
Il y a de la contradiction dans la Mary Cassatt qu’expose le musĂ©e d’Orsay pour saluer les cent ans de sa mort et l’acquisition toute rĂ©cente d’un pastel de l’artiste.
- Elle est d’abord prĂ©sentĂ©e comme une immigrĂ©e devenue Française Ă part entière car la dame a longtemps vĂ©cu en France, mais elle se revendiquait comme « nettement et franchement amĂ©ricaine ».
- Elle est ensuite prĂ©sentĂ©e comme une femme qui a gagnĂ© son indĂ©pendance, mais cette indĂ©pendance s’appuie sur sa dĂ©pendance Ă la richesse liminaire de sa famille et Ă l’hĂ©naurme richesse d’une copine des AmĂ©riques qui l’a rendue très importante dans le milieu de l’art car elle pouvait susciter des achats par ses conseils.
- Elle est enfin prĂ©sentĂ©e comme une personne du beau sexe qui a su mater le sexisme que les vivants dĂ©construits de notre Ă©poque voient en permanence opprimer les femmes, mais, Ă cĂ´tĂ© de son goĂ»t pour le flou et le mouvement, l’artiste cultivait un acadĂ©misme guindĂ© et un conformisme de bon aloi prescrivant aux femmes de peindre en prioritĂ©
- des femmes,
- des bĂ©bĂ©s (la peintre est mĂªme obligĂ©e de prĂ©tendre que lesdits nourrissons sont les enfants des dames reprĂ©sentĂ©es, lesquelles ne sont souvent que leurs nourrices) et
- des scènes d’intĂ©rieur.
Peut-Ăªtre est-ce l’un des intĂ©rĂªts de cette exposition très courue, visible au musĂ©e d’Orsay jusqu’au 31 janvier avant de partir vers des terres anglophones variĂ©es – Londres et Boston : non pas une artiste univoque, conforme aux nouveaux standards woke, mais une singularitĂ© qui, rĂªvant d’Ăªtre du sĂ©rail, a mĂ©nagĂ© la chèvre et le chou entre, d’un cĂ´tĂ©, formalisme et respect des codes, et, de l’autre, volontĂ© sporadique de s’en extirper. Car la première caractĂ©ristique de la peinture de Mary Cassatt est qu’elle est d’une grande diversitĂ©, aussi bien en interne (dans un mĂªme tableau) qu’en externe (entre les tableaux). Le souci d’effet de rĂ©el, que
- la vivacité des traits,
- l’habiletĂ© de la polychromie et
- le souci du dĂ©tail (l’art capillaire !)
habitent dialoguent avec un goût pour
- la suggestion,
- l’esquisse et, parfois mĂªme,
- l’abstraction rugueuse.
Le cĂ©lèbre tableau choisi pour clĂ´turer l’exposition en tĂ©moigne. L’on peut tout aussi bien s’attarder sur
- le rendu des peaux,
- la science de l’expression (dans l’Å“uvre de Mary Cassatt, personne ne sourit),
- la vitalité du trait de pastel,
- l’Ă©vidence des volumes et
- la profusion des tissus…

… que
- la friction des accents,
- l’effacement des formes,
- le chaos des mouvements,
- le surgissement de spirales grossièrement jetées ou, par exemple,
- la recomposition du regard que nécessite un geste graphique
- bouillonnant,
- tourbillonnant voire çà et lĂ
- éruptif [on peut cliquer pour agrandir les photos].

Dès lors, l’intĂ©rĂªt de la visite, qui a peu de chance de se concentrer sur l’intĂ©rĂªt des sujets reprĂ©sentĂ©s, en gĂ©nĂ©ral ou archĂ©typaux ou niaiseux, se focalise sur la tension entre
- disruption et formalisme,
- rugissement du pastel ou lissé de la peinture,
- abandon d’une recherche de perfection et dĂ©sir d’excellence presque plus technique qu’artistique.
En dĂ©pit du narratif encadrant l’exposition, pour le pas-expert pas-sachant pas-spĂ©cialiste, Mary Cassatt paraĂ®t moins indĂ©pendante qu’imprĂ©visible, ce qui n’est pas une moindre qualitĂ©. Cette imprĂ©visibilitĂ© s’appuie sur la deuxième caractĂ©ristique de la peinture de Mary Cassatt : la dame s’appuie sur une solide technique. Elle s’est formĂ©e auprès de maĂ®tres qui savaient faire et qui, visiblement, savaient aussi transmettre leur savoir-faire. On n’ose plus guère Ă notre Ă©poque sortir un compliment digne de François Rollin commentant un tableau de Turner, mais il est nĂ©cessaire de reconnaĂ®tre que la vedette d’Orsay savait très bien peindre. C’est aussi ce qui rend savoureux
- ses foucades,
- ses imprécisions,
- ses inachèvements,
- ses zigouigouis et
- ses traits de couleur inattendue qui rehaussent une dominante.

Copiste Ă la commande, elle sait
- s’imprĂ©gner d’une demande,
- sentir quel genre rapporte,
- humer l’air du temps dont elle peut faire profit, personnellement ou en refilant les bons plans (moyennant rĂ©tribution, c’est logique) outre Atlantique.
La nana se décrivait comme « patronne », on va pas jouer les sainte-nitouches non plus !

La troisième caractéristique de la peinture de Mary Cassatt est de savoir exister au milieu de ce maelström de problématiques :
- conformité au goût pour entrer dans les « salons indépendants »,
- réseautage pour exister parmi les artistes influents et auprès des décideurs de commandes majeures,
- spĂ©culation sur les Å“uvres des collègues (on retrouve la thĂ©matique de la gĂ©nĂ©reuse « collectionneuse » Ă©voquĂ©e ici, la crĂ©atrice-collectionneuse remplaçant le collectionneur-crĂ©ateur), et
- sensation profonde, que l’exposition traduit fort bien, qu’un geyser crĂ©atif existe en elle.
On peut regretter que l’exposition, conformĂ©ment au dogme en vigueur dans l’art d’État, ait prĂ©fĂ©rĂ© blablater sur une nana autonome, alors qu’il aurait Ă©tĂ© plus
- captivant,
- stimulant et sans doute
- instructif,
de suggérer comment (à quel prix
- humain,
- artistique,
- moral et
- financier)

En effet, Mary Cassatt avait réussi à insérer
- les innombrables zigouigouis qui pimpent les tableaux,
- sa folle énergie et, par moments,
- d’autres aspects de sa personnalitĂ©
- (cadrages donc débordements par exemple en calèche,
- composition inouĂ¯e des couleurs,
- dĂ©litement des formes qui n’empĂªchent en rien la parĂ©idolie des regardeurs, par exemple)
en dĂ©pit d’une pression rĂ©elle sur la femme et l’Ă©trangère qu’elle Ă©tait, au-delĂ de la bien Ă©duquĂ©e et de la riche qui connaĂ®t des riches qu’elle Ă©tait aussi. Sous cet aspect, cette exposition intĂ©ressante prĂ©sentĂ©e sur des thĂ©matiques lĂ©nifiantes mĂ©rite plus que la visite : le renversement d’un paradigme dĂ©courageant qui tend Ă rĂ©duire la tension artistique, essentielle, par le truchement d’un prisme anachronique. RĂ©volte (et chanson officielle de l’artiste ici ou presque) !




































