibles).

En complĂ©ment du programme suisse et en Ă©cho Ă  l’autre Å“uvre de concours d’AndrĂ© Messager jouĂ©e un peu plus tĂ´t, Luigi Magistrelli propose un « Morceau de lecture Ă  vue » de RenĂ© Gerber. Dans le cadre d’un disque studio, nous sommes rĂ©solument sceptique quant Ă  l’intĂ©rĂªt d’inclure un tel exercice visant Ă  jauger la capacitĂ© d’un candidat Ă  se dĂ©patouiller avec une partition au premier regard, mais supputons que c’est une manière de rendre hommage Ă  RenĂ© Gerber en estimant que, mĂªme contraint par un genre codifiĂ©, il continue de produire du RenĂ© Gerber. L’allegro scherzando en Si bĂ©mol

  • sautille,
  • module et
  • joue avec les grands Ă©carts de notes, souvent dĂ©licats en première intention.

Luigi Magistrelli en propose une lecture propre et Ă©nergisante… qui nous pousse Ă  prĂ©server le suspense et Ă  garder la recension du « Thème et variations » de Jean Françaix qui clĂ´t le disque pour une prochaine notule. Ce n’Ă©tait pas prĂ©vu, mais faut-il toujours tout prĂ©voir dans la vie en gĂ©nĂ©ral et les notules culturelles en particulier ? Vous avez quatre heures. Ou plus. Ou moins. Vous Ăªtes libres, en fait. Au moins sur ce plan !


Pour écouter le disque gratuitement, c’est là.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.

L’automne, florilège

1er novembre 2026, Ă©glise Saint-AndrĂ© de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

Pour un organiste, l’automne, c’est ça : ventilateur inutile, radiateur d’appoint (pas super efficace mais tellement rĂ©confortant) pas encore utile. Les deux ustensiles Ă©changent leurs expĂ©riences.
Comme murmurait Joseph Brodsky en évoquant août, pourtant, le monde est une

petite ville dont vous n’aurez jamais la vĂ©ritĂ©

(Joseph Brodsky, Comme un flambeau dans ces tĂ©nèbres noires. Anthologie poĂ©tique, 1961-1996, trad. de l’extrait AndrĂ© Markowicz, Gallimard, « PoĂ©sies », 2026, p. 428).
J’ose croire que c’est une bonne nouvelle, mĂªme si l’automne est arrivĂ© bien vite.

Mary Cassatt, « L’IndĂ©pendante », musĂ©e d’Orsay, 29 octobre 2026

Mary Cassatt, « Lydia assise au jardin, un chien sur les genoux », huile, 1880. Photo : Rozenn Douerin.

Il y a de la contradiction dans la Mary Cassatt qu’expose le musĂ©e d’Orsay pour saluer les cent ans de sa mort et l’acquisition toute rĂ©cente d’un pastel de l’artiste.

  • Elle est d’abord prĂ©sentĂ©e comme une immigrĂ©e devenue Française Ă  part entière car la dame a longtemps vĂ©cu en France, mais elle se revendiquait comme « nettement et franchement amĂ©ricaine ».
  • Elle est ensuite prĂ©sentĂ©e comme une femme qui a gagnĂ© son indĂ©pendance, mais cette indĂ©pendance s’appuie sur sa dĂ©pendance Ă  la richesse liminaire de sa famille et Ă  l’hĂ©naurme richesse d’une copine des AmĂ©riques qui l’a rendue très importante dans le milieu de l’art car elle pouvait susciter des achats par ses conseils.
  • Elle est enfin prĂ©sentĂ©e comme une personne du beau sexe qui a su mater le sexisme que les vivants dĂ©construits de notre Ă©poque voient en permanence opprimer les femmes, mais, Ă  cĂ´tĂ© de son goĂ»t pour le flou et le mouvement, l’artiste cultivait un acadĂ©misme guindĂ© et un conformisme de bon aloi prescrivant aux femmes de peindre en prioritĂ©
    • des femmes,
    • des bĂ©bĂ©s (la peintre est mĂªme obligĂ©e de prĂ©tendre que lesdits nourrissons sont les enfants des dames reprĂ©sentĂ©es, lesquelles ne sont souvent que leurs nourrices) et
    • des scènes d’intĂ©rieur.

Peut-Ăªtre est-ce l’un des intĂ©rĂªts de cette exposition très courue, visible au musĂ©e d’Orsay jusqu’au 31 janvier avant de partir vers des terres anglophones variĂ©es – Londres et Boston : non pas une artiste univoque, conforme aux nouveaux standards woke, mais une singularitĂ© qui, rĂªvant d’Ăªtre du sĂ©rail, a mĂ©nagĂ© la chèvre et le chou entre, d’un cĂ´tĂ©, formalisme et respect des codes, et, de l’autre, volontĂ© sporadique de s’en extirper. Car la première caractĂ©ristique de la peinture de Mary Cassatt est qu’elle est d’une grande diversitĂ©, aussi bien en interne (dans un mĂªme tableau) qu’en externe (entre les tableaux). Le souci d’effet de rĂ©el, que

  • la vivacitĂ© des traits,
  • l’habiletĂ© de la polychromie et
  • le souci du dĂ©tail (l’art capillaire !)

habitent dialoguent avec un goût pour

  • la suggestion,
  • l’esquisse et, parfois mĂªme,
  • l’abstraction rugueuse.

Le cĂ©lèbre tableau choisi pour clĂ´turer l’exposition en tĂ©moigne.  L’on peut tout aussi bien s’attarder sur

  • le rendu des peaux,
  • la science de l’expression (dans l’Å“uvre de Mary Cassatt, personne ne sourit),
  • la vitalitĂ© du trait de pastel,
  • l’Ă©vidence des volumes et
  • la profusion des tissus…

 

Mary Cassatt, « Mère et enfant sur fond vert » (détail), pastel, 1897. Photo : Rozenn Douerin.


… que sur

  • la friction des accents,
  • l’effacement des formes,
  • le chaos des mouvements,
  • le surgissement de spirales grossièrement jetĂ©es ou, par exemple,
  • la recomposition du regard que nĂ©cessite un geste graphique
    • bouillonnant,
    • tourbillonnant voire çà et lĂ 
    • Ă©ruptif [on peut cliquer pour agrandir les photos].

 

Mary Cassatt, « Mère et enfant sur fond vert » (détail), pastel, 1897. Photo : Rozenn Douerin.

 

Dès lors, l’intĂ©rĂªt de la visite, qui a peu de chance de se concentrer sur l’intĂ©rĂªt des sujets reprĂ©sentĂ©s, en gĂ©nĂ©ral ou archĂ©typaux ou niaiseux, se focalise sur la tension entre

  • disruption et formalisme,
  • rugissement du pastel ou lissĂ© de la peinture,
  • abandon d’une recherche de perfection et dĂ©sir d’excellence presque plus technique qu’artistique.

En dĂ©pit du narratif encadrant l’exposition, pour le pas-expert pas-sachant pas-spĂ©cialiste, Mary Cassatt paraĂ®t moins indĂ©pendante qu’imprĂ©visible, ce qui n’est pas une moindre qualitĂ©. Cette imprĂ©visibilitĂ© s’appuie sur la deuxième caractĂ©ristique de la peinture de Mary Cassatt : la dame s’appuie sur une solide technique. Elle s’est formĂ©e auprès de maĂ®tres qui savaient faire et qui, visiblement, savaient aussi transmettre leur savoir-faire. On n’ose plus guère Ă  notre Ă©poque sortir un compliment digne de François Rollin commentant un tableau de Turner, mais il est nĂ©cessaire de reconnaĂ®tre que la vedette d’Orsay savait très bien peindre. C’est aussi ce qui rend savoureux

  • ses foucades,
  • ses imprĂ©cisions,
  • ses inachèvements,
  • ses zigouigouis et
  • ses traits de couleur inattendue qui rehaussent une dominante.

 

Mary Cassatt, « Fillette dans un fauteuil bleu » (détail), huile sur toile, 1878. Photo : Rozenn Douerin.


Copiste Ă  la commande, elle sait

  • s’imprĂ©gner d’une demande,
  • sentir quel genre rapporte,
  • humer l’air du temps dont elle peut faire profit, personnellement ou en refilant les bons plans (moyennant rĂ©tribution, c’est logique) outre Atlantique.

La nana se décrivait comme « patronne », on va pas jouer les sainte-nitouches non plus !

 

Mary Cassatt, « Jeune fille au banjo » (détail), pastel, 1894. Photo : Rozenn Douerin.


La troisième caractéristique de la peinture de Mary Cassatt est de savoir exister au milieu de ce maelström de problématiques :

  • conformitĂ© au goĂ»t pour entrer dans les « salons indĂ©pendants »,
  • rĂ©seautage pour exister parmi les artistes influents et auprès des dĂ©cideurs de commandes majeures,
  • spĂ©culation sur les Å“uvres des collègues (on retrouve la thĂ©matique de la gĂ©nĂ©reuse « collectionneuse » Ă©voquĂ©e ici, la crĂ©atrice-collectionneuse remplaçant le collectionneur-crĂ©ateur), et
  • sensation profonde, que l’exposition traduit fort bien, qu’un geyser crĂ©atif existe en elle.

On peut regretter que l’exposition, conformĂ©ment au dogme en vigueur dans l’art d’État, ait prĂ©fĂ©rĂ© blablater sur une nana autonome, alors qu’il aurait Ă©tĂ© plus

  • captivant,
  • stimulant et sans doute
  • instructif,

de suggérer comment (à quel prix

  • humain,
  • artistique,
  • moral et
  • financier)

 

Mary Cassatt, « Jeune fille au banjo » [et sa jolie main gauche] (détail), pastel, 1894. Photo : Rozenn Douerin.


En effet, Mary Cassatt avait réussi à insérer

  • les innombrables zigouigouis qui pimpent les tableaux,
  • sa folle Ă©nergie et, par moments,
  • d’autres aspects de sa personnalitĂ©
    • (cadrages donc dĂ©bordements par exemple en calèche,
    • composition inouĂ¯e des couleurs,
    • dĂ©litement des formes qui n’empĂªchent en rien la parĂ©idolie des regardeurs, par exemple)

en dĂ©pit d’une pression rĂ©elle sur la femme et l’Ă©trangère qu’elle Ă©tait, au-delĂ  de la bien Ă©duquĂ©e et de la riche qui connaĂ®t des riches qu’elle Ă©tait aussi. Sous cet aspect, cette exposition intĂ©ressante prĂ©sentĂ©e sur des thĂ©matiques lĂ©nifiantes mĂ©rite plus que la visite : le renversement d’un paradigme dĂ©courageant qui tend Ă  rĂ©duire la tension artistique, essentielle, par le truchement d’un prisme anachronique. RĂ©volte (et chanson officielle de l’artiste ici ou presque) !

« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 5/7

Première de pochette

Peu d’Å“uvres existent autant grĂ¢ce Ă  leur narratif que le Quatuor de la fin des temps d’Olivier Messiaen. On parle stalag, souffrance, dĂ©portation, foi, compositeur grattouillant son papier dans un coin, moins reprĂ©sentation devant des centaines de personnes – avec piano – d’une pièce de cinquante minutes, ce qui devrait secouer le storytelling et laisser plus de place Ă  la musique.
Le troisième mouvement, « AbĂ®me des oiseaux », est d’ailleurs une pièce ajoutĂ©e Ă  la composition. Cela se peut deviner par sa singularitĂ© : il s’agit d’un solo de clarinette devenu un pilier du rĂ©pertoire de l’instrument. Luigi Magistrelli attaque le mouvement « lent, expressif et triste » en extirpant son fa # du nĂ©ant.

  • Le souffle est long,
  • la sonoritĂ© des mĂ©diums envoĂ»tante,
  • la lenteur hypnotique.

Si certaines attaques semblent hĂ©sitantes (le sol Ă  1’48, par exemple), elles ajoutent une certaine fragilitĂ© consonante avec l’atmosphère de l’Å“uvre. De mĂªme, si certains phrasĂ©s surprennent (attaque sur le do Ă  2’10 alors que la note fait partie d’une section de cinq notes marquĂ©es legato), ils signalent aussi une volontĂ© de faire corps avec la partition, quitte Ă  bousculer un peu le texte.

  • Des decrescendi rĂ©ussis,
  • des triples piano somptueux et
  • un break parfait pour laisser chanter l’oiseau « presque vif, gai, capricieux »

séduisent.

 

 

  • Les contrastes d’atmosphère sont nets,
  • le spectre des nuances est large,
  • la caractĂ©risation des diffĂ©rents segments (effets d’Ă©cho compris)

soutiennent l’attention. On se laisse mĂªme surprendre et amuser en entendant de vrais oiseaux chanter (5’05) alors que la forme en arche s’apprĂªte Ă  se refermer via le retour du premier motif. Ce segment est lugubre Ă  souhait. Les changements de registre, de l’espĂ©rance portĂ©e par les aigus aux cris des dĂ©funts plongeant dans les graves, sont très Ă©vocateurs. Le rythme, si important dans cette Ă©criture, est Ă  la fois

  • fluide et tumultueux,
  • naturel et maĂ®trisĂ©,
  • libre et tenu.

Ces 8’40 sont donc savoureuses et Ă©tonnantes après deux pièces d’AndrĂ© Messager, soulignant l’originalitĂ© du programme et permettant d’oublier un montage pas toujours très discret (8’28, pour l’Ă©cho pianissimo et redoutable des sept croches parcourant la tessiture de la clarinette dans un aller-retour nĂ©cessitant une grande maĂ®trise de l’embouchure).

  • L’originalitĂ©,
  • la virtuositĂ© et
  • le souci d’interprĂ©tation du soliste

l’emportent largement sur ces scories techniques, donnant hĂ¢te d’Ă©couter une dernière partie de disque mĂªlant RenĂ© Gerber et Jean Françaix. Ă€ suivre !


Pour écouter le disque gratuitement, c’est là.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.

Le trafic que personne ne veut voir

Première de couverture (détail)

C’est le deuxième trafic du monde juste derrière les stupĂ©fiants. Le massacre d’animaux sauvages, auquel participent activement les zoos du monde entier, n’est pas une lubie d’Ă©colos attardĂ©s : c’est un crime contre la biodiversitĂ© qui rapporte des milliards d’euros chaque annĂ©e aux caĂ¯ds du business. Un nouveau scandale, rendu public ces dernières 24 h, vient Ă©clairer la violence et l’importance de ce marchĂ©, avec tous les ingrĂ©dients pour secouer le citoyen :

  • des destructions d’espèces menacĂ©es d’extinction,
  • des criminels protĂ©gĂ©s par des passeports diplomatiques et
  • des sommes inestimables brassĂ©es depuis vingt ans (source ici).

Pour un peu moins que les milliards en jeu, hĂ©las, j’ai eu la chance d’aider JĂ©rĂ´me Pensu Ă  finaliser son livre sur le sujet. Ce parallĂ©lĂ©pipède feuillu est

  • un ouvrage-choc,
  • une enquĂªte puissante,
  • une rĂ©vĂ©lation frĂ´lant la dĂ©flagration d’une bombe, si si,

que devront encaisser tous ceux qui oseront se pencher dessus. Certes, pour la première fois dans ma carrière d’aide-Ă -l’Ă©criture dĂ©butĂ©e il y a plus de quinze ans, l’aventure humaine a un peu fini en eau de caca boudin ; mais reste un bouquin passionnant fomentĂ© par un type qui sait peut-Ăªtre comme pas beaucoup voire personne de quoi il parle et qui nous rĂ©vèle ce que nous ne voulons pas forcĂ©ment savoir… jusqu’Ă  ce que nous le sachions. Ensuite, nous n’avons qu’une envie : le faire savoir Ă  notre tour.

 

 

En rĂ©sumĂ©, ce post est une autopromo, mais faut bien vivre, surtout si ça messied Ă  certains parmi lesquels les trafiquants d’animaux sauvages. Le livre est commandable chez votre libraire prĂ©fĂ©rĂ© ou, par exemple, chez Amazon, le grand mĂ©chant parfois quand mĂªme bien pratique – dans ce cas, c’est ici.

Denis Levaillant, « Préludes non mesurés de Louis Couperin » (DLM)

Première de pochette

C’est Ă  une Ă©trange exploration que nous invite le compositeur et pianiste Denis Levaillant avec son rĂ©cital mĂ©langeant des « prĂ©ludes non mesurĂ©s » de Louis Couperin, composĂ©s il y a peu ou prou quatre siècles.

  • Étrange parce que rare – les rĂ©citals Louis Couperin ne sont pas les concerts savants les plus frĂ©quents ;
  • Ă©trange parce que dĂ©volue au piano, quand Louis Couperin est plus souvent kidnappĂ© par les clavecinistes et les organistes alors que Rameau s’est Ă©chappĂ© de la tutelle des premiers grĂ¢ce au carton d’Alexandre Tharaud ;
  • Ă©trange parce que personnelle, l’interprète revendiquant d’avoir mix’n’matchĂ© des feuilles du recueil selon son « bon goĂ»t ».

Rien de saugrenu, nĂ©anmoins, dans la dĂ©marche du musicien. L’affaire est sĂ©rieuse :

  • le choix de l’Ă©dition est argumentĂ©,
  • l’exĂ©cution des ornements est rĂ©flĂ©chie, et
  • la distribution des tempi, libres, a Ă©tĂ© pensĂ©e.

Le voyage bien encadrĂ© s’ouvre in medias res puisque, sur le disque que nous Ă©coutons, la première phrase inscrite sur la partition (l’arpège d’Ut) n’est pas prĂ©sente – sans doute un problème propre Ă  mon gramophone. LĂ  encore, l’oreille est tout de suite saisie par l’Ă©trangetĂ© de cette musique. Étrange, en effet, cette semi-libertĂ© de pantin dĂ©sarticulĂ© qui casse la rĂ©gularitĂ© coutumière en alternant

  • Ă©noncĂ© calme,
  • suspensions rĂ©sonantes et
  • brusques jaillissements.

Étrange, cet effet de sustain (le pianiste revendique de n’avoir quasi pas utilisĂ© la pĂ©dale qui permet de tenir les sons) liĂ© Ă  l’Ă©criture du compositeur qui exige de longues tenues de basses – ici bien mises en valeur par le choix de l’instrument, le registre grave du Yamaha CFIIIS rĂ©glĂ© par Guillaume Durambur offrant une assise intĂ©ressante aux volutes du mĂ©dium et de l’aigu. Denis Levaillant joue pleinement sur

  • la confusion,
  • la perte de repères et
  • l’incertitude propre Ă  cette musique…

et propre aussi au concept mĂªme de prĂ©lude, sorte d’improvisation ouvrant, en l’espèce, sur un morceau qui n’arrivera pas. Étranges aussi ces dissonances qu’apprĂ©ciaient les grands crĂ©ateurs de l’Ă©poque (Johann Jakob Froberger, auquel Louis Couperin rend hommage dans un feuillet, Ă©tait le spĂ©cialiste de ces grincements savoureux). Étrange, enfin, cette musique insaisissable, qui prend plaisir Ă  s’Ă©chapper dès que l’on croit la saisir.

  • La variĂ©tĂ© de touchers surprend ;
  • la nettetĂ© des phrasĂ©s crĂ©e des certitudes qui, l’instant d’après, s’effondrent ;
  • la fantaisie qui semble animer l’inspiration rechigne Ă  Ăªtre encagĂ©e derrière les barreaux du prĂ©visible.

 

 

Il nous semble que l’on aurait davantage apprĂ©ciĂ© la dĂ©couverte si la prise de son, signĂ©e Susie Lopez Uroz et Pierre Jacquot, avait respirĂ© davantage, au sens oĂ¹ nous avons l’impression d’Ăªtre collĂ©s dans la table du piano, dont les bruits de mĂ©canique perturbent par moments l’Ă©coute, conduisant parfois les techniciens Ă  des choix assez disgracieux (fade out assez grossier du prĂ©lude 3, par exemple, alors que le raclement de gorge d’après le quatorzième prĂ©lude, Ă  2’37, aurait dĂ» Ăªtre gommĂ©, mĂªme s’il traduit une volontĂ© de privilĂ©gier le vivant au lĂ©chĂ©).
Ce nonobstant, l’on peut supputer que le choix artistique de proximitĂ© absolue, par sa radicalitĂ©, tend Ă  prĂ©cipiter l’auditeur dans le grand huit d’une partition qu’animent

  • cahots,
  • rebonds,
  • attentes et
  • cavalcade.

Ă€ mesure que s’Ă©coulent les prĂ©ludes, l’indĂ©cidabilitĂ© devient plus savoureuse que bousculante. Nous voici suspendus

  • Ă  la note Ă  venir,
  • Ă  l’accident dont on sait qu’il va arriver mais pas du tout comment il va sonner,
  • Ă  l’idĂ©e qui va soudain prolonger le rĂ©cit.

Les repères musicologiques, effacés, tentent de se reconstruire en inventant des similitudes avec une certaine musique minimaliste. Il est exact que le matériau brut est aussi étique que paradoxal :

  • la partition est Ă©crite,
  • liaisons et ornements sont souvent prĂ©cisĂ©s, et cependant
  • l’interprète est libre de choisir
    • ses tempi,
    • ses rythmiques et, dans une large mesure,
    • ses articulations.

Il revient donc Ă  celui qui joue cette musique

  • non seulement de la jouer mais aussi de l’incarner,
  • non seulement de l’Ă©noncer mais de lui insuffler une vitalitĂ© simplement esquissĂ©e par le texte,
  • non seulement d’Ă©grener les notes mais de leur inventer
    • un sens,
    • une direction,
    • une raison d’Ăªtre que le compositeur a laissĂ©s en pointillĂ©s.

L’on pourrait craindre un effet de lassitude (rĂ©pĂ©tition du mĂªme type de morceaux) Ă©moussant la curiositĂ© liminaire. La rĂ©alitĂ© pourrait bien Ăªtre inverse. D’abord parce qu’il faut Ă  l’auditeur le temps d’apprivoiser ce langage. Ensuite parce que Denis Levaillant parvient Ă  jouer chaque prĂ©lude avec

  • la mĂªme fausse naĂ¯vetĂ©,
  • la mĂªme impression de dĂ©couverte,
  • la mĂªme malice, en somme,

de sorte que l’intensitĂ© de la surprise ne s’Ă©mousse pas. Enfin, parce qu’il y a une forme de jubilation Ă  Ăªtre déçu en bien, la crainte d’avoir vite Ă©puisĂ© le plaisir de la dĂ©couverte et de l’inattendu se dissipant grĂ¢ce Ă 

  • l’Ă©nergie d’un trille,
  • l’ouverture du narratif Ă  un registre nouveau,
  • la beautĂ© d’une rĂ©sonance que traverse soudain un trait staccato, etc.

 

 

Certes, les « PrĂ©ludes non mesurĂ©s » sont de la musique qui ne s’entend pas : il faut l’Ă©couter. Non que la chose soit

  • complexe,
  • hermĂ©tique ou
  • cryptĂ©e,

mais bien qu’il s’agit d’une musique à suspense. N’y cherchons point

  • de mĂ©lodie accrocheuse,
  • d’harmonisations aguicheuses,
  • de motifs proches de l’earworm ni mĂªme
  • des passages encore plus pyrotechniques qu’ouvertement virtuoses.

Nous n’en trouverions guère. Pour tout dire, nous serions en peine de fredonner le morceau Ă  peine l’avons-nous ouĂ¯, oui. En Ă©change, le porte-voix de Louis Couperin nous propose une sĂ©rie

  • d’histoires cabossĂ©es,
  • d’esquisses au dĂ©voilement progressif,
  • d’images qui apparaissent pour aussitĂ´t se dissoudre.

Les événements ne manquent pas :

  • des notes rĂ©pĂ©tĂ©es se font Ă©cho entre dextre et senestre,
  • des montĂ©es s’interrompent,
  • un commentaire ironique gronde dans les graves,
  • un ornement dĂ©veloppĂ© tarde Ă  rĂ©vĂ©ler oĂ¹ il veut aboutir,
  • une vaste envolĂ©e dĂ©gringole brusquement dans les abysses des petits marteaux,
  • une apparente rĂ©gularitĂ© s’interrompt et s’Ă©croule sans crier gare, etc.

Au fil des prĂ©ludes, manière de connivence se crĂ©e entre l’auditeur et le musicien, dont on apprend Ă  avoir hĂ¢te qu’il nous conte une nouvelle histoire, en espĂ©rant qu’elle sera aussi haute en couleurs que la prĂ©cĂ©dente. Par chance et non par hasard, le travail rigoureux de l’interprète lui a permis d’associer deux qualitĂ©s qui pourraient paraĂ®tre contradictoires : d’une part, la cohĂ©rence du son et du style d’un Louis Couperin au piano ; d’autre part, la prĂ©servation d’un esprit

  • fantasque,
  • ludique et
  • inventif

nimbĂ© dans un plaisir de narration musicale jamais pris en dĂ©faut au long de ces cinquante minutes. Aucun prĂ©lude n’Ă©crase l’autre. Chacun propose un nouvel Ă©pisode d’une mĂªme saga, parfois tuilĂ© et parfois singularisĂ© selon l’enchaĂ®nement des tonalitĂ©s dĂ©cidĂ© par Denis Levaillant, lequel souligne par l’exemple que la musique de Louis Couperin n’est pas une musique facile, Ă©crite Ă  la chaĂ®ne selon des schĂ©mas reproductibles Ă  l’infini, mais un cadeau offert Ă  l’interprète pour transformer

  • une Å“uvre fermĂ©e en Å“uvre ouverte,
  • un tĂ©moignage d’us musicaux passĂ©s en une musique très actuelle,
  • un recueil inscrit dans sa lointaine Ă©poque en une aventure esthĂ©tique susceptible de secouer l’auditeur d’aujourd’hui.

Si vous cherchez

  • un disque inattendu,
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« Clarinet with a French Flair » (Cascavelle) – 4/7

Première de pochette

Derrière un titre guère francophone, Luigi Magistrelli a choisi de feuilleter des rĂ©pertoires franco-suisses (hommage au label helvĂ©tique choisi pour propulser son travail) des dix-neuvième et vingtième siècles. Parmi les curiositĂ©s de la set-list, deux opus fonctionnels d’AndrĂ© Messager commandĂ©s par le Conservatoire. Le premier est un solo de concours nĂ©anmoins jouĂ© en duo avec la pianiste Claudia Bracco. On connaĂ®t le genre : il faut dĂ©fier les capacitĂ©s techniques des candidats avec virtuositĂ© et chausse-trappes pour diffĂ©rencier les meilleurs des moins meilleurs.
Si l’on est curieux de jauger l’intĂ©rĂªt d’une telle pièce dans le cadre d’un rĂ©cital, l’on est serein quant Ă  la compĂ©tence du clarinettiste pour ce genre d’exercice. Jusqu’Ă  prĂ©sent, l’interprète nous a parfois surpris par certains choix musicaux très singuliers, mais jamais déçu quant Ă  sa capacitĂ© Ă  tricoter des saucisses. On savoure donc Ă  l’avance d’Ă©couter l’acrobate quand l’allegro non troppo s’ouvre gaillardement en testant son registre aigu puis en envoyant de premières gammes en triolets, histoire d’Ă©chauffer les mimines, avant de proposer au faux candidat de se mesurer Ă  une seconde difficultĂ© de l’instrument : le passage de registre qu’il convient de rendre imperceptible. Luigi Magistrelli rĂ©ussit haut la main ces premiers challenges.
Son mélange de legato et de détachés dans la relance est parfait. Viennent alors

  • les montĂ©es chromatiques en doubles croches, qu’il grimpe avec adresse,
  • les tenues presque swingantes joliment suivies par la pianiste, dont le souci de faire musique de tout ne cesse de susciter l’admiration, et
  • l’interlude du clavier qui conduit Ă  la modulation de Si bĂ©mol vers RĂ© bĂ©mol.

L’andante qui advient, nimbĂ© dans la science harmonique du compositeur, teste cette fois le mĂ©dium de l’instrument oĂ¹ la sonoritĂ© chaude du clarinettiste sĂ©duit. Puis des sextolets de doubles pianissimo accompagnant le thème repris par la dextre de Claudia Bracco, rappellent que la poĂ©sie n’est pas l’objet premier d’un solo de concours.
Çà et lĂ , la partition prend des accents qui Ă©voquent MikhaĂ¯l Glinka (2’45, 2’58…) avant de cĂ©der la place Ă  une cadence… qui commence de manière assez vilaine avec un effet de rĂ©verbĂ©ration sur l’Ut du soliste pour le moins dispensable (3’29). Toutefois, comme le clarinettiste est aussi l’ingĂ© son, il faut croire que ce choix est aussi constitutif de son esthĂ©tique personnelle Ă  laquelle il nous arrive d’avoir du mal Ă  adhĂ©rer. L’artiste propose, c’est sa libertĂ© voire sa grandeur ; l’auditeur apprĂ©cie plus ou moins, c’est son droit et quelquefois sa faiblesse. L’exercice de virtuositĂ© n’en tĂ©moigne pas moins, et c’est Ă©videmment l’essentiel,

  • de la dextĂ©ritĂ©,
  • du souffle et
  • du souci de nuancer du maĂ®tre-candidat,

avant que l’allegro non troppo et sa tonalitĂ© ne reviennent sur le clavier de Claudia Bracco. Le rythme pointĂ© est Ă  l’honneur et tuile le propos vers une coda allegro vivo Ă  deux temps, cavalcade attendue que Luigi Magistrelli enlève comme Ă  la parade. Amusante dĂ©couverte d’une pièce anecdotique mais joliment Ă©crite !

 

 

Encore plus exotique que l’enregistrement d’une pièce de concours, l’enregistrement d’un « Morceau de lecture Ă  vue » est proposĂ© par le clarinettiste. L’exotisme, ici, tient au fait que la partition est Ă©crite pour mettre en difficultĂ© le candidat qui la dĂ©couvre. La prĂ©senter en version travaillĂ©e et enregistrĂ©e puis montĂ©e si besoin en studio ne saute guère aux yeux.
Qu’importe, nous sommes prĂªts Ă  nous laisser surprendre ! Après tout, affublĂ©e d’un titre autrement pupute (« Impressions soleil levant », « Voile sur un lac endormi », « Tulle volant sur le visage de la bien-aimĂ©e », enfin, ce genre de truc), cette miniature ne dĂ©passant pas les quarante secondes effectives (la durĂ©e de 51 secondes indiquĂ©e inclut le silence de 10 secondes prĂ©cĂ©dant un changement radical de style musical) aurait-elle pas aiguisĂ© notre curiositĂ© et dĂ©jouĂ© notre prĂ©vention ? Alors, Ă©coutons non pas sans parti pris, c’est trop difficile, mais avec la ferme intention d’Ăªtre déçu en bien.
PortĂ©e par le piano toujours Ă©lĂ©gant de Claudia Bracco, la clarinette de Luigi Magistrelli s’amuse avec aisance

  • des chromatismes,
  • des sautes de registre et
  • de la gestion de phrases interminables.

Le rĂ©sultat est un feuillet d’album croquignolesque qui ne dĂ©pare pas dans l’esthĂ©tique lĂ©gère d’un AndrĂ© Messager (qui en a composĂ© d’autres, des lectures Ă  vue pour le CNSM, comme ce solo pour le « concours rĂ©servĂ© aux dames ») et nĂ©cessite en effet un temps de silence a posteriori pour basculer dans une esthĂ©tique et un projet musical 100 % diffĂ©rents : le troisième mouvement du Quatuor de la fin du temps d’Olivier Messiaen, lequel fera l’objet d’une prochaine notule – et nous conduit, alors que nous avions prĂ©vu cinq Ă©pisodes, Ă  Ă©tendre le domaine de la prĂ©sente recension Ă  six chapitres pour prĂ©server la spĂ©cificitĂ© de l’Ă©coute de ce mastodonte.


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Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple lĂ , mais pas le mĂªme « là », bien sĂ»r.