
Derrière un titre guère francophone, Luigi Magistrelli a choisi de feuilleter des rĂ©pertoires franco-suisses (hommage au label helvĂ©tique choisi pour propulser son travail) des dix-neuvième et vingtième siècles. Parmi les curiositĂ©s de la set-list, deux opus fonctionnels d’AndrĂ© Messager commandĂ©s par le Conservatoire. Le premier est un solo de concours nĂ©anmoins jouĂ© en duo avec la pianiste Claudia Bracco. On connaĂ®t le genre : il faut dĂ©fier les capacitĂ©s techniques des candidats avec virtuositĂ© et chausse-trappes pour diffĂ©rencier les meilleurs des moins meilleurs.
Si l’on est curieux de jauger l’intĂ©rĂªt d’une telle pièce dans le cadre d’un rĂ©cital, l’on est serein quant Ă la compĂ©tence du clarinettiste pour ce genre d’exercice. Jusqu’Ă prĂ©sent, l’interprète nous a parfois surpris par certains choix musicaux très singuliers, mais jamais déçu quant Ă sa capacitĂ© Ă tricoter des saucisses. On savoure donc Ă l’avance d’Ă©couter l’acrobate quand l’allegro non troppo s’ouvre gaillardement en testant son registre aigu puis en envoyant de premières gammes en triolets, histoire d’Ă©chauffer les mimines, avant de proposer au faux candidat de se mesurer Ă une seconde difficultĂ© de l’instrument : le passage de registre qu’il convient de rendre imperceptible. Luigi Magistrelli rĂ©ussit haut la main ces premiers challenges.
Son mélange de legato et de détachés dans la relance est parfait. Viennent alors
- les montĂ©es chromatiques en doubles croches, qu’il grimpe avec adresse,
- les tenues presque swingantes joliment suivies par la pianiste, dont le souci de faire musique de tout ne cesse de susciter l’admiration, et
- l’interlude du clavier qui conduit Ă la modulation de Si bĂ©mol vers RĂ© bĂ©mol.
L’andante qui advient, nimbĂ© dans la science harmonique du compositeur, teste cette fois le mĂ©dium de l’instrument oĂ¹ la sonoritĂ© chaude du clarinettiste sĂ©duit. Puis des sextolets de doubles pianissimo accompagnant le thème repris par la dextre de Claudia Bracco, rappellent que la poĂ©sie n’est pas l’objet premier d’un solo de concours.
Çà et lĂ , la partition prend des accents qui Ă©voquent MikhaĂ¯l Glinka (2’45, 2’58…) avant de cĂ©der la place Ă une cadence… qui commence de manière assez vilaine avec un effet de rĂ©verbĂ©ration sur l’Ut du soliste pour le moins dispensable (3’29). Toutefois, comme le clarinettiste est aussi l’ingĂ© son, il faut croire que ce choix est aussi constitutif de son esthĂ©tique personnelle Ă laquelle il nous arrive d’avoir du mal Ă adhĂ©rer. L’artiste propose, c’est sa libertĂ© voire sa grandeur ; l’auditeur apprĂ©cie plus ou moins, c’est son droit et quelquefois sa faiblesse. L’exercice de virtuositĂ© n’en tĂ©moigne pas moins, et c’est Ă©videmment l’essentiel,
- de la dextérité,
- du souffle et
- du souci de nuancer du maître-candidat,
avant que l’allegro non troppo et sa tonalitĂ© ne reviennent sur le clavier de Claudia Bracco. Le rythme pointĂ© est Ă l’honneur et tuile le propos vers une coda allegro vivo Ă deux temps, cavalcade attendue que Luigi Magistrelli enlève comme Ă la parade. Amusante dĂ©couverte d’une pièce anecdotique mais joliment Ă©crite !
Encore plus exotique que l’enregistrement d’une pièce de concours, l’enregistrement d’un « Morceau de lecture Ă vue » est proposĂ© par le clarinettiste. L’exotisme, ici, tient au fait que la partition est Ă©crite pour mettre en difficultĂ© le candidat qui la dĂ©couvre. La prĂ©senter en version travaillĂ©e et enregistrĂ©e puis montĂ©e si besoin en studio ne saute guère aux yeux.
Qu’importe, nous sommes prĂªts Ă nous laisser surprendre ! Après tout, affublĂ©e d’un titre autrement pupute (« Impressions soleil levant », « Voile sur un lac endormi », « Tulle volant sur le visage de la bien-aimĂ©e », enfin, ce genre de truc), cette miniature ne dĂ©passant pas les quarante secondes effectives (la durĂ©e de 51 secondes indiquĂ©e inclut le silence de 10 secondes prĂ©cĂ©dant un changement radical de style musical) aurait-elle pas aiguisĂ© notre curiositĂ© et dĂ©jouĂ© notre prĂ©vention ? Alors, Ă©coutons non pas sans parti pris, c’est trop difficile, mais avec la ferme intention d’Ăªtre déçu en bien.
PortĂ©e par le piano toujours Ă©lĂ©gant de Claudia Bracco, la clarinette de Luigi Magistrelli s’amuse avec aisance
- des chromatismes,
- des sautes de registre et
- de la gestion de phrases interminables.
Le rĂ©sultat est un feuillet d’album croquignolesque qui ne dĂ©pare pas dans l’esthĂ©tique lĂ©gère d’un AndrĂ© Messager (qui en a composĂ© d’autres, des lectures Ă vue pour le CNSM, comme ce solo pour le « concours rĂ©servĂ© aux dames ») et nĂ©cessite en effet un temps de silence a posteriori pour basculer dans une esthĂ©tique et un projet musical 100 % diffĂ©rents : le troisième mouvement du Quatuor de la fin du temps d’Olivier Messiaen, lequel fera l’objet d’une prochaine notule – et nous conduit, alors que nous avions prĂ©vu cinq Ă©pisodes, Ă Ă©tendre le domaine de la prĂ©sente recension Ă six chapitres pour prĂ©server la spĂ©cificitĂ© de l’Ă©coute de ce mastodonte.
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