AndreĂ¯ Zviaguintsev, « Minotaure », affiche française (dĂ©tail)
RĂ©solument « art et essai », ce totem anti-blockbuster hollywoodien (comme si le monde en gĂ©nĂ©ral et la culture Ă©taient binaires – divertissement ou objet artistique), Minotaure , le nouveau film du rĂ©alisateur chouchou des grands festivals internationaux, s’impose comme un travail sur le hors-champ. Comme dans tout rĂ©cit qui se respecte, le dit est souvent moins important que le non-dit. Dans le cas d’espèce, le vu est aussi souvent moins important que le non-vu.
Une scène l’illustre. Quand Anton (Yuriy Zavalniouk), l’amant photographe, copule avec Galina (Iris Lebedeva), la camĂ©ra se dĂ©tourne d’eux au moment oĂ¹ les choses sĂ©rieuses commencent, pour rĂ©aliser un presque 360° de l’appartement, traduisant visuellement la question qui prĂ©occupe le cocu (Dmitri Mazourov) : que faire Ă prĂ©sent qu’il sait que sa femme le trompe ?
Accepter la situation
Détourner les yeux
Renverser la table en répudiant avec fracas la maudite
La fameuse réponse D
Le film remixe Ă sa manière La Femme infidèle de Claude Chabrol en l’inscrivant dans le contexte russe de 2022. Ă€ l’Ă©poque, dĂ©jĂ , la guerre nĂ©cessite la mobilisation de troupes et permet Ă Vladimir Poutine de durcir sa dictature, preuve que c’Ă©tait encore possible – un peu comme les « sanctions » europĂ©ennes : Ă chaque fois, on est censĂ© Ăªtre over the top , puis on apprend que, non, c’est comme le pont vers la libertĂ© totale en scientologie, y en a toujours derrière.
On le sait bien, la guerre, externe ou interne, comme les pandĂ©mies (dĂ©crites par les gouvernants dans des termes sciemment similaires), sont des outils de contrĂ´le de la population. Ce qui fonctionne en France fonctionne en Russie, et rĂ©ciproquement. HĂ©las, la dimension politique, eĂ»t-elle Ă©tĂ© polĂ©mique, n’est qu’une dĂ©coration dans ce film Ă la fois
techniquement maîtrisé,
artistiquement timide et
narrativement raté.
L’histoire
Gleb, chef d’entreprise russe – bien que le film soit tournĂ© en Lettonie – en vue, vit dans une villa Voutch avec Galina, sa femme au foyer, et son fils Serioja (Boris Koudrine). Il est Ă tu et Ă toi avec le pouvoir local. Toutefois, pour prĂ©server ses bonnes relations avec le maire (Vladimir Friedman), donc les passe-droits exorbitants qu’elles autorisent ce qui, Ă©videmment, n’arriverait jamais en France, il doit Ă©tablir, Ă l’instar de ses confrères, une anti-liste de Schindler, dans laquelle il dĂ©noncera quatorze de ses employĂ©s pour remplir les quotas de hĂ©ros Ă fabriquer, autrement dit pour servir de chair Ă canon.
Ă€ la maison, sa situation n’est guère plus jojo : son couple ne bat pas de l’aile, il est Ă bout de souffle. Gleb est sĂ»r que sa femme qui le bat froid bat chaud pour un autre. Il envoie NikolaĂ¯ Sokolov (MikhaĂ¯l Samodakhov), chef de la sĂ©curitĂ© de sa boĂ®te, vĂ©rifier. Ça ne rate pas, Galina couche bien avec un Anton, photographe de son Ă©tat. Gleb va trouver le mec, le tue en deux temps, trois mouvements (c’est pas très gentil, le mannequin s’apprĂªtait Ă lui servir un glass ), puis le coule en l’attachant Ă une poutrelle. Après quoi, il offre Ă la mort treize types sur les quatorze qu’il a fait embaucher dans cette optique, plus NikolaĂ¯ Sokolov pour faire disparaĂ®tre un tĂ©moin potentiellement gĂªnant. Des inspecteurs de police (Vladimir Gorislavets et Stanisla Kolodoub) dĂ©barquent cependant chez Galina donc chez lui pour poser des questions et humer l’atmosphère. Les deux suspects mentent mal mais fort.
Au moment oĂ¹ la vĂ©ritĂ© est sur le point de sortir grĂ¢ce Ă une camĂ©ra de visiophone, l’affaire est enterrĂ©e grĂ¢ce Ă l’intervention du maire, achetĂ©e contre un don de l’entreprise en faveur de l’armĂ©e. Celle-ci recrute Ă marche forcĂ©e, au nom d’idĂ©aux grotesques comme toutes les armĂ©es du monde en utilisent, ici Ă©noncĂ©s par SergueĂ¯ Golomazov. Tenus par leurs mensonges rĂ©ciproques, chacun sachant que l’autre sait, les Ă©poux finissent par recoller les morceaux. L’affiche qui rendait gloire au hĂ©ros Sokolov s’effondre. Avec Serioja, Gleb et Galina vont passer des vacances en Grèce. Ils volent au-dessus des nuages. La vie est belle, et le titre du film reste Ă©nigmatique.
Le film
Avec ses 2 h 20 qui en paraissent 40 (d’heures) de plus, Minotaure , dont le scĂ©nario est co-Ă©crit par Simon Liachenko, tente de gonfler une histoire de couple pour en faire une histoire gĂ©opolitique en plaquant çà et lĂ
des rĂ©fĂ©rences Ă la guerre visant Ă dĂ©noncer l’enrĂ´lement forcĂ© par Poutine,
la corruption sous Poutine et
la saloperie de la mort Ă cause de Poutine.
Ce qui est sans doute justifiĂ©, mais guère convaincant pour deux raisons : d’une part, que la guerre soit
triste,
injuste et
uniquement fomentée pour envoyer des pécores défendre non pas la patrie mais des puissants et des riches,
c’est universel. Or, l’on ne perçoit jamais en quoi la Russie poutinienne sort du lot d’infamie sur ce plan. D’autre part, ces diversions – flattant sans doute la doxa occidentale et accrĂ©ditant le discours va-t-en-guerre de ses Ă©lites qui savent qu’ils n’iraient pas au front s’ils parvenaient Ă leurs fins belliqueuses – peinent Ă s’inscrire dans la dynamique narrative. Ce sont des pièces rapportĂ©es qui alourdissent un rĂ©cit peinant Ă assumer l’essence chabrolienne du microscopique (les petits Ă©vĂ©nements structurent, animent et pourrissent nos vies) et de l’entomologie (le cinĂ©aste observe les humains comme des insectes dans une boĂ®te de laboratoire).
Dès lors, le puzzle scĂ©naristique apparaĂ®t d’autant moins captivant qu’il dĂ©laisse l’essentiel, id sunt
les personnages,
leurs interactions et
leurs évolutions.
Chacun d’entre eux est engoncĂ© dans une caricature qui
ne s’amende,
ne s’enrichit ni
ne s’inflĂ©chit
jamais. Sur 2 h 20, l’accumulation de topoi est Ă tomber d’ennui et ne fait pas que frĂ´ler les sitcoms Ă la Ça te barbera . La première partie du film instaure le malaise au sein du couple : Galina en a marre et est visiblement dĂ©pressive ; Gleb se focalise sur un boulot qui n’a pourtant pas l’air de le passionner plus que ça mais lui permet de fuir la nana qui fait la gueule et, accessoirement, d’Ă©viter sa mère omniprĂ©sente.
L’absence de surprises,
l’utilisation de cordes narratives usĂ©es comme il ne devrait plus Ăªtre permis,
la complaisance dans une situation banale et peu engageante, et
la réutilisation appuyée du motif des photographies cher au réalisateur
pourraient, sur le temps long, amener
une ébullition contenue,
une électricité souterraine façon grésillement,
une irritation croissante qui fasse que l’on arrĂªte de bailler.
Erreur : le temps long est un simple ripolinage arty apportĂ© Ă une sĂ©rie de banalitĂ©s rĂ©pĂ©titives (pourquoi ce cadeau ? pour rien / tu te comportes toujours pareil, etc.) qui, quoique filmĂ©es dans des dĂ©cors exotiques pour l’Å“il français, navrent et soporifisent – mĂªme si le terme n’existe pas, il convient fort bien Ă ce genre de cas. Les puissantes trouvailles cinĂ©matographiques
(certains cadrages,
certains plans-séquences,
certaines astuces sonores, par exemple)
sont trop sporadiques pour remplacer un intĂ©rĂªt
narratif,
psychologique, pourquoi pas
anthropologique
par une curiositĂ© ou une admiration visuelle. La mĂ©diocritĂ© de la musique créée pour l’occasion ou les choix additionnels comme l’extrait d’Erik Satie ne relève pas non plus la piètre mayonnaise qui nous est servie.
Pis, la seconde partie, plus politique et policière, s’engonce très vite dans la contradiction diĂ©gĂ©tique entre un crime mal ficelĂ© – en l’espèce, mal scotchĂ© – et l’impunitĂ© fondĂ©e sur la corruption. Le crime imparfait ressortirait plutĂ´t de la tragĂ©die annoncĂ©e, alors que l’impunitĂ© liĂ©e au parapluie politique dĂ©samorce la force du drame qui monte quand des flics dĂ©cident de se mettre au taf. Au lieu de s’entrechoquer, les deux aspects (cĂ´tĂ© implacable de la tragĂ©die, cĂ´tĂ© artificiel du pouvoir discrĂ©tionnaire) s’annulent, et c’est nul (hop). Le second dĂ©mine le premier et l’Ă©ventuelle hĂ¢te de voir la catastrophe aller Ă dame. Attention, spoiler : point de rebondissement façon Plein soleil Ă espĂ©rer au dernier plan.
Outre cette mollesse scĂ©naristique qui tente de faire passer des vessies farcies de clichĂ©s pour des lanternes diablement artistiques, la construction des rĂ´les contribue Ă attiser l’ennui. Ă€ l’instar de la dĂ©tresse des proches regardant partir les pioupious vers une mort assurĂ©e, dĂ©chirante dans la vraie vie, ici complaisante et banale, aucun Ă©lĂ©ment, dans la construction des personnages, ne les rend
originaux,
sympathiques ou mĂªme
pleinement répugnants.
L’absence d’inventivitĂ© et de cahots humains, trop humains, contribue Ă diffuser dans la salle une espèce
d’indiffĂ©rence,
de torpeur et
de sentiment de banalité,
y compris dans le tragique meurtrier ou le sordide du quotidien ronronnant. Avantage, tout de mĂªme, les vieux peuvent sortir pisser et revenir (ils ne se gĂªnent pas pour s’y coller), Ă leur retour, ils n’ont pas perdu grand-chose de l’inaction. La durĂ©e excessive du film au regard du propos dope cette impression. La sĂ©quence finale sur le survol des nuages, interminable et mĂªme pas rĂ©alisĂ©e par le rĂ©alisateur, nous achève.
Ni souffle,
ni ampleur,
ni capacité de saisissement :
nous en viendrions Ă oublier l’intĂ©rĂªt que nous avons parfois Ă©prouvĂ© pour
le travail sur le hors-champ,
la construction du son (aussi liée au premier item ) et
la dĂ©coupe visuelle de l’espace.
C’est injuste, mais c’est ainsi. Le Grand prix du festival de Cannes nous a paru un long pensum boursouflĂ© et peu ambitieux. Par chance, cela lui fera une belle cuisse, ce qui nous donne la libertĂ© d’Ă©crire aussi franchement Ă son sujet.
Sur la scientologie, une grande inneterviouve avec un insider , et pas n’importe lequel, est Ă retrouver ici .